Pour moi donc à ce point ta contrainte est venue! 815

Que je te veux de mal[1423] de cette retenue!

Est-ce ainsi qu'entre amis on vit à coeur ouvert?

CÉLIDAN.

Mon feu, qui t'offensoit, est demeuré couvert;

Et si cette beauté malgré moi l'a fait naître,

J'ai su pour ton respect l'empêcher de paroître. 820

ALCIDON.

Hélas! tu m'as perdu, me voulant obliger;

Notre vieille amitié m'en eût fait dégager[1424].

Je souffre maintenant la honte de sa perte,

Et j'aurois eu l'honneur de te l'avoir offerte,

De te l'avoir cédée, et réduit mes desirs 825

Au glorieux dessein d'avancer tes plaisirs.

Faites, Dieux tout-puissants, que Philiste se change[1425],

Et l'inspirant bientôt de rompre avec Florange,

Donnez-moi le moyen de montrer qu'à mon tour

Je sais pour un ami contraindre mon amour[1426]. 830

CÉLIDAN.

Tes souhaits arrivés, nous t'en verrions dédire;

Doris sur ton esprit reprendroit son empire:

Nous donnons aisément ce qui n'est plus à nous.

ALCIDON.

Si j'y manquois, grands Dieux! je vous conjure tous

D'armer contre Alcidon vos dextres vengeresses. 835

CÉLIDAN.

Un ami tel que toi m'est plus que cent maîtresses;

Il n'y va pas de tant; résolvons seulement

Du jour et des moyens de cet enlèvement.

ALCIDON.

Mon secret n'a besoin que de ton assistance.

Je n'ai point lieu de craindre aucune résistance[1427]: 840

La beauté dont mon traître adore les attraits[1428]

Chaque soir au jardin va prendre un peu de frais;

J'en ai su de lui-même ouvrir la fausse porte;

Étant seule, et de nuit, le moindre effort l'emporte.

Allons-y dès ce soir: le plus tôt vaut le mieux; 845

Et surtout déguisés, dérobons à ses yeux,

Et de nous, et du coup, l'entière connoissance.

CÉLIDAN.

Si Clarice une fois est en notre puissance,

Crois que c'est un bon gage à moyenner l'accord,

Et rendre, en le faisant, ton parti le plus fort[1429]. 850

Mais pour la sûreté d'une telle surprise[1430],

Aussitôt que chez moi nous pourrons l'avoir mise,

Retournons sur nos pas, et soudain effaçons

Ce que pourroit l'absence engendrer de soupçons.

ALCIDON.

Ton salutaire avis est la même prudence; 855

Et déjà je prépare une froide impudence

A m'informer demain, avec étonnement,

De l'heure et de l'auteur de cet enlèvement.

CÉLIDAN.

Adieu; j'y vais mettre ordre.

ALCIDON.

Estime qu'en revanche

Je n'ai goutte de sang que pour toi je n'épanche. 860

SCÈNE II.

ALCIDON[1431].

Bons Dieux! que d'innocence et de simplicité!

Ou pour la mieux nommer, que de stupidité,

Dont le manque de sens se cache et se déguise

Sous le front spécieux d'une sotte franchise!

Que Célidan est bon! que j'aime sa candeur! 865

Et que son peu d'adresse oblige mon ardeur!

Oh! qu'il n'est pas de ceux dont l'esprit à la mode

A l'humeur d'un ami jamais ne s'accommode,

Et qui nous font souvent cent protestations,

Et contre les effets ont mille inventions! 870

Lui, quand il a promis, il meurt qu'il n'effectue,

Et l'attente déjà de me servir le tue.

J'admire cependant par quel secret ressort

Sa fortune et la mienne ont cela de rapport,

Que celle qu'un ami nomme ou tient sa maîtresse 875

Est l'objet qui tous deux au fond du coeur nous blesse,

Et qu'ayant comme moi caché sa passion,

Nous n'avons différé que de l'intention,

Puisqu'il met pour autrui son bonheur en arrière[1432],

Et pour moi....

SCÈNE III.

PHILISTE, ALCIDON.

PHILISTE.

Je t'y prends, rêveur.

ALCIDON.

Oui, par derrière.

C'est d'ordinaire ainsi que les traîtres en font.

PHILISTE.

Je te vois accablé d'un chagrin si profond,

Que j'excuse aisément ta réponse un peu crue.

Mais que fais-tu si triste au milieu d'une rue?

Quelque penser fâcheux te servoit d'entretien? 885

ALCIDON.

Je revois que le monde en l'âme ne vaut rien,

Du moins pour la plupart; que le siècle où nous sommes[1433]

A bien dissimuler met la vertu des hommes;

Qu'à peine quatre mots se peuvent échapper[1434]

Sans quelque double sens afin de nous tromper; 890

Et que souvent de bouche un dessein se propose,

Cependant que l'esprit songe à toute autre chose.

PHILISTE.

Et cela t'affligeoit? Laissons courir le temps,

Et malgré ses abus, vivons toujours contents[1435].

Le monde est un chaos, et son désordre excède 895

Tout ce qu'on y voudroit apporter de remède.

N'ayons l'oeil, cher ami, que sur nos actions;

Aussi, bien, s'offenser de ses corruptions,

A des gens comme nous ce n'est qu'une folie.

Mais pour te retirer de ta mélancolie[1436], 900

Je te veux faire part de mes contentements.

Si l'on peut en amour s'assurer aux serments,

Dans trois jours au plus tard, par un bonheur étrange,

Clarice est à Philiste.

ALCIDON.

Et Doris, à Florange.

PHILISTE.

Quelque soupçon frivole en ce point te déçoit[1437]; 905

J'aurai perdu la vie avant que cela soit.

ALCIDON.

Voilà faire le fin de fort mauvaise grâce:

Philiste, vois-tu bien, je sais ce qui se passe.

PHILISTE.

Ma mère en a reçu, de vrai, quelque propos[1438],

Et voulut hier au soir m'en toucher quelques mots. 910

Les femmes de son âge ont ce mal ordinaire

De régler sur les biens une pareille affaire[1439]:

Un si honteux motif leur fait tout décider,

Et l'or qui les aveugle a droit de les guider:

Mais comme son éclat n'éblouit point mon âme[1440], 915

Que je vois d'un autre oeil ton mérite et ta flamme,

Je lui fis bien savoir que mon consentement

Ne dépendroit jamais de son aveuglement,

Et que jusqu'au tombeau, quant à cet hyménée,

Je maintiendrois la foi que je t'avois donnée. 920

Ma soeur accortement feignoit de l'écouter;

Non pas que son amour n'osât lui résister,

Mais elle vouloit bien qu'un peu de jalousie[1441]

Sur quelque bruit léger piquât ta fantaisie:

Ce petit aiguillon quelquefois, en passant, 925

Réveille puissamment un amour languissant.

ALCIDON.

Fais à qui tu voudras ce conte ridicule.

Soit que ta soeur l'accepte, ou qu'elle dissimule,

Le peu que j'y perdrai ne vaut pas m'en fâcher[1442].

Rien de mes sentiments ne sauroit approcher 930

Comme alors qu'au théâtre on nous fait voir _Mélite_,

Le discours de Cloris, quand Philandre la quitte[1443]:

Ce qu'elle dit de lui, je le dis de ta soeur,

Et je la veux traiter avec même douceur.

Pourquoi m'aigrir contre elle? En cet indigne change, 935

Le beau choix qu'elle fait la punit et me venge[1444];

Et ce sexe imparfait, de soi-même ennemi[1445],

Ne posséda jamais la raison qu'à demi.

J'aurois tort de vouloir qu'elle en eût davantage;

Sa foiblesse la force à devenir volage. 940

Je n'ai que pitié d'elle en ce manque de foi;

Et mon courroux entier se réserve pour toi,

Toi qui trahis ma flamme après l'avoir fait naître,

Toi qui ne m'es ami qu'afin d'être plus traître,

Et que tes lâchetés tirent de leur excès[1446], 945

Par ce damnable appas, un facile succès.

Déloyal! ainsi donc de ta vaine promesse

Je reçois mille affronts au lieu d'une maîtresse;

Et ton perfide coeur, masqué jusqu'à ce jour,

Pour assouvir ta haine alluma mon amour! 950

PHILISTE.

Ces soupçons dissipés par des effets contraires,

Nous renouerons bientôt une amitié de frères.

Puisse dessus ma tête éclater à tes yeux

Ce qu'a de plus mortel la colère des cieux,

Si jamais ton rival a ma soeur sans ma vie! 955

A cause de son bien ma mère en meurt d'envie[1447];

Mais malgré....

ALCIDON.

Laisse là ces propos superflus:

Ces protestations ne m'éblouissent plus;

Et ma simplicité, lasse d'être dupée,

N'admet plus de raisons qu'au bout de mon épée. 960

PHILISTE.

Étrange impression d'une jalouse erreur,

Dont ton esprit atteint ne suit que sa fureur!

Eh bien! tu veux ma vie, et je te l'abandonne;

Ce courroux insensé qui dans ton coeur bouillonne,

Contente-le par là, pousse, mais n'attends pas 965

Que par le tien je veuille éviter mon trépas.

Trop heureux que mon sang puisse te satisfaire,

Je le veux tout donner au seul bien de te plaire.

Toujours à ces défis j'ai couru sans effroi[1448];

Mais je n'ai point d'épée à tirer contre toi. 970

ALCIDON.

Voilà bien déguiser un manque[1449] de courage[1450].

PHILISTE.

C'est presser un peu trop qu'aller jusqu'à l'outrage.

On n'a point encor vu que ce manque de coeur

M'ait rendu le dernier où vont les gens d'honneur.

Je te veux bien ôter tout sujet de colère; 975

Et quoi que de ma soeur ait résolu ma mère,

Dût mon peu de respect irriter tous les Dieux,

J'affronterai Géron et Florange à ses yeux.

Mais après les efforts de cette déférence[1451],

Si tu gardes encor la même violence, 980

Peut-être saurons-nous apaiser autrement

Les obstinations de ton emportement.

ALCIDON, seul.

Je crains son amitié plus que cette menace:

Sans doute il va chasser Florange de ma place.

Mon prétexte est perdu, s'il ne quitte ces soins[1452]: 985

Dieux! qu'il m'obligeroit de m'aimer un peu moins!

SCÈNE IV.

CHRYSANTE, DORIS.

CHRYSANTE.

Je meure, mon enfant, si tu n'es admirable!

Et ta dextérité me semble incomparable:

Tu mérites de vivre après un si beau tour[1453].

DORIS.

Croyez-moi qu'Alcidon n'en sait guère en amour; 990

Vous n'eussiez pu m'entendre, et vous garder de rire[1454].

Je me tuois moi-même à tous coups de lui dire

Que mon âme pour lui n'a que de la froideur,

Et que je lui ressemble en ce que notre ardeur

Ne s'explique à tous deux point du tout par la bouche[1455];

Enfin que je le quitte.

CHRYSANTE.

Il est donc une souche,

S'il ne peut rien comprendre à ces naïvetés.

Peut-être y mêlois-tu quelques obscurités?

DORIS.

Pas une; en mots exprès je lui rendois son change[1456],

Et n'ai couvert mon jeu qu'au regard de Florange[1457]. 1000

CHRYSANTE.

De Florange! et comment en osois-tu parler?

DORIS.

Je ne me trouvois pas d'humeur à rien celer;

Mais nous nous sûmes lors jeter sur l'équivoque.

CHRYSANTE.

Tu vaux trop. C'est ainsi qu'il faut, quand on se moque,

Que le moqué toujours sorte fort satisfait[1458]; 1005

Ce n'est plus autrement qu'un plaisir imparfait,

Qui souvent malgré nous se termine en querelle.

DORIS.

Je lui prépare encore une ruse nouvelle[1459]

Pour la première fois qu'il m'en viendra conter.

CHRYSANTE.

Mais pour en dire trop tu pourras tout gâter[1460]. 1010

DORIS.

N'en ayez pas de peur.

CHRYSANTE.

Quoi que l'on se propose,

Assez souvent l'issue....

DORIS.

On vous veut quelque chose,

Madame, je vous laisse.

CHRYSANTE.

Oui, va-t'en; il vaut mieux

Que l'on ne traite point cette affaire à tes yeux.

SCÈNE V.

CHRYSANTE, GÉRON.

CHRYSANTE.

Je devine à peu près le sujet qui t'amène; 1015

Mais, sans mentir, mon fils me donne un peu de peine,

Et s'emporte si fort en faveur d'un ami,

Que je n'ai su gagner son esprit qu'à demi.

Encore une remise; et que tandis Florange

Ne craigne aucunement qu'on lui donne le change[1461]; 1020

Moi-même j'ai tant fait que ma fille aujourd'hui

(Le croirois-tu, Géron?) a de l'amour pour lui.

GÉRON.

Florange, impatient de n'avoir pas encore

L'entier et libre accès vers l'objet qu'il adore,

Ne pourra consentir à ce retardement. 1025

CHRYSANTE.

Le tout en ira mieux pour son contentement.

Quel plaisir aura-t-il auprès de sa maîtresse,

Si mon fils ne l'y voit que d'un oeil de rudesse,

Si sa mauvaise humeur ne daigne lui parler[1462],

Ou ne lui parle enfin que pour le quereller? 1030

GÉRON.

Madame, il ne faut point tant de discours frivoles;

Je ne fus jamais homme à porter des paroles,

Depuis que j'ai connu qu'on ne les peut tenir;

Si monsieur votre fils....

CHRYSANTE.

Je l'aperçois venir.

GÉRON.

Tant mieux. Nous allons voir s'il dédira sa mère. 1035

CHRYSANTE.

Sauve-toi; ses regards ne sont que de colère.

SCÈNE VI.

CHRYSANTE, PHILISTE, GÉRON, LYCAS[1463].

PHILISTE.

Te voilà donc ici, peste du bien public,

Qui réduis les amours en un sale trafic!

Va pratiquer ailleurs tes commerces infâmes.

Ce n'est pas où je suis que l'on surprend des femmes. 1040

GÉRON.

Vous me prenez à tort pour quelque suborneur[1464]?

Je ne sortis jamais des termes de l'honneur;

Et Madame elle-même a choisi cette voie[1465].

PHILISTE, lui donnant des coups de plat d'épée.

Tiens, porte ce revers à celui qui t'envoie;

Ceux-ci seront pour toi.

SCÈNE VII.

CHRYSANTE, PHILISTE, LYCAS.

CHRYSANTE.

Mon fils, qu'avez-vous fait? 1045

PHILISTE.

J'ai mis, grâces aux Dieux, ma promesse en effet.

CHRYSANTE.

Ainsi vous m'empêchez d'exécuter la mienne.

PHILISTE.

Je ne puis empêcher que la vôtre ne tienne;

Mais si jamais je trouve ici ce courratier[1466],

Je lui saurai, Madame, apprendre son métier. 1050

CHRYSANTE.

Il vient sous mon aveu.

PHILISTE.

Votre aveu ne m'importe;

C'est un fou s'il me voit sans regagner la porte[1467]:

Autrement, il saura ce que pèsent mes coups.

CHRYSANTE.

Est-ce là le respect que j'attendois de vous?

PHILISTE.

Commandez que le coeur à vos yeux je m'arrache, 1055

Pourvu que mon honneur ne souffre aucune tache:

Je suis prêt d'expier avec mille tourments

Ce que je mets d'obstacle à vos contentements.

CHRYSANTE.

Souffrez que la raison règle votre courage;

Considérez, mon fils, quel heur, quel avantage, 1060

L'affaire qui se traite apporte à votre soeur.

Le bien est en ce siècle une grande douceur:

Étant riche, on est tout[1468]; ajoutez qu'elle-même

N'aime point Alcidon, et ne croit pas qu'il l'aime.

Quoi! voulez-vous forcer son inclination? 1065

PHILISTE.

Vous la forcez vous-même à cette élection:

Je suis de ses amours le témoin oculaire.

CHRYSANTE.

Elle se contraignoit seulement pour vous plaire.

PHILISTE.

Elle doit donc encor se contraindre pour moi.

CHRYSANTE.

Et pourquoi lui prescrire une si dure loi? 1070

PHILISTE.

Puisqu'elle m'a trompé, qu'elle en porte la peine.

CHRYSANTE.

Voulez-vous l'attacher à l'objet de sa haine?

PHILISTE.

Je veux tenir parole à mes meilleurs amis,

Et qu'elle tienne aussi ce qu'elle m'a promis.

CHRYSANTE.

Mais elle ne vous doit aucune obéissance. 1075

PHILISTE.

Sa promesse me donne une entière puissance.

CHRYSANTE.

Sa promesse, sans moi, ne la peut obliger.

PHILISTE.

Que deviendra ma foi, qu'elle a fait engager?

CHRYSANTE.

Il la faut révoquer, comme elle sa promesse.

PHILISTE.

Il faudroit donc, comme elle, avoir l'âme traîtresse. 1080

Lycas, cours chez Florange, et dis-lui de ma part[1469]....

CHRYSANTE.

Quel violent esprit!

PHILISTE.

Que s'il ne se départ

D'une place chez nous par surprise occupée,

Je ne le trouve point sans une bonne épée.

CHRYSANTE.

Attends un peu. Mon fils....

PHILISTE, à Lycas[1470].

Marche, mais promptement.

CHRYSANTE, seule.

Dieux! que cet emporté me donne de tourment[1471]!

Que je te plains, ma fille! Hélas! pour ta misère

Les destins ennemis t'ont fait naître ce frère.

Déplorable! le ciel te veut favoriser

D'une bonne fortune, et tu n'en peux user. 1090

Rejoignons toutes deux ce naturel sauvage,

Et tâchons par nos pleurs d'amollir son courage.

SCÈNE VIII.

CLARICE, dans son jardin[1472].

Chers confidents de mes desirs,

Beaux lieux, secrets témoins de mon inquiétude,

Ce n'est plus avec des soupirs 1095

Que je viens abuser de votre solitude;

Mes tourments sont passés,

Mes voeux sont exaucés,

La joie aux maux succède[1473]:

Mon sort en ma faveur change sa dure loi, 1100

Et pour dire en un mot le bien que je possède,

Mon Philiste est à moi.

En vain nos inégalités

M'avoient avantagée à mon désavantage.

L'amour confond nos qualités, 1105

Et nous réduit tous deux sous un même esclavage.

L'aveugle outrecuidé

Se croiroit mal guidé

Par l'aveugle fortune;

Et son aveuglement par miracle fait voir 1110

Que quand il nous saisit, l'autre nous importune,

Et n'a plus de pouvoir.

Cher Philiste, à présent tes yeux,

Que j'entendois si bien sans les vouloir entendre,

Et tes propos mystérieux, 1115

Par leurs rusés détours n'ont plus rien à m'apprendre.

Notre libre entretien

Ne dissimule rien;

Et ces respects farouches

N'exerçant plus sur nous de secrètes rigueurs, 1120

L'amour est maintenant le maître de nos bouches

Ainsi que de nos coeurs.

Qu'il fait bon avoir enduré!

Que le plaisir se goûte au sortir des supplices!

Et qu'après avoir tant duré, 1125

La peine qui n'est plus augmente nos délices!

Qu'un si doux souvenir

M'apprête à l'avenir

D'amoureuses tendresses!

Que mes malheurs finis auront de volupté! 1130

Et que j'estimerai chèrement ces caresses

Qui m'auront tant coûté!

Mon heur me semble sans pareil[1474];

Depuis qu'en liberté notre amour m'en assure[1475],

Je ne crois pas que le soleil.... 1135

SCÈNE IX.

CÉLIDAN, ALCIDON, CLARICE.

LA NOURRICE.

CÉLIDAN dit ces mots derrière le théâtre[1476].

Cocher, attends-nous là.

CLARICE.

D'où provient ce murmure?

ALCIDON.

Il est temps d'avancer; baissons le tapabord[1477];

Moins nous ferons de bruit, moins il faudra d'effort.

CLARICE.

Aux voleurs! au secours!

LA NOURRICE.

Quoi! des voleurs, Madame?

CLARICE.

Oui, des voleurs, Nourrice.

LA NOURRICE embrasse les genoux de Clarice,

et l'empêche de fuir[1478].

Ah! de frayeur je pâme. 1140

CLARICE.

Laisse-moi, misérable.

CÉLIDAN.

Allons, il faut marcher,

Madame; vous viendrez.

CLARICE.

(Célidan lui met la main sur la bouche[1479].)

Aux vo...[1480].

CÉLIDAN.

(Il dit ces mots derrière le théâtre[1481].)

Touche, cocher.

SCÈNE X.

LA NOURRICE, DORASTE, POLYMAS, LISTOR.

LA NOURRICE, seule.

Sortons de pâmoison, reprenons la parole;

Il nous faut à grands cris jouer un autre rôle.

Ou je n'y connois rien, ou j'ai bien pris mon temps: 1145

Ils n'en seront pas tous également contents[1482];

Et Philiste demain, cette nouvelle sue,

Sera de belle humeur, ou je suis fort déçue.

Mais par où vont nos gens? Voyons, qu'en sûreté

Je fasse aller après par un autre côté. 1150

A présent il est temps que ma voix s'évertue.

Aux armes! aux voleurs! on m'égorge, on me tue,

On enlève Madame! amis, secourez-nous;

A la force! aux brigands! au meurtre! accourez tous,

Doraste, Polymas, Listor.

POLYMAS.

Qu'as-tu, Nourrice? 1155

LA NOURRICE.

Des voleurs....

POLYMAS.

Qu'ont-ils fait?

LA NOURRICE.

Ils ont ravi Clarice.

POLYMAS.

Comment? ravi Clarice?

LA NOURRICE.

Oui; suivez promptement.

Bons Dieux! que j'ai reçu de coups en un moment!

DORASTE.

Suivons-les; mais dis-nous la route qu'ils ont prise.

LA NOURRICE.

Ils vont tout droit par là. Le ciel vous favorise! 1160

(Elle est seule[1483].)

Oh, qu'ils en vont abattre! ils sont morts, c'en est fait;

Et leur sang, autant vaut, a lavé leur forfait.

Pourvu que le bonheur à leurs souhaits réponde,

Ils les rencontreront s'ils font le tour du monde.

Quant à nous cependant subornons quelques pleurs[1484] 1165

Qui servent de témoins à nos fausses douleurs.

FIN DU TROISIÈME ACTE.

[1418] _Var._ [Retardoit les effets dus à notre amitié.]

ALC. Voilà grossièrement chercher à te dédire:

Avec leurs trahisons ta lâcheté conspire[1418-a],

Puisque tu sais leur crime et consens leur bonheur.

Mais c'est trop désormais survivre à mon honneur;

C'est trop porter en vain par leur perfide trame

La rougeur sur le front et la fureur en l'âme:

Va, va, n'empêche plus mon désespoir d'agir;

Souffre qu'après mon front ce flanc puisse en rougir,

Et qu'un bras impuissant à venger cet outrage

Reporte dans mon coeur les effets de ma rage.

CÉL. Bien loin de révoquer ce que je t'ai promis,

Je t'offre avec mon bras celui de cent amis.

Prends, puisque tu le veux, ma maison pour retraite;

Dispose absolument d'une amitié parfaite:

Je vois trop que Philiste en te volant ton bien. (1634-57)

[1418-a] Avec leurs trahisons ton amitié conspire. (1644-57)

[1419] _Var._ On venge honnêtement un crime par un crime.

(1634-57)

[1420] _Var._ Dont il fait sourdement Florange possesseur.

(1634-57)

[1421] _Var._ Cette belle m'accepte, et dessous cet aveu.

(1634-57)

[1422] _Var._ Et je lui fais savoir que devant mon trépas.

(1634-57)

[1423] L'édition de 1682 a seule _du mal_, pour _de mal_.

[1424] _Var._ Vu que notre amitié m'en eût fait dégager. (1634-57)

[1425] _Var._ Mais faites que l'humeur de Philiste se change,

Grands Dieux, et l'inspirant de rompre avec Florange. (1634-57)

[1426] _Var._ Pour un ami je sais étouffer mon amour. (1634-57)

[1427] _Var._ Vu que je ne puis craindre aucune résistance.

(1634-57)

[1428] _Var._ La belle dont mon traître adore les attraits.

(1634-60)

[1429] _Var._ Et rendre, en ce faisant, ton parti le plus fort.

(1634)

[1430] _Var._ Mais pour la sûreté d'une telle entreprise.

(1634-68)

[1431] _Var._ ALCIDON, _seul_. (1634)

[1432] _Var._ Vu qu'il met pour autrui son bonheur en arrière.

(1634-57)

[1433] _Var._ Au moins pour la plupart; que le siècle où nous

sommes. (1634-57)

[1434] _Var._ Qu'à grand'peine deux mots se peuvent échapper.

(1634-57)

[1435] _Var._ Et malgré les abus vivons toujours contents. (1634)

[1436] _Var._ Or pour te retirer de la mélancolie. (1634 et 52-57)

_Var._ Or pour te retirer de ta mélancolie. (1644 et 48)

_Var._ Mais pour te retirer de la mélancolie. (1660 et 63)

[1437] _Var._ Quelque soupçon frivole en ce cas te déçoit. (1634)

[1438] _Var._ Ma mère en a reçu, de vrai, quelques propos. (1634-57)

[1439] _Var._ De ne régler qu'aux biens une pareille affaire. (1634)

[1440] _Var._ Moi dont ce faux éclat n'éblouit jamais l'âme,

Qui connois ton mérite autant comme ta flamme. (1634-57)

[1441] _Var._ Mais fine, elle vouloit qu'un ver de jalousie. (1634-57)

_Var._ Mais elle vouloit bien qu'un ver de jalousie. (1660)

[1442] _Var._ Le peu que j'y perdrai ne vaut pas s'en fâcher. (1657)

[1443] _Mélite_, acte III, sc. V, p. 202. Les poëtes dramatiques

du dix-septième siècle aimaient à placer ainsi dans la bouche de

leurs personnages des allusions à leurs ouvrages antérieurs. Voyez

la note sur le vers 702 de _la Place Royale_. Molière dit dans _le

Misanthrope_ (acte I, sc. I):

Je ris des noirs accès où je vous envisage,

Et crois voir en nous deux, sous même soin nourris,

Les deux frères que peint _l'École des maris_.

[1444] _Var._ Le choix de ce lourdaud la punit et me venge. (1634-57)

[1445] _Var._ Et ce sexe imparfait, de son mieux ennemi. (1634-60)

[1446] _Var._ Et que tes lâchetés tirent de leurs excès. (1634-57)

[1447] _Var._ A cause de ses biens ma mère en meurt d'envie. (1634-60)

[1448] _Var._ Toujours pour les duels l'on m'a vu sans effroi,

Mais je n'ai point de lame à trancher contre toi. (1634)

_Var._ Toujours pour les duels on m'a vu sans effroi. (1644-57)

[1449] Dans l'édition de 1682, on lit _masque_, au lieu de

_manque_; mais le sens prouve, ainsi que le texte des impressions

antérieures, que c'est une faute d'impression.

[1450] _Var._ [Voilà bien déguiser un manque de courage.]

PHIL. Si jamais quelque part ton intérêt m'engage,

Tu pourras voir alors si je suis un moqueur,

Et si pour te servir j'aurai manqué de coeur;

Mais pour te mieux ôter tout sujet de colère,

Sitôt que j'aurai pu me rendre chez ma mère,

Dût mon peu de respect offenser tous les Dieux. (1634-57)

[1451] _Var._ Je souffre jusque-là ton humeur violente;

Mais, ces devoirs rendus, si rien ne te contente,

Sache alors que voici de quoi nous apaisons

Quiconque ne veut pas se payer de raisons. (1634-57)

[1452] _Var._ Mon prétexte est perdu, s'il ne quitte ses soins.

(1664 et 68)

[1453] _Var._ Tu mérites de vivre après un si bon tour. (1634-68)

[1454] _Var._ Vous n'eussiez pu m'entendre, et vous tenir de rire.

(1634-57)

[1455] _Var._ Ne s'explique à tous deux nullement par la bouche.

(1634-57)

[1456] _Rendre le change à quelqu'un_, _lui donner son change_,

c'est, suivant Furetière, lui répliquer fortement, lui rendre la

pareille. Voyez le _Lexique_.

[1457] _Au regard de Florange_, en ce qui regarde Florange, dans

ce que je lui ai dit de Florange.

[1458] _Var._ Que le moqué toujours reste fort satisfait. (1634)

[1459] _Var._ Je lui présente encore une ruse nouvelle. (1634)

[1460] _Var._ Mais pour en dire trop tu pourrois tout gâter.

(1634-60)

[1461] _Donner_, non pas comme plus haut _son change_, mais _le

change_ à quelqu'un, c'est le tromper; cette expression est

empruntée au vocabulaire de la vénerie.

[1462] _Var._ Si sa mauvaise humeur refuse à lui parler. (1634-57)

[1463] Le nom de LYCAS manque en tête de cette scène dans

l'édition de 1634.

[1464] _Var._ Monsieur, vous m'offensez: loin d'être un suborneur.

(1634-57)

[1465] _Var._ Madame a trouvé bon de prendre cette voie. (1634-57)

[1466] Courtier. Voyez le _Lexique_.

[1467] _Var._ C'est un fou, me voyant, s'il ne gagne la porte.

(1634-57)

[1468] Quiconque est riche est tout.

(Boileau, Satire VIII.)

[1469] _Var._ N'en parlons plus. Lycas. LYC. Monsieur?

PHIL. Sus, de ma part

Va Florange avertir que s'il ne se départ. (1634)

[1470] Cette indication manque dans l'édition de 1663.

[1471] _Var._ Dieux! que cet obstiné me donne de tourment!

(1634-57)

[1472] Dans l'édition de 1634, on lit en titre, au-dessous du nom

de CLARICE: STANCES.

Œuvres de P. Corneille, Tome 01 · 第 39 / 42 段