CAL. Que diras-tu, mon coeur, de voir que ta maîtresse

Te vient effrontément trouver jusques au lit?

ROS. Que dirai-je, sinon que pour un tel délit,

On ne m'échappe à moins de trois baisers d'amende?

CAL. La gentille façon d'en faire la demande!

ROS. Mon regret, dans ce lit qu'on m'oblige à garder,

C'est de ne pouvoir plus prendre sans demander:

Autrement, mon souci, tu sais comme j'en use.

CAL. En effet, il est vrai, de peur qu'on te refuse,

Sans rien dire souvent et par force tu prends.

ROS. Ce que, forcée ou non, de bon coeur tu me rends.

CAL. Tout beau: si quelquefois je souffre et je pardonne

Le trop de liberté que ta flamme se donne,

C'est sous condition de n'y plus revenir.

ROS. Si tu me rencontrois d'humeur à la tenir,

Tu chercherois bientôt moyen de t'en dédire.

Ton sexe, qui défend ce que plus il desire,

Voit fort à contre-coeur.... CAL. Qu'on lui désobéit,

Et que notre foiblesse au plus fort le trahit.

ROS. Ne dissimulons point: est-il quelque avantage

Qu'avec nous au baiser ton sexe ne partage?

CAL. Vos importunités le font assez juger.

ROS. Nous ne nous en servons que pour vous obliger:

C'est par où notre ardeur supplée à votre honte;

Mais l'un et l'autre y trouve également son conte,

Et toutes vous dussiez prendre en un jeu si doux,

Comme même plaisir, même intérêt que nous.

CAL. Ne pouvant le gagner contre toi de paroles,

J'opposerai l'effet à tes raisons frivoles,

Et saurai désormais si bien te refuser,

Que tu verras le goût que je prends à baiser:

Aussi bien ton orgueil en devient trop extrême.

ROS. Simple, pour le punir, tu te punis toi-même:

Ce dessein mal conçu te venge à tes dépens.

Déjà n'est-il pas vrai, mon heur, tu t'en repens?

Et déjà la rigueur d'une telle contrainte

Dans tes yeux languissants met une douce plainte;

L'amour par tes regards murmure de ce tort,

Et semble m'avouer d'un agréable effort.

CAL. Quoi qu'il en soit, Caliste au moins t'en désavoue.

ROS. Ce vermillon nouveau qui colore ta joue

M'invite expressément à me licencier.

CAL. Voilà le vrai chemin de te disgracier.

ROS. Ces refus attrayants ne font que des remises.

CAL. Lorsque tu te verras ces privautés permises,

Tu pourras t'assurer que nos contentements

Ne redouteront plus aucuns empêchements.

ROS. Vienne cet heureux jour! mais jusque-là, mauvaise,

N'avoir point de baisers à rafraîchir ma braise!

Dussai-je être impudent autant comme importun[1230],

A tel prix que ce soit, sache qu'il m'en faut un[1231].

Dégoûtée, ainsi donc ta menace s'exerce?

CAL. Aussi n'est-il plus rien, mon coeur, qui nous traverse,

Aussi n'est-il plus rien qui s'oppose à nos voeux:

La Reine, qui toujours fut contraire à nos feux,

Soit du piteux récit de nos hasards touchée,

Soit de trop de faveur vers un traître fâchée,

A la fin s'accommode aux volontés du Roi,

[Qui d'un heureux hymen récompense ta foi.]

ROS. Qu'un hymen doive unir nos ardeurs mutuelles!

Ah mon heur! pour le port de si bonnes nouvelles,

C'est trop peu d'un baiser. CAL. Et pour moi c'est assez.

ROS. Ils n'en sont que plus doux étant un peu forcés.

Je ne m'étonne plus de te voir si privée,

Te mettre sur mon lit aussitôt qu'arrivée:

Tu prends possession déjà de la moitié,

Comme étant toute acquise à ta chaste amitié.

Mais à quand ce beau jour qui nous doit tout permettre?

CAL. Jusqu'à ta guérison on l'a voulu remettre.

ROS. Allons, allons, mon coeur, je suis déjà guéri.

[1229] ROSIDOR, CALISTE. (1644-57)

[1230] Dussai-je être insolent autant comme importun. (1648)

[1231] En marge, dans l'édition de 1632: _Il la baise sans

résistance._

[CAL. Ce n'est pas pour un jour que je veux un mari.]

Tout beau: j'aurois regret, ta santé hasardée,

Si tu m'allois quitter sitôt que possédée.

Retiens un peu la bride à tes bouillants desirs,

Et pour les mieux goûter assure nos plaisirs.

ROS. Que le sort a pour moi de subtiles malices!

Ce lit doit être un jour le champ de mes délices,

Et recule lui seul ce qu'il doit terminer;

Lui seul il m'interdit ce qu'il me doit donner.

CAL. L'attente n'est pas longue, et son peu de durée....

ROS. N'augmente que la soif de mon âme altérée.

CAL. Cette soif s'éteindra: ta prompte guérison

Paravant qu'il soit peu t'en fera la raison.

ROS. A ce compte, tu veux que je me persuade

Qu'un corps puisse guérir dont le coeur est malade.

CAL. N'use point avec moi de ce discours moqueur:

On sait bien ce que c'est des blessures du coeur.

Les tiennes, attendant l'heure que tu souhaites. (1632-57)

FIN DU COMPLÉMENT DES VARIANTES.

LA VEUVE

COMÉDIE

1633

NOTICE.

Le _Privilége_ de cette comédie est daté du 9 mars 1634, et suivant la

plupart des éditeurs de Corneille, elle a été représentée au

commencement de la même année.

Cela nous paraît peu probable. En effet, voici comment Corneille

s'exprime dans sa _Dédicace_: «Madame, le bon accueil qu'_autrefois_

cette Veuve a reçu de vous l'oblige à vous en remercier.» A la vérité,

l'on pourrait croire jusqu'ici qu'il est simplement question d'une

lecture, mais le poëte ajoute: «Elle espère que vous ne la

méconnoîtrez pas, pour être dépouillée de tous autres ornements que

les siens, et que vous la traiterez aussi bien qu'alors que la grâce

de la représentation la mettoit en son jour.» Enfin, parmi les

nombreux hommages poétiques qui précèdent la pièce, un sonnet: _A la

Veuve de Monsieur Corneille_, commence ainsi:

Clarice, un temps si long sans te montrer au jour

M'a fait appréhender que le deuil du veuvage

Ayant terni l'éclat des traits de ton visage,

T'empêchât d'établir parmi nous ton séjour;

ce qui veut dire, en langage vulgaire, que l'impression de cette pièce

s'est fait beaucoup attendre.

Il semble donc prudent de se ranger à l'opinion des frères Parfait,

qui, dans leur _Histoire du théâtre françois_ (tome V, p. 43), placent

l'ouvrage à l'année 1633.

L'édition originale a pour titre:

LA VEFVE OU LE TRAISTRE TRAHY, COMEDIE, _à Paris, chez François

Targa_.... M.DC.XXXIV. _Auec priuilege du Roy._ Le second titre (_ou

le Traître trahi_) a été supprimé à partir de 1644.

Le volume, de format in-8{o}, se compose de 20 feuillets non chiffrés

et de 144 pages. On lit au bas du privilége: «Acheué d'imprimer le

treisiesme iour de Mars mil six cens trente-quatre.»

ÉPÎTRE.

A MADAME DE LA MAISONFORT[1232].

MADAME,

Le bon accueil qu'autrefois cette Veuve a reçu de vous l'oblige à

vous en remercier, et l'enhardit à vous demander la faveur de votre

protection. Étant exposée aux coups de l'envie et de la médisance,

elle n'en peut trouver de plus assurée que celle d'une personne sur

qui ces deux monstres n'ont jamais eu de prise. Elle espère que vous

ne la méconnoîtrez pas, pour être dépouillée de tous autres ornements

que les siens, et que vous la traiterez aussi bien qu'alors que la

grâce de la représentation la mettoit en son jour[1233]. Pourvu

qu'elle vous puisse divertir encore une heure, elle est trop contente,

et se bannira sans regret du théâtre pour avoir une place dans votre

cabinet. Elle est honteuse de vous ressembler si peu, et a de grands

sujets d'appréhender qu'on ne l'accuse de peu de jugement de se

présenter devant vous, dont les perfections la feront paroître

d'autant plus imparfaite; mais quand elle considère qu'elles sont en

un si haut point, qu'on n'en peut avoir de légères teintures sans des

priviléges tous particuliers du ciel, elle se rassure entièrement, et

n'ose plus craindre qu'il se rencontre des esprits assez injustes pour

lui imputer à défaut le manque des choses qui sont au-dessus des

forces de la nature: en effet, MADAME, quelque difficulté que vous

fassiez de croire aux miracles, il faut que vous en reconnoissiez en

vous-même, ou que vous ne vous connoissiez pas, puisqu'il est tout

vrai que des vertus et des qualités si peu communes que les vôtres ne

sauroient avoir d'autre nom. Ce n'est pas mon dessein d'en faire ici

les éloges: outre qu'il seroit superflu de particulariser ce que tout

le monde sait, la bassesse de mon discours profaneroit des choses si

relevées. Ma plume est trop foible pour entreprendre de voler si haut:

c'est assez pour elle de vous rendre mes devoirs, et de vous

protester, avec plus de vérité que d'éloquence, que je serai toute ma

vie,

MADAME,

Votre très-humble et très-obéissant

serviteur,

CORNEILLE.

[1232] Cette dédicace a été réimprimée dans les éditions de

1644-1657. Au moment où Corneille l'écrivait, Élisabeth d'Estampes

était veuve de Louis de la Châtre, baron de la Maisonfort,

maréchal de France, mort en octobre 1630; mais ce n'était pas une

jeune veuve comme l'héroïne de notre poëte: elle avait

cinquante-deux ans. Elle mourut à Coubert en Brie, le 14 septembre

1654, âgée de soixante-douze ans.

[1233] VAR. (édit. de 1644-1657): les grâces de la représentation

la mettoient en son jour.

AU LECTEUR[1234]

Si tu n'es homme à te contenter de la naïveté du style et de la

subtilité de l'intrique, je ne t'invite point à la lecture de cette

pièce: son ornement n'est pas dans l'éclat des vers. C'est une belle

chose que de les faire puissants et majestueux: cette pompe ravit

d'ordinaire les esprits, et pour le moins les éblouit; mais il faut

que les sujets en fassent naître les occasions: autrement c'est en

faire parade mal à propos, et pour gagner le nom de poëte, perdre

celui de judicieux. La comédie n'est qu'un portrait de nos actions et

de nos discours, et la perfection des portraits consiste en la

ressemblance. Sur cette maxime je tâche de ne mettre en la bouche de

mes acteurs que ce que diroient vraisemblablement en leur place ceux

qu'ils représentent, et de les faire discourir en honnêtes gens, et

non pas en auteurs. Ce n'est qu'aux ouvrages où le poëte parle qu'il

faut parler en poëte: Plaute n'a pas écrit comme Virgile, et ne laisse

pas d'avoir bien écrit. Ici donc tu ne trouveras en beaucoup

d'endroits qu'une prose rimée, peu de scènes toutefois sans quelque

raisonnement assez véritable, et partout une conduite assez

industrieuse. Tu y reconnoîtras trois sortes d'amours aussi

extraordinaires au théâtre qu'ordinaires dans le monde: celle de

Philiste et Clarice, d'Alcidon et Doris, et celle de la même Doris

avec Florange, qui ne paroît point. Le plus beau de leurs entretiens

est en équivoques, et en propositions dont ils te laissent les

conséquences à tirer. Si tu en pénètres bien le sens, l'artifice ne

t'en déplaira point. Pour l'ordre de la pièce, je ne l'ai mis ni dans

la sévérité des règles, ni dans la liberté qui n'est que trop

ordinaire sur le théâtre françois: l'une est trop rarement capable de

beaux effets, et on les trouve à trop bon marché dans l'autre, qui

prend quelquefois tout un siècle pour la durée de son action, et toute

la terre habitable pour le lieu de sa scène. Cela sent un peu trop son

abandon, messéant à toute sorte de poëme, et particulièrement aux

dramatiques, qui ont toujours été les plus réglés. J'ai donc cherché

quelque milieu pour la règle du temps, et me suis persuadé que la

comédie étant disposée en cinq actes, cinq jours consécutifs n'y

seroient point mal employés. Ce n'est pas que je méprise l'antiquité;

mais comme on épouse malaisément des beautés si vieilles, j'ai cru lui

rendre assez de respect de lui partager mes ouvrages; et de six pièces

de théâtre qui me sont échappées[1235], en ayant réduit trois dans la

contrainte qu'elle nous a prescrite, je n'ai point fait de conscience

d'allonger un peu les vingt et quatre heures aux trois autres. Pour

l'unité de lieu et d'action, ce sont deux règles que j'observe

inviolablement; mais j'interprète la dernière à ma mode: et la

première, tantôt je la resserre à la seule grandeur du théâtre, et

tantôt je l'étends jusqu'à toute une ville, comme en cette pièce. Je

l'ai poussée dans le _Clitandre_ jusques aux lieux où l'on peut aller

dans les vingt et quatre heures; mais bien que j'en pusse trouver de

bons garants et de grands exemples dans les vieux et nouveaux siècles,

j'estime qu'il n'est que meilleur de se passer de leur imitation en ce

point. Quelque jour je m'expliquerai davantage sur ces matières[1236];

mais il faut attendre l'occasion d'un plus grand volume: cette préface

n'est déjà que trop longue pour une comédie.

[1234] Cet avis Au lecteur, et les hommages poétiques adressés à

Corneille, au sujet de sa comédie de _la Veuve_, par divers poëtes

contemporains, ne se trouvent, ainsi que l'Argument, que dans

l'édition de 1634.

[1235] Corneille a ici en vue, outre _la Veuve_, _Mélite_ et

_Clitandre_, déjà imprimés, _la Galerie du Palais_ et _la

Suivante_, qui furent jouées dans le courant de l'année 1634, et

_la Place Royale_, qui ne fut représentée qu'au commencement de

1635. Ce passage nous apprend que Corneille avait terminé ces

trois dernières pièces avant le 13 mars 1634, date de _l'achevé

d'imprimer_ de _la Veuve_.

[1236] Voyez ci-dessus, p. 117.

HOMMAGES

ADRESSÉS A CORNEILLE, AU SUJET DE _LA VEUVE_, PAR DIVERS POËTES

CONTEMPORAINS.

POUR _LA VEUVE_ DE MONSIEUR CORNEILLE.

AUX DAMES.

Le soleil est levé, retirez-vous, étoiles;

Remarquez son éclat à travers de ses voiles;

Petits feux de la nuit qui luisez en ces lieux,

Souffrez le même affront que les autres[1237] des cieux.

Orgueilleuses beautés que tout le monde estime,

Qui prenez un pouvoir qui n'est pas légitime,

Clarice vient au jour; votre lustre s'éteint;

Il faut céder la place à celui de son teint,

Et voir dedans ces vers une double merveille:

La beauté de la Veuve, et l'esprit de Corneille.

DE SCUDÉRY[1238]

[1237] Ainsi dans l'édition de 1634, qui seule, comme nous l'avons

dit, renferme ces hommages poétiques. Serait-ce une faute, et

faut-il lire les _astres_?

[1238] Georges de Scudéry, né au Havre vers 1601. Après avoir

servi quelque temps dans le régiment des gardes (voyez p. 129), il

s'adonna entièrement à la littérature et à la poésie. L'hommage

qu'il rend ici à Corneille n'est que le remercîment dû à une

politesse du même genre. En effet, en 1631, lors de la publication

de _Ligdamon_, notre poëte lui avait adressé un quatrain, signalé

dans ces derniers temps par M. Triçotel, et qui sera placé pour la

première fois dans la présente édition, parmi les poésies diverses

de Corneille. On trouvera dans notre _Notice_ sur _le Cid_ le

récit des différends que le succès de cet ouvrage fit naître entre

les deux amis. Scudéry mourut en 1667.

A MONSIEUR CORNEILLE, POËTE COMIQUE, SUR _SA VEUVE_.

ÉPIGRAMME.

Rare écrivain de notre France,

Qui le premier des beaux esprits

As fait revivre en tes écrits

L'esprit de Plaute et de Térence,

Sans rien dérober des douceurs

De Mélite ni de ses soeurs,

O Dieu! que ta Clarice est belle,

Et que de veuves à Paris

Souhaiteroient d'être comme elle,

Pour ne manquer pas de maris!

MAIRET[1239].

[1239] Jean Mairet, né à Besançon en 1604, mort en 1686, est au

nombre des amis de Corneille dont l'affection ne sut pas résister

au succès du _Cid_; il est longuement question de lui dans la

_Notice_ sur cet ouvrage.

A MONSIEUR CORNEILLE, SUR SA CLARICE.

Corneille, que ta Veuve a des charmes puissants!

Ses yeux remplis d'amour, ses discours innocents,

Joints à sa majesté plus divine qu'humaine,

Paroissent au théâtre avec tant de splendeur,

Que Mélite, admirant cette belle germaine[1240],

Confesse qu'elle doit l'hommage à sa grandeur.

Mais ce n'est pas assez: sa parlante peinture

A tant de ressemblance avecque la nature,

Qu'en lisant tes écrits l'on croit voir des amants

Dont la mourante voix naïvement propose

Ou l'extrême bonheur ou les rudes tourments

Qui furent le sujet de leur métamorphose.

Fais-la donc imprimer, fais que sa déité

Jour et nuit entretienne avecque privauté

Ceux qui n'ont le moyen de la voir au théâtre;

Car si Mélite a plu pour ses divins appas,

Tout le monde sera de Clarice idolâtre,

Qui jouit de beautés que Mélite n'a pas.

GUÉRENTE.

[1240] _Germaine_, soeur.

MADRIGAL POUR LA COMÉDIE DE _LA VEUVE_ DE MONSIEUR CORNEILLE.

A CLARICE.

Clarice, la plus douce veine

Qui sache le métier des vers

Donne un portrait à l'univers

De tes beautés et de ta peine;

Et les traits du pinceau qui te font admirer

Te dépeignent au vif si constante et si belle,

Que ce divin portrait, bien que tu sois mortelle,

Demande des autels pour te faire adorer.

I. G. A. E. P.

A MONSIEUR CORNEILLE.

ÉLÉGIE.

Pour te rendre justice autant que pour te plaire,

Je veux parler, Corneille, et ne me puis plus taire.

Juge de ton mérite, à qui rien n'est égal,

Par la confession de ton propre rival.

Pour un même sujet, même desir nous presse;

Nous poursuivons tous deux une même maîtresse

La gloire, cet objet des belles volontés,

Préside également dessus nos libertés;

Comme toi je la sers, et personne ne doute

Des veilles et des soins que cette ardeur me coûte.

Mon espoir toutefois est décru chaque jour

Depuis que je t'ai vu prétendre à son amour.

Je n'ai point le trésor de ces douces paroles

Dont tu lui fais la cour et dont tu la cajoles;

Je vois que ton esprit, unique de son art,

A des naïvetés plus belles que le fard,

Que tes inventions ont des charmes étranges,

Que leur moindre incident attire des louanges,

Que par toute la France on parle de ton nom,

Et qu'il n'est plus d'estime égale à ton renom.

Depuis, ma Muse tremble et n'est plus si hardie;

Une jalouse peur l'a longtemps refroidie,

Et depuis, cher rival, je serois rebuté

De ce bruit spécieux dont Paris m'a flatté,

Si cet ange mortel qui fait tant de miracles,

Et dont tous les discours passent pour des oracles,

Ce fameux cardinal, l'honneur de l'univers,

N'aimoit ce que je fais et n'écoutoit mes vers.

Sa faveur m'a rendu mon humeur ordinaire;

La gloire où je prétends est l'honneur de lui plaire,

Et lui seul réveillant mon génie endormi

Est cause qu'il te reste un si foible ennemi.

Mais la gloire n'est pas de ces chastes maîtresses

Qui n'osent en deux lieux répandre leurs caresses;

Cet objet de nos voeux nous peut obliger tous,

Et faire mille amants sans en faire un jaloux.

Tel je te sais connoître et te rendre justice,

Tel on me voit partout adorer ta Clarice.

Aussi rien n'est égal à ses moindres attraits;

Tout ce que j'ai produit cède à ses moindres traits;

Toute veuve qu'elle est, de quoi que tu l'habilles,

Elle ternit l'éclat de nos plus belles filles.

J'ai vu trembler Silvie, Amaranthe et Filis,

Célimène a changé, ses attraits sont pâlis[1241];

Et tant d'autres beautés que l'on a tant vantées

Sitôt qu'elle a paru se sont épouvantées.

Adieu; fais-nous souvent des enfants si parfaits,

Et que ta bonne humeur ne se lasse jamais.

DE ROTROU[1242].

[1241] Ces noms sont ceux des héroïnes des pièces de théâtre qui

avaient eu le plus de succès dans les années précédentes: _la

Silvie_, tragi-comédie-pastorale de Mairet, fut représentée en

1621; _l'Amaranthe_, pastorale de Jean Ogier de Gombaud, en 1625;

_la Filis de Scire_, comédie-pastorale du sieur Pichou, en 1630;

enfin, en citant _la Célimène_, Rotrou avoue sa propre défaite,

car ce titre est celui d'une comédie qu'il fit représenter en

1625. (Voyez _Histoire du théâtre françois_, tome IV, p. 352, 377

et 500, et tome V, p. 7.)

[1242] Jean Rotrou, né à Dreux en 1609, mort en 1650, est le seul

auteur dramatique lié avec Corneille que le succès du _Cid_ n'ait

pas brouillé avec lui.

A MONSIEUR CORNEILLE.

De mille adorateurs Mélite est poursuivie;

Ces autres belles soeurs le sont également;

Clarice, quoique veuve, a surmonté l'envie

Et fait de tout le monde un parti seulement.

C. B.

A MONSIEUR CORNEILLE SUR SA _VEUVE_

ÉPIGRAMME.

Ta veuve s'est assez cachée,

Ne crains point de la mettre au jour;

Tu sais bien qu'elle est recherchée

Par les mieux sensés de la cour.

Déjà des plus grands de la France,

Dont elle est l'heureuse espérance,

Les coeurs lui sont assujettis,

Et leur amour est une preuve

Qu'une si glorieuse Veuve

Ne peut manquer de bons partis.

DU RYER, Parisien[1243].

[1243] Pierre du Ryer, né en 1605, mort en 1658, a fait un grand

nombre de traductions et dix-huit pièces de théâtre. Il a été

secrétaire de César, duc de Vendôme.

AU MÊME, PAR LE MÊME.

Que pour louer ta belle Veuve

Chacun de son esprit donne une riche preuve,

Qu'on voye en cent façons ses mérites tracés:

Pour moi, je pense dire assez

Quand je dis de cette merveille

Qu'elle est soeur de Mélite et fille de Corneille.

A MONSIEUR CORNEILLE.

Belle Veuve adorée,

Tu n'es pas demeurée

Sans supports et sans gloire en la fleur de tes ans:

Puisque ton cher Corneille

A ta conduite veille,

Tu ne peux redouter les traits des médisants.

BOIS-ROBERT[1244].

[1244] François le Métel, sieur de Boisrobert, abbé et poëte, né à

Caen vers 1592, mort en 1662, fut le favori du cardinal de

Richelieu, et un des cinq auteurs qu'il chargeait de la rédaction

de ses pièces. Voyez les _Notices_ sur _la Comédie des Tuileries_

et sur _le Cid_.

A MONSIEUR CORNEILLE SUR SA _VEUVE_.

Cette belle Clarice à qui l'on porte envie

Peut-elle être ta Veuve et que tu sois en vie?

Quel accident étrange à ton bonheur est joint?

Si jamais un auteur a vécu par son livre,

En dépit de l'envie elle te fera vivre,

Elle sera ta Veuve et tu ne mourras point.

D'OUVILLE[1245].

[1245] Antoine le Métel, sieur d'Ouville, frère de l'abbé de

Boisrobert, plus connu par ses contes que par ses oeuvres

dramatiques, a écrit neuf ou dix pièces de théâtre, que les frères

Parfait placent entre 1637 et 1650. L'époque de sa naissance et

celle de sa mort sont ignorées. Voyez _Histoire du théâtre

françois_, tome V, p. 357.

A MONSIEUR CORNEILLE SUR SA _VEUVE_.

ÉPIGRAMME.

La Renommée est si ravie

Des mignardises de tes vers,

Qu'elle chante par l'univers

L'immortalité de ta vie.

Mais elle se trompe en un point,

Et voici comme je l'épreuve:

Un homme qui ne mourra point

Ne peut jamais faire une Veuve.

Quoique chacun en soit d'accord,

Il faut bien que du ciel ce beau renom te vienne,

Car je sais que tu n'es pas mort,

Et toutefois j'adore et recherche la tienne.

CLAVERET[1246].

[1246] Un des rivaux les plus acharnés de Corneille, après le succès

du _Cid_. Voyez notre _Notice_ sur cette tragédie.

MADRIGAL DU MÊME.

Philiste en ses[1247] amours a dû craindre un rival,

Puisque ta Veuve est la copie

De ce charmant original

A qui ta plume la dédie.

Ton bel art nous peint l'une adorable à la cour;

La nature a fait l'autre un miracle d'amour.

Je sais bien que l'on nous figure

L'art moins parfait que la nature;

Mais laissant ces raisons à part,

Je ne sais qui l'emporte, ou la nature ou l'art.

Ta Veuve toutefois par sa douceur extrême

Sait si bien celui de charmer,

Qu'à la voir on la peut nommer

Un original elle-même,

Et toutes deux des ravissants accords[1248]

D'un bel esprit et d'un beau corps.

CLAVERET.

[1247] Il y a _ces_ pour _ses_ dans l'édition originale.

[1248] On lit ainsi (_des_, et non _de_) dans l'édition originale.

A MONSIEUR CORNEILLE SUR L'IMPRESSION DE SA _VEUVE_.

La veuve qui n'a d'autres soins

Que de se tenir renfermée

Et de qui l'on parle le moins,

Est plus chaste et plus estimée;

Mais celle que tu mets au jour

Accroît son lustre et notre amour,

Alors qu'elle se communique:

Bien loin de se faire blâmer,

Tant plus elle se rend publique

Plus elle se fait estimer.

J. COLLARDEAU[1249].

[1249] Julien Collardeau, procureur du Roi à Fontenay-le-Comte,

auteur de diverses poésies latines et françaises, et notamment de

quatre petits poëmes intitulés: _Tableaux des victoires du Roi_,

Paris, J. Quesnel, 1630, in-8{o}.

POUR _LA VEUVE_ DE MONSIEUR CORNEILLE.

Bien que les amours des filles

Soient vives et sans fard, florissantes, gentilles,

Et que le pucelage ait des goûts si charmants,

Cette Veuve, en dépit d'elles,

Va posséder plus d'amants

Qu'un million de pucelles.

L. M. P.

A MONSIEUR CORNEILLE.

SONNET.

Tous ces présomptueux dont les foibles esprits

S'efforcent vainement de te suivre à la trace,

Se trouvent à la fin des corneilles d'Horace[1250],

Quand ils mettent au jour leurs comiques écrits.

Ce style familier non encore entrepris,

Ni connu de personne, a de si bonne grâce

Du théâtre françois changé la vieille face,

Que la scène tragique en a perdu le prix.

Saint-Amant[1251], ne crains plus d'avouer ta patrie,

Puisque ce Dieu des vers est né dans la Neustrie,

Qui pour se rendre illustre à la postérité,

Accomplit en nos jours l'incroyable merveille

De cet oiseau fameux parmi l'antiquité,

Nous donnant un Phénix sous le nom de Corneille.

DU PETIT-VAL[1252].

[1250] Allusion à ces vers d'Horace:

_Ne si forte suas repetitum venerit olim

Grex avium plumas, moveat cornicula risum,

Furtivis nudata coloribus._

(_Épîtres_, liv. I, ép. III, v. 18-20.)

[1251] Le poëte Saint-Amant était né à Rouen, comme Corneille.

[1252] Raphaël du Petit-Val, libraire et poëte de Rouen, dont on

trouve des vers en tête de plusieurs ouvrages de Béroalde de

Verville.

A MONSIEUR CORNEILLE.

SONNET.

Mélite, qu'un miracle a fait venir des cieux,

Les coeurs charmés à soi comme l'aimant attire;

Mais c'est avec raison que tout le monde admire

La Veuve qui n'a pas moins d'attraits dans les yeux.

Faire parler les rois le langage des Dieux,

Faire régner l'amour, accroître son empire,

Peindre avec tant d'adresse un gracieux martyre,

Fermer si puissamment la bouche aux envieux;

Faire honneur à son temps, enseigner à notre âge

A polir doucement son vers et son langage[1253],

Corneille, c'est assez pour avoir des lauriers.

Dessus le mont sacré, toujours tranquille et calme;

Mais pour dire en un mot, de venir des derniers

Et les surpasser tous, c'est emporter la palme.

[1253] Ce vers est étrangement défiguré dans l'édition originale:

A polie (_sic_) doucement son voeu (_sic_) et son langage.

A MONSIEUR CORNEILLE.

SIXAIN.

Ce n'est rien d'avoir peint une vierge beauté,

Mélite, vrai portrait de la divinité.

La grâce de l'objet embellit la peinture

Et conduit le pinceau qui ne s'égare pas;

Mais de peindre une Veuve avec autant d'appas,

C'est un effet de l'art qui passe la nature.

PILLASTRE, avocat en parlement.

A MONSIEUR CORNEILLE.

ÉPIGRAMME.

Toi que le Parnasse idolâtre,

Et dont le vers doux et coulant

Ne fait point voir sur le théâtre

Les effets d'un bras violent,

Esprit de qui les rares veilles

Tous les ans font voir des merveilles

Au-dessus de l'humain pouvoir,

Reçois ces vers dont Villeneuve[1254],

Ravi des beautés de ta Veuve,

A fait hommage à ton savoir.

[1254] Ce poëte était en relation avec Guillaume Colletet. Voyez

les _Divertissements de Colletet_, 1631, p. 38.

A MONSIEUR CORNEILLE.

Œuvres de P. Corneille, Tome 01 · 第 35 / 42 段