Corneille, je suis amoureux

De ta Veuve et de ta Mélite,

Et leurs beautés et leur mérite

Font naître tes vers et mes feux.

Je veux que l'une soit pucelle;

L'autre ici me semble si belle

Qu'elle captive mes esprits,

Et ce qui m'en plaît davantage,

C'est que les traits de son visage

Viennent de ceux de tes écrits.

DE MARBEUF[1255].

[1255] Il était maître des forêts à Pont-de-l'Arche. On a un _Recueil

des vers de M. de Marbeuf_, Rouen, David du Petit-Val, 1628, in-8{o}.

A MONSIEUR CORNEILLE SUR SA _VEUVE_

SIXAIN.

On vante les exploits de ces mains valeureuses

Qui font dans les combats des veuves malheureuses;

Mais j'estime, pour moi, qu'il t'est plus glorieux

D'avoir fait en nos cours une Veuve sans larmes,

Et que l'on ne sauroit, sans t'être injurieux,

Donner moins de lauriers à tes vers qu'à leurs armes.

DE CANON.

A MONSIEUR CORNEILLE SUR SA _VEUVE_.

SONNET.

Corneille, que ta Veuve est pleine de beauté!

Que tu l'as d'ornements et de grâce pourvue!

Le plaisir de la voir tous mes sens diminue,

Et trahir tant d'appas ce seroit lâcheté[1256].

Quoi que puisse à nos yeux offrir la nouveauté,

Rien ne les peut toucher à l'égal de sa vue;

Il n'est point de mortel, après l'avoir connue,

Qui se puisse vanter de voir sa liberté[1257].

Admire le pouvoir qu'elle a sur mon esprit,

Ne cherche point le nom de celui qui t'écrit,

Qui jamais ne connut Apollon ni sa lyre.

Ton mérite l'oblige à te donner ces vers,

Et la douceur des tiens le force de te dire

Qu'il n'est rien de si beau dedans tout l'univers.

L. N.

[1256] Dans l'édition de 1634 il y a le non-sens que voici:

Et traîne (_sic_) tant d'appas ce seroit la cheté (_sic_).

[1257] Tel est le texte de l'édition originale; peut-être faut-il

lire: «d'avoir sa liberté.»

A MONSIEUR CORNEILLE EN FAVEUR DE SA _VEUVE_.

Corneille, que ton chant est doux!

Que ta plume a trouvé de gloire!

Il n'est plus d'esprit parmi nous

Dont tu n'emportes la victoire.

Ce que tu feins a tant d'attraits

Que les ouvrages plus parfaits

N'ont rien d'égal à ton mérite[1258];

Et la Veuve que tu fais voir,

Plus ravissante que Mélite,

Montre l'excès de ton savoir.

BURNEL.

[1258] Dans l'édition originale: «à son mérite.»

A MONSIEUR CORNEILLE.

Clarice est sans doute si belle

Que Philiste n'a le pouvoir

De goûter le bien de la voir,

Sans devenir amoureux d'elle.

Ses discours me font estimer

Qu'on a plus de gloire à l'aimer[1259]

Que de raison à s'en défendre,

Et que les argus les plus grands,

Pour y trouver de quoi reprendre,

N'ont point d'yeux assez pénétrants.

Apollon, qui par ses oracles

A plus d'éclat qu'il n'eut jamais,

Tient sur les deux sacrés sommets

Tes vers pour autant de miracles;

Et les plaisirs que ces neuf soeurs

Trouvent dans les rares douceurs

Que parfaitement tu leur donnes,

Sont purs témoignages de foi

Qu'au partage de leurs couronnes

La plus digne sera pour toi.

MARCEL.

[1259] Dans l'édition originale: «de l'aimer.»

A MONSIEUR CORNEILLE SUR SA _VEUVE_.

STANCES.

Divin esprit, puissant génie,

Tu vas produire en moi des miracles divers;

Je n'ai jamais donné de louange infinie,

Et je ne croyois plus pouvoir faire de vers.

Il te falloit, pour m'y contraindre,

Faire une belle Veuve et lui donner des traits

Dont mon coeur amoureux peut[1260] se laisser atteindre;

L'amour me fait rimer et louer ses attraits.

Digne sujet de mille flammes,

Incomparable Veuve, ornement de ce temps,

Tu vas mettre du trouble et du feu dans les âmes,

Faisant moins d'ennemis que de coeurs inconstants.

Qui vit jamais tant de merveilles?

Mes sens sont aujourd'hui l'un de l'autre envieux;

Ton discours me ravit l'âme par les oreilles,

Et ta beauté la veut arracher par les yeux.

Quand on te voit, les plus barbares

A tes charmes sans fard et tes naïfs appas

Donneroient mille coeurs, et des choses plus rares

S'ils en pouvoient avoir, pour ne te perdre pas.

Lorsqu'on t'entend, les plus critiques

Remarquent tes discours et font tous un serment

De les faire observer pour des lois authentiques,

Et de condamner ceux qui parlent autrement.

Cher ami, pardon si ma Muse,

Pour plaire à mon amour manque à notre amitié;

Donnant tout à ta fille, elle a bien cette ruse

De juger que tu dois en avoir la moitié.

Prends donc en gré tant de franchise,

Et ne t'étonne pas si ceci ne vaut rien.

Par son désordre seul tu sauras ma surprise:

Un coeur qui sait aimer ne s'exprime pas bien.

Il me suffit que je me treuve

Dans ce rang qui n'est pas à tout chacun permis,

Des humbles serviteurs de ton aimable Veuve,

Et de ceux que tu tiens pour tes meilleurs amis.

VOILLE.

[1260] Ainsi dans la première édition; mais c'est sans doute

_peust_, c'est-à-dire _pût_, qu'il faut lire.

STANCES SUR LES OEUVRES DE MONSIEUR CORNEILLE.

Corneille, occupant nos esprits,

Fait voir par ces divins écrits

Que nous vivions dans l'ignorance,

Et je crois que tout l'univers

Saura bientôt que notre France

N'a que lui seul qui fait des vers.

La nature tout à loisir

A pris un extrême plaisir

A créer ta veine animée,

Et parlant ainsi que les Dieux,

Le temps veut que la renommée

T'aille publier en tous lieux.

Apollon forma ton esprit,

Et d'un soin merveilleux t'apprit

Le moyen de charmer des hommes[1261];

Il t'a rendu par son métier

L'oracle du siècle où nous sommes,

Comme son unique héritier.

BEAULIEU.

[1261] Tel est le texte de 1634. Peut-être faudrait-il lire _les

hommes_.

A _LA VEUVE_ DE MONSIEUR CORNEILLE.

SONNET.

Clarice, un temps si long sans te montrer au jour

M'a fait appréhender que le deuil du veuvage,

Ayant terni l'éclat des traits de ton visage,

T'empêchât d'établir parmi nous ton séjour.

Mais tant de grands esprits, ravis de ton amour,

Parlent de tes appas dans un tel avantage

Qu'après eux tout l'orgueil des beautés de cet âge

Doit tirer vanité de te faire la cour.

Parois donc librement, sans craindre que tes charmes

Te suscitent encor de nouvelles alarmes,

Exposée aux efforts d'un second ravisseur;

Puisque de la façon que tu te fais paroître,

Chacun sans t'offenser peut se rendre ton maître,

Comme depuis un an chacun l'est de ta soeur[1262].

A. C.

[1262] L'impression de _Mélite_ fut achevée, comme nous l'avons

dit, au mois de février 1633, et celle de _la Veuve_ au mois de

mars 1634.

ARGUMENT.

Alcidon, amoureux de Clarice, veuve d'Alcandre et maîtresse de

Philiste, son particulier ami, de peur qu'il ne s'en aperçût, feint

d'aimer sa soeur Doris[1263], qui ne s'abusant point par ses

caresses, consent au mariage de Florange, que sa mère lui propose. Ce

faux ami, sous un prétexte de se venger de l'affront que lui faisoit

ce mariage, fait consentir Célidan à enlever Clarice en sa faveur, et

ils la mènent ensemble à un château de Célidan. Philiste, abusé des

faux ressentiments de son ami, fait rompre le mariage de Florange: sur

quoi Célidan conjure Alcidon de reprendre Doris et rendre Clarice à

son amant. Ne l'y pouvant résoudre, il soupçonne quelque fourbe de sa

part, et fait si bien qu'il tire les vers du nez à la nourrice de

Clarice, qui avoit toujours eu une intelligence avec Alcidon, et lui

avoit même facilité l'enlèvement de sa maîtresse; ce qui le porte à

quitter le parti de ce perfide: de sorte que ramenant Clarice à

Philiste, il obtient de lui en récompense sa soeur Doris.

[1263] Le texte de cette phrase, tel que nous le donnons ici, est

parfaitement conforme à celui de l'édition de 1634. Nous croyons

devoir en avertir, parce qu'en voyant l'embarras de la

construction et l'emploi irrégulier d'_aperçût_ pour _aperçoive_,

on pourrait être tenté de supposer ici quelque faute d'impression.

EXAMEN.

Cette comédie n'est pas plus régulière que _Mélite_ en ce qui regarde

l'unité de lieu, et a le même défaut au cinquième acte, qui se passe

en compliments pour venir à la conclusion d'un amour épisodique, avec

cette différence toutefois que le mariage de Célidan avec Doris a plus

de justesse dans celle-ci que celui d'Éraste avec Cloris dans l'autre.

Elle a quelque chose de mieux ordonné pour le temps en général, qui

n'est pas si vague que dans _Mélite_, et a ses intervalles mieux

porportionnés par cinq jours consécutifs. C'étoit un tempérament que

je croyois lors fort raisonnable entre la rigueur des vingt et quatre

heures et cette étendue libertine qui n'avoit aucunes bornes. Mais

elle a ce même défaut dans le particulier de la durée de chaque acte,

que souvent celle de l'action y excède de beaucoup celle de la

représentation. Dans le commencement du premier, Philiste quitte

Alcidon pour aller faire des visites avec Clarice, et paroît en la

dernière scène avec elle au sortir de ces visites, qui doivent avoir

consumé toute l'après-dînée, ou du moins la meilleure partie. La même

chose se trouve au cinquième: Alcidon y fait partie avec Célidan

d'aller voir Clarice sur le soir dans son château, où il la croit

encore prisonnière, et se résout de faire part de sa joie à la

nourrice, qu'il n'oseroit voir de jour, de peur de faire soupçonner

l'intelligence secrète et criminelle qu'ils ont ensemble; et environ

cent vers après, il vient chercher cette confidente chez Clarice, dont

il ignore le retour. Il ne pouvoit être qu'environ midi quand il en a

formé le dessein, puisque Célidan venoit de ramener Clarice (ce que

vraisemblablement il a fait le plus tôt qu'il a pu, ayant un intérêt

d'amour qui le pressoit[1264] de lui rendre ce service en faveur de

son amant); et quand il vient pour exécuter cette résolution, la nuit

doit avoir déjà assez d'obscurité pour cacher cette visite qu'il lui

va rendre. L'excuse qu'on pourroit y donner, aussi bien qu'à ce que

j'ai remarqué de Tircis dans _Mélite_, c'est qu'il n'y a point de

liaison de scènes, et par conséquent point de continuité d'action.

Aussi on[1265] pourroit dire que ces scènes détachées qui sont placées

l'une après l'autre ne s'entre-suivent pas immédiatement, et qu'il se

consume un temps notable entre la fin de l'une et le commencement de

l'autre; ce qui n'arrive point quand elles sont liées ensemble, cette

liaison étant cause que l'une commence nécessairement au même instant

que l'autre finit.

[1264] VAR. (édit. de 1660): qui le presse.

[1265] VAR. (édit. de 1660-1664): l'on.

Cette comédie peut faire connoître[1266] l'aversion naturelle que j'ai

toujours eue pour les _a parte_. Elle m'en donnoit de belles

occasions, m'étant proposé d'y peindre un amour réciproque qui parût

dans les entretiens de deux personnes qui ne parlent point d'amour

ensemble, et de mettre des compliments d'amour suivis entre deux gens

qui n'en ont point du tout l'un pour l'autre, et qui sont toutefois

obligés par des considérations particulières de s'en rendre des

témoignages mutuels. C'étoit un beau jeu pour ces discours à part, si

fréquents chez les anciens et chez les modernes de toutes les langues;

cependant j'ai si bien fait, par le moyen des confidences qui ont

précédé ces scènes artificieuses, et des réflexions qui les ont

suivies, que sans emprunter ce secours, l'amour a paru entre ceux qui

n'en parlent point, et le mépris a été visible entre ceux qui se font

des protestations d'amour. La sixième scène du quatrième acte semble

commencer par ces _a parte_, et n'en a toutefois aucun. Célidan et la

nourrice y parlent véritablement chacun à part, mais en sorte que

chacun des deux veut bien que l'autre entende ce qu'il dit. La

nourrice cherche à donner à Célidan des marques d'une douleur

très-vive, qu'elle n'a point, et en affecte d'autant plus les dehors

pour l'éblouir; et Célidan, de son côté, veut qu'elle aye lieu de

croire qu'il la cherche pour la tirer du péril où il feint qu'elle

est, et qu'ainsi il la rencontre fort à propos. Le reste de cette

scène est fort adroit, par la manière dont il dupe cette vieille, et

lui arrache l'aveu d'une fourbe où on le vouloit prendre lui-même pour

dupe. Il l'enferme, de peur qu'elle ne fasse encore quelque pièce qui

trouble son dessein; et quelques-uns ont trouvé à dire qu'on ne parle

point d'elle au cinquième; mais ces sortes de personnages, qui

n'agissent que pour l'intérêt des autres, ne sont pas assez

d'importance pour faire naître une curiosité légitime de savoir leurs

sentiments sur l'événement de la comédie, où ils n'ont plus que faire

quand on n'y a plus affaire d'eux; et d'ailleurs Clarice y a trop de

satisfaction de se voir hors du pouvoir de ses ravisseurs et rendue à

son amant, pour penser en sa présence à cette nourrice, et prendre

garde si elle est en sa maison, ou si elle n'y est pas.

[1266] VAR. (édit. de 1660-1668): reconnoître.

Le style n'est pas plus élevé ici que dans _Mélite_, mais il est plus

net et plus dégagé des pointes dont l'autre est semée, qui ne sont, à

en bien parler, que de fausses lumières, dont le brillant marque bien

quelque vivacité d'esprit, mais sans aucune solidité de raisonnement.

L'intrique y est aussi beaucoup plus raisonnable que dans l'autre; et

Alcidon a lieu d'espérer un bien plus heureux succès de sa fourbe

qu'Éraste de la sienne[1267].

[1267] Voyez, comme complément de cet examen, ce qui est dit plus

haut, p. 28, 29 et 43.

ACTEURS.

PHILISTE, amant de Clarice.

ALCIDON, ami de Philiste et amant de Doris.

CÉLIDAN, ami d'Alcidon et amoureux de Doris.

CLARICE, veuve d'Alcandre et maîtresse de Philiste.

CHRYSANTE, mère de Doris.

DORIS, soeur de Philiste.

La NOURRICE de Clarice.

GÉRON, agent de Florange, amoureux de Doris[1268].

LYCAS, domestique de Philiste.

POLIMAS, }

DORASTE, } domestiques de Clarice.

LISTOR, }

La scène est à Paris[1269].

LA VEUVE.

COMÉDIE.

ACTE I.

SCÈNE PREMIÈRE.

PHILISTE, ALCIDON.

ALCIDON.

J'en demeure d'accord, chacun a sa méthode[1270];

Mais la tienne pour moi seroit trop incommode[1271]:

Mon coeur ne pourroit pas conserver tant de feu,

S'il falloit que ma bouche en témoignât si peu.

Depuis près de deux ans tu brûles pour Clarice, 5

Et plus ton amour croît, moins elle en a d'indice.

Il semble qu'à languir tes desirs sont contents,

Et que tu n'as pour but que de perdre ton temps.

Quel fruit espères-tu de ta persévérance

A la traiter toujours avec indifférence? 10

Auprès d'elle assidu, sans lui parler d'amour,

Veux-tu qu'elle commence à te faire la cour?

PHILISTE.

Non; mais, à dire vrai, je veux qu'elle devine[1272].

ALCIDON.

Ton espoir, qui te flatte, en vain se l'imagine[1273]:

Clarice avec raison prend pour stupidité 15

Ce ridicule effet de ta timidité.

PHILISTE.

Peut-être. Mais enfin vois-tu qu'elle me fuie,

Qu'indifférent qu'il est mon entretien l'ennuie,

Que je lui sois à charge, et lorsque je la voi,

Qu'elle use d'artifice à s'échapper de moi? 20

Sans te mettre en souci quelle en sera la suite[1274],

Apprends comme l'amour doit régler sa conduite.

Aussitôt qu'une dame a charmé nos esprits,

Offrir notre service au hasard d'un mépris,

Et nous abandonnant à nos brusques saillies[1275], 25

Au lieu de notre ardeur lui montrer nos folies,

Nous attirer sur l'heure un dédain éclatant:

Il n'est si maladroit qui n'en fît bien autant.

Il faut s'en faire aimer avant qu'on se déclare.

Notre submission à l'orgueil la prépare. 30

Lui dire incontinent son pouvoir souverain,

C'est mettre à sa rigueur les armes à la main.

Usons, pour être aimés, d'un meilleur artifice,

Et sans lui rien offrir, rendons-lui du service[1276];

Réglons sur son humeur toutes nos actions, 35

Réglons tous nos desseins sur ses intentions[1277],

Tant que par la douceur d'une longue hantise

Comme insensiblement elle se trouve prise.

C'est par là que l'on sème aux dames des appas[1278],

Qu'elles n'évitent point, ne les prévoyant pas. 40

Leur haine envers l'amour pourroit être un prodige,

Que le seul nom les choque, et l'effet les oblige[1279].

ALCIDON.

Suive qui le voudra ce procédé nouveau[1280]:

Mon feu me déplairoit caché sous ce rideau.

Ne parler point d'amour! Pour moi, je me défie 45

Des fantasques raisons de ta philosophie:

Ce n'est pas là mon jeu. Le joli passe-temps,

D'être auprès d'une dame et causer du beau temps,

Lui jurer que Paris est toujours plein de fange,

Qu'un certain parfumeur vend de fort bonne eau d'ange[1281],

Qu'un cavalier regarde un autre de travers,

Que dans la comédie on dit d'assez bons vers,

Qu'Aglante avec Philis dans un mois se marie[1282]!

Change, pauvre abusé, change de batterie,

Conte ce qui te mène, et ne t'amuse pas 55

A perdre innocemment tes discours et tes pas[1283].

PHILISTE.

Je les aurois perdus auprès de ma maîtresse,

Si je n'eusse employé que la commune adresse,

Puisqu'inégal de biens et de condition,

Je ne pouvois prétendre à son affection. 60

ALCIDON.

Mais si tu ne les perds, je le tiens à miracle,

Puisqu'ainsi ton amour rencontre un double obstacle[1284],

Et que ton froid silence et l'inégalité

S'opposent tout ensemble à ta témérité.

PHILISTE.

Crois que de la façon dont j'ai su me conduire 65

Mon silence n'est pas en état de me nuire:

Mille petits devoirs ont tant parlé pour moi[1285],

Qu'il ne m'est plus permis de douter de sa foi.

Mes soupirs et les siens font un secret langage[1286]

Par où son coeur au mien à tous moments s'engage[1287]: 70

Des coups d'oeil languissants, des souris ajustés,

Des penchements de tête à demi concertés,

Et mille autres douceurs aux seuls amants connues

Nous font voir chaque jour nos âmes toutes nues,

Nous sont de bons garants d'un feu qui chaque jour.... 75

ALCIDON.

Tout cela cependant sans lui parler d'amour?

PHILISTE.

Sans lui parler d'amour.

ALCIDON.

J'estime ta science;

Mais j'aurois à l'épreuve un peu d'impatience.

PHILISTE.

Le ciel, qui nous choisit lui-même des partis[1288],

A tes feux et les miens prudemment assortis; 80

Et comme à ces longueurs t'ayant fait indocile,

Il te donne en ma soeur un naturel facile,

Ainsi pour cette veuve il a su m'enflammer[1289],

Après m'avoir donné par où m'en faire aimer.

ALCIDON.

Mais il lui faut enfin découvrir ton courage. 85

PHILISTE.

C'est ce qu'en ma faveur sa nourrice ménage:

Cette vieille subtile a mille inventions

Pour m'avancer au but de mes intentions;

Elle m'avertira du temps que je dois prendre;

Le reste une autre fois se pourra mieux apprendre: 90

Adieu.

ALCIDON.

La confidence avec un bon ami

Jamais sans l'offenser ne s'exerce à demi.

PHILISTE.

Un intérêt d'amour me prescrit ces limites:

Ma maîtresse m'attend pour faire des visites

Où je lui promis hier de lui prêter la main. 95

ALCIDON.

Adieu donc, cher Philiste.

PHILISTE.

Adieu, jusqu'à demain.

SCÈNE II.

ALCIDON, LA NOURRICE.

ALCIDON, seul[1290].

Vit-on jamais amant de pareille imprudence

Faire avec son rival entière confidence[1291]?

Simple, apprends que ta soeur n'aura jamais de quoi

Asservir sous ses lois des gens faits comme moi; 100

Qu'Alcidon feint pour elle, et brûle pour Clarice.

Ton agente est à moi. N'est-il pas vrai, Nourrice?

LA NOURRICE.

Tu le peux bien jurer.

ALCIDON.

Et notre ami rival[1292]?

LA NOURRICE.

Si jamais on m'en croit, son affaire ira mal.

ALCIDON.

Tu lui promets pourtant.

LA NOURRICE.

C'est par où je l'amuse, 105

Jusqu'à ce que l'effet lui découvre ma ruse[1293].

ALCIDON.

Je viens de le quitter[1294].

LA NOURRICE.

Eh bien! que t'a-t-il dit?

ALCIDON.

Que tu veux employer pour lui tout ton crédit,

Et que rendant toujours quelque petit service,

Il s'est fait une entrée en l'âme de Clarice. 110

LA NOURRICE.

Moindre qu'il ne présume. Et toi?

ALCIDON.

Je l'ai poussé

A s'enhardir un peu plus que par le passé,

Et découvrir son mal à celle qui le cause.

LA NOURRICE.

Pourquoi?

ALCIDON.

Pour deux raisons: l'une, qu'il me propose

Ce qu'il a dans le coeur beaucoup plus librement[1295]; 115

L'autre, que ta maîtresse après ce compliment

Le chassera peut-être ainsi qu'un téméraire.

LA NOURRICE.

Ne l'enhardis pas tant: j'aurois peur au contraire[1296]

Que malgré tes raisons quelque mal ne t'en prît;

Car enfin ce rival est bien dans son esprit[1297], 120

Mais non pas tellement qu'avant que le mois passe

Notre adresse sous main ne le mette en disgrâce[1298].

ALCIDON.

Et lors?

LA NOURRICE.

Je te réponds de ce que tu chéris.

Cependant continue à caresser Doris;

Que son frère, ébloui par cette accorte feinte[1299], 125

De nos prétentions n'ait ni soupçon ni crainte[1300].

ALCIDON.

A m'en ouïr conter, l'amour de Céladon[1301]

N'eut jamais rien d'égal à celui d'Alcidon:

Tu rirois trop de voir comme je la cajole.

LA NOURRICE.

Et la dupe qu'elle est croit tout sur ta parole? 130

ALCIDON.

Cette jeune étourdie est si folle de moi,

Quelle prend chaque mot pour article de foi;

Et son frère, pipé du fard de mon langage,

Qui croit que je soupire après son mariage,

Pensant bien m'obliger, m'en parle tous les jours; 135

Mais quand il en vient là, je sais bien mes détours;

Tantôt, vu l'amitié qui tous deux nous assemble,

J'attendrai son hymen pour être heureux ensemble;

Tantôt il faut du temps pour le consentement

D'un oncle dont j'espère un haut avancement[1302]; 140

Tantôt je sais trouver quelque autre bagatelle.

LA NOURRICE.

Séparons-nous, de peur qu'il entrât en cervelle[1303],

S'il avoit découvert un si long entretien.

Joue aussi bien ton jeu que je jouerai le mien.

ALCIDON.

Nourrice, ce n'est pas ainsi qu'on se sépare. 145

LA NOURRICE.

Monsieur, vous me jugez d'un naturel avare.

ALCIDON.

Tu veilleras pour moi d'un soin plus diligent.

LA NOURRICE.

Ce sera donc pour vous plus que pour votre argent[1304].

SCÈNE III.

CHRYSANTE, DORIS.

CHRYSANTE.

C'est trop désavouer une si belle flamme,

Qui n'a rien de honteux, rien de sujet au blâme: 150

Confesse-le, ma fille, Alcidon a ton coeur;

Ses rares qualités l'en ont rendu vainqueur.

Ne vous entr'appeler que «mon âme et ma vie,»

C'est montrer que tous deux vous n'avez qu'une envie,

Et que d'un même trait vos esprits sont blessés. 155

DORIS.

Madame, il n'en va pas ainsi que vous pensez.

Mon frère aime Alcidon, et sa prière expresse

M'oblige à lui répondre en termes de maîtresse.

Je me fais, comme lui, souvent toute de feux;

Mais mon coeur se conserve, au point où je le veux, 160

Toujours libre, et qui garde une amitié sincère

A celui qui voudra me prescrire une mère.

CHRYSANTE.

Oui, pourvu qu'Alcidon te soit ainsi prescrit.

DORIS.

Madame, pussiez-vous lire dans mon esprit!

Vous verriez jusqu'où va ma pure obéissance. 165

CHRYSANTE.

Ne crains pas que je veuille user de ma puissance:

Je croirois en produire un trop cruel effet,

Si je te séparois d'un amant si parfait.

DORIS.

Vous le connoissez mal: son âme a deux visages,

Et ce dissimulé n'est qu'un conteur à gages. 170

Il a beau m'accabler de protestations,

Je démêle aisément toutes ses fictions;

Il ne me prête rien que je ne lui renvoie[1305]:

Nous nous entre-payons d'une même monnoie;

Et malgré nos discours, mon vertueux desir 175

Attend toujours celui que vous voudrez choisir:

Votre vouloir du mien absolument dispose.

CHRYSANTE.

L'épreuve en fera foi; mais parlons d'autre chose.

Nous vîmes hier au bal, entre autres nouveautés,

Tout plein d'honnêtes gens caresser les beautés. 180

DORIS.

Oui, Madame: Alindor en vouloit à Célie;

Lysandre, à Célidée; Oronte, à Rosélie.

CHRYSANTE.

Et nommant celles-ci, tu caches finement[1306]

Qu'un certain t'entretint assez paisiblement.

DORIS.

Ce visage inconnu qu'on appeloit Florange? 185

CHRYSANTE.

Lui-même.

DORIS.

Ah! Dieu, que c'est un cajoleur étrange!

Ce fut paisiblement, de vrai, qu'il m'entretint.

Soit que quelque raison en secret le retînt[1307],

Soit que son bel esprit me jugeât incapable

De lui pouvoir fournir un entretien sortable, 190

Il m'épargna si bien, que ses plus longs propos

A peine en plus d'une heure étoient de quatre mots[1308];

Il me mena danser deux fois sans me rien dire.

CHRYSANTE.

Mais ensuite[1309]?

DORIS.

Œuvres de P. Corneille, Tome 01 · 第 36 / 42 段