Ton entretien commun me charme davantage; 870
Il ne peut me lasser, indifférent qu'il est[1069];
Et ce n'est pas aussi sans sujet qu'il me plaît.
Ta conversation est tellement civile,
Que pour un tel esprit ta naissance est trop vile;
Tu n'as de villageois que l'habit et le rang; 875
Tes rares qualités te font d'un autre sang;
Même, plus je te vois, plus en toi je remarque
Des traits pareils à ceux d'un cavalier de marque:
Il s'appelle Pymante, et ton air et ton port
Ont avec tous les siens un merveilleux rapport[1070]. 880
PYMANTE.
J'en suis tout glorieux, et de ma part je prise
Votre rencontre autant que celle de Dorise,
Autant que si le ciel, apaisant sa rigueur,
Me faisoit maintenant un présent de son coeur.
DORISE.
Qui nommes-tu Dorise?
PYMANTE.
Une jeune cruelle 885
Qui me fuit pour un autre.
DORISE.
Et ce rival s'appelle?
PYMANTE.
Le berger Rosidor.
DORISE.
Ami, ce nom si beau
Chez vous donc se profane à garder un troupeau?
PYMANTE.
Madame, il ne faut plus que mon feu vous déguise[1071]
Que sous ces faux habits il reconnoît Dorise. 890
Je ne suis point surpris de me voir dans ces bois[1072]
Ne passer à vos yeux que pour un villageois;
Votre haine pour moi fut toujours assez forte
Pour déférer sans peine à l'habit que je porte.
Cette fausse apparence aide et suit vos mépris; 895
Mais cette erreur vers vous ne m'a jamais surpris;
Je sais trop que le ciel n'a donné l'avantage
De tant de raretés qu'à votre seul visage:
Sitôt que je l'ai vu, j'ai cru voir en ces lieux
Dorise déguisée, ou quelqu'un de nos Dieux; 900
Et si j'ai quelque temps feint de vous méconnoître
En vous prenant pour tel que vous vouliez paroître,
Admirez mon amour, dont la discrétion
Rendoit à vos desirs cette submission,
Et disposez de moi, qui borne mon envie 905
A prodiguer pour vous tout ce que j'ai de vie.
DORISE.
Pymante, eh quoi! faut-il qu'en l'état où je suis
Tes importunités augmentent mes ennuis?
Faut-il que dans ce bois ta rencontre funeste
Vienne encor m'arracher le seul bien qui me reste, 910
Et qu'ainsi mon malheur au dernier point venu
N'ose plus espérer de n'être pas connu?
PYMANTE.
Voyez comme le ciel égale nos fortunes,
Et comme, pour les faire entre nous deux communes,
Nous réduisant ensemble à ces déguisements, 915
Il montre avoir pour nous de pareils mouvements.
DORISE.
Nous changeons bien d'habits, mais non pas de visages;
Nous changeons bien d'habits, mais non pas de courages;
Et ces masques trompeurs de nos conditions
Cachent, sans les changer, nos inclinations[1073]. 920
PYMANTE.
Me négliger toujours! et pour qui vous néglige!
DORISE.
Que veux-tu? son mépris plus que ton feu m'oblige;
J'y trouve malgré moi je ne sais quel appas[1074],
Par où l'ingrat me tue, et ne m'offense pas.
PYMANTE.
Qu'espérez-vous enfin d'un amour si frivole[1075] 925
Pour cet ingrat amant qui n'est plus qu'une idole[1076]?
DORISE.
Qu'une idole! Ah! ce mot me donne de l'effroi.
Rosidor une idole! ah! perfide, c'est toi,
Ce sont tes trahisons qui l'empêchent de vivre;
Je t'ai vu dans ce bois moi-même le poursuivre[1077], 930
Avantagé du nombre, et vêtu de façon
Que ce rustique habit effaçoit tout soupçon:
Ton embûche a surpris une valeur si rare.
PYMANTE.
Il est vrai, j'ai puni l'orgueil de ce barbare,
De cet heureux ingrat, si cruel envers vous[1078], 935
Qui maintenant par terre et percé de mes coups,
Éprouve par sa mort comme un amant fidèle
Venge votre beauté du mépris qu'on fait d'elle.
DORISE.
Monstre de la nature, exécrable bourreau,
Après ce lâche coup qui creuse mon tombeau, 940
D'un compliment railleur ta malice me flatte[1079]!
Fuis, fuis, que dessus toi ma vengeance n'éclate.
Ces mains, ces foibles mains, que vont armer les Dieux,
N'auront que trop de force à t'arracher les yeux,
Que trop à t'imprimer sur ce hideux visage 945
En mille traits de sang les marques de ma rage.
PYMANTE.
Le courroux d'une femme, impétueux d'abord[1080],
Promet tout ce qu'il ose à son premier transport;
Mais comme il n'a pour lui que sa seule impuissance,
A force de grossir il meurt en sa naissance; 950
Ou s'étouffant soi-même, à la fin ne produit
Que point ou peu d'effet après beaucoup de bruit.
DORISE.
Va, va, ne prétends pas que le mien s'adoucisse[1081]:
Il faut que ma fureur ou l'enfer te punisse;
Le reste des humains ne sauroit inventer 955
De gêne qui te puisse à mon gré tourmenter[1082].
Si tu ne crains mes bras, crains de meilleures armes;
Crains tout ce que le ciel m'a départi de charmes:
Tu sais quelle est leur force, et ton coeur la ressent;
Crains qu'elle ne m'assure un vengeur plus puissant. 960
Ce courroux, dont tu ris, en fera la conquête
De quiconque à ma haine exposera ta tête,
De quiconque mettra ma vengeance en mon choix[1083].
Adieu: j'en perds le temps à crier dans ce bois[1084];
Mais tu verras bientôt si je vaux quelque chose, 965
Et si ma rage en vain se promet ce qu'elle ose.
PYMANTE.
J'aime tant cette ardeur à me faire périr,
Que je veux bien moi-même avec vous y courir.
DORISE.
Traître, ne me suis point.
PYMANTE.
Prendre seule la fuite!
Vous vous égareriez à marcher sans conduite; 970
Et d'ailleurs votre habit, où je ne comprends rien,
Peut avoir du mystère aussi bien que le mien.
L'asile dont tantôt vous faisiez la demande
Montre quelque besoin d'un bras qui vous défende;
Et mon devoir vers vous seroit mal acquitté, 975
S'il ne vous avoit mise en lieu de sûreté.
Vous pensez m'échapper quand je vous le témoigne;
Mais vous n'irez pas loin que je ne vous rejoigne.
L'amour que j'ai pour vous, malgré vos dures lois,
Sait trop ce qu'il vous doit, et ce que je me dois. 980
FIN DU TROISIÈME ACTE.
[1024] Nous avons cru devoir conserver cette leçon, qui nous a
paru conforme aux habitudes de style de Corneille. Cependant les
éditions de 1632 et de 1657 sont les seules où ce monosyllabe soit
accentué comme une préposition (_à_). Dans toutes les autres,
jusqu'à celle de 1682, et même encore dans l'édition de 1692,
publiée par Thomas Corneille, on lit _a_ (verbe, sans accent).
[1025] _Var._ Qu'en deux desseins divers pareille jalousie
Même lieu contre vous, et même heure a choisie. (1632-64)
[1026] _Var._ Admirèrent l'effet d'une amitié pudique,
Me voyant appliquer par ce jeune soleil
D'un peu d'huile et de vin le premier appareil;
Enfin quand, pour bander ma dernière blessure,
La belle eut prodigué jusques à sa coiffure,
[Leurs bras officieux m'ont ici rapporté.] (1632)
[1027] _Var._ Qui ne me peut donner qu'une fausse allégeance.
(1632-57)
[1028] _Var._ Vous touche, et peut souffrir que je vous importune.
(1632)
[1029] _Var._ Sire, vous tarirez la source de nos maux. (1657)
[1030] _Var._ Fait qu'un seul desir cède à l'amour qui te presse.
(1657)
[1031] _Var._ Mais Rosidor, surpris et blessé comme il est.
(1632-60)
[1032] _Var._ A mon devoir de roi joint mon propre intérêt.
(1632-57)
[1033] _Var._ Quelque part que mon fils y puisse ou veuille prendre.
(1632-60)
[1034] _Var._ Combien mal à propos sa sotte vanité. (1632-57)
[1035] _Var._ Je le tiens, l'affronteur: un soupçon véritable.
(1632)
[1036] _Var._ M'avoit si bien instruit de son perfide tour,
Qu'il s'est vu mis aux fers sitôt que de retour. (1632-57)
[1037] _Var._ Quelque dessein qu'elle eût, je lui suis redevable,
Et lui voudrai du bien le reste de mes jours
De m'avoir conservé l'objet de mes amours.
LE ROI. L'un et l'autre attentat plus que vous deux me touche:
Vous avez bien, de vrai, la clémence en la bouche;
[Mais votre aspect m'emporte à d'autres sentiments;]
Vous voyant, je ne puis cacher mes mouvements. (1632-57)
[1038] _Var._ Votre pâleur de teint me rougit de colère. (1632)
[1039] _Var._ Et vouloir m'adoucir, ce n'est que me déplaire.
(1632-57)
[1040] _Var._ Qui m'a fait en tout cas plus de bien que de mal,
Lorsqu'en votre conseil vous orrez sa défense. (1632-57)
[1041] En marge, dans l'édition de 1632: _Il montre un cartel
qu'il avoit reçu de Rosidor avant que d'entrer._
[1042] _Var._ [Envoyé de sa part, et rendu par son page,]
Peut-il désavouer ce funeste message?
[Peut-il désavouer que ses gens déguisés.] (1632-57)
[1043] C'est ce qu'on appelait _traîner sur la claie_. Les
cadavres de ceux qui avaient subi ce châtiment après leur mort
étaient d'ordinaire jetés à la voirie.
[1044] _Var._ L'autre, aussitôt que pris, se mettra sur la roue.
(1632-57)
[1045] _Var._ Qu'on l'amène au conseil, seulement pour entendre
Le genre de sa mort, et non pour se défendre[1045-a].
Toi, va te mettre au lit, et crois que pour le mieux. (1632-57)
[1045-a] En marge, dans l'édition de 1632: _Le Prévôt sort, et va
querir Clitandre._
[1046] _Var._ Sortir la vérité d'un moyen impourvu. (1632)
[1047] En marge, dans l'édition de 1632: _Il sort._--Il n'y a pas
de distinction de scène.
[1048] _Var._ Mon coeur, ainsi le Roi, te refusant, t'oblige.
(1632-57)
[1049] _Var._ Vois dedans ces refus une marque certaine. (1632-57)
[1050] _Var._ Mais un plus long séjour ici te pourroit nuire.
(1632-60)
[1051] _Var._ Viens donc, mon cher souci, laisse-moi te conduire.
(1632-57)
[1052] _Var._ Et l'informer comment, par un cruel destin.
(1632-64)
[1053] _Var._ Ne crains pas, mon souci, que mon amour s'oublie.
(1632-57)
[1054] _Var._ Et tu peux du surplus te reposer sur moi. (1632-57)
[1055] _Var. Il parle en prison._ (1663, en marge.)--Dans
l'édition de 1632, on lit en tête de la scène: CLITANDRE, _en
prison_, LE GEÔLIER, et au-dessous de ces noms: CLITANDRE, _seul_.
[1056] _Var._ Doncques aucun forfait, aucun dessein infâme
N'a jamais pu souiller ni ma main ni mon âme. (1632-57)
[1057] _Var._ [Non, cela ne se peut: vous vous trompez, mes yeux;]
Vous aviez autrefois des ressorts infaillibles
Qui portoient en mon coeur les espèces visibles[1057-a];
Mais mon coeur en prison vous renvoie à son tour
L'image et le rapport de son triste séjour.
Triste séjour! que dis-je? Osai-je appeler triste
L'adorable prison où me retient Caliste?
En vain dorénavant mon esprit irrité
Se plaindra d'un cachot qu'il a trop mérité;
Puisque d'un tel blasphème il s'est rendu capable,
D'innocent que j'entrai, j'y demeure coupable.
Folles raisons d'amour, mouvements égarés,
Qu'à vous suivre mes sens se trouvent préparés!
Et que vous vous jouez d'un esprit en balance
Qui veut croire plutôt la même extravagance,
Que de s'imaginer, sous un si juste roi. (1632-57)
[1057-a] Qui portoient dans mon coeur les espèces visibles. (1644)
[1058] _Var._ M'y voilà cependant, et bien que ma pensée.
(1632-57)
[1059] _Var._ Épluche à la rigueur ma conduite passée. (1632)
[1060] _Var._ Mais vous montrerez bien, embrassant ma défense,
Que qui vous venge ainsi lui-même vous offense.
Les damnables auteurs de ce complot maudit. (1632-57)
[1061] _Var._ De son visage affreux redouble ma terreur[1061-a].
Parle, que me veux-tu? LE GEÔL. Vous ôter cette chaîne.
CLIT. Se repent-on déjà de m'avoir mis en peine?
LE GEÔL. Non pas que l'on m'ait dit. CLIT. Quoi! ta seule bonté
Me détache ces fers? LE GEÔL. Non, c'est Sa Majesté
Qui vous mande au conseil. CLIT. Ne peux-tu rien m'apprendre
Du crime qu'on impose au malheureux Clitandre?
[LE GEÔL. Descendons: un prévôt, qui vous[1061-b] attend là-bas.]
(1632-57)
[1061-a] En marge, dans l'édition de 1632: _Le Geôlier ouvre la
prison._--Il n'y a pas de distinction de scène.
[1061-b] L'édition de 1632, au lieu de _vous_, porte ici _nous_,
ce qui pourrait bien être une faute d'impression.
[1062] _Var. Il regarde une aiguille que Dorise avoit_, etc.
(1663, en marge.)--Ce jeu de scène n'est point indiqué ici dans
l'édition de 1632, mais on lit en marge, aux derniers vers du
premier couplet: _Il lui montre une aiguille que par mégarde elle
avoit laissée dans ses cheveux en se déguisant._
[1063] _Var._ Ressent fort les faveurs de quelque belle fille.
(1632-57)
[1064] _Var._ Qui vous l'aura donnée en gage de sa foi[1064-a].
(1632-60)
[1064-a] L'édition de 1657 donne, par erreur sans doute, _en
garde_, pour _en gage_.
[1065] _Var._ Ou payant vos ardeurs d'une infidélité,
[Vous auroit-elle bien pour un autre quitté?]
Vous ne me dites mot; cette rougeur confuse. (1632-57)
[1066] _Var._ Qu'après plusieurs devis, n'ayant plus où me prendre,
J'ai touché par hasard une chose si tendre,
Dont beaucoup toutefois aiment bien mieux parler. (1632-57)
[1067] Dans les éditions de 1668 et de 1682, il y a _en des
propos_; mais ce pourrait bien être une faute: toutes les autres
donnent _à des propos_.
[1068] _Var._ Que de perdre leur temps à des propos en l'air.
(1632-63)
[1069] _Var._ Il ne me peut lasser, indifférent qu'il est.
(1632-60)
[1070] _Var._ Ont avecque les siens un merveilleux rapport.
(1632-60)
[1071] _Var._ Ma belle, il ne faut plus que mon feu vous déguise.
(1632)
[1072] _Var._ Ce n'est pas sans raison qu'à vos yeux cette fois
Je passe pour quelqu'un d'entre nos villageois;
M'ayant traité toujours en homme de leur sorte,
Vous croyez aisément à l'habit que je porte,
Dont la fausse apparence aide et suit vos mépris. (1632-57)
[1073] _Var._ [Cachent sans les changer nos inclinations.]
PYM. Pardonnez-moi, ma reine, ils ont changé mon âme,
Puisque mes feux plus vifs y redoublent leur flamme.
DOR. Aussi font bien les miens, mais c'est pour Rosidor.
PYM. Trop cruelle beauté, persistez-vous encor
A dédaigner mes voeux pour un qui vous néglige? (1632-57)
[1074] _Var._ J'y trouve, malgré lui, je ne sais quel appas.
(1632-57)
[1075] _Var._ Qu'espérez-vous enfin de cette amour frivole.
(1632-57)
[1076] _Var._ Envers un qui n'est plus peut-être qu'une idole? (1632)
_Var._ Vers un homme qui n'est peut-être qu'une idole? (1644-57)
[1077] _Var._ Je t'ai vu dans ces bois moi-même le poursuivre.
(1632-57)
[1078] _Var._ De ce tigre jadis si cruel envers vous. (1632-57)
[1079] _Var._ D'un compliment moqueur ta malice me flatte!
(1632-57)
[1080] _Var._ L'impétueux bouillon d'un courroux féminin,
Qui s'échappe sur l'heure et jette son venin,
Comme il est animé de la seule impuissance,
A force de grossir, se crève en sa naissance. (1632-57)
[1081] _Var._ Traître, ne prétends pas que le mien s'adoucisse.
(1632-57)
[1082] Voyez au _Complément des variantes_, p. 365.
[1083] Dans ce passage, qui paraît pour la première fois en 1660,
Dorise exprime la même confiance qu'Émilie:
Et si pour me gagner il faut trahir ton maître,
Mille autres à l'envi recevroient cette loi,
S'ils pouvoient m'acquérir à même prix que toi.
(_Cinna_, acte III, sc. IV.)
Si j'ai séduit Cinna, j'en séduirai bien d'autres.
(_Ibid._, acte V, sc. II.)
[1084] _Var._ Adieu: j'en perds le temps à crier dans ces bois.
(1660-64)
ACTE IV.
SCÈNE PREMIÈRE.
PYMANTE, DORISE[1085].
DORISE.
Je te le dis encor, tu perds temps à me suivre;
Souffre que de tes yeux ta pitié me délivre:
Tu redoubles mes maux par de tels entretiens.
PYMANTE.
Prenez à votre tour quelque pitié des miens,
Madame, et tarissez ce déluge de larmes[1086]: 985
Pour rappeler un mort ce sont de foibles armes;
Et quoi que vous conseille un inutile ennui,
Vos cris et vos sanglots ne vont point jusqu'à lui.
DORISE.
Si mes sanglots ne vont où mon coeur les envoie,
Du moins par eux mon âme y trouvera la voie[1087]: 990
S'il lui faut un passage afin de s'envoler,
Ils le lui vont ouvrir en le fermant à l'air.
Sus donc, sus, mes sanglots! redoublez vos secousses:
Pour un tel désespoir vous les avez trop douces;
Faites pour m'étouffer de plus puissants efforts. 995
PYMANTE.
Ne songez plus, Madame, à rejoindre les morts[1088];
Pensez plutôt à ceux qui n'ont point d'autre envie[1089]
Que d'employer pour vous le reste de leur vie;
Pensez plutôt à ceux dont le service offert
Accepté vous conserve, et refusé vous perd. 1000
DORISE.
Crois-tu donc, assassin, m'acquérir par ton crime?
Qu'innocent méprisé, coupable je t'estime?
A ce compte, tes feux n'ayant pu m'émouvoir,
Ta noire perfidie obtiendroit ce pouvoir[1090]?
Je chérirois en toi la qualité de traître, 1005
Et mon affection commenceroit à naître
Lorsque tout l'univers a droit de te haïr?
PYMANTE.
Si j'oubliai l'honneur jusques à le trahir,
Si pour vous posséder mon esprit, tout de flamme,
N'a rien cru de honteux, n'a rien trouvé d'infâme, 1010
Voyez par là, voyez l'excès de mon ardeur:
Par cet aveuglement jugez de sa grandeur.
DORISE.
Non, non, ta lâcheté, que j'y vois trop certaine,
N'a servi qu'à donner des raisons à ma haine.
Ainsi ce que j'avois pour toi d'aversion 1015
Vient maintenant d'ailleurs que d'inclination:
C'est la raison, c'est elle à présent qui me guide
Aux mépris que je fais des flammes d'un perfide.
PYMANTE.
Je ne sache raison qui s'oppose à mes voeux,
Puisqu'ici la raison n'est que ce que je veux, 1020
Et ployant dessous moi, permet à mon envie
De recueillir les fruits de vous avoir servie.
Il me faut des faveurs malgré vos cruautés[1091].
DORISE.
Exécrable! ainsi donc tes desirs effrontés
Voudroient sur ma foiblesse user de violence[1092]? 1025
PYMANTE.
Je ris de vos refus, et sais trop la licence
Que me donne l'amour en cette occasion.
DORISE, lui crevant l'oeil de son aiguille[1093].
Traître, ce ne sera qu'à ta confusion.
PYMANTE, portant les mains à son oeil crevé[1094]
Ah, cruelle!
DORISE[1095].
Ah! brigand[1096]!
PYMANTE.
Ah! que viens-tu de faire?
DORISE[1097].
De punir l'attentat d'un infâme corsaire[1098]. 1030
PYMANTE, prenant son épée dans la caverne, où il l'avoit
jetée au second acte[1099].
Ton sang m'en répondra; tu m'auras beau prier,
Tu mourras.
DORISE.
Fuis, Dorise, et laisse-le crier.
SCÈNE II.
PYMANTE.
Où s'est-elle cachée? où l'emporte sa fuite?
Où faut-il que ma rage adresse ma poursuite?
La tigresse m'échappe, et telle qu'un éclair, 1035
En me frappant les yeux, elle se perd en l'air;
Ou plutôt, l'un perdu, l'autre m'est inutile;
L'un s'offusque du sang qui de l'autre distile.
Coule, coule, mon sang: en de si grands malheurs,[1100]
Tu dois avec raison me tenir lieu de pleurs: 1040
Ne verser désormais que des larmes communes,
C'est pleurer lâchement de telles infortunes.
Je vois de tous côtés mon supplice approcher;
N'osant me découvrir, je ne me puis cacher.
Mon forfait avorté se lit dans ma disgrâce[1101], 1045
Et ces gouttes de sang me font suivre à la trace.
Miraculeux effet! Pour traître que je sois,
Mon sang l'est encor plus, et sert tout à la fois
De pleurs à ma douleur, d'indices à ma prise,
De peine à mon forfait, de vengeance à Dorise. 1050
O toi qui, secondant son courage inhumain[1102],
Loin d'orner ses cheveux, déshonores sa main,
Exécrable instrument de sa brutale rage,
Tu devois[1103] pour le moins respecter son image:
Ce portrait accompli d'un chef-d'oeuvre des cieux, 1055
Imprimé dans mon coeur, exprimé dans mes yeux,
Quoi que te commandât une âme si cruelle[1104],
Devoit être adoré de ta pointe rebelle.
Honteux restes d'amour qui brouillez mon cerveau!
Quoi! puis-je en ma maîtresse adorer mon bourreau[1105]?
Remettez-vous, mes sens; rassure-toi, ma rage;
Reviens, mais reviens seule animer mon courage[1106];
Tu n'as plus à débattre avec mes passions
L'empire souverain dessus mes actions;
L'amour vient d'expirer, et ses flammes éteintes[1107] 1065
Ne t'imposeront plus leurs infâmes contraintes.
Dorise ne tient plus dedans mon souvenir
Que ce qu'il faut de place à l'ardeur de punir[1108]:
Je n'ai plus rien en moi qui n'en veuille à sa vie.
Sus donc, qui me la rend? Destins, si votre envie, 1070
Si votre haine encor s'obstine à mes tourments[1109],
Jusqu'à me réserver à d'autres châtiments,
Faites que je mérite, en trouvant l'inhumaine,
Par un nouveau forfait, une nouvelle peine;
Et ne me traitez pas avec tant de rigueur, 1075
Que mon feu ni mon fer ne touchent point son coeur.
Mais ma fureur se joue, et demi-languissante,
S'amuse au vain éclat d'une voix impuissante.
Recourons aux effets, cherchons de toutes parts;
Prenons dorénavant pour guides les hasards[1110]. 1080
Quiconque ne pourra me montrer la cruelle[1111],
Que son sang aussitôt me réponde pour elle;
Et ne suivant ainsi qu'une incertaine erreur,
Remplissons tous ces lieux de carnage et d'horreur.
(Une tempête survient.)
Mes menaces déjà font trembler tout le monde: 1085
Le vent fuit d'épouvante, et le tonnerre en gronde;
L'oeil du ciel s'en retire, et par un voile noir,
N'y pouvant résister, se défend d'en rien voir;
Cent nuages épais se distillant en larmes,
A force de pitié, veulent m'ôter les armes; 1090
La nature étonnée embrasse mon courroux[1112],
Et veut m'offrir Dorise, ou devancer mes coups.
Tout est de mon parti: le ciel même n'envoie
Tant d'éclairs redoublés qu'afin que je la voie.
Quelques lieux où l'effroi porte ses pas errants[1113], 1095
Ils sont entrecoupés de mille gros torrents.
Que je serois heureux, si cet éclat de foudre[1114],
Pour m'en faire raison, l'avoit réduite en poudre!
Allons voir ce miracle, et désarmer nos mains,
Si le ciel a daigné prévenir nos desseins. 1100
Destins, soyez enfin de mon intelligence,
Et vengez mon affront, ou souffrez ma vengeance!
SCÈNE III.
FLORIDAN.
Quel bonheur m'accompagne en ce moment fatal!
Le tonnerre a sous moi foudroyé mon cheval,
Et consumant sur lui toute sa violence, 1105
Il m'a porté respect parmi son insolence.
Tous mes gens, écartés par un subit effroi,
Loin d'être à mon secours, ont fui d'autour de moi,
Ou déjà dispersés par l'ardeur de la chasse,
Ont dérobé leur tête à sa fière menace. 1110
Cependant seul, à pied, je pense à tous moments
Voir le dernier débris de tous les éléments,
Dont l'obstination à se faire la guerre
Met toute la nature au pouvoir du tonnerre.
Dieux, si vous témoignez par là votre courroux, 1115
De Clitandre ou de moi lequel menacez-vous?
La perte m'est égale, et la même tempête
Qui l'auroit accablé tomberoit sur ma tête.
Pour le moins, justes Dieux, s'il court quelque danger[1115],
Souffrez que je le puisse avec lui partager. 1120
J'en découvre à la fin quelque meilleur présage;
L'haleine manque aux vents, et la force à l'orage;
Les éclairs, indignés d'être éteints par les eaux,
En ont tari la source et séché les ruisseaux;
Et déjà le soleil de ses rayons essuie 1125
Sur ces moites rameaux le reste de la pluie.
Au lieu du bruit affreux des foudres décochés,
Les petits oisillons, encor demi-cachés[1116]....
Mais je verrai bientôt quelques-uns de ma suite:
Je le juge à ce bruit.
SCÈNE IV.
FLORIDAN, PYMANTE, DORISE[1117].
PYMANTE saisit Dorise qui le fuyoit[1118].
Enfin, malgré ta fuite, 1130
Je te retiens, barbare.
DORISE.
Hélas!
PYMANTE.
Songe à mourir;
Tout l'univers ici ne te peut secourir.
FLORIDAN.
L'égorger à ma vue! ô l'indigne spectacle!
Sus, sus, à ce brigand opposons un obstacle.
Arrête, scélérat!
PYMANTE.
Téméraire, où vas-tu? 1135
FLORIDAN.
Sauver ce gentilhomme à tes pieds abattu.
DORISE.
Traître, n'avance pas; c'est le Prince.
PYMANTE, tenant Dorise d'une main, et se battant
de l'autre[1119].
N'importe[1120];
Il m'oblige à sa mort, m'ayant vu de la sorte.
FLORIDAN.
Est-ce là le respect que tu dois à mon rang?
PYMANTE.
Je ne connois ici ni qualités ni sang: 1140
Quelque respect ailleurs que ta naissance obtienne[1121],
Pour assurer ma vie, il faut perdre la tienne.
DORISE.
S'il me demeure encor quelque peu de vigueur,
Si mon débile bras ne dédit point mon coeur,
J'arrêterai le tien.
PYMANTE.
Que fais-tu, misérable? 1145
DORISE[1122].
Je détourne le coup d'un forfait exécrable.
PYMANTE.
Avec ces vains efforts crois-tu m'en empêcher[1123]?
FLORIDAN.
Par une heureuse adresse il l'a fait trébucher.
Assassin, rends l'épée[1124].
SCÈNE V.
FLORIDAN, PYMANTE, DORISE, TROIS VENEURS, portant en leurs mains les
vrais habits de Pymante, Lycaste et Dorise[1125].
PREMIER VENEUR.
Écoute, il est fort proche:
C'est sa voix qui résonne au creux de cette roche, 1150
Et c'est lui que tantôt nous avions entendu.
FLORIDAN désarme Pymante, et en donne l'épée à garder
à Dorise[1126].
Prends ce fer en ta main.
PYMANTE.
Ah cieux! je suis perdu.
SECOND VENEUR.
Oui, je le vois. Seigneur, quelle aventure étrange[1127],
Quel malheureux destin en cet état vous range?
FLORIDAN.
Garrottez ce maraud; les couples de vos chiens 1155
Vous y pourront servir, faute d'autres liens.
Je veux qu'à mon retour une prompte justice
Lui fasse ressentir par l'éclat d'un supplice[1128],
Sans armer contre lui que les lois de l'État,
Que m'attaquer n'est pas un léger attentat. 1160
Sachez que s'il échappe il y va de vos têtes.
PREMIER VENEUR.
Si nous manquons, Seigneur, les voilà toutes prêtes[1129].
Admirez cependant le foudre et ses efforts,
Qui dans cette forêt ont consumé trois corps[1130]:
En voici les habits, qui sans aucun dommage 1165
Semblent avoir bravé la fureur de l'orage.
FLORIDAN.
Tu montres à mes yeux de merveilleux effets[1131].
DORISE.