PYMANTE.

L'affaire qui me presse est assez importante

Pour ne pouvoir, Monsieur, répondre à votre attente; 610

Mais si vous me donniez le loisir d'un moment,

Je vous assurerois d'être ici promptement;

Et j'estime qu'alors il me seroit facile

Contre cet ennemi de vous faire un asile.

DORISE.

Mais, avant ton retour, si quelque instant fatal 615

M'exposoit par malheur aux yeux de ce brutal,

Et que l'emportement de son humeur altière....

PYMANTE.

Pour ne rien hasarder, cachez-vous là derrière.

DORISE.

Souffre que je te suive, et que mes tristes pas....

PYMANTE.

J'ai des secrets, Monsieur, qui ne le souffrent pas, 620

Et ne puis rien pour vous, à moins que de m'attendre:

Avisez au parti que vous avez à prendre.

DORISE.

Va donc, je t'attendrai.

PYMANTE.

Cette touffe d'ormeaux

Vous pourra cependant couvrir de ses rameaux.

SCÈNE VIII.

PYMANTE.

Enfin, grâces au ciel, ayant su m'en défaire[1017], 625

Je puis seul aviser à ce que je dois faire.

Qui qu'il soit, il a vu Rosidor attaqué,

Et sait assurément que nous l'avons manqué:

N'en étant point connu, je n'en ai rien à craindre,

Puisqu'ainsi déguisé tout ce que je veux feindre 630

Sur son esprit crédule obtient un tel pouvoir.

Toutefois plus j'y songe, et plus je pense voir,

Par quelque grand effet de vengeance divine,

En ce foible témoin l'auteur de ma ruine:

Son indice douteux, pour peu qu'il ait de jour, 635

N'éclaircira que trop mon forfait à la cour.

Simple! j'ai peur encor que ce malheur m'avienne[1018],

Et je puis éviter ma perte par la sienne!

Et mêmes on diroit qu'un antre tout exprès

Me garde mon épée au fond de ces forêts: 640

C'est en ce lieu fatal qu'il me le faut conduire;

C'est là qu'un heureux coup l'empêche de me nuire.

Je ne m'y puis résoudre: un reste de pitié[1019]

Violente mon coeur à des traits d'amitié;

En vain je lui résiste, et tâche à me défendre 645

D'un secret mouvement que je ne puis comprendre:

Son âge, sa beauté, sa grâce, son maintien,

Forcent mes sentiments à lui vouloir du bien;

Et l'air de son visage a quelque mignardise

Qui ne tire pas mal à celle de Dorise. 650

Ah! que tant de malheurs m'auroient favorisé,

Si c'étoit elle-même en habit déguisé!

J'en meurs déjà de joie, et mon âme ravie[1020]

Abandonne le soin du reste de ma vie.

Je ne suis plus à moi, quand je viens à penser 655

A quoi l'occasion me pourroit dispenser[1021].

Quoi qu'il en soit, voyant tant de ses traits ensemble,

Je porte du respect à ce qui lui ressemble.

Misérable Pymante, ainsi donc tu te perds!

Encor qu'il tienne un peu de celle que tu sers, 660

Étouffe ce témoin pour assurer ta tête:

S'il est, comme il le dit, battu d'une tempête,

Au lieu qu'en ta cabane il cherche quelque port,

Fais que dans cette grotte il rencontre sa mort[1022].

Modère-toi, cruel, et plutôt examine[1023] 665

Sa parole, son teint, et sa taille, et sa mine:

Si c'est Dorise, alors révoque cet arrêt;

Sinon, que la pitié cède à ton intérêt.

FIN DU SECOND ACTE.

[959] Le mot _masqué_ manque dans l'édition de 1632.--En marge,

dans l'édition de 1663: _Il est encor masqué._

[960] _Var._ C'est donc moi, sans raison, qu'attaquent vos malices.

(1632)

[961] _Var._ Pour mieux frapper leur coup des chemins inconnus.

(1632)

[962] C'est-à-dire douez de raison un être quelconque, afin qu'il

me démente.

[963] _Var._ Dites ce qu'ils ont fait qui vous peut émouvoir.

(1632-57)

[964] _Var._ [Lui rendre contre moi l'impossible possible,]

C'est le favoriser par miracle visible,

Tandis que votre haine a pour moi tant d'excès,

Qu'un dessein infaillible avorte sans succès.

Sans succès! c'est trop peu: vous avez voulu faire

Qu'un dessein infaillible eût un succès contraire.

Dieux! vous présidez donc à leur ordre fatal,

Et vous leur permettez ce mouvement brutal!

Je ne veux plus vous rendre aucune obéissance:

Si vous avez là-haut quelque toute-puissance,

Je suis seul contre qui vous vouliez l'exercer.

Vous ne vous en servez que pour me traverser.

Je peux en sûreté désormais vous déplaire:

Comment me puniroit votre vaine colère?

Vous m'avez fait sentir tant de malheurs divers

Que le sort épuisé n'a plus aucun revers!

Rosidor nous a vus, et n'a pas pris la fuite;

A grand'peine, en fuyant, moi-même je l'évite[964-a]. (1632)

[964-a] Les trois premiers et les deux derniers vers de cette

variante sont dans les éditions de 1644-57.

[965] _Ressaisit ses mains_, c'est-à-dire arme de nouveau ses

mains, l'une de, etc.

[966] _Var._ O honte! ô crève-coeur! ô désespoir! ô rage!

(1632-57)

[967] _Var._ Son bonheur qui me brave et l'en vient retirer.

(1632)

[968] _Var._ Qu'avec vous tout l'enfer m'assiste en ce dessein.

(1632-60)

[969] _Var._ La terre vous défend d'embrasser ma querelle,

Et son flanc vous refuse un passage à sortir.

Terre, crève-toi donc afin de m'engloutir. (1632-57)

[970] _Var._ Me fasse de ton sein l'ouverture forcée;

N'attends pas qu'un supplice, avec ses cruautés,

Ajoute l'infamie à tant de lâchetés:

Détourne de mon chef ce comble de misère;

Rends-moi, le prévenant, un office de mère.

[Mes cris s'en vont en l'air, et s'y perdent sans fruit.]

(1632-57)

[971] _Var._ Affronte-les, Pymante, et malgré leurs complots,

Conserve ton vaisseau dans la rage des flots.

Accablé de malheurs et réduit à l'extrême,

[Si quelque espoir te reste, il n'est plus qu'en toi-même.]

Passe pour villageois dedans ce lieu fatal. (1632-57)

[972] _Var._ Mais si tu veux t'aider, ton mal n'est pas extrême.

(1660-68)

[973] En marge, dans l'édition de 1632: _Il tire son masque._

[974] _Var._ Et ce fer, qui tantôt, inutile en mon poing,

Ainsi que ma valeur me faillant au besoin. (1632)

[975] Ce jeu de scène n'est point indiqué dans l'édition de 1660.

[976] _Var._ [N'en produisez non plus de soupçons que d'effets.]

Cessez de m'accuser: vous doit-il pas suffire

De m'avoir mal servi? c'est trop que de me nuire.

Allez, retirez-vous dans ces obscurités;

(_Il jette son masque et son épée dans la caverne._)

Ainsi je pourrai voir le jour que vous quittez;

[Ainsi n'ayant plus rien qui démente ma feinte.] (1632-57)

[977] _Var._ TROUPE D'ARCHERS. (1632-60)

[978] Ce mot est ainsi orthographié dans toutes les éditions de

Corneille publiées de son vivant. Voyez le _Lexique_.

[979] _Var._ [Réponds précisément.] PYM. J'arrive tout à l'heure,

Et de peur que ma femme en son travail ne meure,

Je cherche.... 1er ARCHER. Allons, Monsieur, donnons jusques au lieu,

Nous perdons notre temps.... LYS. Adieu, compère, adieu.

PYMANTE, _seul_. Cet adieu favorable enfin me rend la vie.

(1632-57)

[980] C'est-à-dire, allons jusqu'à cet endroit, poussons jusque-là.

[981] _Var._ Treuve ce qu'elle cherche et ne s'en saisit point.

(1632-52 et 57)

[982] _Var._ D'aussi près de la mort comme je l'étois d'eux, (1632-68)

[983] _Var._ Que j'aime ce péril, dont la douce menace. (1632)

[984] _Var._ Je n'ai dans mes forfaits rien à craindre, et Lysarque,

Sans trouver mes habits n'en peut avoir de marque.

Que s'il ne les voit pas, lors sans aucun effroi. (1632-57)

[985] _Var._ Eux repris, je retourne aussitôt vers le Roi,

Où je veux regarder avec effronterie. (1632)

_Var._ Je n'ai qu'à me ranger promptement chez le Roi. (1644-57)

[986] _Var._ TROUPE D'ARCHERS. (1632-60)

[987] _Var. Ils regardent les corps_, etc. (1632, en

marge.)--_Regardant les corps_, etc. (1644-60)--_Il regarde les

corps_, etc. (1663, en marge.)

[988] Tout ce qui, dans cette scène, est dit par le premier

archer, est dit par le second dans l'édition de 1632, et

réciproquement.

[989] _Var._ [Pour moi, je n'en conçois que de mauvais augures.]

2e ARCHER. Et quels? LYS. Qu'avant mourir, par un vaillant effort,

Il en aura fait deux compagnons de sa mort. (1632-57)

[990] _Var._ De qui l'aspect nous rend tout le crime éclairci.

(1632-57)

[991] _Var. Il revient de chercher d'un autre coté, et rapporte

les deux pièces de l'épée rompue de Rosidor._ (1632, en

marge.)--_Lui présentant les deux pièces de l'épée rompue de

Rosidor._ (1644-60)--_Il lui présente les deux pièces de l'épée

rompue de Rosidor._ (1663, en marge.)

[992] _Var._ [Des pas mêlés de sang distillé goutte à goutte,]

Dont les traces vont loin. LYS. Suivons à tous hasards;

Vous autres, enlevez les corps de ces pendards. (1632-57)

[993] _Var. Lysarque et ce premier archer rentrent_, etc. (1632 en

marge.)

[994] _Var._ PAGE DU PRINCE. (1632)--L'édition de 1632 ajoute aux

personnages CLÉON; les scènes IV et V y sont réunies en une seule.

Voyez la note [1000] de la page 305.

[995] _Var. Il parle à son page, qui tient en main une bride et

fait paroître la tête d'un cheval._ (1632, en marge.)--_Il parle à

son page._ (1663, en marge.)

[996] _Var. Le Page s'en va, et le Prince commence à parler à

Clitandre._ (1632, en marge.)--Ce jeu de scène n'est point indiqué

dans les éditions de 1644-60.

[997] _Var._ Ranime tes ardeurs, qu'il dût faire mourir. (1632-57)

[998] _Var._ Le respect que je porte à ses perfections

M'empêche d'employer aucune violence. (1632-57)

[999] _Var._ Je ne le veux devoir qu'à mes chastes ardeurs.

(1632-57)

[1000] Dans l'édition de 1632, on lit en marge: _Cléon entre_, et,

comme nous l'avons dit, il n'y a point de division de scène après

le vers 507.

[1001] _Var._ Pardonnez, Monseigneur, si je romps vos discours.

(1632-57)

[1002] _Var._ LE PR. Clitandre? CLÉON. Oui, Monseigneur.

LE PR. [Et que lui veut le Roi?] (1632-57)

[1003] _Var._ Monseigneur, ses secrets ne s'ouvrent pas à moi.

(1632)

[1004] _Var._ Le moyen, cher ami, que je te laisse aller. (1632-57)

[1005] _Var._ [J'y consens à regret: va, mais qu'il te souvienne]

Combien le Prince t'aime, et quoi qu'il te survienne[1005-a],

Que j'en sache aussitôt toute la vérité:

Jusque-là mon esprit n'est qu'en perplexité. (1632-57)

[1005-a] Combien ton Prince t'aime, et quoi qu'il te survienne.

(1644-57)

[1006] En marge, dans l'édition de 1632: _On sonne du cor derrière

le théâtre._

[1007] _Var. Elle entre demi-vêtue de l'habit de Géronte, qu'elle

avoit trouvé dans le bois, avec celui de Pymante et de Lycaste._

(1632, en marge.)--_Elle sort demi-vêtue de l'habit de Géronte,

qu'elle avoit trouvé dans le bois._ (1663, en marge.)

[1008] _Var._ En le désavouant l'oblige infiniment. (1632-57)

[1009] _Var._ Et je suis à moi-même une nouvelle horreur:

Cet insolent objet de Caliste échappée

Tient et brave toujours ma mémoire occupée. (1632-57)

[1010] _Var._ Mais, hélas! dans l'excès du malheur qui m'opprime,

Il ne m'est point permis de jouir de mon crime[1010-a].

Mon jaloux aiguillon, de sa rage séduit,

En mérite la peine et n'en a pas le fruit.

Le ciel, qui contre moi soutient mon ennemie,

Augmente son honneur dedans mon infamie. (1632-57)

[1010-a] Il ne m'est pas permis de jouir de mon crime. (1644)

[1011] _Var._ N'importe, Rosidor de mon dessein failli

A de quoi malmener ceux qui l'ont assailli. (1632)

_Var._ N'importe, Rosidor de mon dessein manqué,

A de quoi malmener ceux qui l'ont attaqué. (1644-57)

[1012] _Var._ D'un autre que de moi ne tient l'air qu'il respire:

Il m'en est redevable, et peut-être qu'un jour. (1632-60)

[1013] _Var. Il prend Dorise pour Géronte, et court l'embrasser._

(1632, en marge.)--_Il la prend pour Géronte dont elle a vêtu

l'habit, et court l'embrasser._ (1663, en marge.)

[1014] _Var. Elle croit qu'il_, etc. (1632, en marge.)--_Elle

croit qu'il la prend pour Rosidor, et qu'il l'embrasse pour la

poignarder._ (1663, en marge.)

[1015] _Var._ Qui seul et désarmé cherche dedans ces bois

Un boeuf piqué du taon, qui, brisant nos closages,

Hier, sur le chaud du jour, s'enfuit des pâturages:

M'en apprendrez-vous rien, Monsieur? j'ose penser

Que par quelque hasard vous l'aurez vu passer.

DOR. Non, je ne te saurois rien dire de ta bête.

PYM. Monsieur, excusez donc mon incivile enquête:

Je vais d'autre côté tâcher à la revoir;

Disposez librement de mon petit pouvoir[1015-a].

[DOR. Ami, qui que tu sois, si ton âme sensible]

A la compassion se peut rendre accessible. (1632-57)

[1015-a] C'est le vers 646 de _Mélite_.

[1016] _Var._ Prends pitié de mes maux, et durant quelques jours

Tiens-moi dans ta cabane, où bornant ma retraite,

Je rencontre un asile à ma fuite secrète.

PYM. Tout lourdaud que je suis en ma rusticité,

Je vois bien quand on rit de ma simplicité.

Je vais chercher mon boeuf: laissez-moi, je vous prie,

Et ne vous moquez plus de mon peu d'industrie.

DOR. Hélas! et plût aux Dieux que mon affliction

Fût seulement l'effet de quelque fiction!

Mon grand ami, de grâce, accorde ma prière.

PYM. Il faudroit donc un peu vous cacher là derrière:

Quelques mugissements entendus de là-bas

Me font en ce vallon hasarder quelques pas:

J'y cours et vous rejoins. DOR. Souffre que je te suive.

PYM. Vous me retarderiez, Monsieur: homme qui vive

Ne peut à mon égal brosser dans ces buissons.

DOR. Non, non, je courrai trop. PYM. Que voilà de façons!

Monsieur, résolvez-vous, choisissez l'un ou l'autre:

Ou faites ma demande, ou j'éconduis la vôtre.

DOR. Bien donc, je t'attendrai. PYM. Cette touffe d'ormeaux

Aisément vous pourra couvrir de ses rameaux. (1632-57)

[1017] Dans l'édition de 1632, on lit en marge: _Il est seul_, et

il n'y a point de distinction de scène.

[1018] _Var._ Simple! J'ai peur encor que ce malheur m'advienne.

(1652, 57 et 60)

[1019] _Var._ Je ne m'y peux résoudre: un reste de pitié. (1632)

[1020] _Var._ J'en pâme déjà d'aise, et mon âme ravie. (1632-60)

[1021] Voyez plus haut, p. 208, note [692].

[1022] _Var._ Fais qu'en cette caverne il rencontre sa mort.

(1632-60)

[1023] _Var._ Modère-toi, Pymante, et plutôt examine. (1632-57)

ACTE III.

SCÈNE PREMIÈRE.

ALCANDRE, ROSIDOR, CALISTE, UN PRÉVÔT.

ALCANDRE.

L'admirable rencontre à mon âme ravie[1024],

De voir que deux amants s'entre-doivent la vie, 670

De voir que ton péril la tire de danger,

Que le sien te fournit de quoi t'en dégager,

Qu'à deux desseins divers la même heure choisie[1025]

Assemble en même lieu pareille jalousie,

Et que l'heureux malheur qui vous a menacés 675

Avec tant de justesse a ses temps compassés!

ROSIDOR.

Sire, ajoutez du ciel l'occulte providence:

Sur deux amants il verse une même influence;

Et comme l'un par l'autre il a su nous sauver,

IL semble l'un pour l'autre exprès nous conserver. 680

ALCANDRE.

Je t'entends, Rosidor: par là tu me veux dire

Qu'il faut qu'avec le ciel ma volonté conspire,

Et ne s'oppose pas à ses justes décrets,

Qu'il vient de témoigner par tant d'avis secrets.

Eh bien! je veux moi-même en parler à la Reine; 685

Elle se fléchira, ne t'en mets pas en peine.

Achève seulement de me rendre raison

De ce qui t'arriva depuis sa pâmoison.

ROSIDOR.

Sire, un mot désormais suffit pour ce qui reste.

Lysarque et vos archers depuis ce lieu funeste 690

Se laissèrent conduire aux traces de mon sang,

Qui durant le chemin me dégouttoit du flanc;

Et me trouvant enfin dessous un toit rustique,

Ranimé par les soins de son amour pudique[1026],

Leurs bras officieux m'ont ici rapporté, 695

Pour en faire ma plainte à Votre Majesté.

Non pas que je soupire après une vengeance,

Qui ne peut me donner qu'une fausse allégeance[1027]:

Le Prince aime Clitandre, et mon respect consent

Que son affection le déclare innocent; 700

Mais si quelque pitié d'une telle infortune

Peut souffrir aujourd'hui que je vous importune[1028],

Otant par un hymen l'espoir à mes rivaux,

Sire, vous taririez la source de nos maux[1029].

ALCANDRE.

Tu fuis à te venger: l'objet de ta maîtresse 705

Fait qu'un tel desir cède à l'amour qui te presse[1030];

Aussi n'est-ce qu'à moi de punir ces forfaits,

Et de montrer à tous par de puissants effets

Qu'attaquer Rosidor, c'est se prendre à moi-même:

Tant je veux que chacun respecte ce que j'aime! 710

Je le ferai bien voir. Quand ce perfide tour

Auroit eu pour objet le moindre de ma cour,

Je devrois au public, par un honteux supplice,

De telles trahisons l'exemplaire justice.

Mais Rosidor, surpris et blessé comme il l'est[1031], 715

Au devoir d'un vrai roi joint mon propre intérêt[1032].

Je lui ferai sentir, à ce traître Clitandre,

Quelque part que le Prince y puisse ou veuille prendre[1033],

Combien mal à propos sa folle vanité[1034]

Croyoit dans sa faveur trouver l'impunité. 720

Je tiens cet assassin: un soupçon véritable[1035],

Que m'ont donné les corps d'un couple détestable,

De son lâche attentat m'avoit si bien instruit[1036],

Que déjà dans les fers il en reçoit le fruit.

Toi, qu'avec Rosidor le bonheur a sauvée, 725

Tu te peux assurer que, Dorise trouvée,

Comme ils avoient choisi même heure à votre mort,

En même heure tous deux auront un même sort.

CALISTE.

Sire, ne songez pas à cette misérable;

Rosidor garanti me rend sa redevable[1037], 730

Et je me sens forcée à lui vouloir du bien

D'avoir à votre État conservé ce soutien.

ALCANDRE.

Le généreux orgueil des âmes magnanimes

Par un noble dédain sait pardonner les crimes;

Mais votre aspect m'emporte à d'autres sentiments, 735

Dont je ne puis cacher les justes mouvements;

Ce teint pâle à tous deux me rougit de colère[1038],

Et vouloir m'adoucir, c'est vouloir me déplaire[1039].

ROSIDOR.

Mais, Sire, que sait-on? peut-être ce rival,

Qui m'a fait après tout plus de bien que de mal[1040], 740

Sitôt qu'il vous plaira d'écouter sa défense,

Saura de ce forfait purger son innocence.

ALCANDRE.

Et par où la purger? Sa main d'un trait mortel

A signé son arrêt en signant ce cartel[1041].

Peut-il désavouer ce qu'assure un tel gage[1042], 745

Envoyé de sa part, et rendu par son page?

Peut-il désavouer que ses gens déguisés

De son commandement ne soient autorisés?

Les deux, tous morts qu'ils sont,

qu'on les traîne à la boue[1043],

L'autre, aussitôt que pris, se verra sur la roue[1044]; 750

Et pour le scélérat que je tiens prisonnier,

Ce jour que nous voyons lui sera le dernier.

Qu'on l'amène au conseil; par forme il faut l'entendre[1045],

Et voir par quelle adresse il pourra se défendre.

Toi, pense à te guérir, et crois que pour le mieux 755

Je ne veux pas montrer ce perfide à tes yeux:

Sans doute qu'aussitôt qu'il se feroit paroître,

Ton sang rejailliroit au visage du traître.

ROSIDOR.

L'apparence déçoit, et souvent on a vu

Sortir la vérité d'un moyen imprévu[1046], 760

Bien que la conjecture y fût encor plus forte;

Du moins, Sire, apaisez l'ardeur qui vous transporte;

Que l'âme plus tranquille et l'esprit plus remis,

Le seul pouvoir des lois perde nos ennemis.

ALCANDRE.

Sans plus m'importuner, ne songe qu'à tes plaies. 765

Non, il ne fut jamais d'apparences si vraies;

Douter de ce forfait, c'est manquer de raison.

Derechef, ne prends soin que de ta guérison[1047].

SCÈNE II.

ROSIDOR, CALISTE.

ROSIDOR.

Ah! que ce grand courroux sensiblement m'afflige!

CALISTE.

C'est ainsi que le Roi, te refusant, t'oblige[1048]: 770

Il te donne beaucoup en ce qu'il t'interdit,

Et tu gagnes beaucoup d'y perdre ton crédit.

On voit dans ces refus une marque certaine[1049]

Que contre Rosidor toute prière est vaine.

Ses violents transports sont d'assurés témoins 775

Qu'il t'écouteroit mieux s'il te chérissoit moins.

Mais un plus long séjour pourroit ici te nuire[1050]:

Ne perdons plus de temps; laisse-moi te conduire[1051]

Jusque dans l'antichambre où Lysarque t'attend,

Et montre désormais un esprit plus content. 780

ROSIDOR.

Si près de te quitter....

CALISTE.

N'achève pas ta plainte.

Tous deux nous ressentons cette commune atteinte;

Mais d'un fâcheux respect la tyrannique loi

M'appelle chez la Reine et m'éloigne de toi.

Il me lui faut conter comme l'on m'a surprise, 785

Excuser mon absence en accusant Dorise;

Et lui dire comment, par un cruel destin[1052],

Mon devoir auprès d'elle a manqué ce matin.

ROSIDOR.

Va donc, et quand son âme, après la chose sue,

Fera voir la pitié qu'elle en aura conçue, 790

Figure-lui si bien Clitandre tel qu'il est,

Qu'elle n'ose en ses feux prendre plus d'intérêt.

CALISTE.

Ne crains pas désormais que mon amour s'oublie[1053];

Répare seulement ta vigueur affoiblie:

Sache bien te servir de la faveur du Roi, 795

Et pour tout le surplus repose-t'en sur moi[1054].

SCÈNE III.

CLITANDRE, en prison[1055].

Je ne sais si je veille, ou si ma rêverie

A mes sens endormis fait quelque tromperie;

Peu s'en faut, dans l'excès de ma confusion,

Que je ne prenne tout pour une illusion. 800

Clitandre prisonnier! je n'en fais pas croyable

Ni l'air sale et puant d'un cachot effroyable,

Ni de ce foible jour l'incertaine clarté,

Ni le poids de ces fers dont je suis arrêté:

Je les sens, je les vois; mais mon âme innocente 805

Dément tous les objets que mon oeil lui présente,

Et le désavouant, défend à ma raison

De me persuader que je sois en prison.

Jamais aucun forfait, aucun dessein infâme[1056]

N'a pu souiller ma main ni glisser dans mon âme; 810

Et je suis retenu dans ces funestes lieux!

Non, cela ne se peut: vous vous trompez, mes yeux[1057];

J'aime mieux rejeter vos plus clairs témoignages,

J'aime mieux démentir ce qu'on me fait d'outrages,

Que de m'imaginer, sous un si juste roi, 815

Qu'on peuple les prisons d'innocents comme moi.

Cependant je m'y trouve; et bien que ma pensée[1058]

Recherche à la rigueur ma conduite passée[1059],

Mon exacte censure a beau l'examiner,

Le crime qui me perd ne se peut deviner; 820

Et quelque grand effort que fasse ma mémoire,

Elle ne me fournit que des sujets de gloire.

Ah! Prince, c'est quelqu'un de vos faveurs jaloux

Qui m'impute à forfait d'être chéri de vous.

Le temps qu'on m'en sépare, on le donne à l'envie, 825

Comme une liberté d'attenter sur ma vie.

Le coeur vous le disoit, et je ne sais comment

Mon destin me poussa dans cet aveuglement,

De rejeter l'avis de mon Dieu tutélaire:

C'est là ma seule faute, et c'en est le salaire, 830

C'en est le châtiment que je reçois ici.

On vous venge, mon prince, en me traitant ainsi;

Mais vous saurez montrer, embrassant ma défense[1060],

Que qui vous venge ainsi puissamment vous offense.

Les perfides auteurs de ce complot maudit, 835

Qu'à me persécuter votre absence enhardit,

A votre heureux retour verront que ces tempêtes,

Clitandre préservé, n'abattront que leurs têtes.

Mais on ouvre, et quelqu'un, dans cette sombre horreur,

Par son visage affreux redouble ma terreur[1061]. 840

SCÈNE IV.

CLITANDRE, LE GEÔLIER.

LE GEÔLIER.

Permettez que ma main de ces fers vous détache.

CLITANDRE.

Suis-je libre déjà?

LE GEÔLIER.

Non encor, que je sache.

CLITANDRE.

Quoi! ta seule pitié s'y hasarde pour moi?

LE GEÔLIER.

Non, c'est un ordre exprès de vous conduire au Roi.

CLITANDRE.

Ne m'apprendras-tu point le crime qu'on m'impute, 845

Et quel lâche imposteur ainsi me persécute?

LE GEÔLIER.

Descendons: un prévôt, qui vous attend là-bas,

Vous pourra mieux que moi contenter sur ce cas.

SCÈNE V.

PYMANTE, DORISE.

PYMANTE, regardant une aiguille qu'elle avoit laissée par

mégarde dans ses cheveux en se déguisant[1062].

En vain pour m'éblouir vous usez de la ruse,

Mon esprit, quoique lourd, aisément ne s'abuse; 850

Ce que vous me cachez, je le lis dans vos yeux:

Quelque revers d'amour vous conduit en ces lieux;

N'est-il pas vrai, Monsieur? et même cette aiguille

Sent assez les faveurs de quelque belle fille[1063]:

Elle est, ou je me trompe, un gage de sa foi[1064]. 855

DORISE.

O malheureuse aiguille! Hélas! c'est fait de moi.

PYMANTE.

Sans doute votre plaie à ce mot s'est rouverte.

Monsieur, regrettez-vous son absence, ou sa perte?

Vous auroit-elle bien pour un autre quitté[1065],

Et payé vos ardeurs d'une infidélité? 860

Vous ne répondez point; cette rougeur confuse,

Quoique vous vous taisiez, clairement vous accuse.

Brisons là: ce discours vous fâcheroit enfin,

Et c'étoit pour tromper la longueur du chemin,

Qu'après plusieurs discours, ne sachant que vous dire[1066],

J'ai touché sur un point dont votre coeur soupire,

Et de quoi fort souvent on aime mieux parler

Que de perdre son temps à des propos[1067] en l'air[1068].

DORISE.

Œuvres de P. Corneille, Tome 01 · 第 31 / 42 段