[905] _Var._ Amène Rosidor, séduit d'un faux cartel. (1632-57)

[906] _Var._ Qui le caresse autant comme elle vous méprise. (1632)

[907] _Var._ Et ne puis deviner quelle raison l'oblige[907-a]

A dédaigner vos feux pour un qui la néglige.

Vous qui valez.... PYM. Géronte, au lieu de me flatter,

Parlons du principal. Ne peut-il éventer

Notre supercherie? (1632-57)

[907-a] Et ne puis deviner par quel charme surprise

Elle fuit qui l'adore et suit qui la méprise,

Vu que votre mérite.... PYM. Au lieu de me flatter.

(1644-57)

[908] _Var._ J'ai contrefait son seing, et par cet artifice.

(1632-57)

[909] _Var._ Ce faux cartel, encor que de ma main écrit,

Est présumé de lui. PYM. Que ton subtil esprit

Sur tous ceux des mortels a de grands avantages!

Mais qui fut le porteur? (1632)

_Var._ J'ai fait que ce cartel, par un des siens porté,

A nul autre qu'à lui ne peut être imputé.

[PYM. Que ton subtil esprit a de grands avantages!] (1644-57)

[910] Cette indication manque, en tête de cette scène, dans les

éditions de 1632 et de 1663. A la place, on lit en marge, dans

l'édition de 1632, auprès des derniers vers de notre scène V:

_Lycaste arrive déguisé comme eux_; et dans l'édition de 1663,

auprès des premiers vers de la scène VI: _Lycaste est déguisé

comme eux en paysan_.

[911] _Var._ Ne s'attend à rien moins qu'à son proche cercueil[911-a].

(1632-54)

[911-a] On lit _propre cercueil_, pour _proche cercueil_, dans les

éditions de 1657 et de 1682; mais c'est très-vraisemblablement une

faute d'impression. Toutes les autres éditions donnent _proche_.

[912] _Var._ N'usons plus de discours. Nos masques, nos épées!

(1632-60)

[913] Ces mots manquent dans les éditions de 1644-60; à la place,

on lit en marge dans celle de 1632: _Lycaste les va querir dans la

caverne, où tous trois s'étoient déjà déguisés._

[914] _Var._ Ah! qu'il va bien treuver d'autres gens que Clitandre!

(1632-52)

[915] En marge, dans l'édition de 1632: _Lycaste revient, et avec

leurs masques et leurs épées, rapporte encore leurs vrais habits._

[916] _Var._ LYCASTE, _en leur baillant chacun un masque et une

épée_ (1632).--Les éditions de 1644-57 ajoutent à ce jeu de scène

de 1632: _et portant leurs habits._--En marge, dans l'édition de

1663: _Il leur présente à chacun, etc._ La leçon de 1660 est: _En

leur présentant à chacun.... et portant, etc._

[917] _Var._ Les prenant ne nous mette en mauvaise posture.

(1632-57)

[918] _Var._ Je n'ai garde sans eux de faire ma retraite.

(1632-57)

[919] En marge, dans l'édition de 1632: _Ils se masquent tous

trois._

[920] _Var._ Réserve à d'autres fois cette ardeur de courage.

(1632-57)

[921] _Var._ Tu parles de Clitandre, et je le viens de voir

Que notre jeune prince amenoit à la chasse. (1632-57)

[922] _Var._ LYS. En es-tu bien certain? CLÉON. Je l'ai vu face à face,

Sans doute qu'il en baille à ton maître à garder.

LYS. Il est trop généreux pour si mal procéder.

CLÉON. Je sais bien que l'honneur tout autrement ordonne;

Mais qui le retiendroit? Toutefois je soupçonne....

LYS. Quoi? que soupçonnes-tu? CLÉON. Que ton maître rusé

Avec un faux cartel t'auroit bien abusé.

[LYS. Non, il parloit du coeur; je connois sa franchise.] (1632)

[923] _Var._ Qui le fait t'éblouir par quelque illusion. (1657)

[924] _Var._ Ce valeureux seigneur, sous le nombre abattu. (1632-57)

[925] _Var._ A présent il n'a point d'ennemi que je sache. (1657)

[926] _Var._ Qu'ensemble nous donnions avis de tout au Roi. (1632)

[927] _Var. Dorise s'arrête à chercher_, etc. (1663, en marge.)

[928] _Var. Elle tire_, etc. (1663, en marge.)--Les mots _par le

bras_ manquent dans les éditions de 1632-60.

[929] _Var._ Voici qui va trancher tels soucis superflus;

Voici dont je vais rendre, en te privant de vie,

Ma flamme bien heureuse et ma haine assouvie. (1632-57)

[930] _Var._ DOR. Dis que dedans ton sang je me veux contenter.

(1632)

_Var._ DOR. Dis qu'avecque ta mort je me veux contenter.

(1644-57)

[931] _Var._ CAL. Laisse, laisse la feinte, et mettons, je te prie.

(1632-57)

[932] _Var._ Dont le récit n'étoit qu'un embûche à tes jours.

(1654 et 60)

[933] _Var._ Le reproche éternel d'une action si lâche....

DOR. Agréable toujours, n'aura rien qui me fâche. (1632-57)

[934] _Var. Il voit l'épée_. (1632)

[935] _Var. Laissant Caliste, et s'enfuyant._ (1632)--Ce jeu de

scène n'est point indiqué dans l'édition de 1663.

[936] _Var._ Las! qu'il me va causer de périls et de larmes!

(1632-57)

[937] En marge, dans les éditions de 1632 et de 1663: _Pymante

fuit._

[938] _Var._ Je ne cours point après de tels coquins que toi.

(1632-57)

[939] En marge, dans l'édition de 1632: _Il les démasque._

[940] _Var._ Cettui-ci fut toujours couvert de ses couleurs. (1654)

[941] _Var._ Moins de traits de la mort que l'horreur de son crime.

(1657)

[942] _Var._ Et j'ose présumer avec juste raison

Que le tiers est sans doute encor de sa maison.

Traître, traître rival, crois-tu que ton absence. (1632-57)

[943] En marge, dans l'édition de 1632: _Il voit Caliste pâmée et

la croit morte._

[944] _Var._ C'est ma chère Caliste! Ah! Dieux, injustes Dieux!

(1632-57)

[945] _Var._ Votre faveur cruelle a conservé ma vie. (1632-57)

[946] _Var._ [Vous m'envoyez en vain ce fer contre des traîtres,]

Sachez que Rosidor maudit votre secours:

Vous ne méritez pas qu'il vous doive ses jours.

Unique déité qu'à présent je réclame,

Belle âme, viens aider à sortir à mon âme;

Reçois-la sur les bords de ce pâle coral;

Fais qu'en dépit des Dieux, qui nous traitent si mal,

Nos esprits, rassemblés hors de leur tyrannie,

Goûtent là-bas un bien qu'ici l'on nous dénie.

Tristes embrassements, baisers mal répondus,

Pour la première fois donnés et non rendus,

Hélas! quand mes douleurs me l'ont presque ravie,

Tous glacés et tous morts, vous me rendez la vie.

Cruels, n'abusez plus de l'absolu pouvoir

Que dessus tous mes sens l'amour vous fait avoir;

N'employez qu'à ma mort ce souverain empire,

Ou bien, me refusant le trépas où j'aspire,

Laissez faire à mes maux, ils me viennent l'offrir;

Ne me redonnez plus de force à les souffrir.

Caliste, auprès de toi la mort m'est interdite[946-a];

Si je te veux rejoindre, il faut que je te quitte:

Adieu, pour un moment, consens à ce départ.

Sus, ma douleur, achève, ici que de sa part

Je n'ai plus de secours, ni toi plus de contraintes,

Porte-moi dans le coeur tes plus vives atteintes,

Et pour la bien punir de m'avoir ranimé,

Déchire son portrait que j'y tiens enfermé;

Et vous, qui me restez d'une troupe ennemie. (1632-57)

[946-a] En marge, dans l'édition de 1632: _Il se relève d'auprès

d'elle, et laisse cette garde d'épée rompue._

[947] _Var._ Blessures, dépêchez d'élargir vos canaux. (1632)

[948] En marge, dans l'édition de 1632: _Il tombe de foiblesse; et

son épée tombe aussi de l'autre côté, et lui insensiblement se

traîne auprès de Caliste._

[949] _Var._ Mais insensiblement je retrouve Caliste;

Ma langueur m'y reporte, et mes genoux tremblants

Y conduisent l'erreur de mes pas chancelants.

Adorable sujet de mes flammes pudiques,

Dont je trouve en mourant les aimables reliques,

Cesse de me prêter un secours inhumain,

Ou ne donne du moins des forces qu'à ma main,

Qui m'arrache aux tourments que ton malheur me livre;

Donne-m'en pour mourir comme tu fais pour vivre.

Quel miracle succède à mes tristes clameurs[949-a]!

Caliste se ranime autant que je me meurs[949-b].

[Voyez, Dieux inhumains, que malgré votre envie.] (1632-57)

[949-a] En marge, dans l'édition de 1632: _Elle revient de pâmoison._

[949-b] Caliste se ranime à même que je meurs. (1644-57)

[950] _Var._ Rosidor n'étant plus, qu'ai-je à faire en ce monde?

(1632)

[951] On lit dans l'édition de 1657: _d'un amour_, pour _d'une

amour_; mais la fin du vers: _sans seconde_, prouve que c'est une

faute d'impression.

[952] En marge, dans l'édition de 1632: _Elle regarde Rosidor, et

le prend pour un des assassins._

[953] _Var._ Prends de lui ce qui reste, achève. ROS. Quoi! ma belle,

Contrefais-tu l'aveugle afin d'être cruelle?

CAL.[953-a] Pardonne-moi, mon coeur: encor pleine d'effroi.

(1632-57)

[953-a] En marge, dans l'édition de 1632: _Elle se jette à son col._

[954] _Var._ J'avois si bien logé là dedans ton image. (1632-57)

[955] _Var._ [Envioit à mes yeux le bonheur de te voir.]

ROS. Puisqu'un si doux appas se treuve en tes rudesses[955-a],

Que feront tes faveurs, que feront tes caresses?

Tu me fais un outrage à force de m'aimer,

Dont la douce rigueur ne sert qu'à m'enflammer.

Mais si tu peux souffrir qu'avec toi, ma chère âme,

Je tienne des discours autres que de ma flamme,

Permets que, t'ayant vue en cette extrémité,

Mon amour laisse agir ma curiosité,

Pour savoir quel malheur te met en ce bocage.

CAL. Allons premièrement jusqu'au prochain village,

Où ces bouillons de sang se puissent étancher,

Et là je te promets de ne te rien cacher,

[Aux charges qu'à mon tour aussi l'on m'entretienne.] (1632-57)

[955-a] Puisqu'un si doux appas se trouve en tes rudesses.

(1652-57)

[956] _Aux charges que_, à la charge que, à condition que.

[957] _Var._ Il forme tout d'un temps un aide à ta foiblesse.

(1632-48)

_Var._ Il forme tout d'un temps une aide à ta foiblesse.

(1652-57)

[958] _Var._ Si bien que la bravant ta maîtresse aujourd'hui

N'aura que trop de force à te servir d'appui. (1632-57)

ACTE II.

SCÈNE PREMIÈRE.

PYMANTE, masqué[959].

Destins, qui réglez tout au gré de vos caprices, 325

Sur moi donc tout à coup fondent vos injustices[960],

Et trouvent à leurs traits si longtemps retenus,

Afin de mieux frapper, des chemins inconnus[961]!

Dites, que vous ont fait Rosidor ou Pymante?

Fournissez de raison, destins, qui me démente[962]; 330

Dites ce qu'ils ont fait qui vous puisse émouvoir[963]

A partager si mal entre eux votre pouvoir.

Lui rendre contre moi l'impossible possible[964]

Pour rompre le succès d'un dessein infaillible,

C'est prêter un miracle à son bras sans secours, 335

Pour conserver son sang au péril de mes jours.

Trois ont fondu sur lui sans le jeter en fuite;

A peine en m'y jetant moi-même je l'évite;

Loin de laisser la vie, il a su l'arracher;

Loin de céder au nombre, il l'a su retrancher: 340

Toute votre faveur, à son aide occupée,

Trouve à le mieux armer en rompant son épée,

Et ressaisit ses mains[965], par celles du hasard,

L'une d'une autre épée, et l'autre d'un poignard.

O honte! ô déplaisirs! ô désespoir! ô rage[966]! 345

Ainsi donc un rival pris à mon avantage

Ne tombe dans mes rets que pour les déchirer!

Son bonheur qui me brave ose l'en retirer[967],

Lui donne sur mes gens une prompte victoire,

Et fait de son péril un sujet de sa gloire! 350

Retournons animés d'un courage plus fort,

Retournons, et du moins perdons-nous dans sa mort.

Sortez de vos cachots, infernales Furies;

Apportez à m'aider toutes vos barbaries;

Qu'avec vous tout l'enfer m'aide en ce noir dessein[968], 355

Qu'un sanglant désespoir me verse dans le sein.

J'avois de point en point l'entreprise tramée,

Comme dans mon esprit vous me l'aviez formée;

Mais contre Rosidor tout le pouvoir humain

N'a que de la foiblesse; il y faut votre main. 360

En vain, cruelles soeurs, ma fureur vous appelle;

En vain vous armeriez l'enfer pour ma querelle[969]:

La terre vous refuse un passage à sortir.

Ouvre du moins ton sein, terre, pour m'engloutir;

N'attends pas que Mercure avec son caducée 365

M'en fasse après ma mort l'ouverture forcée[970];

N'attends pas qu'un supplice, hélas! trop mérité,

Ajoute l'infamie à tant de lâcheté;

Préviens-en la rigueur; rends toi-même justice

Aux projets avortés d'un si noir artifice. 370

Mes cris s'en vont en l'air, et s'y perdent sans fruit.

Dedans mon désespoir, tout me fuit ou me nuit:

La terre n'entend point la douleur qui me presse;

Le ciel me persécute, et l'enfer me délaisse.

Affronte-les, Pymante, et sauve en dépit d'eux[971] 375

Ta vie et ton honneur d'un pas si dangereux.

Si quelque espoir te reste, il n'est plus qu'en toi-même;

Et si tu veux t'aider, ton mal n'est pas extrême[972].

Passe pour villageois dans un lieu si fatal;

Et réservant ailleurs la mort de ton rival, 380

Fais que d'un même habit la trompeuse apparence,

Qui le mit en péril, te mette en assurance.

Mais ce masque l'empêche, et me vient reprocher[973]

Un crime qu'il découvre au lieu de me cacher.

Ce damnable instrument de mon traître artifice, 385

Après mon coup manqué, n'en est plus que l'indice;

Et ce fer, qui tantôt, inutile en ma main[974],

Que ma fureur jalouse avoit armée en vain,

Sut si mal attaquer et plus mal me défendre,

N'est propre désormais qu'à me faire surprendre. 390

(Il jette son masque et son épée dans la grotte[975].)

Allez, témoins honteux de mes lâches forfaits,

N'en produisez non plus de soupçons que d'effets[976].

Ainsi n'ayant plus rien qui démente ma feinte,

Dedans cette forêt je marcherai sans crainte,

Tant que....

SCÈNE II.

LYSARQUE, PYMANTE, ARCHERS[977].

LYSARQUE.

Mon grand ami!

PYMANTE.

Monsieur?

LYSARQUE.

Viens çà, dis-nous,

N'as-tu point ici vu deux cavaliers aux coups?

PYMANTE.

Non, Monsieur.

LYSARQUE.

Ou l'un d'eux se sauver à la fuite?

PYMANTE.

Non, Monsieur.

LYSARQUE.

Ni passer dedans ces bois sans suite?

PYMANTE.

Attendez, il y peut avoir quelques[978] huit jours....

LYSARQUE.

Je parle d'aujourd'hui: laisse là ces discours; 400

Réponds précisément.

PYMANTE.

Pour aujourd'hui, je pense[979]....

Toutefois, si la chose étoit de conséquence,

Dans le prochain village on sauroit aisément....

LYSARQUE.

Donnons jusques au lieu[980]; c'est trop d'amusement.

PYMANTE, seul.

Ce départ favorable enfin me rend la vie, 405

Que tant de questions m'avoient presque ravie.

Cette troupe d'archers, aveugles en ce point,

Trouve ce qu'elle cherche et ne s'en saisit point[981];

Bien que leur conducteur donne assez à connoître

Qu'ils vont pour arrêter l'ennemi de son maître, 410

J'échappe néanmoins en ce pas hasardeux

D'aussi près de la mort que je me voyois d'eux[982].

Que j'aime ce péril, dont la vaine menace[983]

Promettoit un orage et se tourne en bonace,

Ce péril qui ne veut que me faire trembler, 415

Ou plutôt qui se montre, et n'ose m'accabler!

Qu'à bonne heure défait d'un masque et d'une épée,

J'ai leur crédulité sous ces habits trompée!

De sorte qu'à présent deux corps désanimés

Termineront l'exploit de tant de gens armés, 420

Corps qui gardent tous deux un naturel si traître,

Qu'encore après leur mort ils vont trahir leur maître,

Et le faire l'auteur de cette lâcheté,

Pour mettre à ses dépens Pymante en sûreté!

Mes habits, rencontrés sous les yeux de Lysarque[984], 425

Peuvent de mes forfaits donner seuls quelque marque;

Mais s'il ne les voit pas, lors sans aucun effroi

Je n'ai qu'à me ranger en hâte auprès du Roi[985],

Où je verrai tantôt avec effronterie

Clitandre convaincu de ma supercherie. 430

SCÈNE III.

LYSARQUE, ARCHERS[986].

LYSARQUE regarde les corps de Géronte et de Lycaste[987].

Cela ne suffit pas; il faut chercher encor,

Et trouver, s'il se peut, Clitandre ou Rosidor.

Amis, Sa Majesté, par ma bouche avertie

Des soupçons que j'avois touchant cette partie,

Voudra savoir au vrai ce qu'ils sont devenus. 435

PREMIER ARCHER[988].

Pourroit-elle en douter? Ces deux corps reconnus

Font trop voir le succès de toute l'entreprise.

LYSARQUE.

Et qu'en présumes-tu?

PREMIER ARCHER.

Que malgré leur surprise,

Leur nombre avantageux et leur déguisement,

Rosidor de leurs mains se tire heureusement. 440

LYSARQUE.

Ce n'est qu'en me flattant que tu te le figures;

Pour moi, je n'en conçois que de mauvais augures[989],

Et présume plutôt que son bras valeureux

Avant que de mourir s'est immolé ces deux.

PREMIER ARCHER.

Mais où seroit son corps?

LYSARQUE.

Au creux de quelque roche, 445

Où les traîtres, voyant notre troupe si proche,

N'auront pas eu loisir de mettre encor ceux-ci,

De qui le seul aspect rend le crime éclairci[990].

SECOND ARCHER, lui présentant les deux pièces rompues

de l'épée de Rosidor[991].

Monsieur, connoissez-vous ce fer et cette garde?

LYSARQUE.

Donne-moi, que je voie. Oui, plus je les regarde, 450

Plus j'ai par eux d'avis du déplorable sort

D'un maître qui n'a pu s'en dessaisir que mort.

SECOND ARCHER.

Monsieur, avec cela j'ai vu dans cette route

Des pas mêlés de sang distillé goutte à goutte[992].

LYSARQUE.

Suivons-les au hasard. Vous autres, enlevez 455

Promptement ces deux corps que nous avons trouvés.

(Lysarque et cet archer[993] rentrent dans le bois, et le reste des

archers reportent à la cour les corps de Géronte et de Lycaste.)

SCÈNE IV.

FLORIDAN, CLITANDRE, PAGE[994].

FLORIDAN, parlant à son page[995].

Ce cheval trop fougueux m'incommode à la chasse;

Tiens-m'en un autre prêt, tandis qu'en cette place,

A l'ombre des ormeaux l'un dans l'autre enlacés,

Clitandre m'entretient de ses travaux passés. 460

Qu'au reste les veneurs, allant sur leurs brisées,

Ne forcent pas le cerf, s'il est aux reposées;

Qu'ils prennent connoissance, et pressent mollement,

Sans le donner aux chiens qu'à mon commandement.

(Le Page rentre[996]).

Achève maintenant l'histoire commencée 465

De ton affection si mal récompensée.

CLITANDRE.

Ce récit ennuyeux de ma triste langueur,

Mon prince, ne vaut pas le tirer en longueur;

J'ai tout dit en un mot: cette fière Caliste

Dans ses cruels mépris incessamment persiste; 470

C'est toujours elle-même; et sous sa dure loi

Tout ce qu'elle a d'orgueil se réserve pour moi,

Cependant qu'un rival, ses plus chères délices,

Redouble ses plaisirs en voyant mes supplices.

FLORIDAN.

Ou tu te plains à faux, ou, puissamment épris, 475

Ton courage demeure insensible aux mépris;

Et je m'étonne fort comme ils n'ont dans ton âme

Rétabli ta raison ou dissipé ta flamme.

CLITANDRE.

Quelques charmes secrets mêlés dans ses rigueurs

Étouffent en naissant la révolte des coeurs; 480

Et le mien auprès d'elle, à quoi qu'il se dispose,

Murmurant de son mal, en adore la cause.

FLORIDAN.

Mais puisque son dédain, au lieu de te guérir,

Ranime ton amour, qu'il dût faire mourir[997],

Sers-toi de mon pouvoir; en ma faveur, la Reine 485

Tient et tiendra toujours Rosidor en haleine;

Mais son commandement dans peu, si tu le veux,

Te met, à ma prière, au comble de tes voeux.

Avise donc; tu sais qu'un fils peut tout sur elle.

CLITANDRE.

Malgré tous les mépris de cette âme cruelle, 490

Dont un autre a charmé les inclinations,

J'ai toujours du respect pour ses perfections[998],

Et je serois marri qu'aucune violence....

FLORIDAN.

L'amour sur le respect emporte la balance.

CLITANDRE.

Je brûle; et le bonheur de vaincre ses froideurs, 495

Je ne le veux devoir qu'à mes vives ardeurs[999];

Je ne la veux gagner qu'à force de services.

FLORIDAN.

Tandis tu veux donc vivre en d'éternels supplices?

CLITANDRE.

Tandis ce m'est assez qu'un rival préféré

N'obtient, non plus que moi, le succès espéré. 500

A la longue ennuyés, la moindre négligence

Pourra de leurs esprits rompre l'intelligence;

Un temps bien pris alors me donne en un moment

Ce que depuis trois ans je poursuis vainement.

Mon prince, trouvez bon[1000]....

FLORIDAN.

N'en dis pas davantage;

Cettui-ci qui me vient faire quelque message

Apprendroit malgré toi l'état de tes amours.

SCÈNE V.

FLORIDAN, CLITANDRE, CLÉON.

CLÉON.

Pardonnez-moi, seigneur, si je romps vos discours[1001];

C'est en obéissant au Roi qui me l'ordonne,

Et rappelle Clitandre auprès de sa personne. 510

FLORIDAN.

Qui?

CLÉON.

Clitandre, seigneur.

FLORIDAN.

Et que lui veut le Roi[1002]?

CLÉON.

De semblables secrets ne s'ouvrent pas à moi[1003].

FLORIDAN.

Je n'en sais que penser; et la cause incertaine

De ce commandement tient mon esprit en peine.

Pourrai-je me résoudre à te laisser aller[1004] 515

Sans savoir les motifs qui te font rappeler?

CLITANDRE.

C'est, à mon jugement, quelque prompte entreprise,

Dont l'exécution à moi seul est remise;

Mais quoi que là-dessus j'ose m'imaginer,

C'est à moi d'obéir sans rien examiner. 520

FLORIDAN.

J'y consens à regret: va, mais qu'il te souvienne[1005]

Que je chéris ta vie à l'égal de la mienne,

Et si tu veux m'ôter de cette anxiété,

Que j'en sache au plus tôt toute la vérité.

Ce cor m'appelle[1006]. Adieu. Toute la chasse prête 525

N'attend que ma présence à relancer la bête.

SCÈNE VI.

DORISE, achevant de vêtir l'habit de Géronte, qu'elle avoit

trouvé dans le bois[1007].

Achève, malheureuse, achève de vêtir

Ce que ton mauvais sort laisse à te garantir.

Si de tes trahisons la jalouse impuissance

Sut donner un faux crime à la même innocence, 530

Recherche maintenant, par un plus juste effet,

Une fausse innocence à cacher ton forfait.

Quelle honte importune au visage te monte

Pour un sexe quitté dont tu n'es que la honte?

Il t'abhorre lui-même, et ce déguisement, 535

En le désavouant, l'oblige pleinement[1008].

Après avoir perdu sa douceur naturelle,

Dépouille sa pudeur, qui te messied sans elle;

Dérobe tout d'un temps, par ce crime nouveau,

Et l'autre aux yeux du monde, et ta tête au bourreau. 540

Si tu veux empêcher ta perte inévitable,

Deviens plus criminelle, et parois moins coupable.

Par une fausseté tu tombes en danger,

Par une fausseté sache t'en dégager.

Fausseté détestable, où me viens-tu réduire? 545

Honteux déguisement, où me vas-tu conduire?

Ici de tous côtés l'effroi suit mon erreur,

Et j'y suis à moi-même une nouvelle horreur[1009]:

L'image de Caliste à ma fureur soustraite

Y brave fièrement ma timide retraite. 550

Encor si son trépas secondant mon desir

Mêloit à mes douleurs l'ombre d'un faux plaisir!

Mais tels sont les excès du malheur qui m'opprime[1010],

Qu'il ne m'est pas permis de jouir de mon crime;

Dans l'état pitoyable où le sort me réduit, 555

J'en mérite la peine, et n'en ai pas le fruit;

Et tout ce que j'ai fait contre mon ennemie

Sert à croître sa gloire avec mon infamie.

N'importe, Rosidor de mes cruels destins[1011]

Tient de quoi repousser ses lâches assassins. 560

Sa valeur, inutile en sa main désarmée,

Sans moi ne vivroit plus que chez la renommée.

Ainsi rien désormais ne pourroit m'enflammer;

N'ayant plus que haïr, je n'aurois plus qu'aimer.

Fâcheuse loi du sort qui s'obstine à ma peine, 565

Je sauve mon amour, et je manque à ma haine.

Ces contraires succès, demeurant sans effet,

Font naître mon malheur de mon heur imparfait.

Toutefois l'orgueilleux pour qui mon coeur soupire

De moi seule aujourd'hui tient le jour qu'il respire[1012]: 570

Il m'en est redevable, et peut-être à son tour

Cette obligation produira quelque amour.

Dorise, à quels pensers ton espoir se ravale!

S'il vit par ton moyen, c'est pour une rivale.

N'attends plus, n'attends plus que haine de sa part; 575

L'offense vint de toi, le secours du hasard.

Malgré les vains efforts de ta ruse traîtresse,

Le hasard par tes mains le rend à sa maîtresse;

Ce péril mutuel qui conserve leurs jours

D'un contre-coup égal va croître leurs amours. 580

Heureux couple d'amants que le destin assemble,

Qu'il expose en péril, qu'il en retire ensemble!

SCÈNE VII.

PYMANTE, DORISE.

PYMANTE, la prenant pour Géronte, et l'embrassant[1013].

O Dieux! voici Géronte, et je le croyois mort.

Malheureux compagnon de mon funeste sort....

DORISE, croyant qu'il[1014] la prend pour Rosidor, et qu'en

l'embrassant il la poignarde.

Ton oeil t'abuse. Hélas! misérable, regarde 585

Qu'au lieu de Rosidor ton erreur me poignarde.

PYMANTE.

Ne crains pas, cher ami, ce funeste accident,

Je te connois assez, je suis.... Mais imprudent,

Où m'alloit engager mon erreur indiscrète?

Monsieur, pardonnez-moi la faute que j'ai faite. 590

Un berger d'ici près a quitté ses brebis

Pour s'en aller au camp presque en pareils habits;

Et d'abord vous prenant pour ce mien camarade,

Mes sens d'aise aveuglés ont fait cette escapade.

Ne craignez point au reste un pauvre villageois 595

Qui seul et désarmé court à travers ces bois[1015].

D'un ordre assez précis l'heure presque expirée

Me défend des discours de plus longue durée.

A mon empressement pardonnez cet adieu;

Je perdrois trop, Monsieur, à tarder en ce lieu. 600

DORISE.

Ami, qui que tu sois, si ton âme sensible

A la compassion peut se rendre accessible,

Un jeune gentilhomme implore ton secours:

Prends pitié de mes maux pour trois ou quatre jours[1016];

Durant ce peu de temps, accorde une retraite 605

Sous ton chaume rustique à ma fuite secrète:

D'un ennemi puissant la haine me poursuit,

Et n'ayant pu qu'à peine éviter cette nuit....

Œuvres de P. Corneille, Tome 01 · 第 30 / 42 段