T'ayant fait criminel, te met en sûreté! 870
Reviens, reviens défendre une place usurpée:
Celle qui te chérit vaut bien un coup d'épée.
Fais voir que l'infidèle, en se donnant à toi,
A fait choix d'un amant qui valoit mieux que moi;
Soutiens son jugement, et sauve ainsi de blâme 875
Celle qui pour la tienne a négligé ma flamme.
Crois-tu qu'on la mérite à force de courir?
Peux-tu m'abandonner ses faveurs sans mourir[652]?
O lettres, ô faveurs indignement placées,
A ma discrétion honteusement laissées! 880
O gages qu'il néglige ainsi que superflus!
Je ne sais qui de nous vous diffamez le plus[653];
Je ne sais qui des trois doit rougir davantage;
Car vous nous apprenez qu'elle est une volage,
Son amant un parjure, et moi sans jugement, 885
De n'avoir rien prévu de leur déguisement.
Mais il le falloit bien, que cette âme infidèle,
Changeant d'affection, prît un traître comme elle,
Et que le digne amant qu'elle a su rechercher
A sa déloyauté n'eût rien à reprocher. 890
Cependant j'en croyois cette fausse apparence
Dont elle repaissoit ma frivole espérance;
J'en croyois ses regards, qui tous remplis d'amour,
Étoient de la partie en un si lâche tour.
O ciel! vit-on jamais tant de supercherie, 895
Que tout l'extérieur ne fût que tromperie?
Non, non, il n'en est rien: une telle beauté
Ne fut jamais sujette à la déloyauté.
Foibles et seuls témoins du malheur qui me touche,
Vous êtes trop hardis de démentir sa bouche. 900
Mélite me chérit, elle me l'a juré:
Son oracle reçu, je m'en tiens assuré[654].
Que dites-vous là contre? êtes-vous plus croyables?
Caractères trompeurs, vous me contez des fables,
Vous voulez me trahir; mais vos efforts sont vains[655]: 905
Sa parole a laissé son coeur entre mes mains.
A ce doux souvenir ma flamme se rallume;
Je ne sais plus qui croire ou d'elle ou de sa plume:
L'un et l'autre en effet n'ont rien que de léger;
Mais du plus ou du moins je n'en puis que juger. 910
Loin, loin, doutes flatteurs que mon feu me suggère[656]!
Je vois trop clairement qu'elle est la plus légère[657];
La foi que j'en reçus s'en est allée en l'air[658],
Et ces traits de sa plume osent encor parler[659],
Et laissent en mes mains une honteuse image, 915
Où son coeur peint au vif remplit le mien de rage.
Oui, j'enrage, je meurs, et tous mes sens troublés[660]
D'un excès de douleur se trouvent accablés[661];
Un si cruel tourment me gêne et me déchire,
Que je ne puis plus vivre avec un tel martyre[662]: 920
Mais cachons-en la honte, et nous donnons du moins
Ce faux soulagement, en mourant sans témoins,
Que mon trépas secret empêche l'infidèle
D'avoir la vanité que je sois mort pour elle.
SCÈNE IV.
TIRCIS, CLORIS.
CLORIS.
Mon frère, en ma faveur retourne sur tes pas. 925
Dis-moi la vérité: tu ne me cherchois pas?
Eh quoi! tu fais semblant de ne me pas connoître?
O Dieux! en quel état te vois-je ici paroître!
Tu pâlis tout à coup, et tes louches regards
S'élancent incertains presque de toutes parts! 930
Tu manques à la fois de couleur et d'haleine[663]!
Ton pied mal affermi ne te soutient qu'à peine!
Quel accident nouveau te trouble ainsi les sens[664]
TIRCIS.
Puisque tu veux savoir le mal que je ressens,
Avant que d'assouvir l'inexorable envie 935
De mon sort rigoureux qui demande ma vie,
Je vais t'assassiner d'un fatal entretien,
Et te dire en deux mots mon malheur et le tien.
En nos chastes amours de tous deux on se moque[665]
Philandre.... Ah! la douleur m'étouffe et me suffoque.
Adieu, ma soeur, adieu; je ne puis plus parler[666]
Lis, et si tu le peux, tâche à te consoler[667].
CLORIS.
Ne m'échappe donc pas.
TIRCIS.
Ma soeur, je te supplie....
CLORIS.
Quoi! que je t'abandonne à ta mélancolie?
Voyons auparavant ce qui te fait mourir[668], 945
Et nous aviserons à te laisser courir.
TIRCIS.
Hélas! quelle injustice!
CLORIS, après avoir lu les lettres qu'il lui a données[669].
Est-ce là tout, fantasque?
Quoi! si la déloyale enfin lève le masque,
Oses-tu te fâcher d'être désabusé?
Apprends qu'il te faut être en amour plus rusé; 950
Apprends que les discours des filles bien sensées[670]
Découvrent rarement le fond de leurs pensées,
Et que les yeux aidant à ce déguisement,
Notre sexe a le don de tromper finement.
Apprends aussi de moi que ta raison s'égare, 955
Que Mélite n'est pas une pièce si rare,
Qu'elle soit seule ici qui vaille la servir[671];
Assez d'autres objets y sauront te ravir[672].
Ne t'inquiète point pour une écervelée
Qui n'a d'ambition que d'être cajolée, 960
Et rend à plaindre ceux qui flattant ses beautés[673]
Ont assez de malheur pour en être écoutés.
Damon lui plut jadis, Aristandre, et Géronte[674];
Éraste après deux ans n'y voit pas mieux son conte[675];
Elle t'a trouvé bon seulement pour huit jours; 965
Philandre est aujourd'hui l'objet de ses amours,
Et peut-être déjà (tant elle aime le change[676]!)
Quelque autre nouveauté le supplante et nous venge.
Ce n'est qu'une coquette avec tous ses attraits[677];
Sa langue avec son coeur ne s'accorde jamais; 970
Les infidélités font ses jeux ordinaires;
Et ses plus doux appas sont tellement vulgaires,
Qu'en elle homme d'esprit n'admira jamais rien
Que le sujet pourquoi tu lui voulois du bien.
TIRCIS.
Penses-tu m'arrêter par ce torrent d'injures[678]? 975
Que ce soient vérités, que ce soient impostures,
Tu redoubles mes maux, au lieu de les guérir.
Adieu: rien que la mort ne peut me secourir.
SCÈNE V.
CLORIS.
Mon frère.... Il s'est sauvé; son désespoir l'emporte:
Me préserve le ciel d'en user de la sorte! 980
Un volage me quitte, et je le quitte aussi:
Je l'obligerois trop de m'en mettre en souci.
Pour perdre des amants, celles qui s'en affligent
Donnent trop d'avantage à ceux qui les négligent;
Il n'est lors que la joie: elle nous venge mieux, 985
Et la fît-on à faux éclater par les yeux,
C'est montrer par bravade à leur vaine inconstance[679]
Qu'elle est pour nous toucher de trop peu d'importance.
Que Philandre à son gré rende ses voeux contents;
S'il attend que j'en pleure, il attendra longtemps. 990
Son coeur est un trésor dont j'aime qu'il dispose;
Le larcin qu'il m'en fait me vole peu de chose.
Et l'amour qui pour lui m'éprit si follement
M'avoit fait bonne part de son aveuglement.
On enchérit pourtant sur ma faute passée: 995
Dans la même folie une autre embarrassée[680]
Le rend encor parjure, et sans âme, et sans foi,
Pour se donner l'honneur de faillir après moi.
Je meure, s'il n'est vrai que la moitié du monde[681]
Sur l'exemple d'autrui se conduit et se fonde. 1000
A cause qu'il parut quelque temps m'enflammer,
La pauvre fille a cru qu'il valoit bien l'aimer,
Et sur cette croyance elle en a pris envie:
Lui pût-elle durer jusqu'au bout de sa vie!
Si Mélite a failli me l'ayant débauché, 1005
Dieux, par là seulement punissez son péché!
Elle verra bientôt que sa digne conquête[682]
N'est pas une aventure à me rompre la tête.
Un si plaisant malheur m'en console à l'instant.
Ah! si mon fou de frère en pouvoit faire autant[683], 1010
Que j'en aurois de joie, et que j'en ferois gloire!
Si je puis le rejoindre et qu'il me veuille croire,
Nous leur ferons bien voir que leur change indiscret
Ne vaut pas un soupir, ne vaut pas un regret.
Je me veux toutefois en venger par malice, 1015
Me divertir une heure à m'en faire justice:
Ces lettres fourniront assez d'occasion
D'un peu de défiance et de division.
Si je prends bien mon temps, j'aurai pleine matière
A les jouer tous deux d'une belle manière. 1020
En voici déjà l'un qui craint de m'aborder.
SCÈNE VI.
PHILANDRE, CLORIS.
CLORIS.
Quoi, tu passes, Philandre, et sans me regarder?
PHILANDRE.
Pardonne-moi, de grâce: une affaire importune
M'empêche de jouir de ma bonne fortune,
Et son empressement, qui porte ailleurs mes pas, 1025
Me remplissoit l'esprit jusqu'à ne te voir pas.
CLORIS.
J'ai donc souvent le don d'aimer plus qu'on ne m'aime:
Je ne pense qu'à toi, j'en parlois en moi-même.
PHILANDRE.
Me veux-tu quelque chose?
CLORIS.
Il t'ennuie avec moi;
Mais comme de tes feux j'ai pour garant ta foi, 1030
Je ne m'alarme point. N'étoit ce qui te presse,
Ta flamme un peu plus loin eût porté la tendresse,
Et je t'aurois fait voir quelques vers de Tircis
Pour le charmant objet de ses nouveaux soucis.
Je viens de les surprendre, et j'y pourrois encore[684] 1035
Joindre quelques billets de l'objet qu'il adore;
Mais tu n'as pas le temps. Toutefois, si tu veux[685]
Perdre un demi-quart d'heure à les lire nous deux....
PHILANDRE.
Voyons donc ce que c'est, sans plus longue demeure;
Ma curiosité pour ce demi-quart d'heure 1040
S'osera dispenser.
CLORIS.
Aussi tu me promets,
Quand tu les auras lus, de n'en parler jamais;
Autrement, ne crois pas....
PHILANDRE, reconnoissant les lettres[686].
Cela s'en va sans dire:
Donne, donne-les-moi, tu ne les saurois lire:
Et nous aurions ainsi besoin de trop de temps. 1045
CLORIS, les resserrant[687].
Philandre, tu n'es pas encore où tu prétends;
Quelques[688] hautes faveurs que ton mérite obtienne,
Elles sont aussi bien en ma main qu'en la tienne:
Je les garderai mieux, tu peux en assurer
La belle qui pour toi daigne se parjurer[689]. 1050
PHILANDRE.
Un homme doit souffrir d'une fille en colère;
Mais je sais comme il faut les ravoir de ton frère:
Tout exprès je le cherche, et son sang, ou le mien....
CLORIS.
Quoi! Philandre est vaillant, et je n'en savois rien!
Tes coups sont dangereux quand tu ne veux pas feindre;
Mais ils ont le bonheur de se faire peu craindre,
Et mon frère, qui sait comme il s'en faut guérir,
Quand tu l'aurois tué, pourroit n'en pas mourir.
PHILANDRE.
L'effet en fera foi, s'il en a le courage.
Adieu: j'en perds le temps à parler davantage. 1060
Tremble.
CLORIS.
J'en ai grand lieu, connoissant ta vertu:
Pourvu qu'il y consente, il sera bien battu.
FIN DU TROISIÈME ACTE.
[623] _Var._ Tu l'as gagné, Mélite; il ne m'est plus possible
D'être à tant de faveurs désormais insensible. (1633-57)
[624] _Var._ Ont charmé tous mes sens de leurs douces promesses.
(1633-60)
[625] _Var._ Un portrait que je veux tellement effacer. (1660)
[626] _Var._ [Qu'elle puisse gagner au change autant que moi.]
Dites-lui de ma part que depuis que le monde
Du milieu du chaos tira sa forme ronde,
C'est la première fois que ces vieux ennemis,
Le change et la raison, sont devenus amis;
[Dites-lui que Mélite, ainsi qu'une Déesse.] (1633)
[627] _Var._ Tu me fais trop d'honneur en cette confidence. (1633-60)
[628] _Var._ [Si l'on peut par tes yeux lire dans ton courage,]
Je ne croirai jamais qu'à force de rêver
Au sujet de ta joie, on le puisse trouver:
[Rien n'atteint, ce me semble, aux signes qu'ils en donnent.]
(1633-57)
[629] _Var._ Belle, honnête, gentille, et dont l'esprit charmant.
(1633-57)
[630] _Var._ Je ne crains pas cela du côté de Mélite. (1633-57)
[631] _Var._ Dont le feu, gourmandé par une adroite feinte. (1633)
[632] Qui se laisse prendre à.... tromper par....
[633] _Var._ Fussent d'intelligence avecque le visage. (1633-60)
[634] Peut-être cette prononciation était-elle en usage lorsque la
pièce fut représentée pour la première fois, mais elle était
certainement abandonnée lorsque Corneille publiait les dernières
éditions de son théâtre. Voyez le _Lexique_.
[635] _Var._ Doncques, si ta raison ne se trouve déçue. (1633-57)
[636] _Var._ Et qui te fait juger son amour si parfaite. TIRS. Une
parfaite amour a trop de truchements. (1633-57)
[637] _Var._ Un clin d'oeil, un soupir.... (1633)
[638] _Var._ Ces choses ridicules
Ne servent qu'à piper des âmes trop crédules. (1633-57)
[639] _Var._ Les douceurs que la belle, à tout autre[639-a] farouche,
T'a laissé dérober sur ses yeux, sur sa bouche,
Sur sa gorge, où, que sais-je? TIRS. Ah! ne présume pas
Que ma témérité profane ses appas,
Et quand bien j'aurois eu tant d'heur, ou d'insolence,
Ce secret, étouffé dans la nuit du silence,
N'échapperoit jamais à ma discrétion.
PHIL. Quelques lettres du moins pleines d'affection
Témoignent son ardeur? TIRS. Ces foibles témoignages
D'une vraie amitié sont d'inutiles gages;
Je n'en veux et n'en ai point d'autre que sa foi[639-b].
PHIL. Je sais donc bien quelqu'un plus avancé que toi.
TIRS. Plus avancé que moi? j'entends qui tu veux dire,
Mais il n'a garde d'être en état de me nuire:
Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'Éraste a son congé.
PHIL. Celui dont je te parle est bien mieux partagé.
TIRS. Je ne sache que lui qui soupire pour elle. (1633-57)
[639-a] On lit dans toutes les éditions indiquées: _toute autre_,
pour _tout autre_.
[639-b] Je n'en veux et n'en ai point d'autres que sa foi.
(1644-57)
[640] _Var._ J'en connois donc quelqu'un plus avancé que toi.
(1663)
[641] _Tenir en cervelle_, inquiéter, tenir dans l'inquiétude.
Voyez le _Lexique_.
[642] _Var. Aussi la pauvre Mélite ne la croit posséder que par
faveur._ (1633-57)
[643] _Affronter_, tromper avec audace.
[644] _Var._ Et par un gentil trait il t'a pris pour moi-même,
D'autant que ce n'est qu'un de deux parfaits amis. (1633-57)
[645] _Var._ Et pour ton intérêt dextrement te méprendre. (1633-57)
[646] _Var._ C'est par là qu'il t'en plaît? oui-da; j'en ai reçu
Encore une, qu'il faut que je te restitue.
TIRS. Dépêche, ta longueur importune me tue. (1633-57)
[647] _Var._ Crois-tu que celle-là s'adresse encore à toi? (1633-57)
[648] _Var._ Qu'à tes suasions Mélite osant manquer
A ce qu'elle a promis, ne s'en fait que moquer?
Qu'oubliant tes serments, déloyal tu subornes
[Un amour qui pour moi devoit être sans bornes?] (1633-57)
[649] _Suborner_, séduire, appliqué ainsi aux passions, aux
sentiments, est fréquent dans Corneille. Voyez le _Lexique_.
[650] _Var._ Avise à te défendre; un affront si cruel
Ne peut se réparer à moins que d'un duel:
[Il faut que pour tous deux ta tête me réponde.] (1633-57)
[651] _Var._ [Quant à moi, ton trépas me coûteroit trop cher:]
Il me faudroit après, par une prompte fuite,
Éloigner trop longtemps les beaux yeux de Mélite.
TIRS. Ce discours de bouffon ne me satisfait pas:
Nous sommes seuls ici; dépêchons, pourpoint bas[651-a].
PHIL. Vivons plutôt amis, et parlons d'autre chose.
TIRS. Tu n'oserois, je pense. PHIL. Il est tout vrai, je n'ose
Ni mon sang ni ma vie en péril exposer.
Ils ne sont plus à moi: je n'en puis disposer.
Adieu: celle qui veut qu'à présent je la serve
Mérite que pour elle ainsi je me conserve.
SCÈNE III.
TIRSIS.
Quoi! tu t'enfuis, perfide, et ta légèreté. (1633-57)
[651-a] Voyez p. 161, note [542].
[652] _Var._ [Peux-tu m'abandonner ses faveurs sans mourir?]
Si de les plus garder ton peu d'esprit se lasse,
Viens me dire du moins ce qu'il faut que j'en fasse.
Ne t'en veux-tu servir qu'à me désabuser?
N'ont-elles point d'effet qui soit plus à priser?
[O lettres, ô faveurs indignement placées.] (1633)
[653] _Var._ Je ne sais qui des trois vous diffamez le plus,
De moi, de ce perfide, ou bien de sa maîtresse;
Car vous nous apprenez qu'elle est une traîtresse,
Son amant un poltron, et moi sans jugement,
De n'avoir rien prévu de son déguisement.
Mais que par ses transports ma raison est surprise!
Pour ce manque de coeur qu'à tort je le méprise!
(Hélas! à mes dépens je le puis bien savoir)
Quand on a vu Mélite on n'en peut plus avoir[653-a].
Fuis donc, homme sans coeur, va dire à ta volage
Combien sur ton rival ta fuite a d'avantage,
Et que ton pied léger ne laisse à ma valeur
Que les vains mouvements d'une juste douleur.
Ce lâche naturel qu'elle fait reconnoître
Ne t'aimera pas moins étant poltron que traître.
Traître et poltron! voilà les belles qualités
Qui retiennent les sens de Mélite enchantés.
Aussi le falloit-il que cette âme infidèle,
[Changeant d'affection, prît un traître comme elle,]
Et la jeune rusée a bien su rechercher[653-b]
Un qui n'eût sur ce point rien à lui reprocher,
Cependant que, leurré d'une fausse apparence,
Je repaissois de vent ma frivole espérance.
Mais je le méritois, et ma facilité
Tentoit trop puissamment son infidélité[653-c].
Je croyois à ses yeux, à sa mine embrasée[653-d],
A ces petits larcins pris d'une force aisée.
Hélas! et se peut-il que ces marques d'amour
Fussent de la partie en un si lâche tour?
Auroit-on jamais vu tant de supercherie,
Que tout l'extérieur ne fût que piperie?
[Non, non, il n'en est rien: une telle beauté.] (1633-57)
[653-a] Ces quatre vers: «Mais que par, etc.,» ne sont que dans
l'édition de 1633.
[653-b] Et cette humeur légère a bien su rechercher. (1644-57)
[653-c] Ces quatre vers: «Cependant que, leurré, etc.,» ne sont
que dans l'édition de 1633.
[653-d] Cependant je croyois à sa mine embrasée. (1644-57)
[654] _Var._ Son oracle reçu, je m'en tins assuré. (1633)
[655] _Var._ Vous voulez me trahir, vous voulez m'abuser:
J'ai sa parole en gage et de plus un baiser. (1633-57)
[656] _Var._ C'est en vain que mon feu ces doutes me suggère.
(1633-57)
[657] _Var._ Je vois très-clairement qu'elle est la plus légère.
(1648-57)
[658] _Var._ Les serments que j'en ai s'en vont au vent jetés,
Et ces traits de sa plume ici me sont restés,
Qui dépeignant au vif son perfide courage,
Remplissent de bonheur Philandre, et moi de rage. (1633-57)
[659] _Var._ Et ces traits de sa plume, osant encor parler,
Laissent entre mes mains une honteuse image. (1660)
[660] _Var._ Oui, j'enrage, je crève, et tous mes sens troublés.
(1633)
[661] _Var._ D'un excès de douleur succombent accablés. (1633-60)
[662] _Var._ [Que je ne puis plus vivre avec un tel martyre:]
Aussi ma prompte mort le va bientôt finir;
Déjà mon coeur outré ne cherchant qu'à bannir
Cet amour qui l'a fait si lourdement méprendre,
Pour lui donner passage, est tout prêt de se fendre[662-a];
Mon âme par dépit tâche d'abandonner
Un corps que sa raison sut si mal gouverner.
Mes yeux, jusqu'à présent couverts de mille nues,
S'en vont les distiller en larmes continues,
Larmes qui donneront pour juste châtiment
A leur aveugle erreur un autre aveuglement;
Et mes pieds, qui savoient sans eux, sans leur conduite,
Comme insensiblement me porter chez Mélite,
Me porteront sans eux en quelque lieu désert,
En quelque lieu sauvage à peine découvert,
Où ma main, d'un poignard, achèvera le reste,
Où pour suivre l'arrêt de mon destin funeste,
Je répandrai mon sang, et j'aurai pour le moins
Ce foible et vain soulas en mourant sans témoins,
Que mon trépas secret fera que l'infidèle
Ne pourra se vanter que je sois mort pour elle. (1633-57)
[662-a] Ces quatre vers: «Aussi ma prompte mort, etc.,» ne sont
que dans l'édition de 1633.
[663] _Var._ Tu manques à la fois de poumon et d'haleine.
(1633-60)
[664] _Var._ Quel accident nouveau te brouille ainsi les sens?
(1633-57)
[665] _Var._ En nos chastes amours de nous deux on se moque.
(1633-60)
[666] _Var._ Adieu, ma soeur, adieu; je ne peux plus parler.
(1633)
[667] _Var._ Lis, puis, si tu le peux, tâche à te consoler.
(1633-57)
[668] _Var._ Non, non, quand j'aurai su ce qui te fait mourir,
Si bon me semble alors, je te lairrai courir. (1633-57)
[669] _Var. Elle lit les lettres que Tirsis lui avoit données._
(1633, en marge.)--_Elle lit les lettres qu'il lui a données._
(1663, en marge.)
[670] _Var._ Apprends que les discours des filles mieux sensées.
(1633-60)
[671] _Qui vaille la servir_, qui vaille qu'on la serve.
[672] _Var._ Tant d'autres te sauront en sa place ravir,
Avec trop plus d'attraits que cette écervelée. (1633-57)
[673] _Var._ Par les premiers venus qui flattant ses beautés.
(1633-57)
[674] _Var._ Ainsi Damon lui plut, Aristandre, et Géronte;
Éraste après deux ans n'en a pas meilleur conte. (1633-57)
[675] Voyez ci-dessus, p. 150, la note [497) relative à la première
variante.
[676] _Var._ Et peut-être demain (tant elle aime le change!).
(1633-57)
[677] _Var._ Ce n'est qu'une coquette, une tête à l'évent,
Dont la langue et le coeur s'accordent peu souvent,
A qui les trahisons deviennent ordinaires,
Et dont tous les appas sont tellement vulgaires. (1633-57)
[678] _Var._ Penses-tu, m'amusant avecque des sottises,
Par tes détractions rompre mes entreprises?
Non, non, ces traits de langue épandus vainement
Ne m'arrêteroient pas encore un seul moment. (1633-57)
[679] _Var._ C'est toujours témoigner que leur vaine inconstance
Est pour nous émouvoir de trop peu d'importance.
Aussi ne veux-je pas le retenir d'aller,
Et si d'autres que moi ne le vont rappeler,
Il usera ses jours à courtiser Mélite;
Outre que l'infidèle a si peu de mérite,
Que l'amour qui pour lui m'éprit si follement. (1633-57)
[680] _Var._ Dans la même sottise une autre embarrassée. (1633-57)
[681] _Var._ Je meure, s'il n'est vrai que la plupart du monde.
(1633)
[682] _Var._ Elle verra bientôt, quoi qu'elle se propose,
Qu'elle n'a pas gagné, ni moi perdu grand'chose.
Ma perte me console, et m'égaye à l'instant. (1633-57)
[683] Voyez au _Complément des variantes_, p. 251.
[684] _Var._ Je les viens de surprendre, et j'y pourrois encore.
(1660)
[685] _Var._ Mais tu n'as pas loisir. Toutefois si tu veux. (1660-64)
[686] _Var. Il reconnoît les lettres._ (1663, en marge.)[686-a]
[686-a] Voyez plus loin, p. 252 et 253, quelle est la variante de
ce jeu de scène dans l'édition de 1633, et celle du jeu de scène
suivant dans les éditions de 1644-57.
[687] _Var. Elle les resserre._ (1663, en marge.)
[688] Telle est l'orthographe de ce mot dans toutes les éditions
publiées du vivant de Corneille. Voyez le _Lexique_.
[689] Un des personnages de _la Veuve_ (acte III, sc. III,
note [1443]) parle de la comédie de _Mélite_ et mentionne
Le discours de Cloris quand Philandre la quitte.
ACTE IV.
SCÈNE PREMIÈRE.
MÉLITE, LA NOURRICE.
LA NOURRICE.
Cette obstination à faire la secrète
M'accuse injustement d'être trop peu discrète[690].
MÉLITE.
Ton importunité n'est pas à supporter: 1065
Ce que je ne sais point, te le puis-je conter?
LA NOURRICE.
Les visites d'Éraste un peu moins assidues
Témoignent quelque ennui de ses peines perdues,
Et ce qu'on voit par là de refroidissement
Ne fait que trop juger son mécontentement. 1070
Tu m'en veux cependant cacher tout le mystère;
Mais je pourrois enfin en croire ma colère,
Et pour punition te priver des avis
Qu'a jusqu'ici ton coeur si doucement suivis.
MÉLITE.
C'est à moi de trembler après cette menace, 1075
Et toute autre du moins trembleroit en ma place.
LA NOURRICE.
Ne raillons point: le fruit qui t'en est demeuré
(Je parle sans reproche, et tout considéré)
Vaut bien.... Mais revenons à notre humeur chagrine:
Apprends-moi ce que c'est.
MÉLITE.
Veux-tu que je devine? 1080
Dégoûté d'un esprit si grossier que le mien,
Il cherche ailleurs peut-être un meilleur entretien.
LA NOURRICE.
Ce n'est pas bien ainsi qu'un amant perd l'envie
D'une chose deux ans ardemment poursuivie:
D'assurance un mépris l'oblige à se piquer; 1085
Mais ce n'est pas un trait qu'il faille pratiquer.
Une fille qui voit et que voit la jeunesse
Ne s'y doit gouverner qu'avec beaucoup d'adresse;
Le dédain lui messied, ou quand elle s'en sert,
Que ce soit pour reprendre un amant qu'elle perd. 1090
Une heure de froideur, à propos ménagée,
Peut rembraser une âme à demi dégagée[691],
Qu'un traitement trop doux dispense à[692] des mépris
D'un bien dont cet orgueil fait mieux savoir le prix[693].
Hors ce cas, il lui faut complaire à tout le monde, 1095
Faire qu'aux voeux de tous l'apparence réponde[694],
Et sans embarrasser son coeur de leurs amours,
Leur faire bonne mine, et souffrir leurs discours[695].
Qu'à part ils pensent tous avoir la préférence,
Et paroissent ensemble entrer en concurrence[696]; 1100
Que tout l'extérieur de son visage égal
Ne rende aucun jaloux du bonheur d'un rival;
Que ses yeux partagés leur donnent de quoi craindre,
Sans donner à pas un aucun lieu de se plaindre;
Qu'ils vivent tous d'espoir jusqu'au choix d'un mari, 1105
Mais qu'aucun cependant ne soit le plus chéri,
Et qu'elle cède enfin, puisqu'il faut qu'elle cède[697],
A qui paiera le mieux le bien qu'elle possède.
Si tu n'eusses jamais quitté cette leçon,
Ton Éraste avec toi vivroit d'autre façon. 1110
MÉLITE.
Ce n'est pas son humeur de souffrir ce partage:
Il croit que mes regards soient son propre héritage,
Et prend ceux que je donne à tout autre qu'à lui
Pour autant de larcins faits sur le bien d'autrui.
LA NOURRICE.
J'entends à demi-mot; achève, et m'expédie 1115
Promptement le motif de cette maladie[698].
MÉLITE.
Si tu m'avois, Nourrice, entendue à demi,
Tu saurois que Tircis....
LA NOURRICE.
Quoi? son meilleur ami!
N'a-ce pas été lui qui te l'a fait connoître?
MÉLITE.
Il voudroit que le jour en fût encore à naître; 1120
Et si d'auprès de moi je l'avois écarté[699],
Tu verrois tout à l'heure Éraste à mon côté.
LA NOURRICE.
J'ai regret que tu sois leur pomme de discorde;
Mais puisque leur humeur ensemble ne s'accorde,
Éraste n'est pas homme à laisser échapper; 1125
Un semblable pigeon ne se peut rattraper:
Il a deux fois le bien de l'autre, et davantage.
MÉLITE.
Le bien ne touche point un généreux courage.
LA NOURRICE.
Tout le monde l'adore, et tâche d'en jouir.
MÉLITE.
Il suit un faux éclat qui ne peut m'éblouir. 1130
LA NOURRICE.
Auprès de sa splendeur toute autre est fort petite[700].
MÉLITE.
Tu le places[701] au rang qui n'est dû qu'au mérite.
LA NOURRICE.
On a trop de mérite étant riche à ce point.
MÉLITE.
Les biens en donnent-ils à ceux qui n'en ont point?
LA NOURRICE.
Oui, ce n'est que par là qu'on est considérable. 1135
MÉLITE.
Mais ce n'est que par là qu'on devient méprisable:
Un homme dont les biens font toutes les vertus
Ne peut être estimé que des coeurs abattus.
LA NOURRICE.
Est-il quelques défauts que les biens ne réparent?
MÉLITE.
Mais plutôt en est-il où les biens ne préparent? 1140
Étant riche, on méprise assez communément
Des belles qualités le solide ornement,
Et d'un luxe honteux la richesse suivie[702]
Souvent par l'abondance aux vices nous convie.
LA NOURRICE.
Enfin je reconnois....
MÉLITE.
Qu'avec tout ce grand bien[703] 1145
Un jaloux sur mon coeur n'obtiendra jamais rien.