Me rend, je le confesse, un peu moins scrupuleuse.
Je dois tout à ma mère, et pour tout autre amant
Je voudrois tout remettre à son commandement[619];
Mais attendre pour toi l'effet de sa puissance, 715
Sans te rien témoigner que par obéissance,
Tircis, ce seroit trop: tes rares qualités
Dispensent mon devoir de ces formalités[620].
TIRCIS.
Que d'amour et de joie un tel aveu me donne!
MÉLITE.
C'est peut-être en trop dire, et me montrer trop bonne;
Mais par là tu peux voir que mon affection
Prend confiance entière en ta discrétion.
TIRCIS.
Vous la verrez toujours, dans un respect sincère,
Attacher mon bonheur à celui de vous plaire,
N'avoir point d'autre soin, n'avoir point d'autre esprit;
Et si vous en voulez un serment par écrit,
Ce sonnet que pour vous vient de tracer ma flamme
Vous fera voir à nu jusqu'au fond de mon âme.
MÉLITE.
Garde bien ton sonnet, et pense qu'aujourd'hui
Mélite veut te croire autant et plus que lui[621]. 730
Je le prends toutefois comme un précieux gage
Du pouvoir que mes yeux ont pris sur ton courage.
Adieu: sois-moi fidèle en dépit du jaloux.
TIRCIS[622].
O ciel! jamais amant eut-il un sort plus doux?
FIN DU SECOND ACTE.
[545] _Var._ Je l'avois bien prévu que cette âme infidèle. (1633-57)
[546] _Var._ Même dès leur abord, je lus sur son visage. (1633-57)
[547] _Var._ [Me donna les avis de ce que j'ai perdu;]
Mais hélas! qui pourroit gauchir sa destinée[547-a]?
Son immuable loi dans le ciel burinée
Nous fait si bien courir après notre malheur,
Que j'ai donné moi-même accès à ce voleur:
Le perfide qu'il est me doit sa connoissance;
C'est moi qui l'ai conduit et mis en sa puissance;
C'est moi qui l'engageant à ce froid compliment,
Ai jeté de mes maux le premier fondement.
[Depuis, cette volage évite ma rencontre.] (1633-57)
[547-a] Mais il faut que chacun suive sa destinée. (1644-57)
[548] _Var._ Presques à tous moments le ramène en lui-même. (1633-68)
[549] _Var._ Que les moins avisés verroient ses passions. (1633-60)
[550] _Var._ Cependant chaque jour au babil attachés. (1633-57)
_Var._ Cependant chaque jour aux discours attachés. (1660-68)
[551] _Var._ Sus donc, perds tout respect et tout soin de lui plaire,
Et rends dessus le champ ta vengeance exemplaire.
Non, il vaut mieux s'en rire, et pour dernier effort. (1633-57)
[552] _Var._ De laisser perdre ainsi la belle occasion. (1648)
[553] _Var._ Vous savez que son âme en est trop dépourvue. (1657)
[554] _Var._ [Toutefois, ce dit-on, depuis qu'il vous a vue,]
Ses chemins par ici s'adressent tous les jours,
Et ses plus grands plaisirs ne sont qu'en vos discours.
MÉL. Et ce n'est pas aussi sans cause qu'il les prise,
Puisqu'outre que l'amour comme lui je méprise,
Sa froideur, que redouble un si lourd entretien. (1633-57)
[555] _Var._ Il ne tardera guère à changer de langage. (1633-57)
[556] _Var._ Vraiment, c'est bien à vous que j'en dois rendre conte[556-a].
ÉR. Aussi j'ai seulement pour vous un peu de honte. (1633-57)
[556-a] Voyez la note [497] relative à la première variante de la page
150.
[557] _Var._ Qu'on murmure partout du trop de privauté. (1633-60)
[558] _Var._ C'est là donc ce qu'enfin me gardoit ta malice. (1633-57)
_Var._ C'est là donc ce qu'enfin me gardoit mon caprice. (1660)
[559] _Var._ Tu me préfères donc un traître qui te flatte?
Inconstante beauté, lâche, perfide, ingrate,
De qui le choix brutal se porte au plus mal fait;
Tu l'estimes à faux, tu verras à l'effet,
Par le peu de rapport que nous avons ensemble,
Qu'un honnête homme et lui n'ont rien qui se ressemble
Que dis-je, tu verras? Il vaut autant que mort:
Ma valeur, mon dépit, ma flamme en sont d'accord.
Il suffit; les destins bandés à me déplaire
Ne l'arracheroient pas à ma juste colère.
Tu démordras, parjure, et ta déloyauté
Maudira mille fois sa fatale beauté.
Si tu peux te résoudre à mourir en brave homme,
Dès demain un cartel l'heure et le lieu te nomme.
Insensé que je suis! hélas, où me réduit
Ce mouvement bouillant dont l'ardeur me séduit?
Quel transport déréglé! Quelle étrange échappée!
Avec un affronteur mesurer mon épée!
C'est bien contre un brigand qu'il me faut hasarder,
Contre un traître qu'à peine on devroit regarder!
Lui faisant trop d'honneur, moi-même je m'abuse;
C'est contre lui qu'il faut n'employer que la ruse:
[Il fut toujours permis de tirer sa raison
D'une infidélité par une trahison.]
Vis doncques, déloyal, vis, mais en assurance
Que tout va désormais tromper ton espérance,
Que tes meilleurs amis s'armeront contre toi,
Et te rendront encor plus malheureux que moi.
J'en sais l'invention, qu'un voisin de Mélite
Exécutera trop aussitôt que prescrite.
Pour n'être qu'un maraud, il est assez subtil.
SCÈNE IV.
ÉRASTE, CLITON.
ÉR. Holà! hau! vieil ami. CLIT. Monsieur, que vous plaît-il?
ÉR. Me voudrois-tu servir en quelque bonne affaire?
CLIT. Dans un empêchement fort extraordinaire,
Je ne puis m'éloigner un seul moment d'ici.
ÉR. Va, tu n'y perdras rien, et d'avance voici
Une part des effets qui suivent mes paroles.
CLIT. Allons, malaisément gagne-t-on dix pistoles[559-a]!
(1633-57)
[559-a] Après ce vers commence, sous le titre de scène V, notre
scène IV, entre Tircis et Cloris.
[560] Ce mot est toujours écrit ainsi par Corneille, qui ne fait
en cela que se conformer à l'usage général de son temps. Voyez le
_Lexique_.
[561] Ce sonnet, composé, d'après Thomas Corneille, avant la
comédie elle-même (voyez ci-dessus, p. 126), a été imprimé pour la
première fois en 1632, à la page 147 des _Meslanges poetiques_ qui
suivent _Clitandre_. Ce texte primitif ne présente qu'une variante
sans importance; le vers 487 commence ainsi:
Et quoiqu'elle ait, etc.
[562] _Var._ De la langue, des yeux, n'importe qui t'accuse. (1657
et 60)
[563] C'est-à-dire qui t'avait captivé. _Franchise_, dans le sens
de liberté. Voyez le _Lexique_.
[564] _Var._ Dedans cette maîtresse aucun embrasement. (1633-60)
[565] _Var._ Qu'Éraste m'en retire et s'oppose à Mélite. (1633)
[566] _Var._ Mais ce n'est pas ainsi qu'on m'en baille à garder.
(1633-57)
[567] _Var._ C'est seulement alors qu'il n'y a rien du nôtre[567-a].
(1657-63)
[567-a] Au sujet de cette leçon, qui figure, comme on le voit,
dans plusieurs éditions, on lit dans les _Fautes notables
survenues pendant l'impression_ (édit. de 1663, tome I, p. LX):
«Qu'il n'y a rien,» _lisez_: «qu'il n'y va rien.»
[568] _Var._ Un chacun à soi-même est son meilleur ami. (1633-57)
[569] _Var._ En dépit de tes feux n'emporte ta maîtresse. (1633)
[570] _Var._ Vaine frayeur pourtant dont je veux te guérir.
TIRS. M'en guérir! CLOR. Laisse faire: Éraste sert Mélite,
Non pas? mais depuis quand[570-a]? TIRS. Depuis qu'il la visite
Deux ans se sont passés. CLOR. Mais dedans ses discours
Parle-t-il d'épouser? TIRS. Oui, presque tous les jours.
CLOR. Donc, sans l'appréhender, poursuis ton[570-b] entreprise;
Avecque tout son bien Mélite le méprise.
[Puisqu'on voit sans effet deux ans d'affection]. (1633-57)
_Var._ Ce sont vaines frayeurs dont je te veux guérir. (1660)
[570-a] Mais sais-tu depuis quand? (1654)
[570-b] _Son_ pour _ton_, dans l'édition de 1657, est évidemment
une faute.
[571] _Var._ On prend au premier bond les hommes de sa sorte[571-a].
De crainte qu'à la longue ils n'éteignent leur feu[571-b].
TIRS. Mais il faut redouter une mère. CLOR. Aussi peu.
TIRS. Sa puissance pourtant sur elle est absolue.
[571-a] On prend au premier bond les hommes de la sorte. (1652-57)
On prend soudain au mot les hommes de la sorte. (1660)
[571-b] De peur qu'avec le temps ils n'éteignent leur feu. (1644-57)
CLOR. Oui, mais déjà l'affaire en seroit résolue,
Et ton rival auroit de quoi se contenter. (1633-57)
[572] _Var._ Pour de si bons avis il faut que je te baise. (1633)
[573] _Var._ Moi, je m'en vais dans le logis attendre. (1633-57)
[574] _Var._ Un baiser refusé lui fera souvenir. (1633-48)
_Var._ Un moment de froideur le fera souvenir. (1663 et 64)
[575] _Var. Il baille une lettre à Cliton._ (1633, en
marge.)--_Il lui donne une lettre._ (1663, en marge.)
[576] _Var._ Cours vite chez Philandre, et dis-lui que Mélite
A dedans ce papier sa passion décrite. (1633-57)
[577] _Var._ Un feu qui la consomme et qu'elle tient si cher.
(1633 et 48-57)
[578] _Var._ Mais avec ton message
Tâche si dextrement de tourner son courage. (1633-64)
[579] _Var._ Ma tête sur ce point me servira de plége[579-a]. (1657)
[579-a] De caution, de gage. Voyez le _Lexique_.
[580] En marge, dans l'édition de 1633: _Cliton rentre._
[581] _Var._ Ces âmes du commun font tout pour de l'argent,
Et sans prendre intérêt au dessein de personne,
Leur service et leur foi sont à qui plus leur donne.
Quand ils sont éblouis de ce traître métal,
Ils ne distinguent plus le bien d'avec le mal;
Le seul espoir du gain règle leur conscience.
Mais tu reviens bientôt, est-ce fait? CLIT. Patience,
Monsieur; en vous donnant un moment de loisir,
Il ne tiendra qu'à vous d'en avoir le plaisir. (1633-57)
[582] En marge, dans l'édition de 1633: _Cliton ressort brusquement._
[583] _Var._ Monsieur; il ne vous faut qu'un moment de loisir.
(1660-68)
[584] En marge, dans l'édition de 1633: _Philandre paroît et
Éraste se cache._
[585] Ces mots manquent dans les éditions de 1633, de 1644 et de
1652-60; ils sont remplacés, dans celle de 1648, par ceux-ci:
_cependant qu'Éraste est caché_.
[586] _Var._ Ce qu'un homme jamais ne s'oseroit promettre;
Ouvrez-la seulement. PHIL. Tu n'es rien qu'un conteur.
(1633-57)
[587] Ainsi dans les éditions de 1633-48, de 1657 et de 1682;
_aye_ dans celles de 1652, de 1654 et de 1660-68.--Voyez plus
haut, p. 109, note [406].
[588] _Var. Cependant que Philandre lit, Éraste s'approche par
derrière, et feignant d'avoir lu par-dessus son épaule, il lui
saisit la main encore pleine de la lettre toute déployée._ (1633,
en marge.)--_Il feint d'avoir lu la lettre par-dessus l'épaule de
Philandre._ (1663, en marge.)
[589] _Var._ Portoit nos deux esprits à s'entre-négliger,
Si bien que je cherchois par où m'en dégager. (1633-57)
[590] _Var._ Si ton feu commence à te lasser. (1633)
_Var._ Si ton feu commence à se lasser. (1644-57)
[591] _Var._ Pour un si bon ami tu peux y renoncer. (1633-57)
_Var._ Tu peux le retirer pour un si bon ami. (1660-64)
[592] _Var._ Tout ce que je puis faire à son brasier naissant.
(1633-68)
[593] _Var._ C'est de le revancher par un zèle impuissant. (1633-57)
[594] _Var._ De tourner ce qu'elle a de flamme vers son frère.
(1633-57)
[595] _Var._ Mais la peux-tu juger à l'autre comparable?
PHIL. Soit comparable ou non, je n'examine pas. (1633-57)
[596] _Var._ J'ai promis d'aimer l'une, et c'est où je m'arrête.
ÉR. Avise toutefois, le prétexte est honnête. (1633-57)
[597] _Var._ Ce mieux gît en richesse
PHIL. O le sale motif à changer de maîtresse!
ÉR. En amour. PHIL. Ma Cloris m'aime si chèrement
Qu'un plus parfait amour ne se voit nullement.
ÉR. Tu le verras assez, si tu veux prendre garde. (1633-57)
[598] A l'insu. Voyez le _Lexique_.
[599] _Var._ N'ont rien qui soit bastant d'ébranler ma constance.
(1633)
[600] _Var. Il dit ce dernier vers comme à l'oreille de Cliton,
et rentre, tous deux chacun de leur côté._ (1633, en marge.)--_A
Cliton, tout bas._ (1644-60)
[601] A la place du mot _seul_ ou _seule_, après le nom d'un
personnage, on lit constamment, en marge, dans l'édition de 1663:
_Il est seul, elle est seule._ Nous n'avons remarqué qu'une
exception à cet usage. La première fois que cette indication se
trouve dans _Mélite_, c'est-à-dire à la fin de la scène III du Ier
acte, l'édition de 1663 ne porte en marge que le mot même du
texte: _seul_.
[602] _Var._ Ce sonnet que pour toi je promis d'entreprendre.
(1633-60)
[603] _Var. Elle paroît au travers d'une jalousie, et dit ces
vers cependant qu'Éraste lit le sonnet tout bas._ (1633, en
marge.)--_Elle les regarde à travers une jalousie cependant
qu'Éraste lit le sonnet._ (1663, en marge.)
[604] En marge, dans l'édition de 1633: _Il montre du doigt la fin
de son sonnet à Éraste._
[605] _Var._ A ce divin objet dont ton âme est blessée. (1633-57)
[606] _Var. Feignant de lui rendre son sonnet, il le fait choir
et Tirsis le ramasse._ (1633, en marge.) _Il lui rend le sonnet._
(1663, en marge.)
[607] En marge, dans l'édition de 1633: _Mélite se retire de la
jalousie et descend._
[608] _Var._ Hélas! et le moyen de lui pouvoir parler. (1633-57)
[609] _Var._ Que d'un petit coup d'oeil l'aise m'est cher vendue!
(1633-57)
[610] _Var._ Ses regards pleins de feux s'entendent avec moi.
(1633-68)
[611] Dans les éditions antérieures à 1660, cette scène et la
précédente n'en forment qu'une.
[612] Dans certains exemplaires de l'édition de 1633, notamment
dans celui de la Bibliothèque impériale qui est marqué Y-3801/+A,
ce vers est dit par Mélite et non par Tircis, dont le couplet ne
commence qu'au vers suivant.
[613] _Var._ Et c'est de là que vient cette fuite impourvue.
(1633)
[614] C'est-à-dire, suivant le sens étymologique du mot, ne
détournerait pas. Voyez le _Lexique_.
[615] _Var._ Bien que ce soit un heur où prétendre je n'ose.
(1633-57)
[616] _Volontés sujettes_, volontés soumises à une mère. La
réponse de Mélite éclaircit parfaitement ce que cette expression
pourrait avoir d'obscur.
[617] _Var._ Consultez seulement avecque vos appas. (1633-57)
_Var._ Consultez en vous-même un moment vos appas. (1660)
[618] _Var._ Avoir sur tout le monde un pouvoir si suprême.
(1633-57)
[619] _Var._ Je m'en voudrois remettre à son commandement.
(1633-60)
[620] _Var._ [Dispensent mon devoir de ces formalités.]
TIRS. Souffre donc qu'un baiser cueilli dessus ta bouche
M'assure entièrement que mon amour te touche.
MÉL. Ma parole suffit. TIRS. Ah! j'entends bien que c'est:
Un peu de violence en t'excusant te plaît.
MÉL. Folâtre, j'aime mieux abandonner la place,
Car tu sais dérober avec si bonne grâce
Que bien que ton larcin me fâche infiniment,
Je ne puis rien donner à mon ressentiment.
TIRS. Auparavant l'adieu reçois de ma constance
Dedans ce peu de vers l'éternelle assurance.
MÉL. Garde bien ton papier, et pense qu'aujourd'hui. (1633-48)
[621] _Var._ [Mélite veut te croire autant et plus que lui][621-a].
TIRSIS. _Il lui coule le sonnet dans le sein, comme elle se
dérobe_[621-b].
Par ce refus mignard qui porte un sens contraire,
Ton feu m'instruit assez de ce que je dois faire.
O ciel! je ne crois pas que sous ton large tour
Un mortel eut jamais tant d'heur ni tant d'amour. (1633-48)
[621-a] Mélite te veut croire autant et plus que lui. (1652-64)
[621-b] TIRSIS, _lui coulant le sonnet dans le bras_. (1644 et 48)
[622] _Var._ TIRCIS, _seul_. (1652-60)
ACTE III.
SCÈNE PREMIÈRE.
PHILANDRE.
Tu l'as gagné, Mélite; il ne m'est pas possible[623] 735
D'être à tant de faveurs plus longtemps insensible.
Tes lettres où sans fard tu dépeins ton esprit,
Tes lettres où ton coeur est si bien par écrit,
Ont charmé tous mes sens par leurs douces promesses[624].
Leur attente vaut mieux, Cloris, que tes caresses. 740
Ah! Mélite, pardon! je t'offense à nommer
Celle qui m'empêcha si longtemps de t'aimer.
Souvenirs importuns d'une amante laissée,
Qui venez malgré moi remettre en ma pensée
Un portrait que j'en veux tellement effacer[625] 745
Que le sommeil ait peine à me le retracer,
Hâtez-vous de sortir sans plus troubler ma joie,
Et retournant trouver celle qui vous envoie,
Dites-lui de ma part pour la dernière fois
Qu'elle est en liberté de faire un autre choix; 750
Que ma fidélité n'entretient plus ma flamme,
Ou que s'il m'en demeure encore un peu dans l'âme,
Je souhaite en faveur de ce reste de foi
Qu'elle puisse gagner au change autant que moi[626].
Dites-lui que Mélite, ainsi qu'une Déesse, 755
Est de tous nos desirs souveraine maîtresse,
Dispose de nos coeurs, force nos volontés,
Et que par son pouvoir nos destins surmontés
Se tiennent trop heureux de prendre l'ordre d'elle;
Enfin que tous mes voeux....
SCÈNE II.
TIRCIS, PHILANDRE.
TIRCIS.
Philandre!
PHILANDRE.
Qui m'appelle?
TIRCIS.
Tircis, dont le bonheur au plus haut point monté
Ne peut être parfait sans te l'avoir conté.
PHILANDRE.
Tu me fais trop d'honneur par cette confidence[627].
TIRCIS.
J'userois envers toi d'une sotte prudence,
Si je faisois dessein de te dissimuler 765
Ce qu'aussi bien mes yeux ne sauroient te celer.
PHILANDRE.
En effet, si l'on peut te juger au visage,
Si l'on peut par tes yeux lire dans ton courage[628],
Ce qu'ils montrent de joie à tel point me surprend,
Que je n'en puis trouver de sujet assez grand: 770
Rien n'atteint, ce me semble, aux signes qu'ils en donnent.
TIRCIS.
Que fera le sujet, si les signes t'étonnent?
Mon bonheur est plus grand qu'on ne peut soupçonner;
C'est quand tu l'auras su qu'il faudra t'étonner.
PHILANDRE.
Je ne le saurai pas sans marque plus expresse. 775
TIRCIS.
Possesseur, autant vaut....
PHILANDRE.
De quoi?
TIRCIS.
D'une maîtresse,
Belle, honnête, jolie, et dont l'esprit charmant[629]
De son seul entretien peut ravir un amant:
En un mot, de Mélite.
PHILANDRE.
Il est vrai qu'elle est belle;
Tu n'as pas mal choisi; mais....
TIRCIS.
Quoi, mais?
PHILANDRE.
T'aime-t-elle?
TIRCIS.
Cela n'est plus en doute.
PHILANDRE.
Et de coeur?
TIRCIS.
Et de coeur,
Je t'en réponds.
PHILANDRE.
Souvent un visage moqueur
N'a que le beau semblant d'une mine hypocrite.
TIRCIS.
Je ne crains rien de tel du côté de Mélite[630].
PHILANDRE.
Écoute, j'en ai vu de toutes les façons: 785
J'en ai vu qui sembloient n'être que des glaçons,
Dont le feu, retenu par une adroite feinte[631],
S'allumoit d'autant plus qu'il souffroit de contrainte;
J'en ai vu, mais beaucoup, qui sous le faux appas
Des preuves d'un amour qui ne les touchoit pas, 790
Prenoient du passe-temps d'une folle jeunesse
Qui se laisse affiner à[632] ces traits de souplesse,
Et pratiquoient sous main d'autres affections;
Mais j'en ai vu fort peu de qui les passions
Fussent d'intelligence avec tout le visage[633]. 795
TIRCIS.
Et de ce petit nombre est celle qui m'engage:
De sa possession je me tiens aussi seur[634]
Que tu te peux tenir de celle de ma soeur.
PHILANDRE.
Donc, si ton espérance à la fin n'est déçue[635],
Ces deux amours auront une pareille issue. 800
TIRCIS.
Si cela n'arrivoit, je me tromperois fort.
PHILANDRE.
Pour te faire plaisir j'en veux être d'accord.
Cependant apprends-moi comment elle te traite,
Et qui te fait juger son ardeur si parfaite[636].
TIRCIS.
Une parfaite ardeur a trop de truchements 805
Par qui se faire entendre aux esprits des amants:
Un coup d'oeil, un soupir[637]....
PHILANDRE.
Ces faveurs ridicules[638]
Ne servent qu'à duper des âmes trop crédules.
N'as-tu rien que cela?
TIRCIS.
Sa parole et sa foi.
PHILANDRE.
Encor c'est quelque chose. Achève, et conte-moi 810
Les petites douceurs, les aimables tendresses[639]
Qu'elle se plaît à joindre à de telles promesses.
Quelques lettres du moins te daignent confirmer
Ce voeu qu'entre tes mains elle a fait de t'aimer?
TIRCIS.
Recherche qui voudra ces menus badinages, 815
Qui n'en sont pas toujours de fort sûrs témoignages;
Je n'ai que sa parole, et ne veux que sa foi.
PHILANDRE.
Je connois donc quelqu'un plus avancé que toi[640].
TIRCIS.
J'entends qui tu veux dire, et pour ne te rien feindre,
Ce rival est bien moins à redouter qu'à plaindre. 820
Éraste, qu'ont banni ses dédains rigoureux....
PHILANDRE.
Je parle de quelque autre un peu moins malheureux.
TIRCIS.
Je ne connois que lui qui soupire pour elle.
PHILANDRE.
Je ne te tiendrai point plus longtemps en cervelle[641]:
Pendant qu'elle t'amuse avec ses beaux discours, 825
Un rival inconnu possède ses amours,
Et la dissimulée, au mépris de ta flamme,
Par lettres chaque jour lui fait don de son âme.
TIRCIS.
De telles trahisons lui sont trop en horreur.
PHILANDRE.
Je te veux par pitié tirer de cette erreur. 830
Tantôt, sans y penser, j'ai trouvé cette lettre;
Tiens, vois ce que tu peux désormais t'en promettre.
LETTRE SUPPOSÉE DE MÉLITE A PHILANDRE.
_Je commence à m'estimer quelque chose, puisque je vous plais; et mon
miroir m'offense tous les jours, ne me représentant pas assez belle,
comme je m'imagine qu'il faut être pour mériter votre affection. Aussi
je veux bien que vous sachiez que Mélite ne croit la posséder que par
faveur[642], ou comme une récompense extraordinaire d'un excès
d'amour, dont elle tâche de suppléer au défaut des grâces, que le ciel
lui a refusées._
PHILANDRE.
Maintenant qu'en dis-tu? n'est-ce pas t'affronter[643]?
TIRCIS.
Cette lettre en tes mains ne peut m'épouvanter.
PHILANDRE.
La raison?
TIRCIS.
Le porteur a su combien je t'aime, 835
Et par galanterie il t'a pris pour moi-même[644],
Comme aussi ce n'est qu'un de deux parfaits amis.
PHILANDRE.
Voilà bien te flatter plus qu'il ne t'est permis,
Et pour ton intérêt aimer à te méprendre[645].
TIRCIS.
On t'en aura donné quelque autre pour me rendre, 840
Afin qu'encore un coup je sois ainsi déçu.
PHILANDRE.
Oui, j'ai quelque billet que tantôt j'ai reçu[646],
Et puisqu'il est pour toi....
TIRCIS.
Que ta longueur me tue!
Dépêche.
PHILANDRE.
Le voilà que je te restitue.
AUTRE LETTRE SUPPOSÉE DE MÉLITE A PHILANDRE.
_Vous n'avez plus affaire qu'à Tircis; je le souffre encore, afin que
par sa hantise je remarque plus exactement ses défauts et les fasse
mieux goûter à ma mère. Après cela Philandre et Mélite auront tout
loisir de rire ensemble des belles imaginations dont le frère et la
soeur ont repu leurs espérances._
PHILANDRE.
Te voilà tout rêveur, cher ami; par ta foi, 845
Crois-tu que ce billet s'adresse encore à toi[647]?
TIRCIS.
Traître! c'est donc ainsi que ma soeur méprisée
Sert à ton changement d'un sujet de risée?
C'est ainsi qu'à sa foi Mélite osant manquer[648],
D'un parjure si noir ne fait que se moquer? 850
C'est ainsi que sans honte à mes yeux tu subornes[649]
Un amour qui pour moi devoit être sans bornes?
Suis-moi tout de ce pas, que l'épée à la main[650]
Un si cruel affront se répare soudain:
Il faut que pour tous deux ta tête me réponde. 855
PHILANDRE.
Si pour te voir trompé tu te déplais au monde,
Cherche en ce désespoir qui t'en veuille arracher;
Quant à moi, ton trépas me coûteroit trop cher[651].
TIRCIS.
Quoi! tu crains le duel?
PHILANDRE.
Non; mais j'en crains la suite,
Où la mort du vaincu met le vainqueur en fuite, 860
Et du plus beau succès le dangereux éclat
Nous fait perdre l'objet et le prix du combat.
TIRCIS.
Tant de raisonnement et si peu de courage
Sont de tes lâchetés le digne témoignage.
Viens, ou dis que ton sang n'oseroit s'exposer. 865
PHILANDRE.
Mon sang n'est plus à moi; je n'en puis disposer.
Mais puisque ta douleur de mes raisons s'irrite,
J'en prendrai dès ce soir le congé de Mélite.
Adieu.
SCENE III.
TIRCIS.