tragique en un jour, cela n'empêche pas que la tragédie ne fasse
connoître par narration, ou par quelque autre manière plus
artificieuse, ce qu'a fait son héros en plusieurs années, puisqu'il y
en a dont le noeud consiste en l'obscurité de sa naissance qu'il
faut éclaircir, comme _OEdipe_. Je ne répéterai point que, moins on se
charge d'actions passées, plus on a l'auditeur propice par le peu de
gêne qu'on lui donne, en lui rendant toutes les choses présentes, sans
demander aucune réflexion à sa mémoire que pour ce qu'il a vu; mais je
ne puis oublier que c'est un grand ornement pour un poëme que le choix
d'un jour illustre et attendu depuis quelque temps. Il ne s'en
présente pas toujours des occasions; et dans tout ce que j'ai fait
jusqu'ici[424], vous n'en trouverez de cette nature que quatre: celui
d'_Horace_[425], où deux peuples devoient décider de leur empire par
une bataille; celui de _Rodogune_[426], d'_Andromède_, et de _Don
Sanche_. Dans _Rodogune_, c'est un jour choisi par deux souverains
pour l'effet d'un traité de paix entre leurs couronnes ennemies, pour
une entière réconciliation de deux rivales par un mariage, et pour
l'éclaircissement d'un secret de plus de vingt ans, touchant le droit
d'aînesse entre deux princes gémeaux dont dépend le royaume, et le
succès de leur amour. Celui d'_Andromède_ et de _Don Sanche_ ne sont
pas de moindre considération; mais comme je le viens de dire[427], les
occasions ne s'en offrent pas souvent; et dans le reste de mes
ouvrages, je n'ai pu choisir des jours remarquables que par ce que le
hasard y fait arriver, et non pas par l'emploi où l'ordre public les
aye destinés de longue main.
[424] VAR. (édit. de 1660): et dans mes deux premiers volumes.
[425] VAR. (édit. de 1660): Vous n'en trouverez de cette nature
que celui d'_Horace_, etc.
[426] Devant les mots: «Celui de _Rodogune_, etc.,» l'édition de
1660 ajoute: «Ce dernier (volume) en a trois, celui de _Rodogune_,
etc.»
[427] VAR. (édit. de 1660-1668): Mais comme je viens de dire.
Quant à l'unité de lieu, je n'en trouve aucun précepte ni dans
Aristote ni dans Horace. C'est ce qui porte quelques-uns à croire que
la règle ne s'en est établie qu'en conséquence de l'unité de
jour[428], et à se persuader ensuite qu'on le peut étendre jusques où
un homme peut aller et revenir en vingt-quatre heures. Cette opinion
est un peu licencieuse; et si l'on faisoit aller un acteur en poste,
les deux côtés du théâtre pourroient représenter Paris et Rouen[429].
Je souhaiterois, pour ne point gêner du tout le spectateur, que ce
qu'on fait représenter devant lui en deux heures se pût passer en
effet en deux heures, et que ce qu'on lui fait voir sur un théâtre
qui ne change point, pût s'arrêter dans une chambre ou dans une salle,
suivant le choix qu'on en auroit fait; mais souvent cela est si
malaisé, pour ne pas dire impossible[430], qu'il faut de nécessité
trouver quelque élargissement pour le lieu, comme pour le temps. Je
l'ai fait voir exact dans _Horace_, dans _Polyeucte_ et dans _Pompée_;
mais il faut pour cela ou n'introduire qu'une femme, comme dans
_Polyeucte_, ou que les deux qu'on introduit ayent tant d'amitié l'une
pour l'autre, et des intérêts si conjoints, qu'elles puissent être
toujours ensemble, comme dans l'_Horace_, ou qu'il leur puisse arriver
comme dans _Pompée_, où l'empressement de la curiosité naturelle fait
sortir de leurs appartements Cléopatre au second acte, et Cornélie au
cinquième, pour aller jusque dans la grande salle du palais du Roi
au-devant des nouvelles qu'elles attendent. Il n'en va pas de même
dans _Rodogune_: Cléopatre et elle ont des intérêts trop divers pour
expliquer leurs plus secrètes pensées en même lieu. Je pourrois en
dire ce que j'ai dit de _Cinna_, où en général tout se passe dans
Rome, et en particulier moitié dans le cabinet d'Auguste, et moitié
chez Émilie. Suivant cet ordre, le premier acte de cette tragédie
seroit dans l'antichambre de Rodogune, le second dans la chambre de
Cléopatre, le troisième dans celle de Rodogune; mais si le quatrième
peut commencer chez cette princesse, il n'y peut achever, et ce que
Cléopatre y dit à ses deux fils l'un après l'autre y seroit mal placé.
Le cinquième a besoin d'une salle d'audience où un grand peuple puisse
être présent. La même chose se rencontre dans _Héraclius_. Le premier
acte seroit fort bien dans le cabinet de Phocas, et le second chez
Léontine; mais si le troisième commence chez Pulchérie, il n'y peut
achever, et il est hors d'apparence que Phocas délibère dans
l'appartement de cette princesse de la perte de son frère.
[428] Nous avons adopté la leçon des éditions de 1660-1668; elle
nous paraît préférable à celle de l'édition de 1682, où on lit:
«l'unité du jour.»
[429] Corneille a bien fait de supposer que l'acteur va en poste,
car, en employant les moyens de transport habituels, il lui aurait
alors fallu quatre jours pour aller et venir. C'est ce que prouve
le passage suivant d'un placard publié par M. Ph. Salmon dans les
_Archives du bibliophile_ du libraire Claudin (8e année, 1860, nº
33, p. 357):
«De par le Roi,
«On fait à savoir que les coches et carrosses de Paris à Rouen, et
de Rouen à Paris, logent présentement à la rue Saint-Denis devant
l'Hôtel Saint-Chaumont où pend pour enseigne _l'image sainte
Marguerite_; et à Rouen à la _Truie qui file_ rue Martainville. Et
commenceront les premiers départs le vingt-troisième mars mil six
cent quarante-sept, cinq heures du matin précisément, pour arriver
aux dits lieux en deux jours.
[430] VAR. (édit. de 1660-1668): pour ne dire impossible.
Nos anciens, qui faisoient parler leurs rois en place publique,
donnoient assez aisément l'unité rigoureuse de lieu à leurs tragédies.
Sophocle toutefois ne l'a pas observée dans son _Ajax_, qui sort du
théâtre afin de trouver[431] un lieu écarté pour se tuer, et s'y tue à
la vue du peuple; ce qui fait juger aisément que celui où il se tue
n'est pas le même que celui d'où on l'a vu sortir, puisqu'il n'en est
sorti que pour en choisir un autre.
[431] VAR. (édit. de 1660-1668): afin de chercher.
Nous ne prenons pas la même liberté de tirer les rois et les
princesses de leurs appartements; et comme souvent la différence et
l'opposition des intérêts de ceux qui sont logés dans le même palais
ne souffrent pas qu'ils fassent leurs confidences et ouvrent leurs
secrets en même chambre, il nous faut chercher quelque autre
accommodement pour l'unité de lieu, si nous la voulons conserver dans
tous nos poëmes: autrement il faudroit prononcer contre beaucoup de
ceux que nous voyons réussir avec éclat.
Je tiens donc qu'il faut chercher cette unité exacte autant qu'il est
possible; mais comme elle ne s'accommode pas avec toute sorte de
sujets, j'accorderois très-volontiers que ce qu'on feroit passer en
une seule ville auroit l'unité de lieu. Ce n'est pas que je voulusse
que le théâtre représentât cette ville toute entière, cela seroit un
peu trop vaste, mais seulement deux ou trois lieux particuliers
enfermés dans l'enclos de ses murailles. Ainsi la scène de _Cinna_ ne
sort point de Rome, et est tantôt l'appartement d'Auguste dans son
palais, et tantôt la maison d'Émilie. _Le Menteur_ a les Tuileries et
la place Royale dans Paris, et _la Suite_ fait voir la prison et le
logis de Mélisse dans Lyon. _Le Cid_ multiplie encore davantage les
lieux particuliers sans quitter Séville; et, comme la liaison de
scènes n'y est pas gardée, le théâtre, dès le premier acte, est la
maison de Chimène, l'appartement de l'Infante dans le palais du Roi,
et la place publique; le second y ajoute la chambre du Roi; et sans
doute il y a quelque excès dans cette licence. Pour rectifier en
quelque façon cette duplicité de lieu quand elle est inévitable, je
voudrois qu'on fît deux choses: l'une, que jamais on ne changeât[432]
dans le même acte, mais seulement de l'un à l'autre, comme il se fait
dans les trois premiers de _Cinna_; l'autre, que ces deux lieux
n'eussent point besoin de diverses décorations, et qu'aucun des deux
ne fût jamais nommé, mais seulement le lieu général où tous les deux
sont compris, comme Paris, Rome, Lyon, Constantinople, etc. Cela
aideroit à tromper l'auditeur, qui ne voyant rien qui lui marquât la
diversité des lieux, ne s'en apercevroit pas, à moins d'une réflexion
malicieuse et critique, dont il y en a peu qui soient capables, la
plupart s'attachant avec chaleur à l'action qu'ils voient représenter.
Le plaisir qu'ils y prennent est cause qu'ils n'en veulent pas
chercher le peu de justesse pour s'en dégoûter; et ils ne le
reconnoissent que par force, quand il est trop visible, comme dans _le
Menteur_ et _la Suite_, où les différentes décorations font
reconnoître cette duplicité de lieu, malgré qu'on en ait[433].
[432] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): on n'en changeât.
[433] Le mot est écrit ainsi dans toutes les éditions, de 1660 à
1682.
Mais comme les personnes qui ont des intérêts opposés ne peuvent pas
vraisemblablement expliquer leurs secrets en même place, et qu'ils
sont quelquefois introduits dans le même acte avec liaison de scènes
qui emporte nécessairement cette unité, il faut trouver un moyen qui
la rende compatible avec cette contradiction qu'y forme la
vraisemblance rigoureuse, et voir comment pourra subsister le
quatrième acte de _Rodogune_, et le troisième d'_Héraclius_, où j'ai
déjà marqué cette répugnance du côté des deux personnes ennemies qui
parlent en l'un et en l'autre. Les[434] jurisconsultes admettent des
fictions de droit; et je voudrois, à leur exemple, introduire des
fictions de théâtre, pour établir un lieu théâtral qui ne seroit ni
l'appartement de Cléopatre, ni celui de Rodogune dans la pièce qui
porte ce titre, ni celui de Phocas, de Léontine, ou de Pulchérie, dans
_Héraclius_; mais une salle sur laquelle ouvrent ces divers
appartements, à qui j'attribuerois deux priviléges: l'un, que chacun
de ceux qui y parleroient fût présumé y parler avec le même secret que
s'il étoit dans sa chambre; l'autre, qu'au lieu que dans l'ordre
commun il est quelquefois de la bienséance que ceux qui occupent le
théâtre aillent trouver ceux qui sont dans leur cabinet pour parler à
eux, ceux-ci pussent les venir trouver sur le théâtre, sans choquer
cette bienséance, afin de conserver l'unité de lieu et la liaison des
scènes. Ainsi Rodogune dans le premier acte vient trouver Laonice,
qu'elle devroit mander pour parler à elle; et dans le quatrième
Cléopatre vient trouver Antiochus au même lieu où il vient de fléchir
Rodogune, bien que, dans l'exacte vraisemblance, ce prince devroit
aller chercher sa mère dans son cabinet, puisqu'elle hait trop cette
princesse pour venir parler à lui dans son appartement, où la première
scène fixeroit le reste de cet acte, si l'on n'apportoit ce
tempérament dont j'ai parlé, à la rigoureuse unité de lieu.
[434] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): nos.
Beaucoup de mes pièces[435] en manqueront si l'on ne veut point
admettre cette modération, dont je me contenterai toujours à l'avenir,
quand je ne pourrai satisfaire à la dernière rigueur de la règle. Je
n'ai pu y en réduire que trois: _Horace_, _Polyeucte_ et _Pompée_. Si
je me donne trop d'indulgence dans les autres, j'en aurai encore
davantage pour ceux dont je verrai réussir les ouvrages sur la scène
avec quelque apparence de régularité. Il est facile aux spéculatifs
d'être sévères; mais s'ils vouloient donner dix ou douze poëmes de
cette nature au public, ils élargiroient peut-être les règles encore
plus que je ne fais, sitôt qu'ils auroient reconnu par l'expérience
quelle contrainte apporte leur exactitude, et combien de belles choses
elle bannit de notre théâtre. Quoi qu'il en soit, voilà mes opinions,
ou si vous voulez, mes hérésies touchant les principaux points de
l'art; et je ne sais point mieux accorder les règles anciennes avec
les agréments modernes. Je ne doute point qu'il ne soit aisé d'en
trouver de meilleurs moyens, et je serai tout prêt de les suivre
lorsqu'on les aura mis en pratique aussi heureusement qu'on y a vu les
miens[436].
[435] VAR. (édit. de 1660): toutes les pièces de ce volume.
[436] Dans l'édition de 1660, le Discours se termine par le
paragraphe suivant: «Au reste, je viens de m'apercevoir qu'en la
page XXXIV du Discours que j'ai mis au-devant du second volume
(voyez plus haut, p. 74, note 2), je me suis mépris, et ai cité
pour un sujet de tragédie de la seconde espèce, comme _OEdipe_,
l'exemple de Thésée, qui manifestement se doit ranger entre ceux
de la troisième, tels que l'_Iphigénie in Tauris_. C'est un effet
d'un peu de précipitation, qui ne rompt point le raisonnement en
ce lieu-là; mais j'ai cru en devoir avertir le lecteur, afin qu'il
ne s'y méprenne pas comme moi.»
MÉLITE
COMÉDIE
1629
NOTICE.
J'ai brûlé fort longtemps d'une amour assez grande,
Et que jusqu'au tombeau je dois bien estimer,
Puisque ce fut par là que j'appris à rimer.
Mon bonheur commença quand mon âme fut prise,
Je gagnai de la gloire en perdant ma franchise;
Charmé de deux beaux yeux, _mon vers charma la cour_,
Et ce que j'ai de nom je le dois à l'amour.
Si l'on rapproche de ces vers de l'_Excuse à Ariste_ le passage
suivant de l'examen de _Mélite_, où Corneille dit en parlant du succès
de sa pièce: «Il égala tout ce qui s'étoit fait de plus beau
jusqu'alors et _me fit connoître à la cour_;» il devient
très-vraisemblable, par le propre témoignage du poëte, que son premier
amour lui inspira sa première comédie.
Suivant une anecdote fort connue, qui s'est enrichie de détails plus
précis et de circonstances plus nombreuses à mesure qu'on s'est
éloigné davantage de l'époque à laquelle elle semble appartenir,
non-seulement _Mélite_ serait due à l'influence de l'amante de
Corneille, mais elle renfermerait le récit exact de sa passion et
deviendrait de la sorte un précieux élément de sa biographie.
Dans l'impossibilité où nous sommes de distinguer ici le vrai du faux,
nous nous contenterons d'exposer au lecteur la manière dont s'est
formée cette gracieuse tradition; il s'aventurera ensuite plus ou
moins loin, selon sa témérité personnelle, sur la foi des guides que
nous lui indiquons sans oser lui garantir toujours leur exactitude.
Les _Nouvelles de la république des lettres_ de janvier 1685[437]
contiennent un éloge de Corneille, où cette anecdote est déjà indiquée
en ces termes: «Il ne songeoit à rien moins qu'à la poësie, et il
ignoroit lui-même le talent extraordinaire qu'il y avoit, lorsqu'il
lui arriva une petite aventure de galanterie dont il s'avisa de faire
une pièce de théâtre en ajoutant quelque chose à la vérité.»
[437] Article X, p. 89.
Un peu plus tard, en 1708, Thomas, son frère, s'exprime ainsi, dans
son _Dictionnaire géographique_, au mot _Rouen_: «Une aventure galante
lui fit prendre le dessein de faire une comédie pour y employer un
sonnet qu'il avoit fait pour une demoiselle qu'il aimoit.»
Nous arrivons enfin au récit le plus détaillé et le plus généralement
répandu; nous le trouvons dans une vie de Corneille, destinée par
Fontenelle à faire partie d'une _Histoire du théâtre françois_, et
composée par lui dans sa jeunesse, mais publiée pour la première fois
en 1729 par d'Olivet, à la suite de l'_Histoire de l'Académie_ de
Pellisson: «Un jeune homme de ses amis, amoureux d'une demoiselle de
la même ville (de Rouen), le mena chez elle. Le nouveau venu se rendit
plus agréable que l'introducteur. Le plaisir de cette aventure excita
dans M. Corneille un talent qu'il ne se connoissoit pas, et sur ce
léger sujet il fit la comédie de _Mélite_.» En publiant lui-même, en
1742, son _Histoire du théâtre françois_, Fontenelle ajouta: «La
demoiselle.... porta longtemps dans Rouen le nom de _Mélite_, nom
glorieux pour elle, et qui l'associoit à toutes les louanges que reçut
son amant.»
Dans un manuscrit de 1720, intitulé _Athenæ Normannorum veteres ac
recentes, seu syllabus auctorum qui oriundi e Normannia_, conservé à
la Bibliothèque de Caen sous le nº 55, et dont je dois la
connaissance à M. Eugène Chatel, archiviste du Calvados, on lit
l'article suivant sur Mélite: «_Melita_, nomen foeminæ cujusdam
nobilis rothomageæ.»
L'existence de Mélite paraît, on le voit, constatée par un grand
nombre de témoignages; seulement jusqu'ici nous ne la connaissons que
sous son «nom de Parnasse,» suivant une jolie expression de la
Fontaine. Un autre manuscrit de la Bibliothèque de Caen, portant le
nº 57, «_Le Moréri des Normands_, en deux tomes, par Joseph-André
Guiot de Rouen, _Supplément au dictionnaire de Moréri, édition en X
volumes, pour ce qui concerne la province de Normandie et ses
illustres_,» nous fait connaître son nom réel.
Dans l'article consacré à notre poëte, on trouve au milieu de beaucoup
de redites le passage suivant: «Sans la demoiselle Milet, très-jolie
Rouennaise, Corneille peut-être n'eût pas sitôt connu l'amour; sans
cette héroïne aussi, peut-être la France n'eût jamais connu le talent
de Corneille.» Puis vient l'anecdote racontée par Fontenelle, après
quoi Guiot reprend: «Le plaisir de cette aventure détermina Corneille
à faire la comédie de _Mélite_, anagramme du nom de sa maîtresse.»
«J'ajouterai, dit M. Emmanuel Gaillard, dans ses _Nouveaux détails sur
Pierre Corneille_ publiés en 1834, qu'elle demeurait à Rouen, rue aux
Juifs, nº 15. Le fait m'a été attesté par M. Dommey, ancien
greffier.»
A ma prière, M. Francis Wadington a bien voulu examiner les registres
de la paroisse Saint-Lô, dont dépendait autrefois cette rue, afin de
tâcher d'y découvrir quelque acte relatif à Mlle Milet;
malheureusement la recherche a été vaine, ce qui du reste peut fort
bien s'expliquer par le grand nombre de lacunes que les registres
présentent: on n'y trouve ni l'année 1601, ni les années 1604-1608 et
1621-1666; il faut donc renoncer à ce moyen d'investigation et ne plus
espérer qu'en quelque heureux hasard.
Malgré l'intérêt que nous inspire Mlle Milet, nous sommes forcé
d'avouer qu'elle a une rivale, rivale obstinée, qui lui dispute
encore, à l'heure qu'il est, le coeur du grand Corneille. Voici la
note que l'abbé Granet a mise au bas du passage de l'_Excuse à Ariste_
que nous avons transcrit en commençant:
«Il avoit aimé très-passionément une dame de Rouen, nommée Mme du
Pont, femme d'un maître des comptes de la même ville, parfaitement
belle. Il l'avoit connue toute petite fille pendant qu'il étudioit à
Rouen au collége des Jésuites, et fit pour elle plusieurs petites
pièces de galanterie, qu'il n'a jamais voulu rendre publiques,
quelques instances que lui aient faites ses amis; il les brûla
lui-même environ deux ans avant sa mort. Il lui communiquoit la
plupart de ses pièces avant de les mettre au jour, et comme elle avoit
beaucoup d'esprit, elle les critiquoit fort judicieusement, de sorte
que M. Corneille a dit plusieurs fois qu'il lui étoit redevable de
plusieurs endroits de ses premières pièces[438].»
[438] _OEuvres diverses_, 1738, p. 144.
Je n'ai pu me procurer aucune espèce de renseignement sur Mme du Pont;
mais j'ai appris, de M. Charles de Beaurepaire, que Thomas du Pont,
correcteur en la chambre des comptes de Normandie, figure dans les
registres de la cour depuis 1600 jusqu'à 1666 inclusivement, ce qui
fait supposer que le père et le fils, portant tous deux le même
prénom, ont tour à tour occupé cette charge.
Sans oser être aussi affirmatif que M. Geruzez, qui dit en parlant de
Mlle Milet: «Il est certain que la dame de ses pensées devint la femme
d'un autre sous le nom de Mme du Pont[439],» je serais assez porté à
croire, malgré quelques contradictions apparentes, que les deux
rivales sont en réalité une seule et même personne. L'abbé Granet ne
s'élève point contre l'anecdote relative à Mélite, et les détails
nouveaux qu'il donne ne la contredisent pas absolument. Serait-il
impossible que Corneille, après avoir connu Mlle Milet toute petite
fille, pendant qu'il était encore au collége, l'eût ensuite perdue de
vue, qu'il lui eût été présenté par un jeune homme qui lui faisait la
cour, que le souvenir de leur amitié d'enfance eût éveillé un
sentiment plus tendre, et que malgré cela Mlle Milet fût devenue
quelques années plus tard la femme de Thomas du Pont?
[439] _Théâtre choisi de Corneille_, Paris, Hachette, 1848, in-12,
p. IV.
A en croire un des adversaires de Corneille, notre poëte aurait commis
un plagiat dès son premier ouvrage, mais l'accusation est entièrement
dépourvue de preuves. On lit dans la _Lettre du sieur Claveret à
Monsieur de Corneille_: «A la vérité ceux qui considèrent bien votre
_Veuve_, votre _Galerie du Palais_, le _Clitandre_ et la fin de la
_Mélite_, c'est-à-dire la frénésie d'Éraste, que tout le monde avoue
franchement être de votre invention, et qui verront le peu de rapport
que ces badineries ont avec ce que vous avez dérobé, jugeront sans
doute que le commencement de la _Mélite_, et la fourbe des fausses
lettres qui est assez passable, n'est pas une pièce de votre
invention. Aussi l'on commence à voir clair en cette affaire et à
découvrir l'endroit d'où vous l'avez pris, et l'on en avertira le
monde en temps et lieu.»
* * * * *
L'époque de la première représentation de _Mélite_ n'est guère moins
incertaine que les circonstances qui en ont fourni le sujet. «_Mélite_
fut jouée en 1625,» dit Fontenelle, et, jusqu'à la publication de
l'_Histoire du théâtre françois_ des frères Parfait, cette date a été
acceptée sans contrôle; mais ils ont fait observer que la pièce en
question n'avait pu être représentée avant 1629, en s'appuyant sur ce
passage de l'_Épître dédicatoire comique et familière des Galanteries
du duc d'Ossonne, vice-roi de Naples_, comédie de Mairet: «Il est
très-vrai que si mes premiers ouvrages ne furent guère bons, au moins
ne peut-on nier qu'ils n'ayent été l'heureuse semence de beaucoup
d'autres meilleurs, produits par les fécondes plumes de Messieurs de
Rotrou, de Scudéry, Corneille et du Ryer, que je nomme ici suivant
l'ordre du temps qu'ils ont commencé d'écrire après moi.»
Si ce témoignage curieux est rigoureusement exact, et il y a tout lieu
de le croire, nous arrivons presque à une date précise, et nous ne
pouvons hésiter qu'entre la fin de 1629 et le commencement de 1630.
En effet Scudéry nous apprend, dans la préface de son _Arminius_,
qu'il fit _Ligdamon_, sa première pièce, «en sortant du régiment des
gardes,» et nous avons de lui, à la suite du _Trompeur puni_, une _Ode
au Roi faite à Suze_, qui nous prouve qu'en mars 1629 il était encore
au service. D'un autre côté _Argénis et Poliarque ou Théocrine_,
première pièce de du Ryer, a été imprimée en 1630 chez Nicolas Bessin;
c'est donc entre ces deux dates que se place le début de Corneille,
et, comme l'a remarqué M. Taschereau, les diverses rédactions
successives d'un passage du _Discours de l'utilité et des parties du
poëme dramatique_[440], et le commencement de l'avis _Au lecteur_ de
_Pertharite_, paraissent confirmer l'exactitude de ce calcul.
[440] Voyez plus haut, p. 16, note 3.
Dans sa _Lettre apologétique_, publiée en 1637, Corneille dit à
Scudéry: «Vous m'avez voulu arracher en un jour ce que près de trente
ans d'étude m'ont acquis;» et il y aurait certes là de quoi nous
embarrasser si nous ne lisions dans la _Lettre du sieur Claveret au
sieur Corneille_: «Je vous déclare que je ne me pique point de savoir
faire des vers, que je vous en laisse toute la gloire, à vous qui avez
commencé d'être poëte avant votre naissance, comme il est facile à
juger par vos trente années d'étude, que vous n'eûtes jamais. Je vous
confesse encore qu'il me seroit peut-être bien difficile de vous
atteindre en ce bel art, quand aussi bien que vous, durant neuf ou dix
ans, j'en aurois fait métier et marchandise.»
A prendre cette phrase à la rigueur, _Mélite_ serait de 1627 ou de
1628; mais il ne s'agit ici que d'une simple approximation fort propre
au contraire à corroborer les autorités précédentes et à faire adopter
définitivement la date de 1629.
Corneille avait confié sa comédie au célèbre comédien Mondory, de
passage à Rouen, qui la fit représenter à Paris, sans apprendre au
public qui en était l'auteur. Il était alors tellement inconnu à Paris
qu'il y avait, comme il nous le dit lui-même, avantage à taire son
nom[441].
[441] Dédicace de _Mélite_, p. 135.