L'usage de publier le nom des poëtes dramatiques venait d'ailleurs

seulement de s'établir, et ne s'était sans doute pas encore

généralisé. Sorel nous apprend, dans sa _Bibliothèque françoise_[442],

qu'il s'introduisit après le _Pyrame_ de Théophile, la _Sylvie_ de

Mairet, les _Bergeries_ de Racan, et l'_Amarante_ de Gombaud,

c'est-à-dire vers 1625: «Les poëtes, dit-il, ne firent plus de

difficulté de laisser mettre leur nom aux affiches des comédiens, car

auparavant on n'y en avoit jamais vu aucun; on y mettoit seulement le

nom des pièces, et les comédiens annonçoient seulement que leur auteur

leur donnoit une comédie nouvelle de tel nom.»

[442] Page 183.

_Mélite_ produisit d'abord peu d'effet: «Ses trois premières

représentations ensemble, dit Corneille dans la dédicace, n'eurent

point tant d'affluence que la moindre de celles qui les suivirent dans

le même hiver.» Mais il ajoute dans l'Examen: «Le succès en fut

surprenant. Il établit une nouvelle troupe de comédiens à Paris,

malgré le mérite de celle qui étoit en possession de s'y voir

l'unique.» Cette nouvelle troupe est, suivant Félibien et les frères

Parfait, celle de Mondory, qui vint se fixer au théâtre du Marais,

d'où une première troupe, établie en 1620, d'après le témoignage de

Chapuzeau, avait été forcée de se retirer, en sorte qu'avant les

représentations de _Mélite_ il n'y avait plus à Paris d'autre théâtre

que celui de l'hôtel de Bourgogne.

Devenu directeur du théâtre du Marais, Mondory conserva l'habitude des

voyages en Normandie. «Cette troupe, dit Chapuzeau, alloit quelquefois

passer l'été à Rouen, étant bien aise de donner cette satisfaction à

une des premières villes du royaume. De retour à Paris de cette petite

course dans le voisinage, à la première affiche le monde y couroit et

elle se voyoit visitée comme de coutume.»

On trouve une anecdocte assez curieuse, relative à _Mélite_, dans une

courte notice nécrologique sur Corneille publiée par _le Mercure

galant_[443]:

«L'heureux talent qu'il avoit pour la poésie parut avec beaucoup

d'avantage dès la première pièce qu'il donna sous le titre de

_Mélite_. La nouveauté de ses incidents, qui commencèrent à tirer la

comédie de ce sérieux obscur où elle étoit enfoncée, y fit courir tout

Paris, et Hardy, qui étoit alors l'auteur fameux du théâtre, et

associé pour une part avec les comédiens, à qui il devoit fournir six

tragédies tous les ans, surpris des nombreuses assemblées que cette

pièce attiroit, disoit chaque fois qu'elle étoit jouée: «Voilà une

jolie bagatelle.» C'est ainsi qu'il appeloit ce comique aisé qui avoit

si peu de rapport avec la rudesse de ses vers.»

[443] Octobre 1684.

Ainsi raconté, le mot de Hardy paraît très-vraisemblable, mais au

siècle dernier il ne fut pas trouvé assez piquant, et l'on fit dire au

vieil auteur: «_Mélite_, bonne farce.» C'est là bien évidemment de

l'exagération. Même aux yeux de Hardy, _Mélite_ ne pouvait passer pour

une farce; il y devait trouver au contraire quelque chose d'un peu

trop délicat, d'un peu trop mesuré: c'est ce que le jugement que lui

prête _le Mercure_ exprime avec discrétion, mais de la façon la plus

claire.

Notre poëte vint à Paris pour assister à la première représentation de

son ouvrage. Il avait dès lors une noble confiance en lui-même. «Ce ne

sera pas un petit plaisir pour le monde, lit-on dans la _Lettre du

sieur Claveret_, si vous continuez à vous persuader d'être si grand

poëte; il est vrai que dès le premier voyage que vous fîtes en cette

ville, les judicieux reconnurent en vous cette humeur.» Toutefois

l'assurance de Corneille ne l'empêchait pas de profiter de tout ce qui

pouvait compléter son éducation poétique. «Un voyage que je fis à

Paris pour voir le succès de _Mélite_, dit notre poëte dans l'Examen

de _Clitandre_, m'apprit qu'elle n'étoit pas dans les vingt et quatre

heures: c'était l'unique règle que l'on connût en ce temps-là.

J'entendis que ceux du métier le blâmoient de peu d'effets et de ce

que le style en étoit trop familier.»

Depuis lors il s'attacha d'une manière assez constante à la règle des

vingt-quatre heures. Quant aux critiques qui lui étaient adressées, il

y répondit par _Clitandre_, qui ne fut, s'il faut en croire Corneille,

qu'une démonstration, assurément très-victorieuse, du mauvais effet

des coups de théâtre et des intrigues compliquées.

Non-seulement _Mélite_ eut un grand succès sur le théâtre de Mondory,

mais elle figura bientôt avec honneur au répertoire des principales

troupes de province. Dans _la Comédie des comédiens_ de Scudéry, un

acteur à qui l'on demande ce que ses camarades peuvent jouer, indique

d'abord les pièces de Hardy, et le _Pyrame_ de Théophile, puis il

ajoute: «Nous avons aussi la _Sylvie_, la _Chryséide_ et la

_Sylvanire_, _les Folies de Cardénio_, _l'Infidèle confidente_, et la

_Filis de Scire_, les _Bergeries_ de M. de Racan, le _Ligdamon_, _le

Trompeur puni_, _Mélite_, _Clitandre_, _la Veuve_, _la Bague de

l'oubli_, et tout ce qu'ont mis en lumière les plus beaux esprits de

ce temps.»

Cette _Comédie des comédiens_ fut jouée dans sa nouveauté, le 28

novembre 1634, à l'Arsenal, aux noces du duc de la Valette, du sieur

de Puy Laurens et du comte de Guiche, en présence de la Reine. Selon

la _Gazette extraordinaire_ du 30 novembre 1634, qui donne des détails

étendus sur cette représentation, «la comédie qui fut représentée en

vers fut la _Melite_ de Scudéry, où vingt violons jouèrent aux

intermèdes.» Mais le 15 décembre suivant cette erreur fut ainsi

corrigée: «Vous serez avertis pour la fin, qu'au récit des trois noces

dernièrement faites à l'Arsenal, la comédie en prose étoit de Scudéry,

et la _Mélite_, en vers, du sieur Corneille: ne voulant attribuer à

l'un, comme il s'est fait erronément en l'imprimé, ce qui est de

l'autre.»

Il n'y avait alors que vingt-deux mois que _Mélite_ était publiée; car

bien qu'elle soit la première pièce de Corneille, il ne la fit

imprimer que la seconde. Ce fut _Clitandre_ qui parut d'abord, en

1632. Il est suivi dans l'édition originale de _Mélanges poétiques_,

parmi lesquels figure le _sonnet_ que nous trouvons dans la scène IV

de l'acte II de _Mélite_.

Voici la reproduction exacte du titre que porte l'édition originale de

la première comédie de Corneille:

MELITE, OV LES FAVSSES LETTRES. PIECE COMIQUE. _A Paris, chez François

Targa, au premier pillier de la grande Salle du Palais, deuant les

Consultations, au Soleil d'or._ M.DC.XXXIII. _Auec priuilege du Roy._

Cette pièce forme un volume in-4{o}, qui se compose de 6 feuillets non

chiffrés et de 150 pages. L'exposé du privilége «donné à Sainct

Germain en Laye, le dernier iour de Ianuier mil six cens trente trois»

est ainsi conçu: «Nostre bien amé François Targa Marchand Libraire de

nostre bonne ville Paris, nous a fait remonstrer qu'il a nouuellement

recouuré vn Liure intitulé _Melite, ou les fausses Lettres. Piece

Comique_, faicte par Me Pierre Corneille, Aduocat en nostre Cour de

Parlement de Roüen, qu'il desireroit faire imprimer et mettre en

vente....»

On lit à la fin: «Acheué d'Imprimer pour la premiere fois, le douziéme

iour de Feurier mil six cens trente-trois.»

Il est à remarquer que dans son édition de 1644, Corneille a supprimé

les sous-titres qu'il avait donnés à ses premières pièces. A partir de

cette époque _Mélite ou les Fausses lettres_, _Clitandre ou

l'Innocence délivrée_, _la Veuve ou le Traître trahi_, _la Galerie du

Palais ou l'Amie rivale_, _la Place Royale ou l'Amoureux extravagant_,

deviennent tout simplement _Mélite_, _Clitandre_, _la Veuve_, _la

Galerie du Palais_, etc. Ces sortes de paraphrases, encore en usage

aujourd'hui sur les affiches de nos petits théâtres de province,

étaient dès lors passées de mode.

A MONSIEUR DE LIANCOUR[444].

[444] Roger du Plessis, seigneur de Liancourt, près de Clermont en

Beauvoisis, naquit en 1599. En 1620 il épousa Jeanne de Schomberg,

alors âgée de vingt ans. Mariée contre son gré deux ans auparavant

à François de Cossé, comte de Brissac, elle s'était opposée à la

consommation de cette union, qui avait été rompue sous prétexte

d'impuissance. Belle, aimable, spirituelle, elle eût brillé à la

cour, si sa piété ne l'en eût éloignée. Elle n'épargna rien pour

faire partager à son mari son goût pour la retraite et ses

convictions religieuses. Il était brave et plein de coeur, «mais

il avoit pris les moeurs ordinaires des courtisans de son âge:

l'amour du jeu, du luxe, des amusements et la galanterie.»

Cependant il aimait fort la campagne, et la compagnie des

personnes de mérite. Sa femme fit faire à Liancourt d'admirables

jardins et «attacha à sa maison des gens d'esprit, savants,

d'humeur et de conversation agréable.» La dédicace de _Mélite_

nous apprend que M. de Liancourt avait assisté aux premières

représentations de cette pièce; celle de _la Galerie du Palais_,

adressée à Mme de Liancourt, nous montre qu'elle n'avait point vu

cette dernière comédie (représentée pour la première fois en

1634). Déjà les deux époux vivaient fort retirés, et lorsqu'en

1643 M. de Liancourt fut fait duc de la Roche-Guyon, sa conversion

était complète. La duchesse mourut le 14 juin 1674; son mari ne

lui survécut que sept semaines. Nous avons tiré presque tous ces

détails de l'Avertissement que l'abbé Boileau a placé en tête d'un

petit traité religieux de Mme de Liancourt, qu'il a publié sous le

titre de _Réglement donné par une dame de haute qualité à M***_

(la princesse de Marsillac), _sa petite-fille...._ Paris, Augustin

Leguerrier, 1698, in-12. Nous avons consulté aussi l'historiette

que Tallemant des Réaux a consacrée à Mme de Liancourt.

MONSIEUR,

_Mélite_ seroit trop ingrate de rechercher une autre protection que la

vôtre; elle vous doit cet hommage et cette légère reconnoissance de

tant d'obligations qu'elle vous a: non qu'elle présume par là s'en

acquitter en quelque sorte, mais seulement pour les publier à toute la

France. Quand je considère le peu de bruit qu'elle fit à son arrivée à

Paris, venant d'un homme qui ne pouvoit sentir que la rudesse de son

pays, et tellement inconnu qu'il étoit avantageux d'en taire le nom;

quand je me souviens, dis-je, que ses trois premières représentations

ensemble n'eurent point tant d'affluence que la moindre de celles qui

les suivirent dans le même hiver, je ne puis rapporter de si foibles

commencements qu'au loisir qu'il falloit au monde pour apprendre que

vous en faisiez état[445], ni des progrès si peu attendus qu'à votre

approbation, que chacun se croyoit obligé de suivre après l'avoir

sue[446]. C'est de là, Monsieur, qu'est venu tout le bonheur de

_Mélite_; et quelques hauts effets qu'elle ait produits depuis, celui

dont je me tiens le plus glorieux, c'est l'honneur d'être connu de

vous, et de vous pouvoir souvent assurer de bouche que je serai toute

ma vie,

MONSIEUR,

Votre très-humble et très-obéissant serviteur,

CORNEILLE[447].

[445] VAR. (édit. de 1657): que vous en fassiez état.

[446] Les mots «après l'avoir sue,» et cinq lignes plus bas «de

bouche,» manquent dans l'édition de 1648.

[447] L'_Épître à Monsieur de Liancour_ se trouve dans toutes les

éditions antérieures à 1660; les deux pièces suivantes, l'avis _Au

lecteur_ et l'_Argument_, ne sont que dans celle de 1633.

AU LECTEUR.

Je sais bien que l'impression d'une pièce en affoiblit la réputation:

la publier, c'est l'avilir; et même il s'y rencontre un particulier

désavantage pour moi, vu que ma façon d'écrire étant simple et

familière, la lecture fera prendre mes naïvetés pour des bassesses.

Aussi beaucoup de mes amis m'ont toujours conseillé de ne rien mettre

sous la presse, et ont raison, comme je crois; mais, par je ne sais

quel malheur, c'est un conseil que reçoivent de tout le monde ceux

qui écrivent, et pas un d'eux ne s'en sert. Ronsard, Malherbe et

Théophile l'ont méprisé; et si je ne les puis imiter en leurs grâces,

je les veux du moins imiter en leurs fautes, si c'en est une que de

faire imprimer. Je contenterai par là deux sortes de personnes, mes

amis et mes envieux, donnant aux uns de quoi se divertir, aux autres

de quoi censurer: et j'espère que les premiers me conserveront encore

la même affection qu'ils m'ont témoignée par le passé; que des

derniers, si beaucoup font mieux, peu réussiront plus heureusement, et

que le reste fera encore quelque sorte d'estime de cette pièce, soit

par coutume de l'approuver, soit par honte de se dédire. En tout cas,

elle est mon coup d'essai; et d'autres que moi ont intérêt à la

défendre, puisque, si elle n'est pas bonne, celles qui sont demeurées

au-dessous doivent être fort mauvaises.

ARGUMENT.

Éraste, amoureux de Mélite, l'a fait connoître à son ami Tircis, et

devenu puis après jaloux de leur hantise, fait rendre des lettres

d'amour supposées, de la part de Mélite, à Philandre, accordé de

Cloris, soeur de Tircis. Philandre s'étant résolu, par l'artifice et

les suasions d'Éraste, de quitter Cloris pour Mélite, montre ces

lettres à Tircis. Ce pauvre amant en tombe en désespoir, et se retire

chez Lisis, qui vient donner à Mélite de fausses alarmes de sa mort.

Elle se pâme à cette nouvelle, et témoignant par là son affection,

Lisis la désabuse, et fait revenir Tircis, qui l'épouse. Cependant

Cliton ayant vu Mélite pâmée, la croit morte, et en porte la nouvelle

à Éraste, aussi bien que de la mort de Tircis. Éraste, saisi de

remords, entre en folie; et remis en son bon sens par la nourrice de

Mélite, dont il apprend qu'elle et Tircis sont vivants, il lui va

demander pardon de sa fourbe et obtient de ces deux amants Cloris, qui

ne vouloit plus de Philandre après sa légèreté.

EXAMEN[448].

[448] Dans les éditions données par Corneille à partir de 1660, on

trouve, à la suite de chacun des _Discours_, l'_Examen des poëmes

contenus en cette première (seconde, troisième) partie_. L'examen

de chaque ouvrage forme ainsi comme un chapitre particulier dans

l'_Examen des pièces_ de chaque volume, mais non une dissertation

distincte. Thomas Corneille, qui le premier a séparé les examens

en 1692, a été obligé parfois de modifier le texte pour faire

disparaître les traces de cette continuité de rédaction (voyez la

première note de l'examen de _la Suite du Menteur_). Il est

inutile d'ajouter que tous les éditeurs ont agi de même. Sans les

imiter en cela, nous séparons comme eux les divers examens, mais

nous les mettons en tête de chaque pièce, au lieu de ne les faire

venir qu'à la suite. Il y a deux motifs pour procéder ainsi:

d'abord l'exemple de Corneille qui, nous venons de le dire, plaça

les examens avant les pièces, ensuite la nécessité de rapprocher

ces examens des _Avertissements_, _Préfaces_, avis _Au lecteur_,

avec lesquels ils ont les plus grands rapports et dont ils ne sont

même souvent que des éditions remaniées.--Corneille n'a pas

composé d'examens pour ses dernières pièces, à partir d'_Othon_

inclusivement. Pour combler cette lacune, on a, dans les anciennes

éditions de la _Quatrième partie_, réuni en tête du volume les

préfaces des tragédies qui y sont contenues.

Cette pièce fut mon coup d'essai, et elle n'a garde d'être dans les

règles, puisque je ne savois pas alors qu'il y en eût. Je n'avois pour

guide qu'un peu de sens commun, avec les exemples de feu Hardy[449],

dont la veine étoit plus féconde que polie, et de quelques modernes

qui commençoient à se produire, et qui n'étoient pas[450] plus

réguliers que lui. Le succès en fut surprenant: il établit une

nouvelle troupe de comédiens à Paris, malgré le mérite de celle qui

étoit en possession de s'y voir l'unique; il égala tout ce qui s'étoit

fait de plus beau jusqu'alors[451], et me fit connoître à la cour. Ce

sens commun, qui étoit toute ma règle, m'avoit fait trouver l'unité

d'action pour brouiller quatre amants par un seul intrique, et m'avoit

donné assez d'aversion de cet horrible déréglement qui mettoit Paris,

Rome et Constantinople sur le même théâtre, pour réduire le mien dans

une seule ville.

[449] VAR. (édit. de 1660-1664): de feu M. Hardy.--Il était mort

vers 1630. Les frères Parfait citent un plaidoyer de 1632 en

faveur de sa veuve: voyez _Histoire du théâtre françois_, tome IV,

p. 4.

[450] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): et n'étoient pas.

[451] VAR. (édit. de 1660-1664): jusques alors.

La nouveauté de ce genre de comédie, dont il n'y a point d'exemple en

aucune langue, et le style naïf qui faisoit une peinture de la

conversation des honnêtes gens, furent sans doute cause de ce bonheur

surprenant, qui fit alors tant de bruit. On n'avoit jamais vu

jusque-là que la comédie fît rire sans personnages ridicules, tels que

les valets bouffons, les parasites, les capitans, les docteurs, etc.

Celle-ci faisoit son effet par l'humeur enjouée de gens d'une

condition au-dessus de ceux qu'on voit dans les comédies de Plaute et

de Térence, qui n'étoient que des marchands. Avec tout cela, j'avoue

que l'auditeur fut bien facile à donner son approbation à une pièce

dont le noeud n'avoit aucune justesse. Éraste y fait contrefaire des

lettres de Mélite, et les porter à Philandre. Ce Philandre est bien

crédule de se persuader d'être aimé d'une personne qu'il n'a jamais

entretenue, dont il ne connoît point l'écriture, et qui lui défend de

l'aller voir, cependant qu'elle reçoit les visites d'un autre avec

qui il doit avoir une amitié assez étroite, puisqu'il est accordé de

sa soeur. Il fait plus: sur la légèreté d'une croyance si peu

raisonnable, il renonce à une affection dont il étoit assuré, et qui

étoit prête d'avoir son effet. Éraste n'est pas moins ridicule que

lui, de s'imaginer que sa fourbe causera cette rupture, qui seroit

toutefois inutile à son dessein, s'il ne savoit de certitude que

Philandre, malgré le secret qu'il lui fait demander par Mélite dans

ces fausses lettres, ne manquera pas à les montrer à Tircis; que[452]

cet amant favorisé croira plutôt un caractère qu'il n'a jamais vu, que

les assurances d'amour qu'il reçoit tous les jours de sa maîtresse; et

qu'il rompra avec elle sans lui parler, de peur de s'en éclaircir.

Cette prétention d'Éraste ne pouvoit être supportable, à moins d'une

révélation; et Tircis, qui est l'honnête homme de la pièce, n'a pas

l'esprit moins léger que les deux autres, de s'abandonner au désespoir

par une même facilité de croyance, à la vue de ce caractère inconnu.

Les sentiments de douleur qu'il en peut légitimement concevoir

devroient du moins l'emporter à faire quelques reproches à celle dont

il se croit trahi, et lui donner par là l'occasion de le désabuser. La

folie d'Éraste n'est pas de meilleure trempe. Je la condamnois dès

lors en mon âme; mais comme c'étoit un ornement de théâtre qui ne

manquoit jamais de plaire, et se faisoit souvent admirer, j'affectai

volontiers ces grands égarements, et en tirai un effet que je

tiendrois encore admirable en ce temps: c'est la manière dont Éraste

fait connoître à Philandre, en le prenant pour Minos, la fourbe qu'il

lui a faite, et l'erreur où il l'a jeté. Dans tout ce que j'ai fait

depuis, je ne pense pas qu'il se rencontre rien de plus adroit pour un

dénouement.

[452] VAR. (édit. de 1660): et que.

Tout le cinquième acte peut passer pour inutile[453]. Tircis et Mélite

se sont raccommodés avant qu'il commence, et par conséquent l'action

est terminée. Il n'est plus question que de savoir qui a fait la

supposition des lettres, et ils pouvoient l'avoir su de Cloris, à qui

Philandre l'avoit dit pour se justifier. Il est vrai que cet acte

retire Éraste de folie, qu'il le réconcilie avec les deux amants, et

fait son mariage avec Cloris; mais tout cela ne regarde plus qu'une

action épisodique, qui ne doit pas amuser le théâtre quand la

principale est finie; et surtout ce mariage a si peu d'apparence,

qu'il est aisé de voir qu'on ne le propose que pour satisfaire à la

coutume de ce temps-là, qui étoit de marier tout ce qu'on introduisoit

sur la scène. Il semble même que le personnage de Philandre, qui part

avec un ressentiment ridicule, dont on ne craint pas l'effet, ne soit

point achevé, et qu'il lui falloit quelque cousine de Mélite, ou

quelque soeur d'Éraste, pour le réunir avec les autres. Mais dès

lors je ne m'assujettissois pas tout à fait à cette mode, et je me

contentai[454] de faire voir l'assiette de son esprit, sans prendre

soin de le pourvoir d'une autre femme.

[453] «J'ai peine encore à comprendre comment on a pu souffrir le

cinquième de _Mélite_ et de _la Veuve_,» a déjà dit Corneille dans

le _Discours de l'utilité et des parties du poëme dramatique_, p.

28. Quelques pages plus haut, dans ce discours, il a fait au

contraire l'éloge d'une scène du IVe acte.

[454] VAR. (édit. de 1660-1668): et me contentai.

Quant à la durée de l'action, il est assez visible qu'elle passe

l'unité de jour; mais ce n'en est pas le seul défaut: il y a de plus

une inégalité d'intervalle entre les actes, qu'il faut éviter. Il doit

s'être passé huit ou quinze jours entre le premier et le second, et

autant entre le second et le troisième; mais du troisième au quatrième

il n'est pas besoin de plus d'une heure, et il en faut encore moins

entre les deux derniers, de peur de donner le temps de se ralentir à

cette chaleur qui jette Éraste dans l'égarement d'esprit. Je ne sais

même si les personnages qui paroissent deux fois dans un même acte,

(posé que cela soit permis, ce que j'examinerai ailleurs[455]), je ne

sais, dis-je, s'ils ont le loisir d'aller d'un quartier de la ville à

l'autre, puisque ces quartiers doivent être si éloignés l'un de

l'autre, que les acteurs ayent lieu de ne pas s'entre-connoître. Au

premier acte, Tircis, après avoir quitté Mélite chez elle, n'a que le

temps d'environ soixante vers pour aller chez lui, où il rencontre

Philandre avec sa soeur, et n'en a guère davantage au second à

refaire le même chemin. Je sais bien que la représentation raccourcit

la durée de l'action, et qu'elle fait voir en deux heures, sans sortir

de la règle, ce qui souvent a besoin d'un jour entier pour

s'effectuer; mais je voudrois que pour mettre les choses dans leur

justesse, ce raccourcissement se ménageât dans les intervalles des

actes, et que le temps qu'il faut perdre s'y perdît, en sorte que

chaque acte n'en eût, pour la partie de l'action qu'il représente, que

ce qu'il en faut pour sa représentation[456].

[455] Voyez plus haut, p. 109, le _Discours des trois unités_,

qui, dans les éditions données par Corneille, est placé en tête du

second volume de son _Théâtre_.

[456] Voyez ci-dessus, p. 114, et note [422].

Ce coup d'essai a sans doute encore d'autres irrégularités; mais je ne

m'attache pas à les examiner si ponctuellement que je m'obstine à n'en

vouloir oublier aucune. Je pense avoir marqué les plus notables; et

pour peu que le lecteur aye d'indulgence pour moi, j'espère qu'il ne

s'offensera pas d'un peu de négligence pour le reste.

ACTEURS[457].

ÉRASTE, amoureux de Mélite.

TIRCIS, ami d'Éraste et son rival.

PHILANDRE, amant de Cloris.

MÉLITE, maîtresse d'Éraste et de Tircis.

CLORIS, soeur de Tircis.

LISIS, ami de Tircis.

CLITON, voisin de Mélite.

LA NOURRICE de Mélite[458].

La scène est à Paris.

MÉLITE.

COMÉDIE.

ACTE I.

SCÈNE PREMIÈRE.

ÉRASTE, TIRCIS.

ÉRASTE.

Je te l'avoue, ami, mon mal est incurable[459];

Je n'y sais qu'un remède, et j'en suis incapable:

Le change seroit juste, après tant de rigueur;

Mais malgré ses dédains, Mélite a tout mon coeur;

Elle a sur tous mes sens une entière puissance; 5

Si j'ose en murmurer, ce n'est qu'en son absence,

Et je ménage en vain dans un éloignement

Un peu de liberté pour mon ressentiment:

D'un seul de ses regards l'adorable contrainte[460]

Me rend tous mes liens, en resserre l'étreinte, 10

Et par un si doux charme aveugle ma raison[461],

Que je cherche mon mal et fuis ma guérison.

Son oeil agit sur moi d'une vertu si forte,

Qu'il ranime soudain mon espérance morte,

Combat les déplaisirs de mon coeur irrité, 15

Et soutient mon amour contre sa cruauté;

Mais ce flatteur espoir qu'il rejette en mon âme

N'est qu'un doux imposteur qu'autorise ma flamme[462],

Et qui sans m'assurer ce qu'il semble m'offrir[463],

Me fait plaire en ma peine, et m'obstine à souffrir. 20

TIRCIS.

Œuvres de P. Corneille, Tome 01 · 第 20 / 42 段