Cette fausseté manifeste, qui détruit la vraisemblance, se peut

rencontrer même dans les pièces qui sont toutes d'invention. On n'y

peut falsifier l'histoire, puisqu'elle n'y a aucune part; mais il y a

des circonstances, des temps et des lieux qui peuvent convaincre un

auteur de fausseté quand il prend mal ses mesures. Si j'introduisois

un roi de France ou d'Espagne sous un nom imaginaire, et que je

choisisse pour le temps de mon action un siècle dont l'histoire eût

marqué les véritables rois de ces deux royaumes, la fausseté seroit

toute visible; et c'en seroit une encore plus palpable si je plaçois

Rome à deux lieues de Paris, afin qu'on pût y aller et revenir en un

même jour. Il y a des choses sur qui le poëte n'a jamais aucun droit.

Il peut prendre quelque licence sur l'histoire, en tant qu'elle

regarde les actions des particuliers, comme celle de César ou

d'Auguste, et leur attribuer des actions qu'ils n'ont pas faites, ou

les faire arriver d'une autre manière qu'ils ne les ont faites; mais

il ne peut pas renverser la chronologie pour faire vivre Alexandre du

temps de César, et moins encore changer la situation des lieux, ou les

noms des royaumes, des provinces, des villes, des montagnes, et des

fleuves remarquables. La raison est que ces provinces, ces montagnes,

ces rivières, sont des choses permanentes. Ce que nous savons de leur

situation étoit dès le commencement du monde; nous devons présumer

qu'il n'y a point eu de changement, à moins que l'histoire le marque;

et la géographie nous en apprend tous les noms anciens et modernes.

Ainsi un homme seroit ridicule d'imaginer que du temps d'Abraham Paris

fût au pied des Alpes, ou que la Seine traversât l'Espagne, et de

mêler de pareilles grotesques dans une pièce d'invention. Mais

l'histoire est des choses qui passent, et qui succédant les unes aux

autres, n'ont que chacune un moment pour leur durée, dont il en

échappe beaucoup à la connoissance de ceux qui l'écrivent. Aussi n'en

peut-on montrer aucune qui contienne tout ce qui s'est passé dans les

lieux dont elle parle, ni tout ce qu'ont fait ceux dont elle décrit la

vie. Je n'en excepte pas même les _Commentaires_ de César, qui

écrivoit sa propre histoire, et devoit la savoir toute entière. Nous

savons quels pays arrosoit le Rhône et la Seine avant qu'il vînt dans

les Gaules; mais nous ne savons que fort peu de chose, et peut-être

rien du tout, de ce qui s'y est passé avant sa venue. Ainsi nous

pouvons bien y placer des actions que nous feignons arrivées avant ce

temps-là, mais non pas, sous ce prétexte de fiction poétique et

d'éloignement des temps, y changer la distance naturelle d'un lieu à

l'autre. C'est de cette façon, que Barclay en a usé dans son

_Argenis_[375], où il ne nomme aucune ville ni fleuve de Sicile, ni de

nos provinces, que par des noms véritables, bien que ceux de toutes

les personnes qu'il y met sur le tapis soient entièrement de son

invention aussi bien que leurs actions.

[375] Jean Barclay, né à Pont-à-Mousson en 1582, écrivit à Rome

son roman allégorique intitulé _Argenis_, dans lequel il raconte

sous des noms supposés les intrigues politiques de la cour de

France. Il le dédia à Louis XIII le 1er juillet 1621, et mourut le

12 août suivant.

Aristote semble plus indulgent sur cet article, puisqu'il trouve _le

poëte excusable quand il pèche contre un autre art que le sien, comme

contre la médecine ou contre l'astrologie_[376]. A quoi je réponds

_qu'il ne l'excuse que sous cette condition qu'il arrive par là au but

de son art, auquel il n'auroit pu arriver autrement_; encore

avoue-t-il _qu'il pèche en ce cas, et qu'il est meilleur de ne pécher

point du tout_[377]. Pour moi, s'il faut recevoir cette excuse, je

ferois distinction entre les arts qu'il peut ignorer sans honte, parce

qu'il lui arrive rarement des occasions d'en parler sur son théâtre,

tels que sont la médecine et l'astrologie, que je viens de nommer, et

les arts sans la connoissance desquels, ou en tout ou en partie, il ne

sauroit établir de justesse dans aucune pièce, tels que sont la

géographie et la chronologie. Comme il ne sauroit représenter aucune

action sans la placer en quelque lieu et en quelque temps, il est

inexcusable s'il fait paroître de l'ignorance dans le choix de ce lieu

et de ce temps où il la place.

[376] [Grec: Ei de to proelesthai mê orthôs, alla ton hippon amphô

ta dexia probeblêkota ê to ath' hekastên technên hamartêma, oion

to kat' iatrikên ê allên technên, hê adunata pepoiêtai hopoiaoun,

ou kath'heautên.] (Aristote, _Poétique_, chap. XXV, 4.)

[377] [Grec: Prôton men gar, an ta pros autên tên technên adunata

pepoiêtai, hêmartêtai. All' orthôs echoi, ei tunchanoi tou telous

tou autês.... Ei mentoi to telos ê mallon ê hêtton enedecheto

huparchein kai kata tên peri toutôn technên hêmartêtai, ouk

orthôs; dei gar, ei endechetai, holôs mêdamê hêmartêsthai.]

(_Ibid._, 5.)

Je viens à l'autre division du vraisemblable en ordinaire et

extraordinaire: l'ordinaire est une action qui arrive plus souvent, ou

du moins aussi souvent que sa contraire; l'extraordinaire est une

action qui arrive, à la vérité, moins souvent que sa contraire, mais

qui ne laisse pas d'avoir sa possibilité assez aisée pour n'aller

point jusqu'au miracle, ni jusqu'à ces événements singuliers qui

servent de matière aux tragédies sanglantes par l'appui qu'ils ont de

l'histoire ou de l'opinion commune, et qui ne se peuvent tirer en

exemple que pour les épisodes de la pièce dont ils font le corps,

parce qu'ils ne sont pas croyables à moins que d'avoir cet appui.

Aristote donne deux idées ou exemples généraux de ce vraisemblable

extraordinaire: l'un d'un homme subtil et adroit qui se trouve trompé

par un moins subtil que lui; l'autre d'un foible qui se bat contre un

plus fort que lui et en demeure victorieux, ce qui surtout ne manque

jamais à être bien reçu quand la cause du plus simple ou du plus

foible est la plus équitable[378]. Il semble alors que la justice du

ciel ait présidé au succès, qui trouve d'ailleurs une croyance

d'autant plus facile qu'il répond aux souhaits de l'auditoire, qui

s'intéresse toujours pour ceux dont le procédé est le meilleur. Ainsi

la victoire du Cid contre le Comte se trouveroit dans la vraisemblance

extraordinaire, quand elle ne seroit pas vraie. _Il est

vraisemblable_, dit notre docteur, _que beaucoup de choses arrivent

contre le vraisemblable_[379]; et puisqu'il avoue par là que ces

effets extraordinaires arrivent contre la vraisemblance, j'aimerois

mieux les nommer simplement croyables, et les ranger sous le

nécessaire, attendu qu'on ne s'en doit jamais servir sans nécessité.

[378] Voyez Aristote, _Poétique_, chap. XVIII, 6.

[379] [Grec: Eikos gar kai para to eikos genesthai.] (Aristote,

_Poétique_, chapitre XXV, 17; voyez aussi chap. XVIII, 6.)

On peut m'objecter que le même philosophe dit _qu'au regard de la

poésie on doit préférer l'impossible croyable au possible

incroyable_[380], et conclure de là que j'ai peu de raison d'exiger du

vraisemblable, par la définition que j'en ai faite, qu'il soit

manifestement possible pour être croyable, puisque selon Aristote il y

a des choses impossibles qui sont croyables.

[380] [Grec: Proaireisthai te dei adunata eikota mallon ê dunata

apithana.] (_Ibid._, chap. XXIV, 10.)

Pour résoudre cette difficulté, et trouver de quelle nature est cet

impossible croyable dont il ne donne aucun exemple, je réponds qu'il y

a des choses impossibles en elles-mêmes qui paroissent aisément

possibles, et par conséquent croyables, quand on les envisage d'une

autre manière. Telles sont toutes celles où nous falsifions

l'histoire. Il est impossible qu'elles soient passées[381] comme nous

les représentons, puisqu'elles se sont passées autrement, et qu'il

n'est pas au pouvoir de Dieu même de rien changer au passé; mais elles

paroissent manifestement possibles quand elles sont dans la

vraisemblance générale, pourvu qu'on les regarde détachées de

l'histoire, et qu'on veuille oublier pour quelque temps ce qu'elle dit

de contraire à ce que nous inventons. Tout ce qui se passe dans

_Nicomède_ est impossible, puisque l'histoire porte qu'il fit mourir

son père sans le voir, et que ses frères du second lit étoient en

otage à Rome lorsqu'il s'empara du royaume. Tout ce qui arrive dans

_Héraclius_ ne l'est pas moins, puisqu'il n'étoit pas fils de Maurice,

et que bien loin de passer pour celui de Phocas et être nourri comme

tel chez ce tyran, il vint fondre sur lui à force ouverte des bords de

l'Afrique, dont il étoit gouverneur, et ne le vit peut-être jamais. On

ne prend point néanmoins pour incroyables les incidents de ces deux

tragédies; et ceux qui savent le désaveu qu'en fait l'histoire la

mettent aisément à quartier[382] pour se plaire à leur représentation,

parce qu'ils sont dans la vraisemblance générale, bien qu'ils manquent

de la particulière.

[381] VAR. (édit. de 1660): Se soient passées.

[382] _Mettre à quartier_, mettre à l'écart, mettre de côté.

Tout ce que la fable nous dit de ses Dieux et de ses métamorphoses

est encore impossible, et ne laisse pas d'être croyable par l'opinion

commune, et par cette vieille traditive[383] qui nous a accoutumés à

en ouïr parler. Nous avons droit d'inventer même sur ce modèle, et de

joindre des incidents également impossibles à ceux que ces anciennes

erreurs nous prêtent. L'auditeur n'est point trompé de son attente,

quand le titre du poëme le prépare à n'y voir rien que d'impossible en

effet: il y trouve tout croyable; et cette première supposition faite

qu'il est des Dieux, et qu'ils prennent intérêt et font commerce avec

les hommes, à quoi il vient tout résolu, il n'a aucune difficulté à se

persuader du reste.

[383] _Traditive_, tradition, chose apprise par tradition.

Après avoir tâché d'éclaircir ce que c'est que le vraisemblable, il

est temps que je hasarde une définition du nécessaire dont Aristote

parle tant, et qui seul nous peut autoriser à changer l'histoire et à

nous écarter de la vraisemblance. Je dis donc que le nécessaire, en ce

qui regarde la poésie, n'est autre chose que _le besoin du poëte pour

arriver à son but ou pour y faire arriver ses acteurs_. Cette

définition a son fondement sur les diverses acceptions du mot grec

[Grec: anankaion], qui ne signifie pas toujours ce qui est absolument

nécessaire, mais aussi quelquefois ce qui est seulement utile à

parvenir à quelque chose.

Le but des acteurs est divers, selon les divers desseins que la

variété des sujets leur donne. Un amant a celui de posséder sa

maîtresse; un ambitieux, de s'emparer d'une couronne; un homme

offensé, de se venger; et ainsi des autres. Les choses qu'ils ont

besoin de faire pour y arriver constituent ce nécessaire, qu'il faut

préférer au vraisemblable, ou pour parler plus juste, qu'il faut

ajouter au vraisemblable dans la liaison des actions, et leur

dépendance l'une de l'autre. Je pense m'être déjà assez expliqué

là-dessus; je n'en dirai pas davantage.

Le but du poëte est de plaire selon les règles de son art. Pour

plaire, il a besoin quelquefois de rehausser l'éclat des belles

actions et d'exténuer l'horreur des funestes. Ce sont des nécessités

d'embellissement où il peut bien choquer la vraisemblance particulière

par quelque altération de l'histoire, mais non pas se dispenser de la

générale, que rarement, et pour des choses qui soient de la dernière

beauté, et si brillantes, qu'elles éblouissent. Surtout il ne doit

jamais les pousser au delà de la vraisemblance extraordinaire, parce

que ces ornements qu'il ajoute de son invention ne sont pas d'une

nécessité absolue, et qu'il fait mieux de s'en passer tout à fait que

d'en parer son poëme contre toute sorte de vraisemblance. Pour plaire

selon les règles de son art, il a besoin de renfermer son action dans

l'unité de jour et de lieu; et comme cela est d'une nécessité absolue

et indispensable, il lui est beaucoup plus permis sur ces deux

articles que sur celui des embellissements.

Il est si malaisé qu'il se rencontre dans l'histoire ni dans

l'imagination des hommes quantité de ces événements illustres et

dignes de la tragédie, dont les délibérations et leurs effets puissent

arriver en un même lieu et en un même jour, sans faire un peu de

violence à l'ordre commun des choses, que je ne puis croire cette

sorte de violence tout à fait condamnable, pourvu qu'elle n'aille pas

jusqu'à l'impossible. Il est de beaux sujets où on ne la peut éviter;

et un auteur scrupuleux se priveroit d'une belle occasion de gloire,

et le public de beaucoup de satisfaction, s'il n'osoit s'enhardir à

les mettre sur le théâtre, de peur de se voir forcé à les faire aller

plus vite que la vraisemblance ne le permet. Je lui donnerois en ce

cas un conseil que peut-être il trouveroit salutaire: c'est de ne

marquer aucun temps préfix dans son poëme, ni aucun lieu déterminé où

il pose ses acteurs. L'imagination de l'auditeur auroit plus de

liberté de se laisser aller au courant de l'action, si elle n'étoit

point fixée par ces marques; et[384] il pourroit ne s'apercevoir pas

de cette précipitation, si elles ne l'en faisoient souvenir, et n'y

appliquoient son esprit malgré lui. Je me suis toujours repenti

d'avoir fait dire au Roi, dans _le Cid_, qu'il vouloit que Rodrigue se

délassât une heure ou deux après la défaite des Maures avant que de

combattre don Sanche: je l'avois fait pour montrer que la pièce étoit

dans les vingt-quatre heures; et cela n'a servi qu'à avertir les

spectateurs de la contrainte avec laquelle je l'y ai réduite. Si

j'avois fait résoudre ce combat sans en désigner l'heure, peut-être

n'y auroit-on pas pris garde.

[384] Le mot _et_ ne se trouve pas dans l'édition de 1660.

Je ne pense pas que dans la comédie le poète ait cette liberté de

presser son action, par la nécessité de la réduire dans l'unité de

jour. Aristote veut que toutes les actions qu'il y fait entrer soient

vraisemblables, et n'ajoute point ce mot: _ou nécessaires_, comme pour

la tragédie. Aussi la différence est assez grande entre les actions de

l'une et celles de l'autre. Celles de la comédie partent de personnes

communes, et ne consistent qu'en intriques d'amour et en fourberies,

qui se développent si aisément en un jour, qu'assez souvent, chez

Plaute et chez Térence, le temps de leur durée excède à peine celui de

leur représentation; mais dans la tragédie les affaires publiques sont

mêlées d'ordinaire avec les intérêts particuliers des personnes

illustres qu'on y fait paroître; il y entre des batailles, des prises

de villes, de grands périls, des révolutions d'États; et tout cela va

malaisément avec la promptitude que la règle nous oblige de donner à

ce qui se passe sur la scène.

Si vous me demandez jusqu'où[385] peut s'étendre cette liberté qu'a le

poète d'aller contre la vérité et contre la vraisemblance, par la

considération du besoin qu'il en a, j'aurai de la peine à vous faire

une réponse précise. J'ai fait voir qu'il y a des choses sur qui nous

n'avons aucun droit; et pour celles où ce privilége peut avoir lieu,

il doit être plus ou moins resserré, selon que les sujets sont plus ou

moins connus. Il m'étoit beaucoup moins permis dans _Horace_ et dans

_Pompée_, dont les histoires ne sont ignorées de personne, que dans

_Rodogune_ et dans _Nicomède_, dont peu de gens savoient les noms

avant que je les eusse mis sur le théâtre. La seule mesure qu'on y

peut prendre, c'est que tout ce qu'on y ajoute à l'histoire, et tous

les changements qu'on y apporte, ne soient jamais plus incroyables que

ce qu'on en conserve dans le même poëme. C'est ainsi qu'il faut

entendre ce vers d'Horace touchant les fictions d'ornement:

_Ficta voluptatis causa sint proxima veris_[386],

et non pas en porter la signification jusqu'à celles[387] qui peuvent

trouver quelque exemple dans l'histoire ou dans la fable, hors du

sujet qu'on traite. Le même Horace décide la question, autant qu'on la

peut décider, par cet autre vers avec lequel je finis ce discours:

_.... Dabiturque licentia sumpta pudenter_[388].

[385] VAR. (édit. de 1660-1664): jusques où.

[386] Horace, _Art poétique_, v. 338.

[387] VAR. (édit. de 1660-1664): jusques à celles.

[388] Horace, _Art poétique_, v. 51.

Servons-nous-en donc avec retenue, mais sans scrupule; et s'il se

peut, ne nous en servons point du tout: il vaut mieux n'avoir point

besoin de grâce que d'en recevoir.

DISCOURS

DES TROIS UNITÉS

D'ACTION, DE JOUR, ET DE LIEU.

Les deux discours précédents, et l'examen des pièces de théâtre[389]

que contiennent mes deux premiers volumes, m'ont fourni tant

d'occasions d'expliquer ma pensée sur ces matières, qu'il m'en

resteroit peu de chose à dire, si je me défendois absolument de

répéter.

[389] VAR. (édit. de 1660): de seize pièces de théâtre.

Je tiens donc, et je l'ai déjà dit, que l'unité d'action consiste,

dans la comédie, en l'unité d'intrique, ou d'obstacle aux desseins des

principaux acteurs, et en l'unité de péril dans la tragédie, soit que

son héros y succombe, soit qu'il en sorte. Ce n'est pas que je

prétende qu'on ne puisse admettre plusieurs périls dans l'une, et

plusieurs intriques ou obstacles dans l'autre, pourvu que de l'un on

tombe nécessairement dans l'autre; car alors la sortie du premier

péril ne rend point l'action complète, puisqu'elle en attire un

second; et l'éclaircissement d'un intrique ne met point les acteurs en

repos, puisqu'il les embarrasse dans un nouveau. Ma mémoire ne me

fournit point d'exemples anciens de cette multiplicité de périls

attachés l'un à l'autre qui ne détruit point l'unité d'action; mais

j'en ai marqué la duplicité indépendante pour un défaut dans _Horace_

et dans _Théodore_, dont il n'est point besoin que le premier tue sa

soeur au sortir de sa victoire, ni que l'autre s'offre au martyre

après avoir échappé la prostitution; et je me trompe fort si la mort

de Polyxène et celle d'Astyanax, dans _la Troade_ de Sénèque, ne font

la même irrégularité.

En second lieu, ce mot d'unité d'action ne veut pas dire que la

tragédie n'en doive faire voir qu'une sur le théâtre. Celle que le

poëte choisit pour son sujet doit avoir un commencement, un milieu et

une fin; et ces trois parties non-seulement sont autant d'actions qui

aboutissent à la principale, mais en outre chacune d'elles en peut

contenir plusieurs avec la même subordination. Il n'y doit avoir

qu'une action complète, qui laisse l'esprit de l'auditeur dans le

calme; mais elle ne peut le devenir que par plusieurs autres

imparfaites, qui lui servent d'acheminements, et tiennent cet auditeur

dans une agréable suspension. C'est ce qu'il faut pratiquer à la fin

de chaque acte pour rendre l'action continue. Il n'est pas besoin

qu'on sache précisément tout ce que font les acteurs durant les

intervalles qui les séparent, ni même qu'ils agissent lorsqu'ils ne

paroissent point sur le théâtre; mais il est nécessaire que chaque

acte laisse une attente de quelque chose qui se doive faire dans celui

qui le suit.

Si vous me demandiez ce que fait Cléopatre dans _Rodogune_, depuis

qu'elle a quitté ses deux fils au second acte jusqu'à ce qu'elle

rejoigne Antiochus au quatrième, je serois bien empêché à vous le

dire, et je ne crois pas être obligé à en rendre compte; mais la fin

de ce second prépare à voir un effort de l'amitié des deux frères pour

régner, et dérober Rodogune à la haine envenimée de leur mère. On en

voit l'effet dans le troisième, dont la fin prépare encore à voir un

autre effort d'Antiochus pour regagner ces deux ennemies l'une après

l'autre, et à ce que fait Séleucus dans le quatrième, qui oblige cette

mère dénaturée à résoudre et faire attendre ce qu'elle tâche

d'exécuter au cinquième.

Dans _le Menteur_, tout l'intervalle du troisième au quatrième

vraisemblablement se consume à dormir par tous les acteurs; leur repos

n'empêche pas toutefois la continuité d'action entre ces deux actes,

parce que ce troisième n'en a point de complète. Dorante le finit par

le dessein de chercher des moyens de regagner l'esprit de Lucrèce; et

dès le commencement de l'autre il se présente pour tâcher de parler à

quelqu'un de ses gens, et prendre l'occasion de l'entretenir elle-même

si elle se montre.

Quand je dis qu'il n'est pas besoin de rendre compte de ce que font

les acteurs cependant qu'ils n'occupent point la scène, je n'entends

pas dire qu'il ne soit quelquefois fort à propos de le rendre, mais

seulement qu'on n'y est pas obligé, et qu'il n'en faut prendre le soin

que quand ce qui s'est fait derrière le théâtre sert à l'intelligence

de ce qui se doit faire devant les spectateurs. Ainsi je ne dis rien

de ce qu'a fait Cléopatre depuis le second acte jusques au quatrième,

parce que durant tout ce temps-là elle a pu ne rien faire d'important

pour l'action principale que je prépare; mais je fais connoître, dès

le premier vers du cinquième, qu'elle a employé tout l'intervalle

d'entre ces deux derniers à tuer Séleucus, parce que cette mort fait

une partie de l'action. C'est ce qui me donne lieu de remarquer que le

poëte n'est pas tenu d'exposer à la vue toutes les actions

particulières qui amènent à la principale: il doit choisir celles qui

lui sont les plus avantageuses à faire voir, soit par la beauté du

spectacle, soit par l'éclat et la véhémence des passions qu'elles

produisent, soit par quelque autre agrément qui leur soit attaché, et

cacher les autres derrière la scène, pour les faire connoître au

spectateur, ou par une narration, ou par quelque autre adresse de

l'art; surtout il doit se souvenir que les unes et les autres doivent

avoir une telle liaison ensemble, que les dernières soient produites

par celles qui les précèdent, et que toutes ayent leur source dans la

protase que doit fermer le premier acte. Cette règle, que j'ai établie

dès le premier Discours[390], bien qu'elle soit nouvelle et contre

l'usage des anciens, a son fondement sur deux passages d'Aristote. En

voici le premier: _Il y a grande différence_, dit-il, _entre les

événements qui viennent les uns après les autres, et ceux qui viennent

les uns à cause des autres_[391]. Les Maures viennent dans _le Cid_

après la mort du Comte, et non pas à cause de la mort du Comte; et le

pêcheur vient dans _Don Sanche_ après qu'on soupçonne Carlos d'être le

prince d'Aragon, et non pas à cause qu'on l'en soupçonne; ainsi tous

les deux sont condamnables. Le second passage est encore plus formel,

et porte en termes exprès, _que tout ce qui se passe dans la tragédie

doit arriver nécessairement ou vraisemblablement de ce qui l'a

précédé_[392].

[390] Voyez plus haut, p. 42 et suivantes.

[391] [Grec: Diapherei gar polu ginesthai tade dia tade, ê meta

tade.] (Aristote, _Poétique_, chap. X, 3.)

[392] [Grec: Tauta de dei ginesthai ex autês tês sustaseôs tou

muthou, hôste ek tôn progegenêmenôn sumbainein ê ex anankês ê kata

to eikos ginesthai tauta.] (Aristote, _Poétique_, chap. X, 3.)

La liaison des scènes qui unit toutes les actions particulières de

chaque acte l'une avec l'autre, et dont j'ai parlé en l'examen de _la

Suivante_, est un grand ornement dans un poëme, et qui sert beaucoup à

former une continuité d'action par la continuité de la représentation;

mais enfin ce n'est qu'un ornement et non pas une règle. Les anciens

ne s'y sont pas toujours assujettis, bien que la plupart de leurs

actes ne soient chargés que de deux ou trois scènes; ce qui la rendoit

bien plus facile pour eux que pour nous, qui leur en donnons

quelquefois jusqu'à neuf ou dix. Je ne rapporterai que deux exemples

du mépris qu'ils en ont fait: l'un est de Sophocle dans l'_Ajax_,

dont le monologue, avant que de se tuer, n'a aucune liaison avec la

scène qui le précède, ni avec celle qui le suit; l'autre est du

troisième acte de _l'Eunuque_ de Térence, où celle d'Antiphon seul n'a

aucune communication avec Chrémès et Pythias, qui sortent du théâtre

quand il y entre. Les savants de notre siècle, qui les ont pris pour

modèles dans les tragédies qu'ils nous ont laissées, ont encore plus

négligé cette liaison qu'eux; et il ne faut que jeter l'oeil sur

celles de Buchanan[393], de Grotius[394] et de Heinsius[395], dont

j'ai parlé dans l'examen de _Polyeucte_, pour en demeurer d'accord.

Nous y avons tellement accoutumé nos spectateurs, qu'ils ne sauroient

plus voir une scène détachée sans la marquer pour un défaut: l'oeil

et l'oreille même s'en scandalisent avant que l'esprit y aye pu faire

de réflexion. Le quatrième acte de _Cinna_ demeure au-dessous des

autres par ce manquement; et ce qui n'étoit point une règle autrefois

l'est devenu maintenant par l'assiduité de la pratique.

[393] George Buchanan, poëte et historien, né en 1506 à Kilkerne,

en Écosse, mort à Édimbourg, le 28 septembre 1582, est auteur de

deux tragédies latines: un _Jephté_ qu'il dédia en 1554 au

maréchal de Brissac, et qui fut traduit par Pierre Brinon,

conseiller au Parlement de Normandie, et divisé par lui en sept

actes, et un _Saint Jean-Baptiste_.

[394] Grotius, dont le véritable nom est Hugues de Groot, né à

Delft le 10 avril 1583 et mort dans la nuit du 28 au 29 août 1645,

est célèbre comme érudit et comme publiciste. Il a écrit trois

tragédies latines: la première sur la chute d'Adam, _Adamus

exsul_; la seconde sur la Passion, _Christus patiens_; la

troisième sur l'élévation de Joseph, _Sophompaneas_, c'est-à-dire

le Sauveur du monde.

[395] Daniel Heinsius, illustre philologue, né à Gand en 1580,

mort à Leyde le 23 février 1665, est auteur d'un _Herodes

infanticida_, vivement critiqué par Balzac, mais qui n'en fut pas

moins fort admiré.

Œuvres de P. Corneille, Tome 01 · 第 17 / 42 段