qu'on emprunte de l'histoire ou de la fable, semble décidée en termes
assez formels par Aristote, lorsqu'il dit _qu'il ne faut point changer
les sujets reçus, et que Clytemnestre ne doit point être tuée par un
autre qu'Oreste, ni Ériphyle par un autre qu'Alcméon_[353]. Cette
décision peut toutefois recevoir quelque distinction et quelque
tempérament. Il est constant que les circonstances, ou si vous l'aimez
mieux, les moyens de parvenir à l'action, demeurent en notre pouvoir.
L'histoire souvent ne les marque pas, ou en rapporte si peu, qu'il est
besoin d'y suppléer pour remplir le poëme; et même il y a quelque
apparence de présumer que la mémoire de l'auditeur, qui les aura lues
autrefois, ne s'y sera pas si fort attachée qu'il s'aperçoive assez
du changement que nous y aurons fait, pour nous accuser de mensonge;
ce qu'il ne manqueroit pas de faire s'il voyoit que nous changeassions
l'action principale. Cette falsification seroit cause qu'il
n'ajouteroit aucune foi à tout le reste; comme au contraire il croit
aisément tout ce reste quand il le voit servir d'acheminement à
l'effet qu'il sait véritable, et dont l'histoire lui a laissé une plus
forte impression. L'exemple de la mort de Clytemnestre peut servir de
preuve à ce que je viens d'avancer: Sophocle et Euripide l'ont traitée
tous deux, mais chacun avec un noeud et un dénouement tout à fait
différents l'un de l'autre; et c'est cette différence qui empêche que
ce ne soit la même pièce, bien que ce soit le même sujet, dont ils ont
conservé l'action principale. Il faut donc la conserver comme eux;
mais il faut examiner en même temps si elle n'est point si cruelle, ou
si difficile à représenter, qu'elle puisse diminuer quelque chose de
la croyance que l'auditeur doit à l'histoire, et qu'il veut bien
donner à la fable, en se mettant en la place de ceux qui l'ont prise
pour une vérité. Lorsque cet inconvénient est à craindre, il est bon
de cacher l'événement à la vue, et de le faire savoir par un récit qui
frappe moins que le spectacle, et nous impose plus aisément.
[353] [Grec: Tous men oun pareilêmmenous muthous luein ouk esti.
Legô de oion tên Klutaimnêstran apothanousan hupo tou Orestou, kai
tên Eriphulên hupo tou Alkmaiônos.] (Aristote, _Poétique_, chap.
XIV, 5.)
C'est par cette raison qu'Horace ne veut pas que Médée tue ses
enfants, ni qu'Atrée fasse rôtir ceux de Thyeste[354] à la vue du
peuple[355]. L'horreur de ces actions engendre une répugnance à les
croire, aussi bien que la métamorphose de Progné en oiseau et de
Cadmus en serpent, dont la représentation presque impossible excite la
même incrédulité quand on la hasarde aux yeux du spectateur:
_Quæcumque ostendis mihi sic, incredulus odi[356]._
[354] _Art poétique_, v. 185, 186.
[355] VAR. (édit. de 1660): devant le peuple.
[356] Quodcumque.... (Horace, _Art poétique_, v. 188.)
Je passe plus outre, et pour exténuer ou retrancher cette horreur
dangereuse d'une action historique, je voudrois la faire arriver sans
la participation du premier acteur, pour qui nous devons toujours
ménager la faveur de l'auditoire. Après que Cléopatre eut tué
Séleucus, elle présenta du poison à son autre fils Antiochus, à son
retour de la chasse; et ce prince, soupçonnant ce qu'il[357] en étoit,
la contraignit de le prendre, et la força à s'empoisonner. Si j'eusse
fait voir cette action sans y rien changer, c'eût été punir un
parricide par un autre parricide; on eût pris aversion pour Antiochus,
et il a été bien plus doux de faire qu'elle-même, voyant que sa haine
et sa noire perfidie alloient être découvertes, s'empoisonne dans son
désespoir, à dessein d'envelopper ces deux amants dans sa perte, en
leur ôtant tout sujet de défiance. Cela fait deux effets. La punition
de cette impitoyable mère laisse un plus fort exemple, puisqu'elle
devient un effet de la justice du ciel, et non pas de la vengeance des
hommes; d'autre côté, Antiochus ne perd rien de la compassion et de
l'amitié qu'on avoit pour lui, qui redoublent plutôt qu'elles ne
diminuent; et enfin l'action historique s'y trouve conservée malgré ce
changement, puisque Cléopatre périt par le même poison qu'elle
présente à Antiochus.
[357] VAR. (édit. de 1660-1668): ce qui.
Phocas étoit un tyran, et sa mort n'étoit pas un crime; cependant il a
été sans doute plus à propos de la faire arriver par la main d'Exupère
que par celle d'Héraclius. C'est un soin que nous devons prendre de
préserver nos héros du crime tant qu'il se peut, et les exempter même
de tremper leurs mains dans le sang, si ce n'est en un juste combat.
J'ai beaucoup osé dans _Nicomède_: Prusias son père l'avoit voulu
faire assassiner dans son armée; sur l'avis qu'il en eut par les
assassins mêmes, il entra dans son royaume, s'en empara, et réduisit
ce malheureux père à se cacher dans une caverne, où il le fit
assassiner lui-même[358]. Je n'ai pas poussé l'histoire jusque-là; et
après l'avoir peint trop vertueux pour l'engager dans un parricide,
j'ai cru que je pouvois me contenter de le rendre maître de la vie de
ceux qui le persécutoient, sans le faire passer plus avant.
[358] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): Où il lui fit trouver la
mort qu'il lui destinoit.
Je ne saurois dissimuler une délicatesse que j'ai sur la mort de
Clytemnestre, qu'Aristote nous propose pour exemple des actions qui ne
doivent point être changées. Je veux bien avec lui qu'elle ne meure
que de la main de son fils Oreste; mais je ne puis souffrir chez
Sophocle que ce fils la poignarde de dessein formé cependant qu'elle
est à genoux devant lui et le conjure de lui laisser la vie[359]. Je
ne puis même pardonner à Électre, qui passe pour une vertueuse
opprimée dans le reste de la pièce, l'inhumanité dont elle encourage
son frère à ce parricide. C'est un fils qui venge son père, mais c'est
sur sa mère qu'il le venge. Séleucus et Antiochus avoient droit d'en
faire autant dans _Rodogune_; mais je n'ai osé leur en donner la
moindre pensée. Aussi notre maxime de faire aimer nos principaux
acteurs n'étoit pas de l'usage des anciens[360]; et ces républicains
avoient une si forte haine des rois, qu'ils voyoient avec plaisir des
crimes dans les plus innocents de leur race. Pour rectifier ce sujet à
notre mode, il faudroit qu'Oreste n'eût dessein que contre Égisthe;
qu'un reste de tendresse respectueuse pour sa mère lui en fît remettre
la punition aux Dieux; que cette reine s'opiniâtrât à la protection de
son adultère, et qu'elle se mît entre son fils et lui si
malheureusement qu'elle reçût le coup que ce prince voudroit porter à
cet assassin de son père. Ainsi elle mourroit de la main de son fils,
comme le veut Aristote, sans que la barbarie d'Oreste nous fît
horreur, comme dans Sophocle, ni que son action méritât des Furies
vengeresses pour le tourmenter, puisqu'il demeureroit innocent.
[359] Voyez la fin de l'_Électre_ de Sophocle.
[360] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): de nos anciens.
Le même Aristote nous autorise à en user de cette manière, lorsqu'il
nous apprend que _le pöete n'est pas obligé de traiter les choses
comme elles se sont passées, mais comme elles ont pu ou dû se passer,
selon le vraisemblable ou le nécessaire_[361]. Il répète souvent ces
derniers mots[362], et ne les explique jamais. Je tâcherai d'y
suppléer au moins mal qu'il me sera possible, et j'espère qu'on me
pardonnera si je m'abuse.
[361] [Grec: Phaneron de ek tôn eirêmenôn kai hoti ou to ta
genomena legein, touto poiêtou ergon estin, all' hoia an genoito,
kai ta dunata kata to eikos ê to anankaion.] (Aristote,
_Poétique_, chap. IX, 1.)
[362] Particulièrement au chapitre XV, où ils sont répétés trois
fois de suite.
Je dis donc premièrement que cette liberté qu'il nous laisse
d'embellir les actions historiques par des inventions vraisemblables
n'emporte aucune défense de nous écarter du vraisemblable dans le
besoin. C'est un privilége qu'il nous donne, et non pas une servitude
qu'il nous impose: cela est clair par ses paroles mêmes. Si nous
pouvons traiter les choses selon le vraisemblable ou selon le
nécessaire, nous pouvons quitter le vraisemblable pour suivre le
nécessaire; et cette alternative met en notre choix de nous servir de
celui des deux que nous jugerons le plus à propos.
Cette liberté du poëte se trouve encore en termes plus formels dans le
vingt et cinquième chapitre, qui contient les excuses ou plutôt les
justifications dont il se peut servir contre la censure: _Il faut_,
dit-il, _qu'il suive un de ces trois moyens de traiter les choses, et
qu'il les représente ou comme elles ont été, ou comme on dit qu'elles
ont été, ou comme elles ont dû être_[363]; par où il lui donne le
choix, ou de la vérité historique, ou de l'opinion commune sur quoi la
fable est fondée, ou de la vraisemblance. Il ajoute ensuite: _Si on le
reprend de ce qu'il n'a pas écrit les choses dans la vérité, qu'il
réponde qu'il les a écrites comme elles ont dû être; si on lui impute
de n'avoir fait ni l'un ni l'autre, qu'il se défende sur ce qu'en
publie l'opinion commune, comme en ce qu'on raconte des Dieux, dont la
plus grande partie n'a rien de véritable_. Et un peu plus bas:
_Quelquefois ce n'est pas le meilleur qu'elles se soient passées de la
manière qu'il décrit[364]; néanmoins elles se sont passées
effectivement de cette manière_[365], et par conséquent il est hors de
faute. Ce dernier passage montre que nous ne sommes point obligés de
nous écarter de la vérité pour donner une meilleure forme aux actions
de la tragédie par les ornements de la vraisemblance, et le montre
d'autant plus fortement, qu'il demeure pour constant, par le second de
ces trois passages, que l'opinion commune suffit pour nous justifier
quand nous n'avons pas pour nous la vérité, et que nous pourrions
faire quelque chose de mieux que ce que nous faisons, si nous
recherchions les beautés de cette vraisemblance. Nous courons par là
quelque risque d'un plus foible succès; mais nous ne péchons que
contre le soin que nous devons avoir de notre gloire, et non pas
contre les règles du théâtre.
[363] [Grec: Epei gar esti mimêtês ho poiêtês, hôsper an ê
zôgraphos ê tis allos eikonopoios, anankê mimeisthai triôn ontôn
ton arithmon en ti aei; ê gar hoia ên ê estin, ê hoia phasi kai
dokei, ê hoia einai dei.] (Aristote, _Poétique_, chap. XXV, 1.)
[364] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): De la manière qu'il les
décrit.
[365] [Grec: Pros de toutois ean epitimatai hoti ouk alêthê, all'
hoia dei.... Ei de mêdeterôs, hoti houtô phasin, hoion ta peri
theôn.... Isôs de ou beltion men, all' outôs eiche.] (Aristote,
_Poétique_, chap. XXV, 6 et 7.)
Je fais une seconde remarque sur ces termes de _vraisemblable_ et de
_nécessaire_, dont l'ordre se trouve quelquefois renversé chez ce
philosophe, qui tantôt dit, _selon le nécessaire ou le vraisemblable_,
et tantôt _selon le vraisemblable ou le nécessaire_. D'où je tire une
conséquence, qu'il y a des occasions où il faut préférer le
vraisemblable au nécessaire, et d'autres où il faut préférer le
nécessaire au vraisemblable. La raison en est que ce qu'on emploie le
dernier dans les propositions alternatives y est placé comme un pis
aller, dont il faut se contenter quand on ne peut arriver à l'autre,
et qu'on doit faire effort pour le premier avant que de se réduire au
second, où l'on n'a droit de recourir qu'au défaut de ce premier.
Pour éclaircir cette préférence mutuelle du vraisemblable au
nécessaire, et du nécessaire au vraisemblable, il faut distinguer deux
choses dans les actions qui composent la tragédie. La première
consiste en ces actions mêmes, accompagnées des inséparables
circonstances du temps et du lieu; et l'autre en la liaison qu'elles
ont ensemble, qui les fait naître l'une de l'autre. En la première, le
vraisemblable est à préférer au nécessaire; et le nécessaire au
vraisemblable, dans la seconde.
Il faut placer les actions où il est plus facile et mieux séant
qu'elles arrivent, et les faire arriver dans un loisir raisonnable,
sans les presser extraordinairement, si la nécessité de les renfermer
dans un lieu et dans un jour ne nous y oblige. J'ai déjà fait voir en
l'autre Discours que pour conserver l'unité de lieu, nous faisons
parler souvent des personnes dans une place publique[366], qui
vraisemblablement s'entretiendroient dans une chambre; et je m'assure
que si on racontoit dans un roman ce que je fais arriver dans _le
Cid_, dans _Polyeucte_, dans _Pompée_, ou dans _le Menteur_, on lui
donneroit un peu plus d'un jour pour l'étendue de sa durée.
L'obéissance que nous devons aux règles de l'unité de jour et de lieu
nous dispense alors du vraisemblable, bien qu'elle ne nous permette
pas l'impossible; mais nous ne tombons pas toujours dans cette
nécessité; et _la Suivante_, _Cinna_, _Théodore_, et _Nicomède_, n'ont
point eu besoin de s'écarter de la vraisemblance à l'égard du temps,
comme ces autres poëmes.
[366] Il n'y a sur ce sujet dans le premier Discours qu'un passage
fort peu important (voyez p. 41); mais la question est traitée
tout au long dans les _Examens_, notamment dans celui de _la
Galerie du Palais_.
Cette réduction de la tragédie au roman est la pierre de touche pour
démêler les actions nécessaires d'avec les vraisemblables. Nous sommes
gênés au théâtre par le lieu, par le temps, et par les incommodités de
la représentation, qui nous empêchent d'exposer à la vue beaucoup de
personnages tout à la fois, de peur que les uns ne demeurent sans
action, ou troublent[367] celle des autres. Le roman n'a aucune de ces
contraintes: il donne aux actions qu'il décrit tout le loisir qu'il
leur faut pour arriver; il place ceux qu'il fait parler, agir ou
rêver, dans une chambre, dans une forêt, en place publique, selon
qu'il est plus à propos pour leur action particulière; il a pour cela
tout un palais, toute une ville, tout un royaume, toute la terre[368],
où les promener; et s'il fait arriver ou raconter quelque chose en
présence de trente personnes, il en peut décrire les divers sentiments
l'un après l'autre. C'est pourquoi il n'a jamais aucune liberté de se
départir[369] de la vraisemblance, parce qu'il n'a jamais aucune
raison ni excuse légitime pour s'en écarter.
[367] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): ou ne troublent.
[368] Ces trois derniers mots manquent dans l'édition de 1660.
[369] VAR. (édit. de 1660): de s'écarter.
Comme le théâtre ne nous laisse pas tant de facilité de réduire tout
dans le vraisemblable, parce qu'il ne nous fait rien savoir que par
des gens qu'il expose à la vue de l'auditeur en peu de temps, il nous
en dispense aussi plus aisément. On peut soutenir que ce n'est pas
tant nous en dispenser, que nous permettre une vraisemblance plus
large; mais puisque Aristote nous autorise à y traiter les choses
selon le nécessaire, j'aime mieux dire que tout ce qui s'y passe d'une
autre façon qu'il ne se passeroit dans un roman n'a point de
vraisemblance, à le bien prendre, et se doit ranger entre les actions
nécessaires.
L'_Horace_ en peut fournir quelques exemples[370]: l'unité de lieu y
est exacte, tout s'y passe dans une salle. Mais si on en faisoit un
roman avec les mêmes particularités de scène en scène que j'y ai
employées, feroit-on tout passer dans cette salle? A la fin du premier
acte, Curiace et Camille sa maîtresse vont rejoindre le reste de la
famille, qui doit être dans un autre appartement; entre les deux
actes, ils y reçoivent la nouvelle de l'élection des trois Horaces; à
l'ouverture du second, Curiace paroît dans cette même salle pour l'en
congratuler. Dans le roman, il auroit fait cette congratulation au
même lieu où l'on en reçoit la nouvelle, en présence de toute la
famille, et il n'est point vraisemblable qu'ils s'écartent eux deux
pour cette conjouissance; mais il est nécessaire pour le théâtre; et à
moins que cela, les sentiments des trois Horaces, de leur père, de
leur soeur, de Curiace, et de Sabine, se fussent présentés à faire
paroître tous à là fois[371]. Le roman, qui ne fait rien voir, en fût
aisément venu à bout; mais sur la scène il a fallu les séparer, pour y
mettre quelque ordre, et les prendre l'un après l'autre, en commençant
par ces deux-ci, que j'ai été forcé de ramener dans cette salle sans
vraisemblance. Cela passé, le reste de l'acte est tout à fait
vraisemblable, et n'a rien qu'on fût obligé de faire arriver d'une
autre manière dans le roman. A la fin de cet acte, Sabine et Camille,
outrées de déplaisir, se retirent de cette salle avec un emportement
de douleur, qui vraisemblablement va renfermer leurs larmes dans leur
chambre, où le roman les feroit demeurer et y recevoir la nouvelle du
combat. Cependant, par la nécessité de les faire voir aux spectateurs,
Sabine quitte sa chambre au commencement du troisième acte, et revient
entretenir ses douloureuses inquiétudes dans cette salle, où Camille
la vient trouver. Cela fait, le reste de cet acte est vraisemblable,
comme en l'autre; et si vous voulez examiner avec cette rigueur les
premières scènes des deux derniers, vous trouverez peut-être la même
chose, et que le roman placeroit ses personnages ailleurs qu'en cette
salle, s'ils en étoient une fois sortis, comme ils en sortent à la fin
de chaque acte.
[370] VAR. (édit. de 1660): J'anticipe l'examen d'_Horace_ pour en
donner des exemples.
[371] VAR. (édit. de 1660): tout à la fois.
Ces exemples peuvent suffire pour expliquer comme on peut traiter une
action selon le nécessaire, quand on ne la peut traiter selon le
vraisemblable, qu'on doit toujours préférer au nécessaire lorsqu'on ne
regarde que les actions en elles-mêmes.
Il n'en va pas ainsi de leur liaison qui les fait naître l'une de
l'autre: le nécessaire y est à préférer au vraisemblable, non que
cette liaison ne doive toujours être vraisemblable, mais parce
qu'elle est beaucoup meilleure quand elle est vraisemblable et
nécessaire tout ensemble. La raison en est aisée à concevoir.
Lorsqu'elle n'est que vraisemblable sans être nécessaire, le poëme
s'en peut passer, et elle n'y est pas de grande importance; mais quand
elle est vraisemblable et nécessaire, elle devient une partie
essentielle du poëme, qui ne peut subsister sans elle. Vous trouverez
dans _Cinna_ des exemples[372] de ces deux sortes de liaisons:
j'appelle ainsi la manière dont une action est produite par l'autre.
Sa conspiration contre Auguste est causée nécessairement par l'amour
qu'il a pour Émilie, parce qu'il la veut épouser, et qu'elle ne veut
se donner à lui qu'à cette condition. De ces deux actions, l'une est
vraie, l'autre est vraisemblable, et leur liaison est nécessaire. La
bonté d'Auguste donne des remords et de l'irrésolution à Cinna: ces
remords et cette irrésolution ne sont causés que vraisemblablement par
cette bonté, et n'ont qu'une liaison vraisemblable avec elle, parce
que Cinna pouvoit demeurer dans la fermeté, et arriver à son but, qui
est d'épouser Émilie. Il la consulte dans cette irrésolution: cette
consultation n'est que vraisemblable, mais elle est un effet
nécessaire de son amour, parce que s'il eût rompu la conjuration sans
son aveu, il ne fût jamais arrivé à ce but qu'il s'étoit proposé, et
par conséquent voilà une liaison nécessaire entre deux actions
vraisemblables, ou si vous l'aimez mieux, une production nécessaire
d'une action vraisemblable par une autre pareillement vraisemblable.
[372] VAR. (édit. de 1660): _Cinna_ peut nous fournir des
exemples.
Avant que d'en venir aux définitions et divisions du vraisemblable et
du nécessaire, je fais encore une réflexion sur les actions qui
composent la tragédie, et trouve que nous pouvons y en faire entrer de
trois sortes, selon que nous le jugeons à propos: les unes suivent
l'histoire, les autres ajoutent à l'histoire, les troisièmes
falsifient l'histoire. Les premières sont vraies, les secondes
quelquefois vraisemblables et quelquefois nécessaires, et les
dernières doivent toujours être nécessaires.
Lorsqu'elles sont vraies, il ne faut point se mettre en peine de la
vraisemblance, elles n'ont pas besoin de son secours. _Tout ce qui
s'est fait manifestement s'est pu faire_, dit Aristote, _parce que,
s'il ne s'étoit pu faire, il ne se seroit pas fait_[373]. Ce que nous
ajoutons à l'histoire, comme il n'est pas appuyé de son autorité, n'a
pas cette prérogative. _Nous avons une pente naturelle_, ajoute ce
philosophe, _à croire que ce qui ne s'est point fait n'a pu encore se
faire_[374]; et c'est pourquoi ce que nous inventons a besoin de la
vraisemblance la plus exacte qu'il est possible pour le rendre
croyable.
[373] [Grec: Ta de genomena, phaneron hoti dunata; ou gar an
egeneto, ei ên adunata.] (Aristote, _Poétique_, chap. IX, 6.)
[374] [Grec: Ta men oun mê genomena oupô pisteuomen einai dunata.]
(_Ibid._)--Corneille a tort de dire «ajoute;» ces mots viennent
dans Aristote avant la citation précédente.
A bien peser ces deux passages, je crois ne m'éloigner point de sa
pensée quand j'ose dire, pour définir le vraisemblable, que c'est _une
chose manifestement possible dans la bienséance, et qui n'est ni
manifestement vraie ni manifestement fausse_. On en peut faire deux
divisions, l'une en vraisemblable général et particulier, l'autre en
ordinaire et extraordinaire.
Le vraisemblable général est ce que peut faire et qu'il est à propos
que fasse un roi, un général d'armée, un amant, un ambitieux, etc. Le
particulier est ce qu'a pu ou dû faire Alexandre, César, Alcibiade,
compatible avec ce que l'histoire nous apprend de ses actions. Ainsi
tout ce qui choque l'histoire sort de cette vraisemblance, parce
qu'il est manifestement faux; et il n'est pas vraisemblable que César,
après la bataille de Pharsale, se soit remis en bonne intelligence
avec Pompée, ou Auguste avec Antoine après celle d'Actium, bien qu'à
parler en termes généraux il soit vraisemblable que, dans une guerre
civile, après une grande bataille, les chefs des partis contraires se
réconcilient, principalement lorsqu'ils sont généreux l'un et l'autre.