Pour nous faciliter les moyens d'exciter cette pitié, qui fait de si

beaux effets sur nos théâtres, Aristote nous donne[325] une lumière.

_Toute action_, dit-il, _se passe, ou entre des amis, ou entre des

ennemis, ou entre des gens indifférents l'un pour l'autre. Qu'un

ennemi tue ou veuille tuer son ennemi, cela ne produit aucune

commisération, sinon en tant qu'on s'émeut d'apprendre ou de voir la

mort d'un homme, quel qu'il soit. Qu'un indifférent tue un

indifférent, cela ne touche guère davantage, d'autant qu'il n'excite

aucun combat dans l'âme de celui qui fait l'action; mais quand les

choses arrivent entre des gens que la naissance ou l'affection attache

aux intérêts l'un de l'autre, comme alors qu'un mari tue ou est prêt

de tuer sa femme, une mère ses enfants, un frère sa soeur; c'est ce

qui convient merveilleusement à la tragédie_[326]. La raison en est

claire. Les oppositions des sentiments de la nature aux emportements

de la passion, ou à la sévérité du devoir, forment de puissantes

agitations, qui sont reçues de l'auditeur avec plaisir; et il se porte

aisément à plaindre un malheureux opprimé ou poursuivi par une

personne qui devroit s'intéresser à sa conservation, et qui

quelquefois ne poursuit sa perte qu'avec déplaisir, ou du moins avec

répugnance. Horace et Curiace ne seroient point à plaindre, s'ils

n'étoient point amis et beaux-frères; ni Rodrigue, s'il étoit

poursuivi par un autre que par sa maîtresse; et le malheur d'Antiochus

toucheroit beaucoup moins, si un autre que sa mère lui demandoit le

sang de sa maîtresse, ou qu'un autre que sa maîtresse lui demandât

celui de sa mère; ou si, après la mort de son frère, qui lui donne

sujet de craindre un pareil attentat sur sa personne, il avoit à se

défier d'autres que de sa mère et de sa maîtresse.

[325] VAR. (édit. de 1660): nous donne encore.

[326] [Grec: Anankê de ê philôn einai pros allêlous tas toiautas

praxeis, ê echthrôn, ê mêdeterôn. An men oun echthros echthron

apokteinê, ouden eleeinon oute poiôn oute mellôn deiknusi, plên

kat' auto to pathos; oud' an mêdeterôs echontes. Hotan d' en tais

philiais engenêtai ta pathê, oion ei adelphos adelphon, ê huios

patera, ê mêtêr huion, ê huios mêtera apokteinei, ê mellei, ê ti

allo toiouton dra, tauta zêtêteon.] (Aristote, _Poétique_, chap.

XIV, 4.)

C'est donc un grand avantage, pour exciter la commisération, que la

proximité du sang et[327] les liaisons d'amour ou d'amitié entre le

persécutant et le persécuté, le poursuivant et le poursuivi, celui qui

fait souffrir et celui qui souffre; mais il y a quelque apparence que

cette condition n'est pas d'une nécessité plus absolue que celle dont

je viens de parler, et qu'elle ne regarde que les tragédies parfaites,

non plus que celle-là. Du moins les anciens ne l'ont pas toujours

observée: je ne la vois point dans l'_Ajax_ de Sophocle, ni dans son

_Philoctète_; et qui voudra parcourir ce qui nous reste d'Eschyle et

d'Euripide y pourra rencontrer quelques exemples à joindre à ceux-ci.

Quand je dis que ces deux conditions ne sont que pour les tragédies

parfaites, je n'entends pas dire que celles où elles ne se rencontrent

point soient imparfaites: ce seroit les rendre d'une nécessité

absolue, et me contredire moi-même. Mais par ce mot de tragédies

parfaites j'entends celles du genre le plus sublime et le plus

touchant, en sorte que celles qui manquent de l'une de ces deux

conditions, ou de toutes les deux, pourvu qu'elles soient régulières à

cela près, ne laissent pas d'être parfaites en leur genre, bien

qu'elles demeurent dans un rang moins élevé, et n'approchent pas de la

beauté et de l'éclat des autres, si elles n'en empruntent de la pompe

des vers, ou de la magnificence du spectacle, ou de quelque autre

agrément qui vienne d'ailleurs que du sujet.

[327] _Et_ manque dans l'édition de 1663.

Dans ces actions tragiques qui se passent entre proches, il faut

considérer si celui qui veut faire périr l'autre le connoît ou ne le

connoît pas[328], et s'il achève, ou n'achève pas. La diverse

combination[329] de ces deux manières d'agir forme quatre sortes de

tragédies, à qui notre philosophe attribue divers degrés de

perfection. _On connoît celui qu'on veut perdre, et on le fait périr

en effet, comme Médée tue ses enfants, Clytemnestre son mari, Oreste

sa mère_; et la moindre espèce est celle-là. _On le fait périr sans le

connoître, et on le reconnoît avec déplaisir après l'avoir perdu; et

cela_, dit-il, _ou avant la tragédie, comme OEdipe, ou dans la

tragédie, comme l'Alcméon d'Astydamas, et Télégonus dans Ulysse

blessé_[330], qui sont deux pièces que le temps n'a pas laissé venir

jusqu'à nous; et cette seconde espèce a quelque chose de plus élevé,

selon lui, que la première. La troisième est dans le haut degré

d'excellence, _quand on est prêt de faire périr un de ses proches sans

le connoître, et qu'on le reconnoît assez tôt pour le sauver, comme

Iphigénie reconnoît Oreste pour son frère, lorsqu'elle devoit le

sacrifier à Diane, et s'enfuit avec lui_[331]. Il en cite encore deux

autres exemples, de Mérope dans _Cresphonte_, et de _Hellé_, dont nous

ne connoissons ni l'un ni l'autre. Il condamne entièrement la

quatrième espèce de ceux qui connoissent, entreprennent et n'achèvent

pas, qu'il dit _avoir quelque chose de méchant, et rien de

tragique_[332], et en donne pour exemple Hémon qui tire l'épée contre

son père dans l'_Antigone_[333], et ne s'en sert que pour se tuer

lui-même. Mais si cette condamnation n'étoit modifiée, elle

s'étendroit un peu loin, et envelopperoit non-seulement _le Cid_, mais

_Cinna_, _Rodogune_, _Héraclius_ et _Nicomède_.

[328] VAR. (édit. de 1663): le connoît ou ne connoît pas.

[329] _Combination_, combinaison. Voyez le _Lexique_.

[330] [Grec: Esti men gar houtô ginesthai tên praxin hôsper hoi

palaioi epoioun, eidotas kai ginôskontas, kathaper kai Euripidês

epoiêsen apokteinousan tous paidas tên Mêdeian; esti de praxai

men, agnoountas de praxai to deinon, eith' usteron anagnôrisai tên

philian, hôsper ho Sophokleous Oidipous. Touto men oun exô tou

dramatos. En d' autê tê tragôdia, hoion ho'Alkmaiôn ho

Astudamantos, ê ho Têlegonos ho en tô Traumatia Odussei.]

(Aristote, _Poétique_, chap. XIV, 6.)--Un passage d'Athénée (liv.

XIII, p. 562) nous apprend que cette tragédie d'_Ulysse blessé_

est de Chérémon.

[331] [Grec: Eti de triton para tauta ton mellonta poiein ti tôn

anêkestôn di' agnoian, anagnôrisai prin poiêsai....legô de hoion

en tô Kresphontê hê Meropê mellei ton huion apokteinein,

apokteinei de ou, all'anegnôrise, kai en tê Iphigeneia hê adelphê

ton adelphon, kai en tê Ellê ho huios tên mêtera ekdidonai mellôn

anegnôrise.] (Aristote, _Poétique_, chap. XIV, 7.)--Il n'est pas

besoin de dire qu'il s'agit ici de l'_Iphigénie en Tauride_

d'Euripide; quant au _Cresphonte_, c'est sans doute la pièce du

même poëte dont nous possédons encore quelques fragments (édit. F.

Didot, p. 726); pour l'_Hellé_ on manque tout à fait de

renseignements.

[332] [Grec: To te gar miaron echei, kai ou tragikon.] (Aristote,

_Poétique_, chap. XIV, 7.)

[333] Peut-être Aristote veut-il parler ici de l'_Antigone_

d'Euripide, qui ne nous est point parvenue, plutôt que de celle de

Sophocle. Toutefois, dans cette dernière aussi, Hémon, après

s'être défendu (v. 753) de faire des menaces à Créon, son père,

tire l'épée contre lui, et Créon ne lui échappe que par la fuite

(v. 1254).

Disons donc qu'elle ne doit s'entendre que de ceux qui connoissent la

personne qu'ils veulent perdre, et s'en dédisent par un simple

changement de volonté, sans aucun événement notable qui les y oblige,

et sans aucun manque de pouvoir de leur part. J'ai déjà marqué cette

sorte de dénouement pour vicieux[334]; mais quand ils y font de leur

côté tout ce qu'ils peuvent, et qu'ils sont empêchés d'en venir à

l'effet par quelque puissance supérieure, ou par quelque changement de

fortune qui les fait périr eux-mêmes, ou les réduit sous le pouvoir de

ceux qu'ils vouloient perdre, il est hors de doute que cela fait une

tragédie d'un genre peut-être plus sublime que les trois qu'Aristote

avoue; et que s'il n'en a point parlé, c'est qu'il n'en voyoit point

d'exemples sur les théâtres de son temps, où ce n'étoit pas la mode de

sauver les bons par la perte des méchants, à moins que de les souiller

eux-mêmes de quelque crime, comme Électre, qui se délivre

d'oppression par la mort de sa mère, où elle encourage son frère, et

lui en facilite les moyens.

[334] Voyez plus haut, p. 28.

L'action de Chimène n'est donc pas défectueuse pour ne perdre pas

Rodrigue après l'avoir entrepris, puisqu'elle y fait son possible, et

que tout ce qu'elle peut obtenir de la justice de son roi, c'est un

combat où la victoire de ce déplorable amant lui impose silence. Cinna

et son Émilie ne pèchent point contre la règle en ne perdant point

Auguste, puisque la conspiration découverte les en met dans

l'impuissance, et qu'il faudroit qu'ils n'eussent aucune teinture

d'humanité, si une clémence si peu attendue ne dissipoit toute leur

haine. Qu'épargne Cléopatre pour perdre Rodogune? Qu'oublie Phocas

pour se défaire d'Héraclius? Et si Prusias demeuroit le maître,

Nicomède n'iroit-il pas servir d'otage à Rome, ce qui lui seroit un

plus rude supplice que la mort? Les deux premiers reçoivent la peine

de leurs crimes, et succombent dans leurs entreprises[335] sans s'en

dédire; et ce dernier est forcé de reconnoître son injustice après que

le soulèvement de son peuple, et la générosité de ce fils qu'il

vouloit agrandir aux dépens de son aîné, ne lui permettent plus de la

faire réussir.

[335] VAR. (édit. de 1660-1668): leur entreprise.

Ce n'est pas démentir Aristote que de l'expliquer ainsi favorablement,

pour trouver dans cette quatrième manière d'agir qu'il rebute, une

espèce de nouvelle tragédie plus belle que les trois qu'il recommande,

et qu'il leur eût sans doute préférée, s'il l'eût connue. C'est faire

honneur à notre siècle, sans rien retrancher de l'autorité de ce

philosophe; mais je ne sais comment faire pour lui conserver cette

autorité, et renverser l'ordre de la préférence qu'il établit entre

ces trois espèces. Cependant je pense être bien fondé sur l'expérience

à douter si celle qu'il estime la moindre des trois n'est point la

plus belle, et si celle qu'il tient la plus belle n'est point la

moindre. La raison est que celle-ci ne peut exciter de pitié. Un père

y veut perdre son fils sans le connoître, et ne le regarde que comme

indifférent, et peut-être comme ennemi. Soit qu'il passe pour l'un ou

pour l'autre, son péril n'est digne d'aucune commisération, selon

Aristote même, et ne fait naître en l'auditeur qu'un certain mouvement

de trépidation intérieure, qui le porte à craindre que ce fils ne

périsse avant que l'erreur soit découverte, et à souhaiter qu'elle se

découvre assez tôt pour l'empêcher de périr: ce qui part de l'intérêt

qu'on ne manque jamais à prendre dans la fortune d'un homme assez

vertueux pour se faire aimer; et quand cette reconnoissance arrive,

elle ne produit qu'un sentiment de conjouissance, de voir arriver la

chose comme on le souhaitoit[336].

[336] VAR. (édit. de 1660): comme on le souhaite.

Quand elle ne se fait qu'après la mort de l'inconnu, la compassion

qu'excitent les déplaisirs de celui qui le fait périr ne peut avoir

grande étendue, puisqu'elle est reculée et renfermée dans la

catastrophe; mais lorsqu'on agit à visage découvert, et qu'on sait à

qui on en veut, le combat des passions contre la nature, ou du devoir

contre l'amour, occupe la meilleure partie du poëme; et de là naissent

les grandes et fortes émotions qui renouvellent à tous moments et

redoublent la commisération. Pour justifier ce raisonnement par

l'expérience, nous voyons que Chimène et Antiochus en excitent

beaucoup plus que ne fait OEdipe de sa personne. Je dis de sa

personne, parce que le poëme entier en excite peut-être autant que _le

Cid_ ou que _Rodogune_; mais il en doit une partie à Dircé, et ce

qu'elle en fait naître n'est qu'une pitié empruntée d'un épisode.

Je sais que l'agnition est un grand ornement dans les tragédies:

Aristote le dit; mais il est certain qu'elle a ses incommodités. Les

Italiens l'affectent en la plupart de leurs poëmes, et perdent

quelquefois, par l'attachement qu'ils y ont, beaucoup d'occasions de

sentiments pathétiques qui auroient des beautés plus considérables.

Cela se voit manifestement en _la Mort de Crispe_, faite par un de

leurs plus beaux esprits, Jean-Baptiste Ghirardelli[337], et imprimée

à Rome en l'année 1653. Il n'a pas manqué d'y cacher sa naissance à

Constantin, et d'en faire seulement un grand capitaine, qu'il ne

reconnoît pour son fils qu'après qu'il l'a fait mourir. Toute cette

pièce est si pleine d'esprit et de beaux sentiments, qu'elle eut assez

d'éclat pour obliger à écrire contre son auteur, et à la censurer

sitôt qu'elle parut. Mais combien cette naissance cachée sans besoin,

et contre la vérité d'une histoire connue, lui a-t-elle dérobé de

choses plus belles que les brillants dont il a semé cet ouvrage! Les

ressentiments, le trouble, l'irrésolution et les déplaisirs de

Constantin auroient été bien autres à prononcer un arrêt de mort

contre son fils que contre un soldat de fortune. L'injustice de sa

préoccupation auroit été bien plus sensible à Crispe de la part d'un

père que de la part d'un maître; et la qualité de fils, augmentant la

grandeur du crime qu'on lui imposoit, eût en même temps augmenté la

douleur d'en voir un père persuadé. Fauste même auroit eu plus de

combats intérieurs pour entreprendre un inceste que pour se résoudre à

un adultère; ses remords en auroient été plus animés, et ses

désespoirs plus violents. L'auteur a renoncé à tous ces avantages pour

avoir dédaigné de traiter ce sujet comme l'a traité de notre temps le

P. Stéphonius[338], jésuite, et comme nos anciens ont traité celui

d'_Hippolyte_; et pour avoir cru l'élever d'un étage plus haut selon

la pensée d'Aristote, je ne sais s'il ne l'a point fait tomber

au-dessous de ceux que je viens de nommer.

[337] J.-B.-Philippe Ghirardelli, né à Rome en 1623, est auteur de

deux tragédies: _Ottone_, représenté au palais Panfili, en 1652,

et _Il Costantino_, publié à Rome en 1653. Celle-ci est la

première tragédie italienne écrite en prose; elle fut

très-vivement critiquée par Augustin Favoriti, sous le pseudonyme

d'Ippolito Schiri Bandolo. Ghirardelli travailla avec tant

d'ardeur à la défense de sa pièce qu'il fut saisi d'une fièvre qui

l'emporta le 20 octobre 1653.

[338] Bernardin Stefoni ou Stefonio, en latin Stefonius, né en

1560, dans la province de Sabine, et entré en 1580 dans la Société

de Jésus, composa des tragédies que ses élèves firent représenter

avec un grand succès. Son _Crispus_ parut à Rome en 1601.

Stefonio, chargé dans les derniers temps de sa vie de l'éducation

des princes d'Éste, mourut à Modène le 8 décembre 1620.

Il y a grande apparence que ce qu'a dit ce philosophe de ces divers

degrés de perfection pour la tragédie avoit une entière justesse de

son temps, et en la présence de ses compatriotes[339]; je n'en veux

point douter; mais aussi je ne puis empêcher de dire que le goût de

notre siècle n'est point celui du sien sur cette préférence d'une

espèce à l'autre, ou du moins que ce qui plaisoit au dernier point à

ses Athéniens ne plaît pas également à nos François; et je ne sais

point d'autre moyen de trouver mes doutes supportables, et demeurer

tout ensemble dans la vénération que nous devons à tout ce qu'il a

écrit de la poétique.

[339] VAR. (édit. de 1660): devant ses compatriotes.

Avant que de quitter cette matière, examinons son sentiment sur deux

questions touchant ces sujets entre des personnes proches: l'une, si

le poëte les peut inventer; l'autre, s'il ne peut rien changer en

ceux[340] qu'il tire de l'histoire ou de la fable.

[340] On lit ainsi dans les éditions de 1660-1668. L'édition de

1682 porte _ce_, qui ne donne pas un sens aussi naturel.

Pour la première, il est indubitable que les anciens en prenoient si

peu de liberté, qu'ils arrêtoient leurs tragédies autour de peu de

familles, parce que ces sortes d'actions étoient arrivées en peu de

familles; ce qui fait dire à ce philosophe que la fortune leur

fournissoit des sujets, et non pas l'art. Je pense l'avoir dit en

l'autre discours[341]. Il semble toutefois qu'il en accorde un plein

pouvoir aux poëtes par ces paroles: _Ils doivent bien user de ce qui

est reçu, ou inventer eux-mêmes_[342]. Ces termes décideroient la

question, s'ils n'étoient point si généraux; mais comme il a posé

trois espèces de tragédies, selon les divers temps de connoître et les

diverses façons d'agir, nous pouvons faire une revue sur toutes les

trois, pour juger s'il n'est point à propos d'y faire quelque

distinction qui resserre cette liberté. J'en dirai mon avis d'autant

plus hardiment, qu'on ne pourra m'imputer de contredire Aristote,

pourvu que je la laisse entière à quelqu'une des trois.

[341] Voyez ci-dessus, p. 15.

[342] [Grec: Auton de heuriskein dei, kai tois paradedomenois

chrêsthai kalôs.] (Aristote, _Poétique_, chap. XIV, 5.)

J'estime donc, en premier lieu, qu'en celles où l'on se propose de

faire périr quelqu'un que l'on connoît, soit qu'on achève, soit qu'on

soit empêché d'achever, il n'y a aucune liberté d'inventer la

principale action, mais qu'elle doit être tirée de l'histoire ou de la

fable. Ces entreprises contre[343] des proches ont toujours quelque

chose de si criminel et de si contraire à la nature, qu'elles ne sont

pas croyables, à moins que d'être appuyées sur l'une ou sur l'autre;

et jamais elles n'ont cette vraisemblance sans laquelle ce qu'on

invente ne peut être de mise.

[343] VAR. (édit. de 1660): entre.

Je n'ose décider si absolument de la seconde espèce. Qu'un homme

prenne querelle avec un autre, et que l'ayant tué il vienne à le

reconnoître pour son père ou pour son frère, et en tombe au

désespoir, cela n'a rien que de vraisemblable[344], et par conséquent

on le peut inventer; mais d'ailleurs cette circonstance de tuer son

père ou son frère sans le connoître, est si extraordinaire et si

éclatante, qu'on a quelque droit de dire que l'histoire n'ose manquer

à s'en souvenir, quand elle arrive entre des personnes illustres, et

de refuser toute croyance à de tels événements, quand elle ne les

marque point. Le théâtre ancien ne nous en fournit aucun exemple

qu'_OEdipe_; et je ne me souviens point d'en avoir vu aucun autre chez

nos historiens. Je sais que cet événement sent plus la fable que

l'histoire, et que par conséquent il peut avoir été inventé[345], ou

en tout, ou en partie; mais la fable et l'histoire de l'antiquité sont

si mêlées ensemble, que pour n'être pas en péril d'en faire un faux

discernement, nous leur donnons une égale autorité sur nos théâtres.

Il suffit que nous n'inventions pas ce qui de soi n'est point

vraisemblable, et qu'étant inventé de longue main, il soit devenu si

bien de la connoissance de l'auditeur, qu'il ne s'effarouche point à

le voir sur la scène. Toute la _Métamorphose_ d'Ovide est

manifestement d'invention; on peut en tirer[346] des sujets de

tragédie, mais non pas inventer sur ce modèle, si ce n'est des

épisodes de même trempe: la raison en est que bien que nous ne devions

rien inventer que de vraisemblable, et que ces sujets fabuleux, comme

Andromède et Phaéton, ne le soient point du tout, inventer des

épisodes, ce n'est pas tant inventer qu'ajouter à ce qui est déjà

inventé; et ces épisodes trouvent une espèce de vraisemblance dans

leur rapport avec l'action principale; en sorte qu'on peut dire que

supposé que cela se soit pu faire, il s'est pu faire comme le poëte le

décrit[347].

[344] Le _que_ manque dans l'édition de 1663, mais c'est

évidemment une faute.

[345] VAR. (édit. de 1660): «Et je ne me souviens point d'en avoir

vu chez nos historiens que celui de Thésée, qui fut reconnu par

son père comme il étoit prêt de l'empoisonner. Je sais que l'un et

l'autre sentent plus la fable que l'histoire et que par conséquent

leur aventure peut avoir été inventée.»--Dans les éditions de

1663-1682 le passage relatif à Thésée a été transporté un peu plus

loin. Voyez p. 77, note [352], et p. 112, note [416].

[346] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): on en peut tirer.

[347] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): l'a décrit.

De tels épisodes toutefois ne seroient pas propres à un sujet

historique ou de pure invention, parce qu'ils manqueroient de rapport

avec l'action principale, et seroient moins vraisemblables qu'elle.

Les apparitions de Vénus et d'Éole ont eu bonne grâce dans

_Andromède_; mais si j'avois fait descendre Jupiter pour réconcilier

Nicomède avec son père, ou Mercure pour révéler à Auguste la

conspiration de Cinna, j'aurois fait révolter tout mon auditoire, et

cette merveille auroit détruit toute la croyance que le reste de

l'action auroit obtenue. Ces dénouements par des Dieux de machine sont

fort fréquents chez les Grecs, dans des tragédies qui paroissent

historiques, et qui sont vraisemblables à cela près: aussi Aristote ne

les condamne pas tout à fait, et se contente de leur préférer ceux qui

viennent du sujet. Je ne sais ce qu'en décidoient les Athéniens, qui

étoient leurs juges; mais les deux exemples que je viens de citer

montrent suffisamment qu'il seroit dangereux pour nous de les imiter

en cette sorte de licence. On me dira que ces apparitions n'ont garde

de nous plaire, parce que nous en savons manifestement la fausseté, et

qu'elles choquent notre religion, ce qui n'arrivoit pas chez les

Grecs. J'avoue qu'il faut s'accommoder aux moeurs de l'auditeur et à

plus forte raison à sa croyance; mais aussi doit-on m'accorder que

nous avons du moins autant de foi pour l'apparition des anges et des

saints que les anciens en avoient pour celle[348] de leur Apollon et

de leur Mercure: cependant qu'auroit-on dit, si pour démêler Héraclius

d'avec Martian, après la mort de Phocas, je me fusse servi d'un ange?

Ce poëme est entre des chrétiens, et cette apparition y auroit eu

autant de justesse que celle[349] des Dieux de l'antiquité dans ceux

des Grecs; c'eût été néanmoins un secret infaillible de rendre

celui-là ridicule, et il ne faut qu'avoir un peu de sens commun pour

en demeurer d'accord. Qu'on me permette donc de dire avec Tacite: _Non

omnia apud priores meliora, sed nostra quoque ætas multa laudis et

artium imitanda posteris tulit_[350].

[348] VAR. (édit. de 1663): celles.

[349] VAR. (édit. de 1660-1668): celles.

[350] Nec omnia.... (_Annales_, liv. III, chapitre LV.)--«Tout ne

fut pas mieux autrefois; notre siècle aussi a produit des vertus

et des talents dignes d'être un jour proposés pour modèles.»

Je reviens aux tragédies de cette seconde espèce, où l'on ne connoît

un père ou un fils qu'après l'avoir fait périr; et pour conclure en

deux mots après cette digression, je ne condamnerai jamais personne

pour en avoir inventé; mais je ne me le permettrai jamais.

Celles de la troisième espèce ne reçoivent aucune difficulté:

non-seulement on les peut inventer, puisque tout y est vraisemblable

et suit le train commun des affections naturelles, mais je doute même

si ce ne seroit point les bannir du théâtre que d'obliger les poëtes à

en prendre les sujets dans l'histoire. Nous n'en voyons point de cette

nature chez les Grecs, qui n'ayent la mine d'avoir été inventés par

leurs auteurs. Il se peut faire que la fable leur en aye prêté

quelques-uns. Je n'ai pas les yeux assez pénétrants pour percer de si

épaisses obscurités, et déterminer si l'_Iphigénie in Tauris_ est de

l'invention d'Euripide, comme son _Hélène_ et son _Ion_, ou s'il l'a

prise d'un autre; mais je crois pouvoir dire qu'il est très-malaisé

d'en trouver dans l'histoire, soit que tels événements[351] n'arrivent

que très-rarement, soit qu'ils n'ayent pas assez d'éclat pour y

mériter une place: celui de Thésée, reconnu par le roi d'Athènes, son

père, sur le point qu'il l'alloit faire périr, est le seul dont il me

souvienne[352]. Quoi qu'il en soit, ceux qui aiment à les mettre sur

la scène peuvent les inventer sans crainte de la censure: ils pourront

produire par là quelque agréable suspension dans l'esprit de

l'auditeur; mais il ne faut pas qu'ils se promettent de lui tirer

beaucoup de larmes.

[351] VAR. (édit. de 1663): de tels événements.

[352] Dans l'édition de 1660 ce passage relatif à Thésée se trouve

plus haut sous une forme un peu différente (voyez p. 74, note 2).

C'est à partir de l'édition de 1663 qu'il a été transporté ici.

Œuvres de P. Corneille, Tome 01 · 第 15 / 42 段