[301] On lit dans l'édition de 1660: «Je sépare,» pour «j'ai

séparé;» dans l'édition de 1663, qui forme, comme nous l'avons

dit, deux volumes in-folio: «Comme ce recueil a été séparé en

trois volumes dans l'impression qui s'en est faite in-octavo,

j'avois séparé....»

[302] VAR. (édit. de 1660): Je parlerai.

[303] VAR. (édit. de 1660): Je réserve pour le troisième à

m'expliquer.

[304] VAR. (édit. de 1660): de me servir.

[305] VAR. (édit. de 1660-1664): Monsieur de Balzac.--Quand les

Discours parurent pour la première fois, en 1660, il n'y avait que

cinq ans que Balzac était mort.

DISCOURS

DE LA TRAGÉDIE

ET DES MOYENS DE LA TRAITER

SELON LE VRAISEMBLABLE OU LE NÉCESSAIRE.

Outre les trois utilités du poëme dramatique dont j'ai parlé dans le

discours que j'ai fait servir de préface à la première partie de ce

recueil, la tragédie a celle-ci de particulière que _par la pitié et

la crainte elle purge de semblables passions_[306]. Ce sont les termes

dont Aristote se sert dans sa définition, et qui nous apprennent deux

choses: l'une, qu'elle excite[307] la pitié et la crainte; l'autre,

que par leur moyen elle purge de semblables passions. Il explique la

première assez au long, mais il ne dit pas un mot de la dernière; et

de toutes les conditions qu'il emploie en cette définition, c'est la

seule qu'il n'éclaircit point. Il témoigne toutefois dans le dernier

chapitre de ses _Politiques_ un dessein d'en parler fort au long dans

ce traité[308], et c'est ce qui fait que la plupart de ses interprètes

veulent que nous ne l'ayons pas entier[309], parce que nous n'y voyons

rien du tout sur cette matière. Quoi qu'il en puisse être, je crois

qu'il est à propos de parler de ce qu'il a dit, avant que de faire

effort pour deviner ce qu'il a voulu dire. Les maximes qu'il établit

pour l'un pourront nous conduire à quelques conjectures pour l'autre,

et sur la certitude de ce qui nous demeure nous pourrons fonder une

opinion probable de ce qui n'est point venu jusqu'à[310] nous.

[306] [Grec: Di' eleou kai phobou perainousa tên tôn toioutôn

pathêmatôn katharsin.] (Aristote, _Poétique_, chap. VI, 2.)

[307] VAR. (édit. de 1660): qu'elle doit exciter.

[308] [Grec: Ti de legomen tên katharsin, nun men haplôs, palin d'

en tois peri Poiêtikês eroumen saphesteron.] (Aristote,

_Politique_, liv. VIII, chap. VII.)

[309] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): tout entier.

[310] VAR. (édit. de 1663 et de 1664): jusques à.

_Nous avons pitié_, dit-il, _de ceux que nous voyons souffrir un

malheur qu'ils ne méritent pas, et nous craignons qu'il ne

nous en arrive un pareil, quand nous le voyons souffrir à nos

semblables_[311]. Ainsi la pitié embrasse l'intérêt de la personne que

nous voyons souffrir, la crainte qui la suit regarde la nôtre, et ce

passage seul nous donne assez d'ouverture pour trouver la manière dont

se fait la purgation des passions dans la tragédie. La pitié d'un

malheur où nous voyons tomber nos semblables nous porte à la crainte

d'un pareil pour nous; cette crainte, au desir de l'éviter; et ce

desir, à purger, modérer, rectifier, et même déraciner en nous la

passion qui plonge à nos yeux dans ce malheur les personnes que nous

plaignons, par cette raison commune, mais naturelle et indubitable,

que pour éviter l'effet il faut retrancher la cause. Cette explication

ne plaira pas à ceux qui s'attachent aux commentateurs de ce

philosophe. Ils se gênent sur ce passage, et s'accordent si peu l'un

avec l'autre, que Paul Beni[312] marque jusqu'à[313] douze ou quinze

opinions diverses, qu'il réfute avant que de nous donner la sienne.

Elle est conforme à celle-ci pour le raisonnement, mais elle diffère

en ce point, qu'elle n'en applique l'effet qu'aux rois et aux princes,

peut-être par cette raison que la tragédie ne peut nous faire

craindre que les maux que nous voyons arriver à nos semblables, et que

n'en faisant arriver qu'à des rois et à des princes, cette crainte ne

peut faire d'effet que sur des gens de leur condition. Mais sans doute

il a entendu trop littéralement ce mot de _nos semblables_, et n'a pas

assez considéré qu'il n'y avoit point de rois à Athènes, où se

représentoient les poëmes dont Aristote tire ses exemples, et sur

lesquels il forme ses règles. Ce philosophe n'avoit garde d'avoir

cette pensée qu'il lui attribue, et n'eût pas employé dans la

définition de la tragédie une chose dont l'effet pût arriver si

rarement, et dont l'utilité se fût restreinte[314] à si peu de

personnes. Il est vrai qu'on n'introduit d'ordinaire que des rois pour

premiers acteurs dans la tragédie, et que les auditeurs n'ont point de

sceptres par où leur ressembler, afin d'avoir lieu de craindre les

malheurs qui leur arrivent; mais ces rois sont hommes comme les

auditeurs, et tombent dans ces malheurs par l'emportement des passions

dont les auditeurs sont capables. Ils prêtent même un raisonnement

aisé à faire du plus grand au moindre; et le spectateur peut concevoir

avec facilité que si un roi, pour trop s'abandonner à l'ambition, à

l'amour, à la haine, à la vengeance, tombe dans un malheur si grand

qu'il lui fait pitié, à plus forte raison lui qui n'est qu'un homme du

commun doit tenir la bride à de telles passions, de peur qu'elles ne

l'abîment dans un pareil malheur. Outre que ce n'est pas une nécessité

de ne mettre que les infortunes des rois sur le théâtre. Celles des

autres hommes y trouveroient place, s'il leur en arrivoit d'assez

illustres et d'assez extraordinaires pour la mériter, et que

l'histoire prît assez de soin d'eux pour nous les apprendre. Scédase

n'étoit qu'un paysan de Leuctres; et je ne tiendrois pas la sienne

indigne d'y paroître, si la pureté de notre scène pouvoit souffrir

qu'on y parlât du violement effectif de ses deux filles, après que

l'idée de la prostitution n'y a pu être soufferte dans la personne

d'une sainte qui en fut garantie[315].

[311] [Grec: Eleos men peri ton anaxion, phobos de peri ton

homoion.] (Aristote, _Poétique_, chap. XIII, 2.)

[312] Paul Beni, littérateur et critique italien, né dans l'île de

Candie au milieu du seizième siècle, auteur d'un commentaire sur

la _Poétique_ d'Aristote, publié à Padoue en 1613, et à Venise en

1623.

[313] VAR. (édit. de 1660-1664): jusques à.

[314] Voyez la note [274] de la page 35. L'édition de 1660 porte:

_Restrainte_.

[315] Corneille songe ici au peu de succès de sa tragédie de

_Théodore_ (1645); quant à l'autre sujet dont il parle, sujet tiré

de la _Vie de Pélopidas_ (chap. XXXVII-XXXIX) et de la troisième

des cinq _Histoires amoureuses_ de Plutarque, et que notre poëte

regarde avec raison comme peu convenable pour notre théâtre,

Alexandre Hardy l'a traité en 1604, sous ce titre: _Scédase ou

l'Hospitalité violée_.

Pour nous faciliter les moyens de faire naître cette pitié et cette

crainte où Aristote semble nous obliger, il nous aide à choisir les

personnes et les événements qui peuvent exciter l'une et l'autre. Sur

quoi je suppose, ce qui est très-véritable, que notre auditoire n'est

composé ni de méchants, ni de saints, mais de gens d'une probité

commune, et qui ne sont pas si sévèrement retranchés dans l'exacte

vertu, qu'ils ne soient susceptibles des passions et capables des

périls où elles engagent ceux qui leur défèrent trop. Cela supposé,

examinons ceux que ce philosophe exclut de la tragédie, pour en venir

avec lui à ceux dans lesquels il fait consister sa perfection.

En premier lieu, il ne veut point _qu'un homme fort vertueux y tombe

de la félicité dans le malheur_, et soutient _que cela ne produit ni

pitié, ni crainte, parce que c'est un événement tout à fait

injuste_[316]. Quelques interprètes poussent la force de ce mot grec

[Grec: miaron], qu'il fait servir d'épithète à cet événement, jusqu'à

le rendre par celui d'_abominable_[317]; à quoi j'ajoute qu'un tel

succès excite plus d'indignation et de haine contre celui qui fait

souffrir, que de pitié pour celui qui souffre, et qu'ainsi ce

sentiment, qui n'est pas le propre de la tragédie, à moins que d'être

bien ménagé, peut étouffer celui qu'elle doit produire, et laisser

l'auditeur mécontent par la colère qu'il remporte, et qui se mêle à la

compassion, qui lui plairoit s'il la remportoit seule.

[316] [Grec: Prôton men dêlon hoti oute tous epieikeis andras dei

metaballontas phainesthai ex eutuchias eis dustuchian; ou gar

phoberon oude eleeinon touto, alla miaron esti.] (Aristote,

_Poétique_, chap. XIII, 2.)

[317] La traduction de Corneille (_tout à fait injuste_) est trop

faible en effet. Le vrai sens est: «chose scélérate, abominable,

odieuse.»

Il ne veut pas non plus _qu'un méchant homme passe du malheur à la

félicité, parce que non-seulement il ne peut naître d'un tel succès

aucune pitié, ni crainte, mais il ne peut pas même nous toucher par ce

sentiment naturel de joie dont nous remplit la prospérité d'un premier

acteur, à qui notre faveur s'attache_[318]. La chute d'un méchant dans

le malheur a de quoi nous plaire par l'aversion que nous prenons pour

lui; mais comme ce n'est qu'une juste punition, elle ne nous fait

point de pitié, et ne nous imprime aucune crainte, d'autant que nous

ne sommes pas si méchants que lui, pour être capables de ses crimes,

et en appréhender une aussi funeste issue.

[318] [Grec: Oute tous mochthêrous ex atuchias eis eutuchian;

atragôdotaton gar touto esti pantôn; ouden gar echei ôn dei; oute

gar philanthrôpon oute eleeinon oute phoberon esti.] (Aristote,

_Poétique_, chap. XIII, 2.)

Il reste donc à trouver un milieu entre ces deux extrémités, par le

choix d'un homme qui ne soit ni tout à fait bon, ni tout à fait

méchant, et qui, par une faute, ou foiblesse humaine, tombe dans un

malheur qu'il ne mérite pas. Aristote en donne pour exemples OEdipe et

Thyeste, en quoi véritablement je ne comprends point sa pensée. Le

premier me semble ne faire aucune faute, bien qu'il tue son père,

parce qu'il ne le connoît pas, et qu'il ne fait que disputer le chemin

en homme de coeur contre un inconnu qui l'attaque avec avantage.

Néanmoins, comme la signification du mot grec [Grec: hamartêma] peut

s'étendre à une simple erreur de méconnoissance, telle qu'étoit la

sienne, admettons-le avec ce philosophe, bien que je ne puisse voir

quelle passion il nous donne à purger, ni de quoi nous pouvons nous

corriger sur son exemple.

J'avouerai plus. Si la purgation des passions se fait dans la

tragédie, je tiens qu'elle se doit faire de la manière que je

l'explique; mais je doute si elle s'y fait jamais, et dans celles-là

même qui ont les conditions que demande Aristote. Elles se rencontrent

dans _le Cid_, et en ont causé le grand succès: Rodrigue et Chimène y

ont cette probité sujette aux passions, et ces passions font leur

malheur, puisqu'ils ne sont malheureux qu'au tant qu'ils sont

passionnés l'un pour l'autre. Ils tombent dans l'infélicité par cette

foiblesse humaine dont nous sommes capables comme eux; leur malheur

fait pitié, cela est constant, et il en a coûté assez de larmes aux

spectateurs pour ne le point contester. Cette pitié nous doit donner

une crainte de tomber dans un pareil malheur, et purger en nous ce

trop d'amour qui cause leur infortune et nous les fait plaindre; mais

je ne sais si elle nous la donne, ni si elle le purge, et j'ai bien

peur que le raisonnement d'Aristote sur ce point ne soit qu'une belle

idée, qui n'ait jamais son effet dans la vérité. Je m'en rapporte à

ceux qui en ont vu les représentations: ils peuvent en demander compte

au secret de leur coeur, et repasser sur ce qui les a touchés au

théâtre, pour reconnoître s'ils en sont venus par là jusqu'à cette

crainte réfléchie, et si elle a rectifié en eux la passion qui a causé

la disgrâce qu'ils ont plainte. Un des interprètes d'Aristote veut

qu'il n'aye parlé de cette purgation des passions dans la tragédie que

parce qu'il écrivoit après Platon, qui bannit les poëtes tragiques de

sa république, parce qu'ils les remuent trop fortement. Comme il

écrivoit pour le contredire, et montrer qu'il n'est pas à propos de

les bannir des États bien policés, il a voulu trouver cette utilité

dans ces agitations de l'âme, pour les rendre recommandables par la

raison même sur qui l'autre se fonde pour les bannir. Le fruit qui

peut naître des impressions que fait la force de l'exemple lui

manquoit: la punition des méchantes actions, et la récompense des

bonnes, n'étoient pas de l'usage de son siècle, comme nous les avons

rendues de celui du nôtre; et n'y pouvant trouver une utilité solide,

hors celle des sentences et des discours didactiques, dont la tragédie

se peut passer selon son avis, il en a substitué une qui peut-être

n'est qu'imaginaire. Du moins, si pour la produire il faut les

conditions qu'il demande, elles se rencontrent si rarement, que

Robortel ne les trouve que dans le seul _OEdipe_, et soutient que ce

philosophe ne nous les prescrit pas comme si nécessaires que leur

manquement rende un ouvrage défectueux, mais seulement comme des idées

de la perfection des tragédies. Notre siècle les a vues dans _le Cid_,

mais je ne sais s'il les a vues en beaucoup d'autres; et si nous

voulons rejeter un coup d'oeil sur cette règle, nous avouerons que

le succès a justifié beaucoup de pièces où elle n'est pas observée.

L'exclusion des personnes tout à fait vertueuses qui tombent dans le

malheur bannit les martyrs de notre théâtre. Polyeucte y a réussi

contre cette maxime, et Héraclius et Nicomède y ont plu, bien qu'ils

n'impriment que de la pitié, et ne nous donnent rien à craindre, ni

aucune passion à purger, puisque nous les y voyons opprimés et près

de[319] périr, sans aucune faute de leur part dont nous puissions nous

corriger sur leur exemple.

[319] Plus haut (p. 28), toutes les éditions, de 1660 à 1682,

s'accordent à donner, dans le même sens: _prêt de_.

Le malheur d'un homme fort méchant n'excite ni pitié, ni crainte,

parce qu'il n'est pas digne de la première, et que les spectateurs ne

sont pas méchants comme lui pour concevoir l'autre à la vue de sa

punition; mais il seroit à propos de mettre quelque distinction entre

les crimes. Il en est dont les honnêtes gens sont capables par une

violence de passion, dont le mauvais succès peut faire effet dans

l'âme de l'auditeur. Un honnête homme ne va pas voler au coin d'un

bois, ni faire un assassinat de sang-froid; mais s'il est bien

amoureux, il peut faire une supercherie à son rival, il peut

s'emporter de colère et tuer dans un premier mouvement, et l'ambition

le peut engager dans un crime ou dans une action blâmable. Il est peu

de mères qui voulussent assassiner ou empoisonner leurs enfants de

peur de leur rendre leur bien, comme Cléopatre dans _Rodogune_; mais

il en est assez qui prennent goût à en jouir, et ne s'en dessaisissent

qu'à regret et le plus tard qu'il leur est possible. Bien qu'elles ne

soient pas capables d'une action si noire et si dénaturée que celle de

cette reine de Syrie, elles ont en elles quelque teinture du principe

qui l'y porta, et la vue de la juste punition qu'elle en reçoit leur

peut faire craindre, non pas un pareil malheur, mais une infortune

proportionnée à ce qu'elles sont capables de commettre. Il en est

ainsi de quelques autres crimes qui ne sont pas de la portée de nos

auditeurs. Le lecteur en pourra faire l'examen et l'application sur

cet exemple.

Cependant, quelque difficulté qu'il y aye à trouver cette purgation

effective et sensible des passions par le moyen de la pitié et de la

crainte, il est aisé de nous accommoder avec Aristote. Nous n'avons

qu'à dire que par cette façon de s'énoncer il n'a pas entendu que ces

deux moyens y servissent toujours ensemble; et qu'il suffit selon lui

de l'un des deux pour faire cette purgation, avec cette différence

toutefois, que la pitié n'y peut arriver sans la crainte, et que la

crainte peut y parvenir sans la pitié. La mort du Comte n'en fait

aucune dans _le Cid_, et peut toutefois mieux purger en nous cette

sorte d'orgueil envieux de la gloire d'autrui, que toute la compassion

que nous avons de Rodrigue et de Chimène ne purge les attachements de

ce violent amour qui les rend à plaindre l'un et l'autre. L'auditeur

peut avoir de la commisération pour Antiochus, pour Nicomède, pour

Héraclius; mais s'il en demeure là, et qu'il ne puisse craindre de

tomber dans un pareil malheur, il ne guérira d'aucune passion. Au

contraire, il n'en a point pour Cléopatre, ni pour Prusias, ni pour

Phocas; mais la crainte d'une infortune semblable ou approchante peut

purger en une mère l'opiniâtreté à ne se point dessaisir du bien de

ses enfants, en un mari le trop de déférence à une seconde femme au

préjudice de ceux de son premier lit, en tout le monde l'avidité

d'usurper le bien ou la dignité d'autrui par la violence; et tout cela

proportionnément à la condition d'un chacun et à ce qu'il est capable

d'entreprendre. Les déplaisirs et les irrésolutions d'Auguste dans

_Cinna_ peuvent faire ce dernier effet par la pitié et la crainte

jointes ensemble; mais, comme je l'ai déjà dit, il n'arrive pas

toujours que ceux que nous plaignons soient malheureux par leur faute.

Quand ils sont innocents, la pitié que nous en prenons ne produit

aucune crainte, et si nous en concevons quelqu'une qui purge nos

passions, c'est par le moyen d'une autre personne que de celle qui

nous fait pitié, et nous la devons toute à la force de l'exemple.

Cette explication se trouvera autorisée par Aristote même, si nous

voulons bien peser la raison qu'il rend de l'exclusion de ces

événements qu'il désapprouve dans la tragédie. Il ne dit jamais:

_Celui-là n'y est pas propre, parce qu'il n'excite que de la

pitié[320] et ne fait point naître de crainte, et cet autre n'y est

pas supportable, parce qu'il n'excite que de la crainte et ne fait

point naître de pitié_; mais il les rebute, _parce_, dit-il, _qu'ils

n'excitent ni pitié ni crainte_[321], et nous donne à connoître par là

que c'est par le manque de l'une et de l'autre qu'ils ne lui plaisent

pas, et que s'ils produisoient l'une des deux, il ne leur refuseroit

point son suffrage. L'exemple d'OEdipe qu'il allègue me confirme dans

cette pensée. Si nous l'en croyons, il a toutes les conditions

requises en la tragédie; néanmoins son malheur n'excite que de la

pitié, et je ne pense pas qu'à le voir représenter, aucun de ceux qui

le plaignent s'avise de craindre de tuer son père ou d'épouser sa

mère. Si sa représentation nous peut imprimer quelque crainte, et que

cette crainte soit capable de purger en nous quelque inclination

blâmable ou vicieuse, elle y purgera la curiosité de savoir l'avenir,

et nous empêchera d'avoir recours à des prédictions, qui ne servent

d'ordinaire qu'à nous faire choir dans le malheur qu'on nous prédit

par les soins mêmes que nous prenons de l'éviter; puisqu'il est

certain qu'il n'eût jamais tué son père, ni épousé sa mère, si son

père et sa mère, à qui l'oracle avoit prédit que cela arriveroit, ne

l'eussent fait exposer de peur qu'il n'arrivât[322]. Ainsi

non-seulement ce seront Laïus et Jocaste qui feront naître cette

crainte, mais elle ne naîtra que de l'image d'une faute qu'ils ont

faite quarante ans avant l'action qu'on représente, et ne s'exprimera

en nous que par un autre acteur que le premier, et par une action hors

de la tragédie.

[320] Nous avons suivi le texte de 1660 et de 1663, qui nous

paraît être la vraie leçon. On lit dans les éditions de 1664,

1668, 1682: «que la pitié.»

[321] Voyez p. 55 et 56.

[322] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): Si son père et sa mère ne

l'eussent fait exposer, de peur que cela n'arrivât.

Pour recueillir ce discours, avant que de passer à une autre matière,

établissons pour maxime que la perfection de la tragédie consiste bien

à exciter de la pitié et de la crainte par le moyen d'un premier

acteur, comme peut faire Rodrigue dans _le Cid_, et Placide dans

_Théodore_, mais que cela n'est pas d'une nécessité si absolue qu'on

ne se puisse servir de divers personnages pour faire naître ces deux

sentiments, comme dans _Rodogune_; et même ne porter l'auditeur qu'à

l'un des deux, comme dans _Polyeucte_, dont la représentation

n'imprime que de la pitié sans aucune crainte[323]. Cela posé,

trouvons quelque modération à la rigueur de ces règles du philosophe,

ou du moins quelque favorable interprétation, pour n'être pas obligés

de condamner beaucoup de poëmes que nous avons vu réussir[324] sur nos

théâtres.

[323] On lit ici, dans les éditions de 1660 et de 1663, ce passage

retranché dans l'édition de 1664 et dans les suivantes: «Je ne dis

pas la même chose de la crainte sans la pitié, parce que je n'en

sais point d'exemple, et n'en conçois point d'idée que je puisse

croire agréable.»

[324] Voyez sur l'accord des participes chez Corneille,

l'introduction grammaticale placée en tête du _Lexique_.

Il ne veut point qu'un homme tout à fait innocent tombe dans

l'infortune, parce que, cela étant abominable, il excite plus

d'indignation contre celui qui le persécute que de pitié pour son

malheur; il ne veut pas non plus qu'un très-méchant y tombe, parce

qu'il ne peut donner de pitié par un malheur qu'il mérite, ni en faire

craindre un pareil à des spectateurs qui ne lui ressemblent pas; mais

quand ces deux raisons cessent, en sorte qu'un homme de bien qui

souffre excite plus de pitié pour lui que d'indignation contre celui

qui le fait souffrir, ou que la punition d'un grand crime peut

corriger en nous quelque imperfection qui a du rapport avec lui,

j'estime qu'il ne faut point faire de difficulté d'exposer sur la

scène des hommes très-vertueux ou très-méchants dans le malheur. En

voici deux ou trois manières, que peut-être Aristote n'a su prévoir,

parce qu'on n'en voyoit pas d'exemples sur les théâtres de son temps.

La première est, quand un homme très-vertueux est persécuté par un

très-méchant, et qu'il échappe du péril où le méchant demeure

enveloppé, comme dans _Rodogune_ et dans _Héraclius_, qu'on n'auroit

pu souffrir si Antiochus et Rodogune eussent péri dans la première, et

Héraclius, Pulchérie et Martian dans l'autre, et que Cléopatre et

Phocas y eussent triomphé. Leur malheur y donne une pitié qui n'est

point étouffée par l'aversion qu'on a pour ceux qui les tyrannisent,

parce qu'on espère toujours que quelque heureuse révolution les

empêchera de succomber; et bien que les crimes de Phocas et de

Cléopatre soient trop grands pour faire craindre l'auditeur d'en

commettre de pareils, leur funeste issue peut faire sur lui les effets

dont j'ai déjà parlé. Il peut arriver d'ailleurs qu'un homme

très-vertueux soit persécuté, et périsse même par les ordres d'un

autre, qui ne soit pas assez méchant pour attirer trop d'indignation

sur lui, et qui montre plus de foiblesse que de crime dans la

persécution qu'il lui fait. Si Félix fait périr son gendre Polyeucte,

ce n'est pas par cette haine enragée contre les chrétiens, qui nous le

rendroit exécrable, mais seulement par une lâche timidité, qui n'ose

le sauver en présence de Sévère, dont il craint la haine et la

vengeance après les mépris qu'il en a faits durant son peu de fortune.

On prend bien quelque aversion pour lui, on désapprouve sa manière

d'agir; mais cette aversion ne l'emporte pas sur la pitié qu'on a de

Polyeucte, et n'empêche pas que sa conversion miraculeuse, à la fin de

la pièce, ne le réconcilie pleinement avec l'auditoire. On peut dire

la même chose de Prusias dans _Nicomède_, et de Valens dans

_Théodore_. L'un maltraite son fils, bien que très-vertueux, et

l'autre est cause de la perte du sien, qui ne l'est pas moins; mais

tous les deux n'ont que des foiblesses qui ne vont point jusques au

crime, et loin d'exciter une indignation qui étouffe la pitié qu'on a

pour ces fils généreux, la lâcheté de leur abaissement sous des

puissances qu'ils redoutent, et qu'ils devroient braver pour bien

agir, fait qu'on a quelque compassion d'eux-mêmes et de leur honteuse

politique.

Œuvres de P. Corneille, Tome 01 · 第 14 / 42 段