Il se présente une difficulté à éclaircir sur cette matière, touchant

ce qu'entend Aristote lorsqu'il dit _que la tragédie se peut faire

sans moeurs, et que la plupart de celles des modernes de son temps

n'en ont point_[281]. Le sens de ce passage est assez malaisé à

concevoir, vu que, selon lui-même, c'est par les moeurs qu'un homme

est méchant ou homme de bien, spirituel ou stupide, timide ou hardi,

constant ou irrésolu, bon ou mauvais politique, et qu'il est

impossible qu'on en mette aucun sur le théâtre qui ne soit bon ou

méchant, et qui n'aye[282] quelqu'une de ces autres qualités. Pour

accorder ces deux sentiments qui semblent opposés l'un à l'autre, j'ai

remarqué que ce philosophe dit ensuite que _si un poëte a fait de

belles narrations morales et des discours bien sentencieux, il n'a

fait encore rien par là qui concerne la tragédie_[283]. Cela m'a fait

considérer que les moeurs ne sont pas seulement le principe des

actions, mais aussi du raisonnement. Un homme de bien agit et raisonne

en homme de bien, un méchant agit et raisonne en méchant, et l'un et

l'autre étale de diverses maximes de morale suivant cette diverse

habitude. C'est donc de ces maximes, que cette habitude produit, que

la tragédie peut se passer, et non pas de l'habitude même,

puisqu'elle[284] est le principe des actions, et que les actions sont

l'âme de la tragédie, où l'on ne doit parler qu'en agissant et pour

agir. Ainsi pour expliquer ce passage d'Aristote par l'autre, nous

pouvons dire que quand il parle d'une tragédie sans moeurs, il

entend une tragédie où les acteurs énoncent simplement leurs

sentiments, ou ne les appuient que sur des raisonnements tirés du

fait, comme Cléopatre dans le second acte de _Rodogune_, et non pas

sur des maximes de morale ou de politique, comme Rodogune dans son

premier acte. Car, je le répète encore, faire un poëme de théâtre où

aucun des acteurs ne soit bon ni méchant, prudent ni imprudent, cela

est absolument impossible.

[281] [Grec: Aneu men praxeôs ouk an genoito tragôdia, aneu de

êthôn genoit' an. Hai gar tôn neôn tôn pleist.] (Aristote,

_Poétique_, chap. VI, 11.)]

[282] Tel est le texte de 1660-1668. Dans l'édition de 1682 on

lit: «Qu'il n'aye,» ce qui pourrait bien être une faute

d'impression.

[283] [Grec: Ean tis ephexês thê rhêseis êthikas kai lexeis kai

dianoias eu pepoiêmenas ou poiêsei ho ên tês tragôdias ergon.]

(Aristote, _Poétique_, chap. VI, 12.)

[284] VAR. (édit. de 1660-1668): puisque elle.

Après les moeurs viennent les sentiments, par où l'acteur fait

connoître ce qu'il veut ou ne veut pas, en quoi il peut se contenter

d'un simple témoignage de ce qu'il se propose de faire, sans le

fortifier de raisonnements moraux, comme je le viens de dire. Cette

partie a besoin de la rhétorique pour peindre les passions et les

troubles de l'esprit, pour en consulter[285], délibérer, exagérer ou

exténuer; mais il y a cette différence pour ce regard entre le poëte

dramatique et l'orateur, que celui-ci peut étaler son art, et le

rendre remarquable avec pleine liberté, et que l'autre doit le cacher

avec soin, parce que ce n'est jamais lui qui parle, et ceux qu'il

fait parler ne sont pas des orateurs.

[285] VAR. (édit. de 1660-1668): pour consulter.

La diction dépend de la grammaire. Aristote lui attribue les figures,

que nous ne laissons pas d'appeler communément figures de rhétorique.

Je n'ai rien à dire là-dessus, sinon que le langage doit être net, les

figures placées à propos et diversifiées, et la versification aisée et

élevée au-dessus de la prose, mais non pas jusqu'à l'enflure du poëme

épique, puisque ceux que le poëte fait parler ne sont pas des poëtes.

Le retranchement que nous avons fait des choeurs a retranché la

musique de nos poëmes. Une chanson y a quelquefois bonne grâce, et

dans les pièces de machines cet ornement est redevenu nécessaire pour

remplir les oreilles de l'auditeur cependant que les[286] machines

descendent.

[286] VAR. (édit. de 1660-1668): ces.

La décoration du théâtre a besoin de trois arts pour la rendre belle,

de la peinture, de l'architecture, et de la perspective. Aristote

prétend que cette partie, non plus que la précédente, ne regarde pas

le poëte; et comme il ne la traite point, je me dispenserai d'en dire

plus qu'il ne m'en a appris.

Pour achever ce discours, je n'ai plus qu'à parler des parties de

quantité, qui sont le prologue, l'épisode, l'exode et le choeur. _Le

prologue est ce qui se récite avant le premier chant du choeur;

l'épisode, ce qui se récite entre les chants du choeur; et l'exode,

ce qui se récite après le dernier chant du choeur[287]._ Voilà tout

ce que nous en dit Aristote, qui nous marque plutôt la situation de

ces parties, et l'ordre qu'elles ont entre elles dans la

représentation, que la part de l'action qu'elles doivent contenir.

Ainsi pour les appliquer à notre usage, le prologue est notre premier

acte, l'épisode fait les trois suivants, l'exode le dernier.

[287] [Grec: Esti de prologos men meros holon tragôdias to pro

chorou parodou, epeisodion de meros holon tragôdias to metaxu

holôn chorikôn melôn, exodos de meros holon tragôdias meth' ho ouk

esti chorou melos.] (Aristote, _Poétique_, chap. XII, 2.)

Je dis que le prologue est ce qui se récite devant le premier chant du

choeur, bien que la version ordinaire porte, _devant la première

entrée du choeur_, ce qui nous embarrasseroit fort, vu que dans

beaucoup de tragédies grecques le choeur parle le premier, et ainsi

elles manqueroient de cette partie, ce qu'Aristote n'eût pas manqué de

remarquer. Pour m'enhardir à changer ce terme, afin de lever la

difficulté, j'ai considéré qu'encore que le mot grec [Grec: parodos],

dont se sert ici ce philosophe, signifie communément l'entrée en un

chemin ou place publique, qui étoit le lieu ordinaire où nos anciens

faisoient parler leurs acteurs, en cet endroit toutefois il ne peut

signifier que le premier chant du choeur. C'est ce qu'il m'apprend

lui-même un peu après, en disant que le [Grec: parodos] du choeur

est la première chose que dit tout le choeur ensemble[288]. Or quand

le choeur entier disoit quelque chose, il chantoit; et quand il

parloit sans chanter, il n'y avoit qu'un de ceux dont il étoit composé

qui parlât au nom de tous. La raison en est que le choeur alors

tenoit lieu d'acteur, et que ce qu'il disoit servoit à l'action, et

devoit par conséquent être entendu; ce qui n'eût pas été possible, si

tous ceux qui le composoient, et qui étoient quelquefois jusqu'au

nombre de cinquante, eussent parlé ou chanté tous à la fois. Il faut

donc rejeter ce premier [Grec: parodos] du choeur, qui est la borne

du prologue, à la première fois qu'il demeuroit seul sur le théâtre et

chantoit: jusque-là il n'y étoit introduit que parlant avec un acteur

par une seule bouche, ou s'il y demeuroit seul sans chanter, il se

séparoit en deux demi-choeurs, qui ne parloient non plus chacun de

leur côté que par un seul organe, afin que l'auditeur pût entendre ce

qu'ils disoient, et s'instruire de ce qu'il falloit qu'il apprît pour

l'intelligence de l'action.

[288] [Grec: Parodos men hê prôtê lexis holou chorou.] (_Ibid._)

Je réduis ce prologue à notre premier acte, suivant l'intention

d'Aristote, et pour suppléer en quelque façon à ce qu'il ne nous a pas

dit, ou que les années nous ont dérobé de son livre, je dirai qu'il

doit contenir les semences de tout ce qui doit arriver, tant pour

l'action principale que pour les épisodiques, en sorte qu'il n'entre

aucun acteur dans les actes suivants qui ne soit connu par ce premier,

ou du moins appelé par quelqu'un qui y aura été introduit. Cette

maxime est nouvelle et assez sévère, et je ne l'ai pas toujours

gardée; mais j'estime qu'elle sert beaucoup à fonder une véritable

unité d'action, par la liaison de toutes celles qui concurrent[289]

dans le poëme. Les anciens s'en sont fort écartés, particulièrement

dans les agnitions, pour lesquelles ils se sont presque toujours

servis de gens qui survenoient par hasard au cinquième acte, et ne

seroient arrivés qu'au dixième, si la pièce en eût eu dix. Tel est ce

vieillard de Corinthe dans l'_OEdipe_ de Sophocle et de Sénèque, où il

semble tomber des nues par miracle, en un temps où les acteurs ne

sauroient plus par où en prendre[290], ni quelle posture tenir, s'il

arrivoit une heure plus tard. Je ne l'ai introduit qu'au cinquième

acte non plus qu'eux; mais j'ai préparé sa venue dès le premier, en

faisant dire à OEdipe qu'il attend dans le jour la nouvelle de la mort

de son père. Ainsi dans _la Veuve_, bien que Célidan ne paroisse qu'au

troisième, il y est amené par Alcidon, qui est du premier. Il n'en est

pas de même des Maures dans _le Cid_, pour lesquels il n'y a aucune

préparation au premier acte. Le plaideur de Poitiers dans _le Menteur_

avoit le même défaut; mais j'ai trouvé le moyen d'y remédier en cette

édition[291], où le dénouement se trouve préparé par Philiste, et non

plus par lui.

[289] Corneille emploie un peu plus loin (p. 44) l'infinitif

_concurrer_, pour _concourir_.

[290] Locution proverbiale. Dans le _Trésor de la langue

françoise_ de Nicot: «On n'en sait par où prendre» est expliqué

par: _Non pes, non caput apparet_ (on n'aperçoit ni pied ni tête).

Nous disons encore dans un sens analogue: «On ne sait où se

prendre.»

[291] Ces mots se trouvent déjà dans l'édition de 1660, et par

conséquent Corneille avait fait dès lors dans _le Menteur_ le

changement dont il est ici parlé.

Je voudrois donc que le premier acte contînt le fondement de toutes

les actions, et fermât la porte à tout ce qu'on voudroit introduire

d'ailleurs dans le reste du poëme[292]. Encore que souvent il ne donne

pas toutes les lumières nécessaires pour l'entière intelligence du

sujet, et que tous les acteurs n'y paroissent pas, il suffit qu'on y

parle d'eux, ou que ceux qu'on y fait paroître ayent besoin de les

aller chercher pour venir à bout de leurs intentions. Ce que je dis ne

se doit entendre que des personnages qui agissent dans la pièce par

quelque propre intérêt considérable, ou qui apportent une nouvelle

importante qui produit un notable effet. Un domestique qui n'agit que

par l'ordre de son maître, un confident qui reçoit le secret de son

ami et le plaint dans son malheur, un père qui ne se montre que pour

consentir ou contredire le mariage de ses enfants, une femme qui

console et conseille son mari: en un mot, tous ces gens sans action

n'ont point besoin d'être insinués au premier acte; et quand je n'y

aurois point parlé de Livie dans _Cinna_, j'aurois pu la faire entrer

au quatrième, sans pécher contre cette règle. Mais je souhaiterois

qu'on l'observât inviolablement quand on fait concurrer deux actions

différentes, bien qu'ensuite elles se mêlent ensemble. La conspiration

de Cinna, et la consultation d'Auguste avec lui et Maxime, n'ont

aucune liaison entre elles, et ne font que concurrer d'abord, bien que

le résultat de l'une produise de beaux effets pour l'autre, et soit

cause que Maxime en fait découvrir le secret à cet empereur. Il a été

besoin d'en donner l'idée dès le premier acte, où Auguste mande Cinna

et Maxime. On n'en sait pas la cause; mais enfin il les mande, et cela

suffit pour faire une surprise très-agréable, de le voir délibérer

s'il quittera l'empire ou non, avec deux hommes qui ont conspiré

contre lui. Cette surprise auroit perdu la moitié de ses grâces s'il

ne les eût point mandés dès le premier acte, ou si on n'y eût point

connu Maxime pour un des chefs de ce grand dessein. Dans _Don Sanche_,

le choix que la reine de Castille doit faire d'un mari, et le rappel

de celle d'Aragon dans ses États, sont deux choses tout à fait

différentes: aussi sont-elles proposées toutes deux au premier acte,

et quand on introduit deux sortes d'amours, il ne faut jamais y

manquer.

[292] VAR. (édit. de 1660): Je voudrois donc que le premier acte

contînt si bien le fondement de toutes les actions, qu'il fermât

la porte à tout le reste.

Ce premier acte s'appeloit prologue du temps d'Aristote, et

communément on y faisoit l'ouverture du sujet, pour instruire le

spectateur de tout ce qui s'étoit passé avant le commencement de

l'action qu'on alloit représenter, et de tout ce qu'il falloit qu'il

sût pour comprendre ce qu'il alloit voir. La manière de donner cette

intelligence a changé suivant les temps. Euripide en a usé assez

grossièrement, en introduisant, tantôt un dieu dans une machine, par

qui les spectateurs recevoient cet éclaircissement, et tantôt un de

ses principaux personnages qui les en instruisoit lui-même, comme dans

son _Iphigénie_, et dans son _Hélène_, où ces deux héroïnes racontent

d'abord toute leur histoire, et l'apprennent à l'auditeur, sans avoir

aucun acteur avec elles à qui adresser leur discours.

Ce n'est pas que je veuille dire que quand un acteur parle seul, il ne

puisse instruire l'auditeur de beaucoup de choses; mais il faut que ce

soit par les sentiments d'une passion qui l'agite, et non pas par une

simple narration. Le monologue d'Émilie, qui ouvre le théâtre dans

_Cinna_, fait assez connoître qu'Auguste a fait mourir son père, et

que pour venger sa mort elle engage son amant à conspirer contre lui;

mais c'est par le trouble et la crainte que le péril où elle expose

Cinna jette dans son âme, que nous en avons la connoissance. Surtout

le poëte se doit souvenir que quand un acteur est seul sur le théâtre,

il est présumé ne faire que s'entretenir en lui-même, et ne parle

qu'afin que le spectateur sache de quoi il s'entretient, et à quoi il

pense. Ainsi ce seroit une faute insupportable si un autre acteur

apprenoit par là ses secrets. On excuse cela dans une passion si

violente, qu'elle force d'éclater, bien qu'on n'aye personne à qui la

faire entendre, et je ne le voudrois pas condamner en un autre, mais

j'aurois de la peine à me le souffrir.

Plaute a cru remédier à ce désordre d'Euripide en introduisant un

prologue détaché, qui se récitoit par un personnage qui n'avoit

quelquefois autre nom que celui de Prologue, et n'étoit point du tout

du corps de la pièce. Aussi ne parloit-il qu'aux spectateurs pour les

instruire de ce qui avoit précédé, et amener le sujet jusques au

premier acte où commençoit l'action.

Térence, qui est venu depuis lui, a gardé ses prologues, et en a

changé la matière. Il les a employés à faire son apologie contre ses

envieux, et pour ouvrir son sujet, il a introduit une nouvelle sorte

de personnages, qu'on a appelés protatiques, parce qu'ils ne

paroissent que dans la protase, où se doit faire la proposition et

l'ouverture du sujet[293]. Ils en écoutoient l'histoire, qui leur

étoit racontée par un autre acteur; et par ce récit qu'on leur en

faisoit, l'auditeur demeuroit instruit de ce qu'il devoit savoir,

touchant les intérêts des premiers acteurs, avant qu'ils parussent sur

le théâtre[294]. Tels sont Sosie dans son _Andrienne_, et Davus dans

son _Phormion_, qu'on ne revoit plus après la narration[295], et qui

ne servent qu'à l'écouter. Cette méthode est fort artificieuse; mais

je voudrois pour sa perfection que ces mêmes personnages servissent

encore à quelque autre chose dans la pièce, et qu'ils y fussent

introduits par quelque autre occasion que celle d'écouter ce récit.

Pollux dans _Médée_ est de cette nature. Il passe par Corinthe en

allant au mariage de sa soeur, et s'étonne d'y rencontrer Jason,

qu'il croyoit en Thessalie; il apprend de lui sa fortune, et son

divorce avec Médée, pour épouser Créuse, qu'il aide ensuite à sauver

des mains d'Égée, qui l'avoit fait enlever, et raisonne avec le Roi

sur la défiance qu'il doit avoir des présents de Médée. Toutes les

pièces n'ont pas besoin de ces éclaircissements, et par conséquent on

se peut passer souvent de ces personnages, dont Térence ne s'est servi

que ces deux fois dans les six comédies que nous avons de lui.

[293] VAR. (édit. de 1660): Où s'en doit faire la proposition.

[294] La fin de la phrase, depuis: «touchant les intérêts,» manque

dans l'édition de 1660.

[295] VAR. (édit. de 1660): après la narration écoutée.

Notre siècle a inventé une autre espèce de prologue pour les pièces de

machines, qui ne touche point au sujet, et n'est qu'une louange

adroite du prince devant qui ces poëmes doivent être représentés.

Dans l'_Andromède_, Melpomène emprunte au soleil ses rayons pour

éclairer son théâtre en faveur du Roi, pour qui elle a préparé un

spectacle magnifique. Le prologue de _la Toison d'or_, sur le mariage

de Sa Majesté et la paix avec l'Espagne, a quelque chose encore de

plus éclatant. Ces prologues doivent avoir beaucoup d'invention; et je

ne pense pas qu'on y puisse raisonnablement introduire que des Dieux

imaginaires de l'antiquité, qui ne laissent pas toutefois de parler

des choses de notre temps, par une fiction poétique, qui fait un grand

accommodement de théâtre.

L'épisode, selon Aristote, en cet endroit, sont nos trois actes du

milieu; mais comme il applique ce nom ailleurs aux actions qui sont

hors de la principale[296], et qui lui servent d'un ornement dont elle

se pourroit passer, je dirai que bien que ces trois actes s'appellent

épisode, ce n'est pas à dire qu'ils ne soient composés que d'épisodes.

La consultation d'Auguste au second de _Cinna_, les remords de cet

ingrat, ce qu'il en découvre à Émilie, et l'effort que fait Maxime

pour persuader à cet objet de son amour caché de s'enfuir avec lui, ne

sont que des épisodes; mais l'avis que fait donner Maxime par Euphorbe

à l'Empereur, les irrésolutions de ce prince, et les conseils de

Livie, sont de l'action principale; et dans _Héraclius_, ces trois

actes ont plus d'action principale que d'épisodes. Ces épisodes sont

de deux sortes, et peuvent être composés des actions particulières des

principaux acteurs, dont toutefois l'action principale pourroit se

passer, ou des intérêts des seconds amants qu'on introduit, et qu'on

appelle communément des personnages épisodiques. Les uns et les autres

doivent avoir leur fondement dans le premier acte, et être attachés à

l'action principale, c'est-à-dire y servir de quelque chose; et

particulièrement ces personnages épisodiques doivent s'embarrasser si

bien avec les premiers, qu'un seul intrique brouille les uns et les

autres. Aristote blâme fort les épisodes détachés, et dit _que les

mauvais poëtes en font par ignorance, et les bons en faveur des

comédiens pour leur donner de l'emploi_[297]. L'Infante du _Cid_ est

de ce nombre, et on la pourra condamner ou lui faire grâce par ce

texte d'Aristote, suivant le rang qu'on voudra me donner parmi nos

modernes.

[296] Voyez la _Poétique_, chap. IV, 15, et XVII, 6.

[297] [Grec: Toiautai de poiountai hupo men tôn phaulôn poiêtôn

di' autous, hupo de tôn agathôn dia tous hupokritas.] (Aristote,

_Poétique_, chap. IX, 10.)

Je ne dirai rien de l'exode, qui n'est autre chose que notre cinquième

acte. Je pense en avoir expliqué le principal emploi, quand j'ai dit

que l'action du poëme dramatique doit[298] être complète. Je n'y

ajouterai que ce mot: qu'il faut, s'il se peut, lui réserver toute la

catastrophe, et même la reculer vers la fin, autant qu'il est

possible. Plus on la diffère, plus les esprits demeurent suspendus,

et l'impatience qu'ils ont de savoir de quel côté elle tournera est

cause qu'ils la reçoivent avec plus de plaisir: ce qui n'arrive pas

quand elle commence avec cet acte. L'auditeur qui la sait trop tôt

n'a plus de curiosité; et son attention languit durant tout le reste,

qui ne lui apprend rien de nouveau. Le contraire s'est vu dans

_la Mariane_, dont la mort, bien qu'arrivée dans l'intervalle qui

sépare le quatrième acte du cinquième, n'a pas empêché que les

déplaisirs d'Hérode, qui occupent tout ce dernier, n'ayent plu

extraordinairement; mais je ne conseillerois à personne de s'assurer

sur cet exemple. Il ne se fait pas des miracles tous les jours; et

quoique son auteur[299] eût bien mérité ce beau succès par le grand

effort d'esprit qu'il avoit fait à peindre les désespoirs de ce

monarque, peut-être que l'excellence de l'acteur qui en soutenoit le

personnage, y contribuoit beaucoup[300].

[298] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): devoit.

[299] VAR. (édit. de 1660-1664): Et quoique feu M. Tristan (voyez

la note suivante).--Tristan était mort en 1655.

[300] Cet acteur était Mondory. «Il n'étoit ni grand ni bien fait,

dit Tallemant; cependant il se mettoit bien, il vouloit sortir de

tout à son honneur, et pour faire voir jusqu'où alloit son art, il

pria des gens de bon sens, et qui s'y connoissoient, de voir

quatre fois de suite la _Mariamne_. Ils y remarquèrent toujours

quelque chose de nouveau; aussi pour dire le vrai, c'étoit son

chef-d'oeuvre, et il étoit plus propre à faire un héros qu'un

amoureux. Ce personnage d'Hérode lui coûta bon; car comme il avoit

l'imagination forte, dans le moment il croyoit être quasi ce qu'il

représentoit, et il lui tomba, en jouant ce rôle, une apoplexie

sur la langue qui l'a empêché de jouer depuis. Le cardinal de

Richelieu l'y obligea une fois, mais il ne put achever.»

(_Historiettes_, tome VII, p. 174.)

Les contemporains ne tarissent pas sur le talent de Mondory dans

ce rôle, ni sur l'accident qui vint le frapper au moment où il le

remplissait. Le P. Rapin, après avoir parlé, dans ses _Réflexions

sur la Poétique_ (IIe partie, chap. XIX), de la singulière folie

que causa aux Abdéritains une représentation de l'_Andromède_

d'Euripide, ajoute: «On a vu, même dans ces derniers temps,

quelque crayon grossier de ces sortes d'impressions que faisoit

autrefois la tragédie. Quand Mondory jouoit la _Mariamne_ de

Tristan au Marais, le peuple n'en sortoit jamais que rêveur et

pensif, faisant réflexion à ce qu'il venoit de voir et pénétré à

même temps d'un grand plaisir.» Dans le _Parnasse réformé_ de

Guéret, Montfleury rencontrant Tristan l'apostrophe ainsi: «Vous

voudriez, je pense, qu'on ne jouât jamais que _Mariamne_ et qu'il

mourût toutes les semaines un Mondory à votre service.»

Voilà ce qui m'est venu en pensée touchant le but, les utilités, et

les parties du poëme dramatique. Quelques personnes de condition, qui

peuvent tout sur moi, ont voulu que je donnasse mes sentiments au

public sur les règles d'un art qu'il y a si longtemps que je pratique

assez heureusement. Comme ce recueil est séparé en trois volumes, j'ai

séparé[301] les principales matières en trois Discours, pour leur

servir de préfaces. Je parle[302] au second des conditions

particulières de la tragédie, des qualités des personnes et des

événements qui lui peuvent fournir de sujet, et de la manière de le

traiter selon le vraisemblable ou le nécessaire. Je m'explique dans le

troisième[303] sur les trois unités, d'action, de jour, et de lieu.

Cette entreprise méritoit une longue et très-exacte étude de tous les

poëmes qui nous restent de l'antiquité, et de tous ceux qui ont

commenté les traités qu'Aristote et Horace ont faits de l'art

poétique, ou qui en ont écrit en particulier; mais je n'ai pu me

résoudre à en prendre le loisir; et je m'assure que beaucoup de mes

lecteurs me pardonneront aisément cette paresse, et ne seront pas

fâchés que je donne à des productions nouvelles le temps qu'il m'eût

fallu consumer à des remarques sur celles des autres siècles. J'y fais

quelques courses, et y prends des exemples quand ma mémoire m'en peut

fournir. Je n'en cherche de modernes que chez moi, tant parce que je

connois mieux mes ouvrages que ceux des autres, et en suis plus le

maître, que parce que je ne veux pas m'exposer au péril de déplaire à

ceux que je reprendrois en quelque chose, ou que je ne louerois pas

assez en ce qu'ils ont fait d'excellent. J'écris sans ambition et sans

esprit de contestation, je l'ai déjà dit. Je tâche de suivre toujours

le sentiment d'Aristote dans les matières qu'il a traitées; et comme

peut-être je l'entends à ma mode, je ne suis point jaloux qu'un autre

l'entende à la sienne. Le commentaire dont je m'y sers le plus est

l'expérience du théâtre et les réflexions sur ce que j'ai vu y plaire

ou déplaire. J'ai pris pour m'expliquer un style simple, et me

contente d'une expression nue de mes opinions, bonnes ou mauvaises,

sans y rechercher aucun enrichissement d'éloquence. Il me suffit de me

faire entendre; je ne prétends pas qu'on admire ici ma façon d'écrire,

et ne fais point de scrupule de m'y servir[304] souvent des mêmes

termes, ne fût-ce que pour épargner le temps d'en chercher d'autres,

dont peut-être la variété ne diroit par si justement ce que je veux

dire. J'ajoute à ces trois Discours généraux l'examen de chacun de mes

poëmes en particulier, afin de voir en quoi ils s'écartent ou se

conforment aux règles que j'établis. Je n'en dissimulerai point les

défauts, et en revanche je me donnerai la liberté de remarquer ce que

j'y trouverai de moins imparfait. Balzac[305] accorde ce privilége à

une certaine espèce de gens, et soutient qu'ils peuvent dire

d'eux-mêmes par franchise ce que d'autres diroient par vanité. Je ne

sais si j'en suis; mais je veux avoir assez bonne opinion de moi pour

n'en désespérer pas.

Œuvres de P. Corneille, Tome 01 · 第 13 / 42 段