La comédie diffère donc en cela de la tragédie, que celle-ci veut pour

son sujet une action illustre, extraordinaire, sérieuse: celle-là

s'arrête à une action commune et enjouée; celle-ci demande de grands

périls pour ses héros: celle-là se contente de l'inquiétude et des

déplaisirs de ceux à qui elle donne le premier rang parmi ses acteurs.

Toutes les deux ont cela de commun, que celle action doit être

complète et achevée; c'est-à-dire que dans l'événement qui la

termine, le spectateur doit être si bien instruit des sentiments de

tous ceux qui y ont eu quelque part, qu'il sorte l'esprit en repos, et

ne soit plus en doute de rien. Cinna conspire contre Auguste, sa

conspiration est découverte, Auguste le fait arrêter. Si le poëme en

demeuroit là, l'action ne seroit pas complète, parce que l'auditeur

sortiroit dans l'incertitude de ce que cet empereur auroit ordonné de

cet ingrat favori. Ptolomée craint que César, qui vient en Égypte, ne

favorise sa soeur dont il est amoureux, et ne le force à lui rendre

sa part du royaume, que son père lui a laissée par testament: pour

attirer la faveur de son côté par un grand service, il lui immole

Pompée; ce n'est pas assez, il faut voir comment César recevra ce

grand sacrifice. Il arrive, il s'en fâche, il menace Ptolomée, il le

veut obliger d'immoler les conseillers de cet attentat à cet illustre

mort; ce roi, surpris de cette réception si peu attendue, se résout à

prévenir César, et conspire contre lui, pour éviter par sa perte le

malheur dont il se voit menacé. Ce n'est pas encore assez; il faut

savoir ce qui réussira de cette conspiration. César en a l'avis, et

Ptolomée, périssant dans un combat avec ses ministres, laisse

Cléopatre en paisible possession du royaume dont elle demandoit la

moitié, et César hors de péril; l'auditeur n'a plus rien à demander,

et sort satisfait, parce que l'action est complète.

Je connois des gens d'esprit, et des plus savants en l'art poétique,

qui m'imputent d'avoir négligé d'achever _le Cid_, et quelques autres

de mes poëmes, parce que je n'y conclus pas précisément le mariage des

premiers acteurs, et que je ne les envoie point marier au sortir du

théâtre. A quoi il est aisé de répondre que le mariage n'est point un

achèvement nécessaire pour la tragédie heureuse, ni même pour la

comédie. Quant à la première, c'est le péril d'un héros qui la

constitue, et lorsqu'il en est sorti, l'action est terminée. Bien

qu'il aye de l'amour, il n'est point besoin qu'il parle d'épouser sa

maîtresse quand la bienséance ne le permet pas; et il suffit d'en

donner l'idée après en avoir levé tous les empêchements, sans lui en

faire déterminer le jour. Ce seroit une chose insupportable que

Chimène en convînt avec Rodrigue dès le lendemain qu'il a tué son

père, et Rodrigue seroit ridicule, s'il faisoit la moindre

démonstration de le desirer. Je dis la même chose d'Antiochus. Il ne

pourroit dire de douceurs à Rodogune qui ne fussent de mauvaise grâce,

dans l'instant que sa mère se vient d'empoisonner à leurs yeux, et

meurt dans la rage de n'avoir pu les faire périr avec elle. Pour la

comédie, Aristote ne lui impose point d'autre devoir pour conclusion

_que de rendre amis ceux qui étoient ennemis_[252]; ce qu'il faut

entendre un peu plus généralement que les termes ne semblent porter,

et l'étendre à la réconciliation de toute sorte de mauvaise

intelligence; comme quand un fils rentre aux bonnes grâces d'un père

qu'on a vu en colère contre lui pour ses débauches, ce qui est une fin

assez ordinaire aux anciennes comédies; ou que deux amants, séparés

par quelque fourbe qu'on leur a faite, ou par quelque pouvoir

dominant, se réunissent par l'éclaircissement de cette fourbe, ou par

le consentement de ceux qui y mettoient obstacle; ce qui arrive

presque toujours dans les nôtres, qui n'ont que très-rarement une

autre fin que des mariages. Nous devons toutefois prendre garde que ce

consentement ne vienne pas par un simple changement de volonté, mais

par un événement qui en fournisse l'occasion. Autrement il n'y auroit

pas grand artifice au dénouement d'une pièce, si, après l'avoir

soutenue durant quatre actes sur l'autorité d'un père qui n'approuve

point les inclinations amoureuses de son fils ou de sa fille, il y

consentoit tout d'un coup au cinquième, par cette seule raison que

c'est le cinquième, et que l'auteur n'oseroit en faire six. Il faut un

effet considérable qui l'y oblige, comme si l'amant de sa fille lui

sauvoit la vie en quelque rencontre où il fût prêt d'être assassiné

par ses ennemis, ou que par quelque accident inespéré, il fût reconnu

pour être de plus grande condition, et mieux dans la fortune qu'il ne

paroissoit.

[252] [Grec: Ekei gar an hoi echthistoi; ôsin en tô muthô, hoion

Orestês kai Aigisthos, philoi genomenoi epi teleutês exerchontai.]

(Aristote, _Poétique_, chap. XIII, 8.)

Comme il est nécessaire que l'action soit complète, il faut aussi

n'ajouter rien au delà, parce que quand l'effet est arrivé, l'auditeur

ne souhaite plus rien et s'ennuie de tout le reste. Ainsi les

sentiments de joie qu'ont deux amants qui se voient réunis après de

longues traverses doivent être bien courts; et je ne sais pas quelle

grâce a eue chez les Athéniens la contestation de Ménélas et de Teucer

pour la sépulture d'Ajax, que Sophocle fait mourir au quatrième acte;

mais je sais bien que de notre temps la dispute du même Ajax et

d'Ulysse pour les armes d'Achille après sa mort, lassa fort les

oreilles, bien qu'elle partît d'une bonne main[253]. Je ne puis

déguiser même que j'ai peine encore à comprendre comment on a pu

souffrir le cinquième de _Mélite_ et de _la Veuve_. On n'y voit les

premiers acteurs que réunis ensemble, et ils n'y ont plus d'intérêt

qu'à savoir les auteurs de la fausseté ou de la violence qui les a

séparés. Cependant ils en pouvoient être déjà instruits, si je l'eusse

voulu, et semblent n'être plus sur le théâtre que pour servir de

témoins au mariage de ceux du second ordre[254]; ce qui fait languir

toute cette fin, où ils n'ont point de part. Je n'ose attribuer le

bonheur qu'eurent ces deux comédies à l'ignorance des préceptes, qui

étoit assez générale en ce temps-là, d'autant que ces mêmes préceptes,

bien ou mal observés, doivent faire leur effet, bon ou mauvais, sur

ceux même qui, faute de les savoir, s'abandonnent au courant des

sentiments naturels; mais je ne puis que je n'avoue du moins que la

vieille habitude qu'on avoit alors à ne voir rien de mieux ordonné a

été cause qu'on ne s'est pas indigné contre ces défauts, et que la

nouveauté d'un genre de comédie très-agréable, et qui jusque-là

n'avoit point paru sur la scène, a fait qu'on a voulu trouver belles

toutes les parties d'un corps qui plaisoit à la vue, bien qu'il n'eût

pas toutes ses proportions dans leur justesse.

[253] Corneille fait allusion à la tragédie de Benserade

intitulée: _la Mort d'Achille et la Dispute de ses armes_,

représentée en 1636 et publiée l'année suivante par Antoine de

Sommaville.

[254] VAR. (édit. de 1660): des acteurs du second ordre.

La comédie et la tragédie se ressemblent encore en ce que l'action

qu'elles choisissent pour imiter _doit avoir une juste grandeur[255]_,

c'est-à-dire _qu'elle ne doit être, ni si petite qu'elle échappe à la

vue comme un atome, ni si vaste qu'elle confonde la mémoire de

l'auditeur et égare son imagination_[256]. C'est ainsi qu'Aristote

explique cette condition du poëme, et ajoute que _pour être d'une

juste grandeur, elle doit avoir un commencement, un milieu, et une

fin_[257]. Ces termes sont si généraux, qu'ils semblent ne signifier

rien; mais à les bien entendre, ils excluent les actions momentanées

qui n'ont point ces trois parties. Telle est peut-être la mort de la

soeur d'Horace, qui se fait tout d'un coup sans aucune préparation

dans les trois actes qui la précèdent; et je m'assure que si Cinna

attendoit au cinquième à conspirer contre Auguste, et qu'il consumât

les quatre autres en protestations d'amour à Émilie, ou en jalousies

contre Maxime, cette conspiration surprenante feroit bien des révoltes

dans les esprits, à qui ces quatre premiers auroient fait attendre

toute autre chose.

[255] [Grec: Keitai d' hêmin tên tragôdian teleias kai holês

praxeôs einai mimêsin, echousês ti megethos.] (Aristote,

_Poétique_, chap. VII, 2.)

[256] [Grec: Hôste dei, kathaper epi tôn sômatôn kai epi tôn zôôn

echein men megethos, touto de eusunopton einai; houtô kai epi tôn

muthôn echein men mêkos, touto d' eumnêmoneuton einai.] (_Ibid._,

5.)

[257] [Grec: Holon de esti to echon archên kai meson kai

teleutên.] (_Ibid._, 7.)

Il faut donc qu'une action, pour être d'une juste grandeur, aye un

commencement, un milieu et une fin. Cinna conspire contre Auguste et

rend compte de sa conspiration à Émilie, voilà le commencement; Maxime

en fait avertir Auguste, voilà le milieu; Auguste lui pardonne, voilà

la fin. Ainsi dans les comédies de ce premier volume, j'ai presque

toujours établi deux amants en bonne intelligence; je les ai brouillés

ensemble par quelque fourbe, et les ai réunis par l'éclaircissement de

cette même fourbe qui les séparoit.

A ce que je viens de dire de la juste grandeur de l'action j'ajoute un

mot touchant celle de sa représentation, que nous bornons d'ordinaire

à un peu moins de deux heures. Quelques-uns réduisent le nombre des

vers qu'on y récite à quinze cents, et veulent que les pièces de

théâtre ne puissent aller jusqu'à dix-huit, sans laisser un chagrin

capable de faire oublier les plus belles choses. J'ai été plus heureux

que leur règle ne me le permet, en ayant pour l'ordinaire donné deux

mille aux comédies, et un peu plus de dix-huit cents aux tragédies,

sans avoir sujet de me plaindre que mon auditoire ait[258] montré trop

de chagrin pour cette longueur.

[258] Toutes les éditions, de 1660 à 1682, donnent ici _ait_ (et

non _aye_).

C'est assez parlé du sujet de la comédie, et des conditions qui lui

sont nécessaires. La vraisemblance en est une dont je parlerai en un

autre lieu[259]; il y a de plus, que les événements en doivent

toujours être heureux, ce qui n'est pas une obligation de la tragédie,

où nous avons le choix de faire un changement de bonheur en malheur,

ou de malheur en bonheur. Cela n'a pas besoin de commentaire; je viens

à la seconde partie du poëme, qui sont les moeurs.

[259] Voyez le _Discours de la tragédie_, p. 81 et suivantes.

Aristote leur prescrit quatre conditions, _qu'elles soient bonnes,

convenables, semblables, et égales_[260]. Ce sont des termes qu'il a

si peu expliqués, qu'il nous laisse grand lieu de douter de ce qu'il

veut dire.

[260] [Grec: Peri de ta êthê tettara estin hôn dei stochazesthai:

hen men kai prôton, hopôs chrêsta ê.... deuteron de ta

harmottonta.... triton de to homoion.... tetarton de to homalon.]

(Aristote, _Poétique_, chap. XV, 1.)

Je ne puis comprendre comment on a voulu entendre par ce mot de

bonnes, qu'il faut qu'elles soient vertueuses. La plupart des poëmes,

tant anciens que modernes, demeureroient en un pitoyable état, si l'on

en retranchoit tout ce qui s'y rencontre de personnages méchants, ou

vicieux, ou tachés de quelque foiblesse qui s'accorde mal avec la

vertu. Horace a pris soin de décrire en général les moeurs de chaque

âge[261], et leur attribue plus de défauts que de perfections; et

quand il nous prescrit de peindre Médée fière et indomptable, Ixion

perfide, Achille emporté de colère, jusqu'à maintenir que les lois ne

sont pas faites pour lui, et ne vouloir prendre droit que par les

armes[262], il ne nous donne pas de grandes vertus à exprimer. Il faut

donc trouver une bonté compatible avec ces sortes de moeurs; et s'il

m'est permis de dire mes conjectures sur ce qu'Aristote nous demande

par là, je crois que c'est le caractère brillant et élevé d'une

habitude vertueuse ou criminelle, selon qu'elle est propre et

convenable à la personne qu'on introduit. Cléopatre, dans _Rodogune_,

est très-méchante; il n'y a point de parricide qui lui fasse horreur,

pourvu qu'il la puisse conserver sur un trône qu'elle préfère à toutes

choses, tant son attachement à la domination est violent; mais tous

ses crimes sont accompagnés d'une grandeur d'âme qui a quelque chose

de si haut, qu'en même temps qu'on déteste ses actions, on admire la

source dont elles partent. J'ose dire la même chose du _Menteur_. Il

est hors de doute que c'est une habitude vicieuse que de mentir; mais

il débite ses menteries avec une telle présence d'esprit et tant de

vivacité, que cette imperfection a bonne grâce en sa personne, et fait

confesser aux spectateurs que le talent de mentir ainsi est un vice

dont les sots ne sont point capables. Pour troisième exemple, ceux qui

voudront examiner la manière dont Horace décrit la colère d'Achille ne

s'éloigneront pas de ma pensée. Elle a pour fondement un passage

d'Aristote, qui suit d'assez près celui que je tâche d'expliquer. _La

poésie_, dit-il, _est une imitation de gens meilleurs qu'ils n'ont

été, et comme les peintres font souvent des portraits flattés, qui

sont plus beaux que l'original, et conservent toutefois la

ressemblance, ainsi les poëtes, représentant des hommes colères ou

fainéants, doivent tirer une haute idée de ces qualités qu'ils leur

attribuent, en sorte qu'il s'y trouve un bel exemplaire d'équité ou de

dureté; et c'est ainsi qu'Homère a fait Achille bon_[263]. Ce dernier

mot est à remarquer, pour faire voir qu'Homère a donné aux

emportements de la colère d'Achille cette bonté nécessaire aux

moeurs, que je fais consister en cette élévation de leur caractère,

et dont Robortel[264] parle ainsi: _Unumquodque genus per se supremos

quosdam habet decoris gradus, et absolutissimam recipit formam, non

tamen degenerans a sua natura et effigie pristina_[265].

[261] Voyez l'_Art poétique_, v. 158-174.

[262] _Ibid._, v. 120-124.

[263] [Grec: Epei de mimêsis estin hê tragôdia beltionôn, hêmas

dei mimeisthai tous agathous eikonographous; kai gar ekeinoi,

apodidontes tên idian morphên, homoious poiountes, kallious

graphousin; houtô kai ton poiêtên mimoumenon kai orgilous kai

rhathymous kai talla ta toiauta echontas epi tôn êthôn, epieikeias

poiein paradeigma ê sklêrotêtos dei, hoion ton Achillea agathon

kai Homeros. (Aristote, _Poétique_, chap. XV, 8.)]--La plupart des

éditions, au lieu de [Grec: agathon], donnent [Grec: Agathôn],

leçon qui obligerait à modifier la traduction de la manière

suivante: «C'est ainsi qu'Agathon et Homère ont représenté

Achille.» La variante [Grec: agathon] est dans l'édition de Pacius

(voyez ci-après, p. 34, note 1); elle y est rendue dans la version

latine par _fortem_, non par _bonum_. Deux autres éditions, assez

récentes encore au temps où Corneille écrivait, celle de Paccius

(1597, réimprimée en 1606), et celle de G. Duval (1619, 1639,

etc.), ont [Grec: Agathôn] dans le texte grec, mais toutes deux

_bonum_ dans leur traduction latine, qui est celle d'Ant.

Riccoboni.

[264] Fr. Robortello, philologue italien du seizième siècle, à qui

l'on doit une édition de la _Poétique_ d'Aristote accompagnée de

plusieurs dissertations. Florence, 1548, in-folio.

[265] «Chaque genre a par lui-même certains degrés suprêmes de

beauté, et est susceptible d'une forme très-parfaite, sans

dégénérer pour cela de sa nature et de sa figure première.»

Ce texte d'Aristote que je viens de citer peut faire de la peine, en

ce qu'il porte _que les moeurs des hommes colères ou fainéants

doivent être peintes dans un tel degré d'excellence, qu'il s'y

rencontre un haut exemplaire d'équité ou de dureté_. Il y a du rapport

de la dureté à la colère; et c'est ce qu'attribue Horace à celle

d'Achille en ce vers:

.... _Iracundus, inexorabilis, acer[266]._

[266] Horace, _Art poétique_, v. 121.

Mais il n'y en a point de l'équité à la fainéantise, et je ne puis

voir quelle part elle peut avoir en son caractère. C'est ce qui me

fait douter si le mot grec [Grec: rhaithymous] a été rendu dans le

sens d'Aristote par les interprètes latins que j'ai suivis.

Pacius[267] le tourne _desides_; Victorius[268], _inertes_;

Heinsius[269], _segnes_; et le mot de _fainéants_, dont je me suis

servi pour le mettre en notre langue, répond assez à ces trois

versions; mais Castelvetro[270] rend en la sienne par celui de

_mansueti_, «débonnaires ou pleins de mansuétude;» et non-seulement ce

mot a une opposition plus juste à celui de _colères_, mais aussi il

s'accorderoit mieux avec cette habitude qu'Aristote appelle [Grec:

epieikeian], dont il nous demande un bel exemplaire. Ces trois

interprètes traduisent ce mot grec par celui d'_équité_ ou de

_probité_, qui répondroit mieux au _mansueti_ de l'Italien[271] qu'à

leurs _segnes_, _desides_, _inertes_, pourvu qu'on n'entendît par là

qu'une bonté naturelle, qui ne se fâche que malaisément: mais

j'aimerois mieux encore celui de _piacevolezza_[272], dont l'autre

se sert pour l'exprimer en sa langue; et je crois que pour lui

laisser sa force en la nôtre, on le pourroit tourner par celui de

_condescendance_, ou _facilité équitable d'approuver, excuser, et

supporter tout ce qui arrive_. Ce n'est pas que je me veuille faire

juge entre de si grands hommes; mais je ne puis dissimuler que la

version italienne de ce passage me semble avoir quelque chose de plus

juste que ces trois latines. Dans cette diversité d'interprétations,

chacun est en liberté de choisir, puisque même on a droit de les

rejeter toutes, quand il s'en présente une nouvelle qui plaît

davantage, et que les opinions des plus savants ne sont pas des lois

pour nous.

[267] Dans l'édition de Jules Pacius, l'adjectif [Grec:

rhaithymous] est traduit par _socordes_; c'est Alexandre Paccius

qui l'a rendu par _desides_; c'est donc de ce dernier que

Corneille veut ici parler, bien qu'il ait écrit le nom par un seul

_c_. Nous avons nommé ces deux philologues un peu plus haut (p.

33, fin de la note de la p. 32). Le second, Alexandre Paccius,

après avoir revu le texte de la _Poétique_ d'Aristote sur trois

manuscrits, en avait fait une traduction latine, qu'il termina en

1527, mais à laquelle la mort l'empêcha de mettre la dernière

main. Son travail fut publié par Guillaume, son fils, sous le

titre suivant: ARISTOTELIS POETICA, PER ALEXANDRVM PACCIVM,

PATRITIVM, FLORENTINVM IN LATINVM, CONVERSA. Aldus, M.D.XXXVI,

in-8{o}.

[268] Pierre Vettori, l'un des meilleurs critiques de son temps,

né à Florence en 1499, est auteur de commentaires fort estimés sur

la _Rhétorique_, la _Poétique_ (1573), la _Politique_ et la

_Morale_ d'Aristote.

[269] Daniel Heinsius, philologue hollandais, publia en 1611, à

Leyde, une édition de la _Poétique_ d'Aristote, avec un traité _De

constitutione tragica secundum Aristotelem_.

[270] Louis Castelvetro, célèbre critique italien, né au

commencement du seizième siècle, auteur d'une traduction et d'un

commentaire de la _Poétique_ d'Aristote, publiés à Vienne en 1570.

[271] De Castelvetro, le seul de ces philologues qui ait traduit

la _Poétique_ en italien.

[272] «Douceur affable.»

Il me vient encore une autre conjecture, touchant ce qu'entend

Aristote par cette bonté de moeurs qu'il leur impose pour première

condition. C'est qu'elles doivent être vertueuses tant qu'il se peut,

en sorte que nous n'exposions point de vicieux ou de criminels sur le

théâtre, si le sujet que nous traitons n'en a besoin. Il donne lieu

lui-même à cette pensée, lorsque voulant marquer un exemple d'une

faute contre cette règle, il se sert de celui de Ménélas dans

l'_Oreste_ d'Euripide, dont le défaut ne consiste pas en ce qu'il est

injuste, mais en ce qu'il l'est sans nécessité[273].

[273] Voyez la _Poétique_ d'Aristote, chap. XV, 6.

Je trouve dans Castelvetro une troisième explication qui pourroit ne

déplaire pas, qui est que cette bonté de moeurs ne regarde que le

premier personnage, qui doit toujours se faire aimer, et par

conséquent être vertueux, et non pas ceux qui le persécutent, ou le

font périr; mais comme c'est restreindre[274] à un seul ce qu'Aristote

dit en général, j'aimerois mieux m'arrêter, pour l'intelligence de

cette première condition, à cette élévation ou perfection de caractère

dont j'ai parlé, qui peut convenir à tous ceux qui paroissent sur la

scène; et je ne pourrois suivre cette dernière interprétation sans

condamner _le Menteur_, dont l'habitude est vicieuse, bien qu'il

tienne le premier rang dans la comédie qui porte ce titre.

[274] Corneille écrit _rétraindre_, ce qui prouve que de son temps

l'_s_ ne se prononçait pas.

En second lieu, les moeurs doivent être convenables. Cette condition

est plus aisée à entendre que la première. Le poëte doit considérer

l'âge, la dignité, la naissance, l'emploi et le pays de ceux qu'il

introduit: il faut qu'il sache ce qu'on doit à sa patrie, à ses

parents, à ses amis, à son roi; quel est l'office d'un magistrat, ou

d'un général d'armée[275], afin qu'il puisse y conformer ceux qu'il

veut faire aimer aux spectateurs, et en éloigner ceux qu'il leur veut

faire haïr; car c'est une maxime infaillible que, pour bien réussir,

il faut intéresser l'auditoire pour les premiers acteurs. Il est bon

de remarquer encore que ce qu'Horace dit des moeurs de chaque âge

n'est pas une règle dont on ne se puisse dispenser sans scrupule. Il

fait les jeunes gens prodigues et les vieillards avares: le contraire

arrive tous les jours sans merveille; mais il ne faut pas que l'un

agisse à la manière de l'autre, bien qu'il aye quelquefois des

habitudes et des passions qui conviendroient mieux à l'autre. C'est le

propre d'un jeune homme d'être amoureux, et non pas d'un vieillard;

cela n'empêche pas qu'un vieillard ne le devienne: les exemples en

sont assez souvent devant nos yeux; mais il passeroit pour fou s'il

vouloit faire l'amour en jeune homme, et s'il prétendoit se faire

aimer par les bonnes qualités de sa personne. Il peut espérer qu'on

l'écoutera, mais cette espérance doit être fondée sur son bien, ou sur

sa qualité, et non pas sur ses mérites; et ses prétentions ne peuvent

être raisonnables, s'il ne croit avoir affaire à une âme assez

intéressée pour déférer tout à l'éclat des richesses, ou à l'ambition

du rang.

[275] Voyez Horace, _Art poétique_, v. 312 et suivants.

La qualité de semblables, qu'Aristote demande aux moeurs, regarde

particulièrement les personnes que l'histoire ou la fable nous fait

connoître, et qu'il faut toujours peindre telles que nous les y

trouvons. C'est ce que veut dire Horace par ce vers:

_Sit Medea ferox invictaque[276]...._

Qui peindroit Ulysse en grand guerrier, ou Achille en grand

discoureur, ou Médée en femme fort soumise, s'exposeroit à la risée

publique. Ainsi ces deux qualités, dont quelques interprètes ont

beaucoup de peine à trouver la différence qu'Aristote veut qui soit

entre elles sans la désigner, s'accorderont aisément, pourvu qu'on les

sépare, et qu'on donne celle de convenables aux personnes imaginées,

qui n'ont jamais eu d'être que dans l'esprit du poëte, en réservant

l'autre pour celles qui sont connues par l'histoire ou par la fable,

comme je le viens de dire.

[276] Horace, _Art poétique_, v. 123.--Il s'est ici glissé une

singulière faute d'impression dans l'édition de 1660:

_Sit Medea ferox_ indomptaque....

Il reste à parler de l'égalité, qui nous oblige à conserver jusqu'à la

fin à nos personnages les moeurs que nous leur avons données au

commencement:

_Servetur ad imum

Qualis ab incepto processerit, et sibi constet[277]._

L'inégalité y peut toutefois entrer sans défaut, non-seulement quand

nous introduisons des personnes d'un esprit léger et inégal, mais

encore lorsqu'en conservant l'égalité au dedans, nous donnons

l'inégalité au dehors, selon l'occasion[278]. Telle est celle de

Chimène, du côté de l'amour; elle aime toujours fortement Rodrigue

dans son coeur; mais cet amour agit autrement en la présence[279] du

Roi, autrement en celle de l'Infante, et autrement en celle de

Rodrigue; et c'est ce qu'Aristote appelle des moeurs inégalement

égales[280].

[277] Horace, _Art poétique_, v. 126, 127.

[278] VAR. (édit. de 1660-1668): les occasions.

[279] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): en présence.

[280] [Grec: Homalôs anômalon], dit Aristote, chap. XV, 5, ce qui

littéralement signifie plutôt «également inégal;» mais au fond le

sens est le même.

Œuvres de P. Corneille, Tome 01 · 第 12 / 42 段