[197] Cet avis est tiré du recueil intitulé _OEuvres de

Corneille_, première partie (contenant: _Mélite_, _Clitandre_, _la

Veuve_, _la Galerie du Palais_, _la Suivante_, _la Place Royale_,

_Médée_ et _l'Illusion comique_). Rouen et Paris, 1644, petit

in-12. Il a été reproduit en tête des réimpressions de la première

partie, de 1648 à 1657 inclusivement.

C'est contre mon inclination que mes libraires vous font ce présent,

et j'aurois été plus aise de la suppression entière de la plus grande

partie de ces poëmes, que d'en voir renouveler la mémoire par ce

recueil. Ce n'est pas qu'ils n'ayent tous eu des succès assez heureux

pour ne me repentir point[198] de les avoir faits; mais il y a une si

notable différence d'eux à ceux qui les ont suivis, que je ne puis

voir cette inégalité sans quelque sorte de confusion. Et certes,

j'aurois laissé périr entièrement ceux-ci, si je n'eusse reconnu que

le bruit qu'ont fait les derniers obligeoit déjà quelques curieux à la

recherche des autres, et pourroit être cause qu'un imprimeur, faisant

sans mon aveu ce que je ne voulois pas consentir, ajouteroit mille

fautes aux miennes. J'ai donc cru qu'il valoit mieux, et pour votre

contentement et pour ma réputation, y jeter un coup d'oeil, non pas

pour les corriger exactement (il eût été besoin de les refaire presque

entiers), mais du moins pour en ôter ce qu'il y a[199] de plus

insupportable. Je vous les donne dans l'ordre que je les ai composés,

et vous avouerai franchement que pour les vers, outre la foiblesse

d'un homme qui commençoit à en faire, il est malaisé qu'ils ne sentent

la province où je suis né. Comme Dieu m'a fait naître mauvais

courtisan, j'ai trouvé dans la cour plus de louanges que de bienfaits,

et plus d'estime que d'établissement. Ainsi étant demeuré provincial,

ce n'est pas merveille si mon élocution en conserve quelquefois le

caractère. Pour la conduite, je me dédirois de peu de chose si j'avois

à les refaire. Je ne m'étendrai point à vous spécifier quelles règles

j'y ai observées: ceux qui s'y connoissent s'en apercevront aisément,

et de pareils discours ne font qu'importuner les savants, embarrasser

les foibles, et étourdir les ignorants.

[198] VAR. (édit. de 1648-1657): pour ne me repentir pas.

[199] VAR. (édit. de 1648): ce qu'il y avoit.

II

AU LECTEUR[200].

[200] Ce second avis est en tête du recueil intitulé _OEuvres de

Corneille_, seconde partie (contenant: _le Cid_, _Horace_,

_Cinna_, _Polyeucte_, _Pompée_, _le Menteur_ et _la Suite du

Menteur_). Rouen et Paris, 1648, petit in-12. Cette seconde partie

est destinée à compléter la première partie de 1644 et la

réimpression qui en a été faite en 1648. L'avis au lecteur a été

reproduit dans les éditions de la seconde partie, jusqu'en 1657.

Voici une seconde partie de pièces de théâtre un peu plus supportables

que celles de la première. Elles sont toutes assez régulières, avec

cette différence toutefois, que les règles sont observées avec plus de

sévérité dans les unes que dans les autres; car il y en a qu'on peut

élargir et resserrer, selon que les incidents du poëme le peuvent

souffrir. Telle est celle de l'unité de jour, ou des vingt et quatre

heures. Je crois que nous devons toujours faire notre possible en sa

faveur, jusqu'à forcer un peu les événements que nous traitons, pour

les y accommoder; mais si je n'en pouvois venir à bout, je la

négligerois même sans scrupule, et ne voudrois pas perdre un beau

sujet pour ne l'y pouvoir réduire. Telle est encore celle de l'unité

du lieu, qu'on doit arrêter, s'il se peut, dans la salle d'un palais,

ou dans quelque espace qui ne soit pas de beaucoup plus grand que le

théâtre, mais qu'on peut étendre jusqu'à toute une ville, et se servir

même, s'il en est besoin, d'un peu des environs. Je dirois la même

chose de la liaison des scènes, si j'osois la nommer une règle; mais

comme je n'en vois rien dans Aristote; que notre Horace n'en dit que

ce petit mot: _Neu quid hiet_[201], dont la signification peut être

douteuse; que les anciens ne l'ont pas toujours observée, quoiqu'il

leur fût assez aisé, ne mettant qu'une scène ou deux à chaque acte;

que le miracle de l'Italie, le _Pastor Fido_[202], l'a entièrement

négligée: j'aime mieux l'appeler un embellissement qu'une règle; mais

un embellissement qui fait grand effet, comme il est aisé de le

remarquer par les exemples du _Cid_ et de l'_Horace_. Sabine ne

contribue non plus aux incidents de la tragédie dans ce dernier que

l'Infante dans l'autre, étant toutes deux des personnages épisodiques

qui s'émeuvent de tout ce qui arrive selon la passion qu'elles en

ressentent, mais qu'on pourroit retrancher sans rien ôter de l'action

principale. Néanmoins l'une a été condamnée presque de tout le monde

comme inutile, et de l'autre personne n'en a murmuré, cette inégalité

ne provenant que de la liaison des scènes qui attache Sabine au reste

des personnages et qui n'étant pas observée dans _le Cid_, y laisse

l'Infante tenir sa cour à part.

[201] Ce _petit mot_, que Corneille cite de mémoire, n'est pas

d'Horace. Il y a dans la XVIe idylle d'Ausone, _de Viro bono_, un

vers qui commence par _Ne quid hiet_, mais où il s'agit de tout

autre chose que de la liaison des scènes; et dans l'_Art poétique_

d'Horace (V. 194) on lit un précepte ainsi conçu: _Neu quid medios

intercinat actus_, etc., précepte relatif au chant du choeur entre

les actes. Corneille aurait-il confondu ces deux passages?

[202] Cette tragi-comédie pastorale de Guarini, représentée pour

la première fois à Turin en 1585, eut du vivant de son auteur

quarante éditions. Il en a paru deux en 1590: l'une à Venise,

in-4{o}; l'autre à Ferrare, in-12. On ignore laquelle est la

première.

Au reste, comme les tragédies de cette seconde partie sont prises de

l'histoire, j'ai cru qu'il ne seroit pas hors de propos de vous donner

au devant de chacune le texte ou l'abrégé des auteurs dont je les ai

tirées, afin qu'on puisse voir par là ce que j'y ai ajouté du mien et

jusques où je me suis persuadé que peut aller la licence poétique en

traitant des sujets véritables.

III

AU LECTEUR[203].

[203] Ce troisième avis, pour lequel nous avons suivi le texte de

l'édition de 1682, avait paru d'abord dans celles de 1663

(in-folio), de 1664 et de 1668 (in-8{o}), avec quelques

différences que nous indiquerons. L'édition de 1660 n'est précédée

d'aucun avertissement. Comme ce morceau est un exposé du système

d'orthographe que Corneille avait adopté, nous avons tenu à en

donner une sorte de fac-simile: c'était le seul moyen de faire

comprendre les règles qu'établit l'auteur et les détails où il

entre. Les fautes et les inconséquences que l'on remarquera çà et

là, montrent combien il était fondé à dire, à la fin de cet avis,

que les imprimeurs avaient eu de la peine à suivre ses

instructions. Dans les éditions de 1663, 1664, 1668, ils n'avaient

même pas fait la distinction, dont notre poëte parle en

commençant, de l'_i_ et du _j_, de l'_u_ et du _v_.

Ces quatre Volumes contiennent trente deux Pieces de Théatre. Ils

[s]ont réglez à huit chacun[204]. Vous pourrez trouver quelque cho[s]e

d'étrange aux innovations en l'orthographe que j'ay hazardées icy, et

je veux bien vous en rendre rai[s]on. L'u[s]age de no[s]tre Langue

e[s]t à pre[s]ent [s]i épandu par toute l'Europe, principalement vers

le Nord, qu'on y voit peu d'E[s]tats où elle ne [s]oit connuë; c'e[s]t

ce qui m'a fait croire qu'il ne [s]eroit pas mal à propos d'en

faciliter la prononciation aux E[s]trangers, qui s'y trouvent

[s]ouvent embarra[ss]ez par les divers [s]ons qu'elle donne

quelquefois aux me[s]mes lettres. Les Hollandois m'ont frayé le

chemin, et donné ouverture à y mettre di[s]tinction par de différents

Caractéres, que ju[s]qu'icy nos Imprimeurs ont employé indifféremment.

Ils ont [s]eparé les _i_ et les _u_ consones d'avec les _i_ et les _u_

voyelles, en [s]e [s]ervant tou[s]iours de l'_j_ et de l'_v_, pour les

premiéres, et lai[ss]ant l'_i_ et l'_u_ pour les autres, qui ju[s]qu'à

ces derniers temps avoient e[s]té confondus[205]. Ain[s]i la

prononciation de ces deux lettres ne peut e[s]tre douteu[s]e, dans les

impre[ss]ions où l'on garde le me[s]me ordre, comme en celle-cy. Leur

exemple m'a enhardy à pa[ss]er plus avant. J'ay veu quatre

prononciations differentes dans nos _[s]_, et trois dans nos _e_, et

j'ay cherché les moyens d'en o[s]ter toutes ambiguitez, ou par des

caractéres differens, ou par des régles generales, avec quelques

exceptions. Je ne [s]çay [s]i j'y auray reü[ss]i, mais [s]i cette

ébauche ne déplai[s]t pas, elle pourra donner jour à faire un travail

plus achevé [s]ur cette matiere, et peut-e[s]tre que ce ne [s]era pas

rendre un petit [s]ervice à no[s]tre Langue et au Public.

[204] Dans l'édition de 1663, l'avis commence ainsi:

«Ces deux Volumes contiennent autant de Pieces de Theatre que les

trois que vous auez veus cy-deuant imprimez in Octavo[204-a]. Ils sont

réglez à douze chacun, et les autres à huit. Sertorius et Sophonisbe

ne s'y joindront point[204-b], qu'il n'y en aye assez pour faire vn

troisiéme de cette Impression, ou vn quatriéme de l'autre. Cependant

comme il ne peut entrer en celle-cy que deux des trois Discours qui

ont seruy de Prefaces à la précedente, et que dans ces trois Discours

j'ay tasché d'expliquer ma pensée touchant les plus curieuses et les

plus importantes questions de l'Art Poëtique, cet Ouurage de mes

reflexions demeureroit imparfait si j'en retranchois le troisiéme. Et

c'est ce qui me fait vous le donner en suite du second Volume,

attendant qu'on le puisse reporter au deuant de celuy qui le suiura,

si-tost qu'il pourra estre complet.

«Vous trouuerez quelque chose d'étrange, etc.»

Le début de l'avis de l'édition de 1664, in-8{o}, est beaucoup plus

court:

«Ces trois volumes contiennent autant de Pieces de Theatre que les

deux nouvellement imprimez in folio. Ils sont reglez à huit chacun, et

les autres à douze. _Sertorius_, _Sophonisbe_ et _Othon_[204-c] ne s'y

joindront point, qu'il n'y en aye assez pour en faire vn quatriéme.

«Cependant vous pourrez trouuer quelque chose d'étrange, etc.»

Dans l'édition de 1668, l'avis commence de même que dans celle de

1664; mais les mots: «Vous pourrez trouver, etc.,» viennent

immédiatement après les derniers mots de la seconde phrase: «les

autres à douze;» et la phrase intermédiaire est omise.

[204-a] Il s'agit ici de l'édition de 1660. Les deux premiers

volumes contiennent huit pièces chacun, comme le dit Corneille,

mais le troisième n'en renferme que sept: _Rodogune_, _Héraclius_,

_Andromède_, _Don Sanche d'Arragon_, _Nicomède_, _Pertharite_ et

_OEdipe_.

[204-b] Ces deux pièces avaient été représentées en 1662 et en

1663.

[204-c] Cette dernière pièce a été représentée à Fontainebleau à

la fin de juillet 1664, et l'achevé d'imprimer du Ier volume de

l'édition de 1664 porte la date du 15 août.

[205] On a prétendu, mais à tort, que Ramus avait proposé le

premier de distinguer dans l'impression l'_i_ du _j_ et l'_u_ du

_v_. Il faut remonter au moins jusqu'à Meigret, qui a dit en 1550

dans _le Tretté de la grammere francoeze_: «Rest'encores _j_

consonante a laqell ie done double proporcion de celle qi et

voyelle, e lui rens sa puissanc' en mon écritture.» (Folio 14

recto.) «Ao regard de l'_u_ consonante, ell'aoroet bien bezoin

d'etre diuersifiée, attendu qe qant deus _uu_ s'entresuyuet aveq

qelq'aotre voyelle nou' pouuons prononcer l'un pour l'aotre.»

(Folio 12 verso.) On voit, du reste, que Meigret, qui pourtant ne

manquait pas de hardiesse, se borne à proposer cette distinction

sans la mettre lui-même en pratique.

Les imprimeurs hollandais furent les premiers à l'établir. Elle est

déjà très-nettement observée dans l'_Argenis_ de Barclay imprimée en

1630 par les Elzévirs; les majuscules seules font exception. Quelques

imprimeurs des confins de la France ne tardèrent pas à suivre cet

exemple. Les Zetzner, de Strasbourg, introduisirent l'U rond et le J

consonne dans les lettres capitales. On trouve déjà ces caractères

dans le volume intitulé: _Clavis artis Lullianæ.... opera et studio

Johannis Henrici Alstedl_, Argentorati, sumptibus heredum Lazari

Zetzneri, 1633. Cependant il faut convenir que dans le texte courant

on rencontre de temps à autre quelques infractions à la règle.

Nous prononçons l'_[s]_ de quatre diver[s]es manieres: tanto[s]t nous

l'a[s]pirons, comme en ces mots, _pe[s]te_, _cha[s]te_; tanto[s]t elle

allonge la [s]yllabe, comme en ceux-cy, _pa[s]te_, _te[s]te_;

tanto[s]t elle ne fait aucun [s]on, comme à _esbloüir_, _esbranler_,

_il e[s]toit_; et tanto[s]t elle [s]e prononce comme un _z_, comme à

_pre[s]ider_, _pre[s]umer_. Nous n'avons que deux differens

caracteres, _[s]_, et _s_, pour ces quatre differentes prononciations;

il faut donc e[s]tablir quelques maximes générales pour faire les

di[s]tinctions entieres. Cette lettre [s]e rencontre au commencement

des mots, ou au milieu, ou à la fin. Au commencement elle a[s]pire

toûjours: _[s]oy_, _[s]ien_, _[s]auver_, _[s]uborner_; à la fin, elle

n'a presque point de [s]on, et ne fait qu'allonger tant [s]oit peu la

[s]yllabe, quand le mot qui [s]uit [s]e commence par une con[s]one; et

quand il commence par une voyelle, elle [s]e détache de celuy qu'elle

finit pour [s]e joindre avec elle, et [s]e prononce toûjours comme un

_z_, [s]oit qu'elle [s]oit précedée par une con[s]one, ou par une

voyelle.

Dans le milieu du mot, elle e[s]t, ou entre deux voyelles, ou aprés

une con[s]one, ou avant une con[s]one. Entre deux voyelles elle

pa[ss]e tou[s]iours pour _z_, et aprés une con[s]one elle aspire

tou[s]iours, et cette difference [s]e remarque entre les verbes

compo[s]ez qui viennent de la me[s]me racine. On prononce _prezumer_,

_rezi[s]ter_, mais on ne prononce pas _conzumer_, ny _perzi[s]ter_.

Ces régles n'ont aucune exception, et j'ay abandonné en ces rencontres

le choix des caracteres à l'Imprimeur, pour [s]e [s]ervir du grand ou

du petit, [s]elon qu'ils [s]e [s]ont le mieux accommodez avec les

lettres qui les joignent. Mais je n'en ay pas fait de me[s]me, quand

l'_[s]_ e[s]t avant une con[s]one dans le milieu du mot, et je n'ay pû

[s]ouffrir que ces trois mots, _re[s]te_, _tempe[s]te_, _vous

e[s]tes_, fu[ss]ent e[s]crits l'un comme l'autre, ayant des

prononciations [s]i differentes. J'ay re[s]ervé la petite _s_ pour

celle où la [s]yllabe e[s]t a[s]pirée, la grande pour celle où elle

e[s]t [s]implement allongée, et l'ay [s]upprimée entierement au

troi[s]iéme mot où elle ne fait point de [s]on, la marquant

[s]eulement par un accent [s]ur la lettre qui la précede. J'ay donc

fait ortographer ain[s]i les mots [s]uivants et leurs [s]emblables,

_peste_, _funeste_, _chaste_, _re[s]iste_, _espoir_; _tempe[s]te_,

_ha[s]te_, _te[s]te_; _vous étes_, _il étoit_, _ébloüir_, _écouter_,

_épargner_, _arréter_. Ce dernier verbe ne lai[ss]e pas d'avoir

quelques temps dans [s]a conjugai[s]on, où il faut luy rendre l'_[s]_,

parce qu'elle allonge la [s]yllabe; comme à l'imperatif _arre[s]te_,

qui rime bien avec _te[s]te_; mais à l'infinitif et en quelques autres

où elle ne fait pas cet effet, il e[s]t bon de la [s]upprimer et

e[s]crire, _j'arrétois_, _j'ay arrété_, _j'arréteray_, _nous

arrétons_, _etc._[206].

[206] Ce projet a failli être officiellement adopté. On trouve des

renseignements à ce sujet dans les _Observations de l'Académie

françoise touchant l'orthographe_, conservées au département des

manuscrits de la Bibliothèque impériale, dont j'ai donné l'analyse

dans _l'Ami de la religion_ du 31 mai 1860.

Ces _Observations_, rédigées par Mézeray, furent soumises en 1673

à l'examen de plusieurs académiciens, dont la liste se trouve en

tête du volume. Corneille y figure, toutefois on ne rencontre dans

ce manuscrit aucune note de lui; mais, dans son travail

préparatoire, Mézeray avait rappelé en ces termes l'innovation

introduite par l'illustre poëte: «M{r}. de Corneille a proposé que

pour faire connoistre quand l'S est muette dans les mots où

qu'elle sifle, il seroit bon de mettre une S ronde aux endroits où

elle sifle, comme à _chaste_, _triste_, _reste_, et une _[s]_

longue aux endroits où elle est muette, soit qu'elle fasse longue

la voyelle qui la précède, comme en _tempe[s]te_, _fe[s]te_,

_te[s]te_, etc., soit qu'elle ne la fasse pas, comme en _e[s]cu_,

_e[s]pine_, _de[s]dire_, _e[s]purer_, etc.»

«L'usage en seroit bon, objecte Segrais, mais l'innovation en est

dangereuse.»

«Je n'y trouve point d'inconvenient, sur tout dans l'impression,

réplique Doujat, et ce n'est plus une nouveauté puisque M{r}. de

Corneille l'a pratiqué depuis plus de dix ou douze ans.»

«Où est l'inconuenient? dit Bossuet; ie le suiurois ainsi dans le

dictionnaire et i'en ferois une remarque expresse où i'alleguerois

l'exemple de M{r}. Corneille. Les Hollandois ont bien introduit

_u_ et _v_ pour _u_ voyelle et _u_ consone, et de mesme _i_ sans

queüe ou avec queüe. Personne ne s'en est formalisé; peu à peu les

yeux s'y accoustument et la main les suit.»

Quant à l'_e_, nous en avons de trois [s]ortes. L'_e_ feminin, qui

[s]e rencontre tou[s]iours, ou [s]eul, ou en diphtongue, dans toutes

les derniéres [s]yllabes de nos mots qui ont la terminai[s]on

féminine, et qui fait [s]i peu de [s]on, que cette syllabe n'e[s]t

jamais contée[207] à rien à la fin de nos vers féminins, qui en ont

tou[s]iours une plus que les autres. L'_e_ masculin, qui [s]e prononce

comme dans la langue Latine, et un troi[s]iéme _e_ qui ne va jamais

[s]ans l'_s_, qui luy donne un [s]on e[s]levé qui [s]e prononce à

bouche ouverte, en ces mots: _[s]ucces_, _acces_, _expres_. Or comme

ce [s]eroit une grande confu[s]ion, que ces trois _e_, en ces trois

mots, _a[s]pres_, _verite_, et _apres_, qui ont une prononciation [s]i

differente, eu[ss]ent un caractére pareil, il e[s]t aisé d'y remédier,

par ces trois [s]ortes d'_e_ que nous donne l'Imprimerie, _e_, _é_,

_è_, qu'on peut nommer l'_e_ simple, l'_e_ aigu, et l'_e_ grave. Le

premier [s]ervira pour nos terminai[s]ons feminines, le [s]econd pour

les Latines, et le troi[s]iéme pour les e[s]levées, et nous

e[s]crirons ain[s]i ces trois mots et leurs pareils, _a[s]pres_,

_verité_, _après_, ce que nous e[s]tendrons à _[s]uccès_, _excès_,

_procès_, qu'on avoit ju[s]qu'icy e[s]crits avec l'_e_ aigu, comme les

terminai[s]ons Latines, quoy que le [s]on en [s]oit fort différent. Il

e[s]t vray que les Imprimeurs y avoient mis quelque différence, en ce

que cette terminai[s]on n'e[s]tant jamais [s]ans _[s]_, quand il s'en

rencontroit une après un _é_ Latin, ils la changeoient en _z_, et ne

la fai[s]oient préceder que par un _e_ simple. Ils impriment

_veritez_, _Deïtez_, _dignitez_, et non pas _verités_, _Deïtés_,

_dignités_; et j'ay con[s]ervé cette Ortographe: mais pour éviter

toute [s]orte de confu[s]ion entre le [s]on des mots qui ont l'_e_

Latin [s]ans _[s]_, comme _verité_, et ceux qui ont la prononciation

élevée, comme _succès_, j'ay cru à propos de nous [s]ervir de

différents caractéres, pui[s]que nous en avons, et donner l'_è_ grave

à ceux de cette derniere e[s]pece. Nos deux articles pluriels, _les_

et _des_, ont le me[s]me [s]on, quoy qu'écrits avec l'_e_ [s]imple: il

e[s]t [s]i mal-ai[s]é de les prononcer autrement, que je n'ay pas crû

qu'il fu[s]t be[s]oin d'y rien changer. Je dy la me[s]me cho[s]e de

l'_e_ devant deux _ll_, qui prend le [s]on au[ss]i e[s]levé en ces

mots, _belle_, _fidelle_, _rebelle_, etc., qu'en ceux-cy, _[s]uccès_,

_excès_; mais comme cela arrive toûjours quand il [s]e rencontre avant

ces deux _ll_, il [s]uffit d'en faire cette remarque [s]ans changement

de caractére. Le me[s]me arrive devant la simple _l_, à la fin du mot,

_mortel_, _appel_, _criminel_, et non pas au milieu, comme en ces

mots, _celer_, _chanceler_, où l'_e_ avant cette _l_ garde le [s]on de

l'_e_ feminin.

[207] _Contée_, comptée. Voyez le _Lexique_.

Il e[s]t bon au[ss]i de remarquer qu'on ne [s]e [s]ert d'ordinaire de

l'_é_ aigu, qu'à la fin du mot, ou quand on [s]upprime l'_[s]_ qui le

[s]uit; comme à _établir_, _étonner_: cependant il [s]e rencontre

[s]ouvent au milieu des mots avec le me[s]me [s]on, bien qu'on ne

l'écrive qu'avec un _e_ [s]imple; comme en ce mot _[s]everité_, qu'il

faudroit e[s]crire _[s]évérité_, pour le faire prononcer exactement,

et je l'ay fait ob[s]erver dans cette impre[ss]ion[208], bien que je

n'aye pas gardé le me[s]me ordre dans celle qui s'e[s]t faite in

folio[209].

[208] On lit ici dans l'édition de 1663: «Et peut-estre le

feray-je obseruer en la première impression qui se pourra faire de

ces Recueils.»

[209] Il s'agit de l'édition datée de 1663, dont nous venons de

parler.

La double _ll_ dont je viens de parler à l'occa[s]ion de l'_e_, a

au[ss]i deux prononciations en no[s]tre Langue, l'une [s]eche et

[s]imple, qui [s]uit l'Ortographe, l'autre molle, qui [s]emble y

joindre une _h_. Nous n'avons point de différents caractéres à les

di[s]tinguer; mais on en peut donner cette régle infaillible. Toutes

les fois qu'il n'y a point d'_i_ avant les deux _ll_, la prononciation

ne prend point cette molle[ss]e. En voicy des exemples dans les quatre

autres voyelles: _baller_, _rebeller_, _coller_, _annuller_. Toutes

les fois qu'il y a un _i_ avant les deux _ll_, [s]oit [s]eul, [s]oit

en diphtongue, la prononciation y adjou[s]te une _h_. On e[s]crit

_bailler_, _éveiller_, _briller_, _chatoüiller_, _cueillir_, et on

prononce _baillher_, _éveillher_, _brillher_, _chatouillher_,

_cueillhir_. Il faut excepter de cette Régle tous les mots qui

viennent du Latin, et qui ont deux _ll_ dans cette Langue, comme

_ville_, _mille_, _tranquille_, _imbecille_, _di[s]tille_,

_illu[s]tre_, _illegitime_, _illicite_, etc. Je dis qui ont deux _ll_

en Latin, parce que les mots de _fille_ et _famille_ en viennent, et

[s]e prononcent avec cette molle[ss]e des autres qui ont l'_i_ devant

les deux _ll_, et n'en viennent pas; mais ce qui fait cette

différence, c'e[s]t qu'ils ne tiennent pas les deux _ll_ des mots

Latins, _filia_ et _familia_, qui n'en ont qu'une, mais purement de

no[s]tre Langue. Cette régle et cette exception [s]ont générales et

a[ss]eurées. Quelques Modernes, pour o[s]ter toute l'ambiguité de

cette prononciation, ont e[s]crit les mots qui [s]e prononcent [s]ans

la molle[ss]e de l'_h_, avec une _l_ [s]imple, en cette maniere,

_tranquile_, _imbecile_, _di[s]tile_, et cette Ortographe pourroit

s'accommoder dans les trois voyelles _a_, _o_, _u_, pour e[s]crire

[s]implement _baler_, _affoler_, _annuler_, mais elle ne

s'accommoderoit point du tout avec l'_e_, et on auroit de la peine à

prononcer _fidelle_ et _belle_, [s]i on e[s]crivoit _fidele_ et

_bele_; l'_i_ me[s]me [s]ur lequel ils ont pris ce droit, ne le

pourroit pas [s]ouffrir tou[s]iours, et particulierement en ces mots

_ville_, _mille_, dont le premier, [s]i on le redui[s]oit à une _l_

[s]imple, [s]e confondroit avec _vile_, qui a une [s]ignification

toute autre.

Il y auroit encor quantité de remarques à faire [s]ur les différentes

manieres que nous avons de prononcer quelques lettres en no[s]tre

Langue: mais je n'entreprens pas de faire un Traité entier de

l'Ortographe et de la prononciation, et me contente de vous avoir

donné ce mot d'avis touchant ce que j'ay innové icy; comme les

Imprimeurs ont eu de la peine à s'y accou[s]tumer, ils n'auront pas

[s]uivy ce nouvel ordre [s]i ponctüellement, qu'il ne s'y [s]oit coulé

bien des fautes, vous me ferez la grace d'y [s]uppléer.

DISCOURS

DE L'UTILITÉ ET DES PARTIES

DU POËME DRAMATIQUE[210].

Œuvres de P. Corneille, Tome 01 · 第 10 / 42 段