_Nicomède_ fut représenté au commencement de 1651. Le ton de ce drame,

élégant mélange de tragique et de familier, procède directement, ce

semble, de l'époque de la Fronde, où, dans les affaires publiques, la

tragédie tournait à l'ironie, et où les plus tristes désastres, les

plus affreuses misères engendrées par les luttes des grands étaient

masqués à leurs yeux par des mots spirituels et d'agréables reparties.

Après cette pièce, Corneille aborde un genre d'écrits tout différents.

Longtemps, malgré ses sentiments chrétiens, son talent avait eu, dans

la plupart de ses oeuvres, un caractère tout profane. Dans

_Polyeucte_, il avait réussi à réunir les plus intéressantes

conceptions dramatiques à l'expression la plus élevée de la foi et de

la ferveur. Dans _Théodore_, il avait espéré de remporter de nouveau

un triomphe si difficile; mais la nature du sujet avait été un

obstacle insurmontable, même pour un poëte de génie. Il ne voulait

cependant pas renoncer à revêtir des ornements de la poésie les

pensées religieuses qui se présentaient souvent à son esprit et dans

lesquelles ses anciens et vénérés maîtres ne cessaient de

l'entretenir. Ce fut sans grand'peine assurément qu'il se laissa

persuader par des Pères jésuites de ses amis d'entreprendre la

traduction en vers de _l'Imitation de Jésus-Christ_; et le 15 novembre

1651 il en faisait paraître les vingt premiers chapitres. Pendant

qu'ils étaient accueillis avec faveur et même avec enthousiasme par

tous ceux qui se réjouissaient de cet éclatant témoignage de la

profonde piété du grand poëte, on fit à _Pertharite_ (1652) la plus

«mauvaise réception[91].» Les circonstances politiques et la misère

générale n'étaient alors guère favorables au théâtre, et Scarron ne

faisait que se rendre l'écho de l'opinion publique en disant dans son

_Épître chagrine_:

Rien n'est plus pauvre que la scène

Qu'on vit opulente autrefois,

Quoique le plaisir de nos rois.

Il n'est saltimbanque en la place

Qui mieux ses affaires ne fasse

Que le meilleur comédien,

Soit françois, soit italien.

De Corneille les comédies,

Si magnifiques, si hardies,

De jour en jour baissent de prix.

(_Les OEuvres de M. Scarron_, 1668, tome I, p. 16.)

[91] Tome VI, p. 5.

Corneille lui-même s'exprime ainsi dans l'avis _Au lecteur_ de

_Pertharite_[92]: «Il est temps.... que des préceptes de mon Horace je

ne songe plus à pratiquer que celui-ci:

_Solve senescentem mature sanus equum, ne

Peccet ad extremum ridendus et ilia ducat[93]._»

[92] Tome VI, p. 5.

[93] Livre I, _épître_ 1, vers 8 et 9.

Bien des années plus tard, lorsqu'après un long éloignement Corneille

était revenu au théâtre, un écrivain sans mérite, qui a été du moins

pour lui un sincère ami, et à qui cette amitié a fait écrire par

hasard quelques pages naturelles et convaincues, l'abbé de Pure,

faisait ainsi l'éloge de cette résolution:

«Puisque le plaisir est l'objet naturel et primitif des spectacles,

sitôt qu'on s'aperçoit que l'on ne plaît plus, il faut que le poëte

fasse judicieusement sa retraite, qu'il se résolve de bonne foi à

quitter une place qu'il ne peut tenir, et qu'à l'exemple d'un ancien,

il cesse par raison, sans attendre de s'y voir forcé par sa foiblesse.

Nous avons vu de nos jours une pareille résolution qui a passé pour

exemplaire, et dont le souvenir a plu même après la dédite et la

contrevention; mais c'est toujours beaucoup d'avoir pu la former, et

la vanité qui ne nous quitte point ne nous laisse pas souvent cette

liberté de reconnoître et encore moins d'avouer nos défauts[94].»

[94] _Idée des spectacles anciens et nouveaux_, par M. M. D. P.

(Michel de Pure). A Paris, chez Michel Brunet, 1668, p. 168.

Il n'est pas étonnant qu'après le succès si divers de ses deux

derniers ouvrages, _Pertharite_ et le commencement de _l'Imitation_,

Corneille ait longtemps cessé de travailler pour le théâtre, et se

soit attaché avec ardeur à continuer sa pieuse traduction, dont il

avait publié les premiers chapitres sans trop savoir s'il poursuivrait

sa tâche, et seulement, nous dit-il, «pour coup d'essai, et pour

arrhes du reste[95].»

[95] Tome VIII, p. 17.

Les recherches dont la vie et les oeuvres de Corneille ont été

l'objet dans ces derniers temps ont en partie comblé le vide que ses

biographes du dix-huitième siècle avaient laissé dans l'histoire des

années où il demeura éloigné du théâtre. En 1840, M. Deville a

communiqué à l'Académie de Rouen la description d'un registre de la

paroisse Saint-Sauveur de Rouen, qui contient les comptes dressés par

Pierre Corneille en sa qualité de marguillier et de trésorier en

charge de ladite paroisse, pour l'année écoulée de Pâques 1651 à

Pâques 1652[96]. M. Célestin Port publia en 1852 quatre lettres

inédites, adressées par Pierre Corneille au R. P. Boulard, abbé

coadjuteur de Sainte-Geneviève, au sujet de la traduction de

_l'Imitation_. La première est de la veille de Pâques 1652, et il y

est question de ces comptes de la paroisse Saint-Sauveur dont nous

venons de parler; la dernière est du 10 juin 1656[97]. Enfin, en 1867,

une intéressante communication de M. Gosselin à M. Taschereau nous

montre Corneille faisant en 1652 quelques acquisitions dans une vente

de livres à Rouen[98].

[96] Voyez _Pièces justificatives_, nº XI.

[97] Voyez tome X, p. 458-473.

[98] La bibliothèque mise en vente, par suite de saisie, était

celle d'un commis au greffe du parlement de Normandie. On lit dans

le procès-verbal de la première vacation:

_Corneille._ Neuf livres in-octavo couverts de parchemin, tous

10. différents, contre les jésuites, adjugés à M.

Corneille, demeurant rue de la Pie, à 6 livres.

Dans celui d'une vacation suivante:

_Corneille._ Un BLONDI _de Roma triumphante_, in-folio couvert

227. en bois, adjugé audit sieur Corneille, à 8 livres.

Et enfin dans la sixième et dernière:

_Corneille._ Un DANTE italien, in-folio, adjugé audit sieur

244. Corneille, 12 livres.

Rien jusque-là ne prouve qu'il soit ici question de Pierre plutôt

que de Thomas. M. Gosselin, prévoyant l'objection, la réfute

ainsi: «A cela je n'ai qu'une réponse à faire: c'est que l'année

dernière, ayant trouvé à la foire de Saint-Romain un mauvais

exemplaire de _de Roma triumphante_, j'y ai vu, à ne m'y pas

tromper, cinq à six mots de la main de Pierre Corneille. J'ai

voulu l'acheter, mais il était trop tard; une personne, que je

n'ai pu connaître, l'avait, avant moi, payé et fait mettre en

réserve.» (_OEuvres complètes de P. Corneille_, édition de M. J.

Taschereau, 1857, tome I, p. XXIV et XXV.)

Il serait fort intéressant de reconstituer la bibliothèque de

Corneille. Par malheur, je n'ai à mentionner, outre le volume qui

lui fut donné en prix (voyez ci-dessus, p. XIX), et ceux qui

précèdent, que deux autres ouvrages. Encore le second donne-t-il

lieu à un doute très-fondé (voyez ci-après). Ce sont: 1º _les

Tableaux des deux Philostrate_, volume in-folio, qui porte au

commencement la signature de Pierre Corneille et à la fin celle de

Thomas Corneille, et était conservé par un M. de Boisguilbert près

de Louviers; le sujet de _Rodogune_ fait partie de ces tableaux;

c'est peut-être la vue de la gravure qui a donné au poëte l'idée

de le traiter. 2º _Aresta amorum, Parisiis, apud J. Ruellium_. Sur

le titre est écrit: _Par Martial d'Auvergne, procureur au

parlement de Paris. Corneille aî...._ La fin du mot est dans la

marge et ne se lit pas bien. L'orthographe _aîné_, avec un accent

circonflexe, n'était pas inconnue du temps de Corneille; mais nous

avons toute raison de croire que ce n'était pas la sienne (voyez

tome XI, p. XC).

Le premier de ces renseignements nous a été fourni par un carton

de _Notes et documents manuscrits relatifs à P. Corneille_, venant

de M. Houel et de quelques autres personnes, et faisant partie de

la bibliothèque de M. le baron Taylor, qui a bien voulu nous les

communiquer; le second est dû à l'obligeance de M. Julien Travers.

Si l'on joint aux lettres publiées par M. Port l'ensemble des préfaces

des diverses éditions de _l'Imitation_, que nous avons pour la

première fois rassemblées d'une manière complète, si l'on prend la

peine de lire en note au commencement de chacun des chapitres la

description des divers sujets des gravures que le traducteur y avait

jointes dans plusieurs éditions, et si l'on considère le soin qu'il

avait pris de les accompagner de devises choisies avec une ingénieuse

recherche, soit par lui soit par ses amis, on n'aura pas de peine à

croire que Corneille, qui avait toujours été (_Polyeucte_ ne permet

guère d'en douter) un chrétien sincère, ait, en s'éloignant du

théâtre, embrassé avec ferveur les pratiques de la dévotion.

Les documents que nous venons de mentionner ne devaient pas être

ignorés au moment de la mort de Corneille. Si l'on ne s'occupa pas

alors de les réunir, c'est qu'à cette époque on ne s'intéressait

qu'aux oeuvres d'un poëte, non à sa personne, et encore, parmi ses

oeuvres, aux plus brillantes et aux plus célèbres. Quant aux

commentateurs et aux biographes du dix-huitième siècle, Voltaire et

Fontenelle, ils n'auraient eu garde d'insister sur ces détails, même

s'ils les eussent connus. Ces vérités auraient été de celles que ce

dernier eût gardées dans sa main, car d'ordinaire les critiques de ce

temps ne poussaient pas la sincérité jusqu'à rapporter, en historiens

fidèles, même les faits contraires à leurs convictions.

Pendant cette période de la vie de Corneille, éclairée dans ces

dernières années, comme nous venons de le voir, d'un jour nouveau, on

fit courir encore le bruit de sa mort, qui fut démenti en ces termes

par Loret, dans _la Muse historique_ du 2 janvier 1655:

Par je ne sais quels colporteurs

Un de nos plus fameux auteurs

Fut occis dès l'autre semaine,

C'est-à-dire, ils prirent la peine

De crier partout son trépas,

Quoique défunt il ne fût pas.

Cet auteur est Monsieur Corneille,

Qui du Parnasse est la merveille,

Dans la France fort estimé,

Et surtout beaucoup renommé

Pour ses beaux poëmes comiques,

Mais encor plus pour les tragiques,

Par lesquels il a mérité

D'ennoblir sa postérité,

Dès le temps de ce prince auguste

Que l'on nommoit Louis le Juste.

Divin génie! esprit charmant!

Rare honneur du pays normand!

Mon illustre compatriote,

Dont l'âme est à présent dévote,

Détruisant cette folle erreur,

Qui me mettoit presque eu fureur,

Mon âme est aujourd'hui ravie

De te restituer la vie.

Les rares petites pièces de vers échappées à Corneille vers ce

temps-là se distinguent presque toutes par leur caractère sérieux.

Nous citerons l'épitaphe d'Élisabeth Ranquet, morte au mois d'avril

1654, à Briquebec, en odeur de sainteté[99]; un sonnet d'un tour

très-ferme, pour obtenir la confirmation des lettres de noblesse de

1637, mises en question par la déclaration du 30 décembre 1656[100];

un autre, plein de fierté, placé en 1657 par Campion en tête de ses

_Hommes illustres_[101]. Ce n'était plus d'ailleurs qu'avec peine que

Corneille se décidait à écrire de ces petites poésies. Gilles Boileau,

qui lui avait demandé des vers sur la mort du président Pomponne de

Bellièvre, et auquel il répondit, à ce qu'il paraît, qu'il n'avait ni

le talent de louer, ni celui de blâmer, fait vivement ressortir le

contraste que forme un refus ainsi motivé avec la conduite qu'il avait

tenue précédemment. En exhalant sa mauvaise humeur à cette occasion,

il énumère une série d'opuscules, dont quelques-uns n'ont pas encore

été retrouvés[102].

[99] Tome X, p. 133.

[100] Tome X, p. 135.

[101] Tome X, p. 137.

[102] Tome X, p. 473-476.

Corneille étant parvenu à la cinquantaine tout occupé de graves

pensées, de pieuses résolutions, semblait s'être pour jamais éloigné

du théâtre, lorsqu'un incident assez simple vint changer ses nouvelles

habitudes, modifia ses dispositions, et lui fit reprendre ses anciens

travaux. En 1658, la troupe de Molière s'établit à Rouen vers Pâques,

et y resta jusqu'au mois d'octobre. Un auteur dramatique, même devenu

marguillier, a bien du mal à ne point fréquenter le théâtre, surtout

lorsqu'on y joue ses pièces, et il lui est difficile de rester

indifférent à la vue des belles et aimables personnes qui y

remplissent avec éclat les principaux rôles. On remarquait

principalement dans cette troupe la du Parc, assez habituellement

appelée «la Marquise.» Corneille, charmé, se mit bientôt à la

célébrer, tant sous cette dénomination que sous celle d'_Iris_.

Comment ce chrétien austère, déjà sur le penchant de l'âge,

parvient-il à parler de sa passion poétique à la jeune et jolie

comédienne, sans scandaliser et sans faire sourire? comment sait-il

prendre un ton presque badin, sans rien perdre de sa dignité? c'est ce

qu'il est plus facile de sentir que d'expliquer, et nous ne saurions

mieux faire que de renvoyer le lecteur aux poésies mêmes: «Iris, dit

le poëte,

Iris, que pourriez-vous faire

D'un galant de cinquante ans[103]?»

Cependant, si déraisonnable que lui paraisse cet amour, il s'y laisse

entraîner, et l'on sent que sous la frivolité apparente du langage se

cache un sentiment profond, qui nous paraît s'être prolongé plus

encore qu'on ne l'a cru. Est-il bien hardi de supposer que c'est ce

sentiment qui a inspiré à Corneille, dans les pièces postérieures à ce

temps, ses types de vieillards amoureux, très-neufs dans la tragédie,

et d'une vérité fort originale[104]? L'élégie _Sur le départ d'Iris_

se termine de façon à faire croire que cet hommage fut le terme de ce

commerce de galanterie[105]; mais les vers amoureux continuèrent: il

suffit pour le voir de feuilleter les oeuvres de Corneille. Cette

disposition d'esprit aidant, il fit bon accueil aux présents et aux

propositions encourageantes de Foucquet, qui l'engageait à travailler

de nouveau pour le théâtre. Voici en quels termes il lui répond:

Je sens le même feu, je sens la même audace

Qui fit plaindre le Cid, qui fit combattre Horace;

Et je me trouve encor la main qui crayonna

L'âme du grand Pompée et l'esprit de Cinna.

Choisis-moi seulement quelque nom dans l'histoire

Pour qui tu veuilles place au temple de la Gloire[106].

Entre plusieurs sujets que le Surintendant lui proposa, Corneille

s'arrêta à celui d'_OEdipe_[107]. La pièce réussit parfaitement, et

valut au poëte, de la part du Roi, des libéralités, qu'il considéra

comme «des ordres tacites, mais pressants, de consacrer aux

divertissements de Sa Majesté ce que l'âge et les vieux travaux» lui

avaient laissé d'esprit et de vigueur[108]. Il agit en conséquence.

Après avoir écrit pour Marie-Thérèse d'Autriche un sixain destiné à

être mis en musique par Lambert[109], il célébra le mariage de cette

princesse avec le roi de France dans le _Prologue_ de _la Toison

d'or_, pièce représentée avec grande pompe à Neubourg, aux frais de M.

de Sourdeac, et plus tard à Paris, avec un succès et un éclat dont

nous avons rapporté tout au long les abondants témoignages[110].

[103] Tome X, p. 168.

[104] Voyez tome X, p. 146, note 2.

[105] Tome X, p. 148 et 149.

[106] Tome VI, p. 122.

[107] Tome VI, p. 124.

[108] Tome VI, p. 126.

[109] Tome X, p. 153.

[110] Tome VI, p. 223-227.

Le 31 octobre 1660 est la date de l'_Achevé d'imprimer_ d'une édition

importante des oeuvres de Corneille, revue par lui avec le soin le

plus consciencieux. Une de ses lettres nous le montre occupé de cette

révision. Dès le 9 juillet 1658, il écrit à l'abbé de Pure qu'il

compte avoir terminé dans deux mois la correction de ses ouvrages, si

quelque nouveau dessein ne vient l'interrompre[111]. Depuis plusieurs

années Corneille s'apercevait avec douleur que les immenses progrès

qu'il avait plus que personne introduits dans la langue et dans l'art

dramatique faisaient plus vivement ressortir la faiblesse relative de

ses premiers ouvrages[112]. Comme il arrive toujours à la suite d'un

grand mouvement littéraire, les grammairiens et les critiques étaient

venus en foule. En 1647, Vaugelas avait écrit ses judicieuses

_Remarques_, et Corneille en tint compte, dans sa révision, avec une

déférence dont on n'avait pas été suffisamment frappé, mais que nous

avons signalée à l'attention du lecteur dans la préface de notre

_Lexique_, et dont l'examen des variantes fournira des preuves

nombreuses. Il était loin, on le conçoit, d'accepter aussi volontiers

les décisions de l'abbé d'Aubignac, qui, dix ans après Vaugelas, en

1657, avait écrit sur _la Pratique du théâtre_ un livre où, se

proclamant de sa propre autorité le législateur de la scène, il

exagérait fort les rigueurs d'Aristote et d'Horace, abusait

étrangement des aveux pleins de noblesse et de sincérité que notre

poëte avait eu l'imprudence de faire devant lui, et s'attribuait le

mérite des progrès accomplis de son temps.

[111] Tome X, p. 482.

[112] Santeul, dans un passage curieux, qu'on a négligé de

recueillir, nous montre notre poëte préoccupé de l'avenir, et

prévoyant que sa diction paraîtra un jour surannée: «La langue

françoise est une grande reine qui change de siècle en siècle

d'équipage et de couleurs, parce que l'usage est un tyran qui la

gouverne sans raison. Le grand Corneille me dit très-souvent (lui

dont le théâtre est si bien paré) qu'il sera un jour habillé à la

vieille mode.» (_Réponse de Santeul à la critique des inscriptions

faites pour l'arsenal de Brest._)

«M'étant avancé, dit-il, dans la connoissance des savants de notre

siècle, j'en rencontrai quelques-uns assez intelligents au théâtre,

principalement dans la théorie et dans les maximes d'Aristote, et

d'autres qui s'appliquoient même à la considération de la pratique, et

tous ensemble approuvèrent les sentiments que j'avois de l'aveuglement

volontaire de notre siècle, et m'aidèrent beaucoup à confondre

l'opiniâtreté de ceux qui refusoient de céder à la raison: si bien que

peu à peu le théâtre a changé de face, et s'est perfectionné jusqu'à

ce point que l'un de nos auteurs les plus célèbres (_en marge_:

Monsieur de Corneille) a confessé plusieurs fois, et tout haut, qu'en

repassant sur des poëmes qu'il avoit donnés au public avec grande

approbation, il y a dix ou douze ans, il avoit honte de lui-même, et

pitié de ses approbateurs[113].»

[113] _Pratique du théâtre_, p. 26 et 27.

Parfois d'Aubignac donne à Corneille de grands éloges, mais presque

toujours avec l'intention bien marquée de limiter son génie et de

restreindre l'admiration qu'il excite. Ainsi, défendant les longues

délibérations qui se trouvent dans certaines tragédies: «J'exhorte,

dit-il, autant que je le puis, tous les poëtes d'en introduire sur

leur théâtre tant que le sujet en pourra fournir, et d'examiner

soigneusement avec combien d'adresse et de variété elles se trouvent

ornées chez les anciens, et, j'ajoute, dans les oeuvres de M.

Corneille; car si on y prend bien garde, on trouvera que c'est en cela

principalement que consiste ce qu'on appelle en lui _des merveilles_,

et ce qui l'a rendu si célèbre[114].»

[114] _Ibidem_, p. 403.

Après avoir lu le passage qui précède, on comprend que notre poëte

écrive à l'abbé de Pure avec sa fierté naïve: «Je ne suis pas

d'accord avec M. d'Aubignac de tout le bien même qu'il a dit de

moi[115].»

[115] Tome X, p. 486.

Il eut l'ambition fort légitime de prendre à son tour la parole sur

des questions qu'il avait si bien étudiées et qui lui importaient si

fort, et joignit à son édition de 1660 trois _Discours_ sur le

théâtre, et des _Examens_ de chacune de ses pièces représentées

jusqu'à cette époque.

Corneille prend au début de ce travail un ton modéré et modeste, qu'on

peut regarder comme une adroite critique de celui de d'Aubignac: «Je

hasarderai quelque chose, dit-il, sur cinquante ans de travail pour la

scène, et en dirai mes pensées tout simplement, sans esprit de

contestation qui m'engage à les soutenir, et sans prétendre que

personne renonce en ma faveur à celles qu'il en aura conçues[116].»

Ces paroles adressées au public se trouvent commentées par les

explications que Corneille donne à l'abbé de Pure, dans la lettre que

nous avons déjà citée[117]: «Bien que je contredise quelquefois M.

d'Aubignac et Messieurs de l'Académie, je ne les nomme jamais, et ne

parle non plus d'eux que s'ils n'avoient point parlé de moi.»

[116] Tome I, p. 16.

[117] Tome X, p. 487.

On ne saurait trop apprécier chez l'impétueux auteur de l'_Excuse à

Ariste_ et de la _Lettre apologétique_ les modifications que l'âge et

l'expérience avaient apportées à son tempérament littéraire. Il a su

si heureusement, et avec une si habile modération, faire dominer dans

son nouveau travail la forme du précepte et de la fine observation,

que les lecteurs qui négligent de lire la lettre à l'abbé de Pure

avant d'aborder les _Discours_ sur le théâtre et les _Examens_,

peuvent prendre cette défense, adroite et souvent solide, pour un

simple traité théorique.

Au commencement de l'année 1661, nous trouvons Corneille fort occupé

des démarches à faire pour placer son second fils comme page chez la

duchesse de Nemours[118], démarches couronnées, du reste, d'un prompt

succès. Vers la fin de la même année, une curieuse lettre à l'abbé de

Pure[119], jusqu'ici fort mal publiée[120], nous apprend qu'il a déjà

presque achevé les trois premiers actes de _Sertorius_; nous le voyons

persuadé qu'il n'a «rien écrit de mieux,» et le public contemporain

semble avoir partagé cette opinion[121].

[118] Voyez tome X, p. 488 et 489.

[119] Voyez tome X, p. 489-492.

[120] Voyez tome X, p. 490, notes 1, 4 et 5, et p. 491, note 4.

[121] Voyez tome VI, p. 353 et 354.

Au mois d'avril 1662, il écrit au même abbé de Pure: «Le déménagement

que je prépare pour me transporter à Paris me donne tant d'affaires

que je ne sais si j'aurai assez de liberté d'esprit pour mettre

quelque chose cette année sur le théâtre[122].» Il ne fit, en effet,

rien représenter en 1662; et au commencement d'octobre il n'avait pas

encore quitté Rouen[123]. Non-seulement aucun ouvrage dramatique, mais

nulle pièce de vers ne vient se placer dans cette année, qu'un

déménagement de poëte semble, on a peine à le croire, avoir occupée ou

du moins troublée tout entière. C'est, il est vrai, à cette époque que

se rattache la _Plainte de la France à Rome_, écrite à l'occasion de

l'insulte faite au duc de Créquy, ambassadeur de France, par les

Corses de la garde du Pape; mais nous avons prouvé que cette pièce de

vers, attribuée sans hésitation à Corneille par la plupart de ses

éditeurs et de ses biographes, n'est point de lui, mais de

Fléchier[124].

[122] Voyez tome X, p. 494.

[123] Tome X, p. 496.

[124] Voyez tome X, p. 367 et 368.

Où Corneille vint-il habiter à Paris en quittant Rouen? Ce fut, selon

M. Édouard Fournier, à l'hôtel de Guise, rue du Chaume, où est

aujourd'hui le palais des Archives. Il est vrai qu'en 1663 d'Aubignac

nous apprend que notre auteur y avait «le couvert et la table,» et

Tallemant des Réaux raconte qu'il avait «trouvé moyen» d'y «avoir une

chambre[125];» mais cela ne s'applique-t-il pas aux séjours passagers

que le poëte venait faire seul à Paris, dans le temps où il habitait

encore Rouen, plutôt qu'à une installation permanente et complète avec

femme et enfants?

[125] Voyez tome X, p. 183 de notre édition.

On peut être encore plus tenté de le croire si l'on remarque que le 7

septembre 1655, Tristan l'Hermite mourut à l'hôtel de Guise, comme

nous l'apprend Loret par les vers suivants de sa _Muse historique_:

Mardi, cet auteur de mérite,

Que l'on nommoit Tristan l'Hermite,

. . . . . . . . . . . .

Décéda d'un mal de poulmon

Dans le très-noble hôtel de Guise,

Où ce prince, qu'un chacun prise,

Par ses admirables bontés,

Ses soins et générosités,

Dès longtemps s'étoit fait paraître

Son bienfaiteur, Mécène, et maître.

N'est-il pas probable que Corneille eut dès 1655 la survivance de ce

logis, dès longtemps consacré à un poëte dramatique, et auquel sa

supériorité sur tous ses rivaux lui donnait une sorte de droit?

Œuvres de P. Corneille, Tome 01 · 第 3 / 42 段