En tout cas, il est certain qu'il n'alla pas s'établir en 1662 rue

d'Argenteuil, et qu'il y vint beaucoup plus tard qu'on ne l'a cru; il

n'y était pas encore fixé en 1676, car, ainsi que l'a remarqué M.

Taschereau[126], une procuration du 23 août 1675, relative à la

tutelle des enfants d'un cousin de Corneille, avec qui il paraissait

fort lié, et qu'il avait chargé depuis son départ de Rouen d'y

surveiller ses intérêts[127], prouve qu'à cette époque Pierre

Corneille demeurait rue de Cléry, paroisse Saint-Eustache[128]. Il y

habitait encore au commencement de l'année suivante, comme le montre

une _Liste (avec les adresses) de Messieurs de l'Academie francoise en

Ianuier 1676_, la seule de ce genre que nous connaissions pour tout le

dix-septième siècle[129].

[126] _OEuvres complètes de P. Corneille_, 1857, tome I, p. XXVI.

[127] Voyez _Pièces justificatives_, nº XII.

[128] Voyez _Pièces justificatives_, nº XIII.

[129] Cette liste, de format in-4{o}, a été publiée chez Pierre le

Petit, imprimeur ordinaire du Roi et de l'Académie. L'exemplaire

que nous en avons vu appartient à la Bibliothèque impériale, où il

porte le nº Z-2284/Hf 76. L'article consacré à Corneille y est

ainsi conçu:

1647. Pierre Corneille, cy-deuant Aduocat General à la Table de

marbre de Normandie, _ruë de Clery_.

En 1662, Colbert fit dresser par Costar et Chapelain une double liste

des savants et des écrivains qui paraissaient mériter des pensions du

Roi. Corneille est naturellement sur l'une et sur l'autre. Les

jugements qui se rapportent à lui et que nous reproduisons

ailleurs[130] lui sont très-favorables. Par malheur, on se montra

beaucoup moins prodigue envers lui d'argent que d'éloges; et tandis

que le 1er janvier 1663 la pension de Mézerai était fixée à quatre

mille livres et celle de Chapelain et de plusieurs autres à trois,

notre poëte n'en obtint que deux mille, dont il parut, du reste, fort

satisfait, car il exprima son contentement avec beaucoup d'effusion

dans un _Remercîment_ en vers, où il rappelle les louanges qu'il a

adressées au Roi dans ses ouvrages. Moins empressé, il est vrai, à

l'égard de Colbert, il laissa passer plus d'un an avant de lui

témoigner sa reconnaissance[131].

[130] Voyez tome X, p. 175.

[131] Voyez _ibidem_, p. 176.

A la fin de janvier 1663, peu de temps après avoir reçu sa pension,

Corneille fit représenter _Sophonisbe_, qui eut une vogue assez

grande, mais de peu de durée, et qui donna lieu à divers écrits de

Donneau de Visé et de d'Aubignac, dont on trouvera l'analyse dans la

_Notice_ consacrée à cet ouvrage[132]. Nous y avons réuni plusieurs

témoignages qui semblent établir d'une manière certaine que cette

pièce a été, ainsi que beaucoup d'autres tragédies de Corneille,

retouchée avant l'impression. Un passage de d'Aubignac, qui nous avait

échappé, semble encore confirmer ce fait: «Toutes les choses qu'il a

pu réformer dans sa _Sophonisbe_ ont été rajustées, mais assez mal,

comme on l'a remarqué à la nouvelle couleur qu'il a depuis peu donnée

au mauvais mariage de cette reine, fait un peu trop à la hâte, l'ayant

prétexté de quelques vieilles lois des Africains; et maintenant il dit

que je me suis trompé dans mes observations. Cela vraiment est bien

fin, de corriger ses fautes et soutenir hardiment que l'on n'en a

point fait, et d'avancer que je dormois ou que je rêvois ailleurs

durant la représentation; ses amis, qui lors étoient auprès de moi,

savent bien que j'étois assez attentif, et que je me plaignois souvent

de leur interruption, quand ils exigeoient de moi des louanges que ma

conscience ne pouvoit donner[133].»

[132] Tome VI, p. 449 et suivantes.

[133] _Seconde Dissertation.... sur.... Sertorius. Recueil de

Granet_, tome I, p. 285.

Au mois d'août 1664, _Othon_ eut à son tour un remarquable succès.

Puis un an se passe sans que Corneille fasse rien paraître de nouveau.

Le 19 juillet 1665, il obtient un privilége pour une traduction des

_Louanges de la sainte Vierge_ attribuées à saint Bonaventure, et la

publie à ses frais le 22 août, chez Gabriel Quinet. «Si ce coup

d'essai ne déplaît pas, dit le poëte dans l'avis _Au lecteur_, il

m'enhardira à donner de temps en temps au public des ouvrages de cette

nature;» et il ajoute, avec un regret sincère, il faut le croire, mais

que peut-être on aura quelque peine à regarder comme très-profond: «Ce

n'est pas sans beaucoup de confusion que je me sens un esprit si

fécond pour les choses du monde, et si stérile pour celles de

Dieu[134].»

[134] Tome IX, p. 6.

Jusqu'alors Corneille, quoique sans cesse exposé aux traits de l'envie

et engagé parfois dans les luttes littéraires les plus animées, avait

été un poëte heureux: de prompts succès avaient balancé ses chutes, et

il avait été l'objet des hommages les plus flatteurs. «Tout Paris, dit

Perrault dans ses _Hommes illustres_, a vu un cabinet de pierres de

rapport fait à Florence, et dont on avoit fait présent au cardinal

Mazarin, où entre les divers ornements dont il est enrichi, on avoit

mis aux quatre coins les médailles ou portraits des quatre plus grands

poëtes qui aient jamais paru dans le monde: savoir Homère, Virgile, le

Tasse et Corneille. On ne peut pas croire qu'il entrât de la flatterie

dans ce choix, et qu'il n'ait été fait par la voix publique,

non-seulement de la France, mais de l'Italie même, assez avare de

pareils éloges. Cette espèce d'honneur n'est pas ordinaire, et peu de

gens en ont joui, comme M. Corneille, pendant leur vie.... Il seroit

malaisé d'exprimer les applaudissements que ses ouvrages reçurent. La

moitié du temps qu'on donnoit aux spectacles s'employoit en des

exclamations qui se faisoient de temps en temps aux plus beaux

endroits, et lorsque par hasard il paroissoit lui-même sur le théâtre,

la pièce étant finie, les exclamations redoubloient et ne finissoient

point qu'il ne se fût retiré, ne pouvant plus soutenir le poids de

tant de gloire[135].»

[135] _Hommes illustres_, Paris, 1677 et 1678, p. 96.

Nous arrivons maintenant à l'époque douloureuse de la vie de

Corneille. A la fin de 1665, nous le voyons signalant dans un sixain

spirituel et mordant les retards apportés au payement de sa

pension[136]. Un peu plus tard, il laisse paraître dans un remercîment

adressé à Saint-Évremont, qui avait défendu sa _Sophonisbe_, les

appréhensions que lui avait causées le succès de l'_Alexandre_ de

Racine[137], appréhensions que l'accueil fait cinq mois après à

l'_Agésilas_ ne fut point de nature à calmer. _Attila_, un peu plus

heureux devant le public, eut toutefois encore à essuyer de mordantes

critiques. Mais les difficultés de la vie, les contrariétés

d'amour-propre ne sont rien auprès des chagrins dont Corneille se vit

frappé. Il avait quatre fils: deux au service, où ils faisaient

vaillamment leur devoir, et deux autres, beaucoup plus jeunes, qui

étaient confiés (cela est certain pour l'un et probable pour l'autre)

aux soins des Pères jésuites, comme Corneille l'avait été lui-même.

[136] Tome X, p. 185.

[137] Voyez tome X, p. 498.

Le 6 juillet 1667, le second, que nous avons vu page de la duchesse de

Nemours, blessé au pied au siége de Douai, est ramené à Paris, et on

le rapporte sur un brancard dans la maison de son père[138]. Peu de

temps après, dans la même année, le troisième fils du poète, Charles

Corneille, filleul du P. de la Rue, qui a déploré son trépas dans une

touchante élégie latine[139], mourait à quatorze ans, au moment où sa

précoce intelligence faisait concevoir à son père les plus légitimes

espérances.

[138] Voyez tome X, p. 189, note 2.--Rappelons à ce propos que

Corneille n'habitait pas alors rue d'Argenteuil, puisque, comme

nous l'avons vu, il logeait encore en 1676 rue de Cléry.

[139] Tome X, p. 383.--La devise placée en tête de cette élégie

est reproduite dans la _Philosophie des images_ du P. Menestrier,

1682, p. 314.

Sept ans plus tard, en 1672, nous trouvons un témoignage de l'amitié

de Corneille pour le P. de la Rue, dans le soin qu'il prit de traduire

son poëme latin _Sur les Victoires du Roi_, et surtout de dire à

Louis XIV, en lui présentant sa traduction, «qu'elle n'égaloit point

l'original du jeune jésuite, qu'il lui nomma[140].» Avant et après

cette traduction, Corneille composa encore d'autres vers sur les

campagnes du Roi et des imitations de pièces latines de Santeul. En

1670, il publia son _Office de la sainte Vierge_, dédié à la Reine, et

accompagné d'une _Approbation_ datée d'octobre 1669.

[140] Voyez tome X, p. 193.

Nous avons eu occasion d'indiquer tout à l'heure combien la renommée

naissante de Racine portait ombrage à Corneille, et déjà nous avions

dit ailleurs quelle impatience lui causaient les plus innocentes

malices de son jeune rival[141]. Soumettre deux poëtes si différents

d'âge, de talent, de caractère, à un véritable concours semblait

impossible. Henriette d'Angleterre y parvint pourtant, et Corneille,

qui avait imprudemment accepté un sujet auquel ses qualités ne

convenaient point, donna dans _Tite et Bérénice_ (1670) une triste

preuve de l'affaiblissement de son génie[142].

[141] Voyez ci-dessus, p. LII, et tome III, p. 107, note 2.--La

plupart des témoignages contemporains établissent que Corneille

était exempt de toute envie, mais que, de fort bonne foi, il

n'appréciait pas à sa valeur le talent de Racine. Valincourt dit,

en parlant de ce poëte, dans une lettre adressée à l'abbé

d'Olivet: «qu'étant allé lire au grand Corneille la seconde de ses

tragédies, qui est _Alexandre_, Corneille lui donna beaucoup de

louanges, mais en même temps lui conseilla de s'appliquer à tout

autre genre de poésie qu'au dramatique, l'assurant qu'il n'y étoit

pas propre. Corneille étoit incapable d'une basse jalousie: s'il

parloit ainsi à Racine, c'est qu'il pensoit ainsi; mais vous savez

qu'il préféroit Lucain à Virgile.» (_Histoire de l'Académie

françoise_, édition de M. Livet, tome II, p. 336.) Il était

particulièrement blessé du défaut d'exactitude historique qu'il

remarquait dans certains ouvrages de Racine: «Étant une fois près

de Corneille sur le théâtre, à une représentation du _Bajazet_, il

me dit: «Je me garderois bien de le dire à d'autre que vous, parce

qu'on diroit que j'en parlerois par jalousie; mais prenez-y garde,

il n'y a pas un seul personnage dans le _Bajazet_ qui ait les

sentiments qu'il doit avoir, et que l'on a à Constantinople: ils

ont tous, sous un habit turc, le sentiment qu'on a au milieu de la

France.» Il avoit raison, et l'on ne voit pas cela dans Corneille:

le Romain y parle comme un Romain, le Grec comme un Grec, l'Indien

comme un Indien, et l'Espagnol comme un Espagnol.» (_Mémoires

anecdotes_ de Segrais, tome II des _OEuvres_, 1755, p. 43.)

[142] Voyez tome VII, p. 185-196.--Nous avons reproduit à la page

193 de la _Notice_ de _Tite et Bérénice_ quatre vers rapportés par

Subligny, dont nous ne connaissions pas l'auteur et que nous

regardions comme étant probablement de celui qui les avait cités.

Voici la pièce même d'où ils sont tirés; nous en devons la

communication à l'obligeance de M. Paul Lacroix:

A MONSIEUR DE CORNEILLE L'AINÉ, _sur le rôle de Tite dans sa_

Bérénice.

Quand Tite dans tes vers dit qu'il se fait tant craindre,

Qu'il n'a qu'à faire un pas pour faire tout trembler,

Corneille, c'est LOUIS que tu nous veux dépeindre;

Mais ton Tite à LOUIS ne peut bien ressembler:

Tite, par de grands mots, nous vante son mérite;

LOUIS fait, sans parler, cent exploits inouïs;

Et ce que Tite dit de Tite,

C'est l'univers entier qui le dit de LOUIS.

(_Billets en vers de M. de Saint-Ussans._ Paris, Jean Guignard et

Hilaire Foucault, 1688, p. 6.)

Le privilége de cette tragédie fait mention d'une traduction en vers

de _la Thébaïde_ de Stace, dont un livre tout au moins, le second,

paraît avoir été imprimé, mais probablement comme essai et à

très-petit nombre. Corneille, découragé sans doute du peu de succès de

cette tentative, n'aura pas jugé à propos d'y donner suite. On n'a pas

pu retrouver un seul exemplaire de l'ouvrage[143].

[143] Voyez tome X, p. 245 et 246.

Il eut une heureuse inspiration en 1674, lorsqu'il se fit le

collaborateur de Molière, et consacra «une quinzaine,» nous dit-il, à

écrire une grande partie de la tragédie-ballet de _Psyché_[144], et

notamment cette scène si délicate et si tendre où Psyché déclare à

l'Amour les sentiments qu'il lui fait éprouver.

[144] Voyez tome VII, p. 280 et 288.

Après avoir composé encore quelques vers en l'honneur de Louis XIV, et

particulièrement _les Victoires du Roi sur les états de Hollande_,

autre traduction d'un poëme du P. de la Rue[145], Corneille fit jouer,

en 1672, sa _Pulchérie_ par les comédiens du Marais, et se montra

satisfait du demi-succès qu'elle obtint[146]. Il l'avait lue plusieurs

fois avant la représentation à des auditeurs de son choix. Il s'était

fait une habitude de ces lectures. Les gens de qualité tenaient à

grand honneur d'être consultés par lui, et en 1661 Molière nous

présente un de ses Fâcheux s'écriant:

Je sais par quelles lois un ouvrage est parfait,

Et Corneille me vient lire tout ce qu'il fait.

(_Les Fâcheux_, acte I, scène 1, vers 53 et 54.)

[145] Tome X, p. 252.

[146] Voyez tome VII, p. 378.

En 1674, de nouveaux malheurs de famille vinrent assaillir le poëte:

son vaillant fils, qui en 1667 était revenu blessé du siége de Douai,

fut frappé mortellement au siége de Grave, à la tête de la compagnie

qu'il commandait en qualité de lieutenant de cavalerie. Son pauvre

père ne travailla plus guère à partir de ce nouveau deuil. Il termina

sa carrière dramatique à la fin de l'année par _Suréna_[147], et

n'écrivit plus que quelques petits poëmes officiels ou des suppliques

en vers ou en prose.

[147] Tome VII, p. 455.

Deux de ces pièces sont surtout intéressantes.

D'abord un placet, par lequel Corneille rappelle à Louis XIV la

promesse qu'il lui a faite depuis quatre ans d'un bénéfice pour Thomas

Corneille, son quatrième fils, et qu'il termine si hardiment en lui

disant:

Qu'un grand roi ne promet que ce qu'il veut tenir[148].

Ce placet, qu'on était tenté de regarder comme une boutade qui, au

lieu d'avoir été adressée au Roi, était demeurée renfermée dans le

portefeuille du poëte, ou n'avait du moins circulé que dans un petit

cercle d'amis; ce placet, que Granet croyait publier pour la première

fois d'après un manuscrit, nous l'avons trouvé, non sans étonnement,

imprimé en 1677 dans le _Mercure_, un an ou deux à peine après le

moment où il fut écrit. C'est là un curieux témoignage à joindre à

ceux qu'une étude attentive permettrait aujourd'hui de réunir sur les

libertés littéraires du siècle de Louis XIV.

[148] Tome X, p. 308.

Ensuite cette belle et touchante épître _Au Roi_, qui est comme le

testament poétique de Corneille, et dans laquelle il recommande, avec

une éloquence si simple, ce qu'il avait de plus cher au monde: ses

chefs-d'oeuvre, pour lesquels il craignait l'oubli; puis ses deux

derniers fils: le capitaine, pour qui il tremblait; l'ecclésiastique,

sur qui il cherche encore à attirer l'attention royale, et qui obtint

enfin, le 20 avril 1680, l'abbaye d'Aiguevive en Touraine[149]. Se

peut-il que cette noble supplique n'ait pas suffi pour assurer la

tranquillité de sa vieillesse? Pourquoi faut-il qu'il ait été obligé

d'écrire à Colbert la lettre déchirante dans laquelle il se plaint du

malheur qui l'accable «depuis quatre ans, de n'avoir plus de part aux

gratifications dont Sa Majesté honore les lettres?»

[149] Tome X, p. 313 et 314, et p. 501.

Aux motifs d'inquiétude qu'avait alors Corneille se joignait l'ennui

d'un long procès intenté à sa famille par suite d'une tutelle de son

père, et dans lequel il jugea utile d'intervenir, quoique n'ayant pas

été d'abord compris dans la poursuite[150].

[150] Voyez _Pièces justificatives_, nº XIV.

C'est à cette époque de la vie du poëte que se rapporte la lettre

suivante, écrite, en 1679, par un Rouennais à un de ses amis, et

publiée par M. Em. Gaillard, qui, par malheur, ne dit ni où est

l'original de la lettre, ni quel en est l'auteur, ni à qui elle est

adressée[151]:

«J'ai vu hier M. Corneille, notre parent et ami; il se porte assez

bien pour son âge. Il m'a prié de vous faire ses amitiés. Nous sommes

sortis ensemble après le dîner, et en passant par la rue de la

Parcheminerie, il est entré dans une boutique pour faire raccommoder

sa chaussure, qui étoit décousue. Il s'est assis sur une planche, et

moi auprès de lui; et lorsque l'ouvrier eut refait, il lui a donné

trois pièces qu'il avoit dans sa poche. Lorsque nous fûmes rentrés, je

lui ai offert ma bourse; mais il n'a point voulu la recevoir ni la

partager. J'ai pleuré qu'un si grand génie fût réduit à cet excès de

misère.»

[151] _Nouveaux Détails sur P. Corneille_, dans le _Précis

analytique des travaux de l'Académie de Rouen_, 1834, p. 167.

Au commencement de 1680, «sitôt, dit le _Mercure_[152], que le mariage

(_du Dauphin_) fut déclaré,» Corneille, alors âgé de près de

soixante-quatorze ans, alla présenter au Roi et au jeune prince une

pièce de vers sur ce sujet. Tout ce morceau est empreint de la plus

vive tristesse, et du sentiment, hélas! trop sincère, qu'a le poëte de

la caducité de son génie. C'est avec une réelle conviction qu'il dit

au Dauphin:

Quel supplice pour moi, que l'âge a tout usé,

De n'avoir à t'offrir qu'un esprit épuisé[153]!

et qu'il termine par ces mots:

De quel front oserois-je, avec mes cheveux gris,

Ranger autour de toi les Amours et les Ris?

Ce sont de petits dieux, enjoués, mais timides,

Qui s'épouvanteroient dès qu'ils verroient mes rides;

Et ne me point mêler à leur galant aspect,

C'est te marquer mon zèle avec plus de respect[154].

[152] Le _Mercure galant_, mars 1680, p. 261.

[153] Tome X, p. 334.

[154] Tome X, p. 339.

Ce sont là les derniers vers qui nous restent de lui, les derniers

sans doute qu'il ait écrits. Depuis lors son unique travail fut la

révision définitive de ses oeuvres pour l'édition de 1682. Il ne

paraît pas que cette édition ait été bien fructueuse pour lui.

Le 10 novembre 1683, il vendit sa maison de Rouen, de la rue de la

Pie, moyennant quatre mille trois cents livres, sur lesquelles il ne

devait lui en revenir que treize cents, les trois mille autres étant

destinées à l'amortissement de la pension, jusqu'alors garantie par

cette propriété, qu'il payait pour sa fille Marguerite, religieuse au

couvent des dominicaines[155]. Corneille n'intervint pas

personnellement dans cet acte d'amortissement; il n'y figure que par

l'entremise de le Bovier de Fontenelle, son beau-frère; son neveu nous

apprend le triste motif qui le tint éloigné: «Ses forces, dit-il,

diminuèrent toujours de plus en plus, et la dernière année de sa vie

son esprit se ressentit beaucoup d'avoir tant produit et si

longtemps[156].»

[155] _Notice sur la maison et la généalogie de Corneille_, par A.

G. Ballin, Rouen, mai 1833, p. 8.--Voyez les _Pièces

justificatives_, nº XV.

[156] _OEuvres_ de Fontenelle, tome III, p. 120.

Son dénûment ne fit que s'accroître à l'approche de ses derniers

moments, et Boileau indigné alla chez le Roi pour faire rétablir la

pension de Corneille, et offrit le sacrifice de la sienne. «Action

très-véritable, dit Louis Racine, que m'a racontée un témoin encore

vivant; on a eu tort de la révoquer en doute, puisque Boursault, qui

ne devoit pas être disposé à le louer, la rapporte dans ses

lettres[157].» Le Roi envoya immédiatement deux cents louis; ce fut la

Chapelle, parent de Boileau, qui fut chargé de les porter. Le P.

Tournemine, qui met en doute l'exactitude de tout ce récit, convient

toutefois de cette circonstance[158]. Ce secours avait été bien

tardif; l'illustre poète expira peu de jours après l'avoir reçu[159].

Il mourut dans la nuit du 30 septembre au 1er octobre 1684[160].

[157] _Mémoires sur la Vie de Jean Racine_, dans les _OEuvres_ de

Racine publiées par M. Mesnard, tome I, p. 265.--Boursault

rapporte le fait à la page 465 des _Lettres nouvelles_.

[158] _Défense du grand Corneille_ en tête des _OEuvres diverses_

de P. Corneille (Paris, 1738, in-12), p. XXXII et XXXIII.

[159] _Mercure galant_, octobre 1684, p. 179.

[160] Voyez _République des lettres_, janvier 1685, p. 33; et

ci-après, _Pièces justificatives_, nº XVI.

* * * * *

«Comme c'est une loi dans cette Académie (_l'Académie française_), dit

Fontenelle, que le directeur fait les frais d'un service pour ceux qui

meurent sous son directorat, il y eut une contestation de générosité

entre M. Racine et M. l'abbé de Lavau, à qui feroit le service de M.

Corneille, parce qu'il paroissoit incertain sous le directorat duquel

il étoit mort. La chose ayant été remise au jugement de la Compagnie,

M. l'abbé de Lavau l'emporta, et M. de Benserade dit à M. Racine: «Si

quelqu'un pouvoit prétendre à enterrer M. Corneille, c'étoit vous:

vous ne l'avez pourtant pas fait[161].»

[161] _OEuvres_ de Fontenelle, tome III, p. 120.

Ce à quoi il pouvait prétendre à plus juste titre et ce qu'il obtint,

ce fut l'honneur de louer dignement son illustre rival. Lorsque, le 2

janvier 1685, Thomas Corneille, élu à l'unanimité à la place que son

frère laissait vacante à l'Académie française, eut prononcé son

discours de réception, ce fut Racine qui lui répondit. Il sut faire de

son illustre prédécesseur un portrait à la fois brillant et familier,

fort connu assurément, mais dont rien ne saurait tenir lieu à la fin

d'une étude sur Corneille, car en même temps qu'il résume le jugement

des contemporains, il devance celui de la postérité avec une

exactitude, une justesse que le temps nous permet aujourd'hui

d'apprécier et d'admirer:

«Lorsque, dans les âges suivants, on parlera avec étonnement des

victoires prodigieuses et de toutes les grandes choses qui rendront

notre siècle l'admiration de tous les siècles à venir, Corneille, n'en

doutons point, Corneille tiendra sa place parmi toutes ces merveilles.

La France se souviendra avec plaisir que sous le règne du plus grand

de ses rois a fleuri le plus grand de ses poëtes. On croira même

ajouter quelque chose à la gloire de notre auguste monarque lorsqu'on

dira qu'il a estimé, qu'il a honoré de ses bienfaits cet excellent

génie; que même, deux ou trois jours avant sa mort, et lorsqu'il ne

lui restoit plus qu'un rayon de connoissance, il lui envoya encore des

marques de sa libéralité, et qu'enfin les dernières paroles de

Corneille ont été des remercîments pour Louis le Grand.

«Voilà, Monsieur, comme la postérité parlera de votre illustre frère;

voilà une partie des excellentes qualités qui l'ont fait connoître à

toute l'Europe. Il en avoit d'autres, qui bien que moins éclatantes

aux yeux du public, ne sont peut-être pas moins dignes de nos

louanges: je veux dire homme de probité et de piété, bon père de

famille, bon parent, bon ami. Vous le savez, vous qui avez toujours

été uni avec lui d'une amitié qu'aucun intérêt, non pas même aucune

émulation pour la gloire, n'a pu altérer. Mais ce qui nous touche de

plus près, c'est qu'il étoit encore un très-bon académicien; il

aimoit, il cultivoit nos exercices[162]; il y apportoit surtout cet

esprit de douceur, d'égalité, de déférence même, si nécessaire pour

entretenir l'union dans les compagnies. L'a-t-on jamais vu se préférer

à aucun de ses confrères? L'a-t-on jamais vu vouloir tirer ici aucun

avantage des applaudissements qu'il recevoit dans le public? Au

contraire, après avoir paru en maître et, pour ainsi dire, régné sur

la scène, il venoit, disciple docile, chercher à s'instruire dans nos

assemblées; laissoit, pour me servir de ses propres termes, laissoit

ses lauriers à la porte de l'Académie[163]; toujours prêt à soumettre

son opinion à l'avis d'autrui, et de tous tant que nous sommes, le

plus modeste à parler, à prononcer, je dis même sur des matières de

poésie.»

[162] Il serait assez difficile de déterminer au juste dans quelle

mesure Corneille participait aux travaux de l'Académie; toutefois

le passage suivant des _Factums_ de Furetière semble indiquer

qu'il n'assistait pas fort régulièrement aux séances ordinaires:

Œuvres de P. Corneille, Tome 01 · 第 4 / 42 段