Les années qui suivirent le succès du _Cid_ furent bien tristement

remplies pour Corneille par les persécutions des jaloux et des

envieux, les chagrins de famille, les règlements de successions[52],

les tracas d'affaires. Un sieur François Hays avait obtenu des

provisions de second avocat du Roi au siége général des eaux et

forêts, à la table de marbre du Palais, à Rouen[53], qui venaient

réduire de moitié les profits de la charge acquise par Corneille dix

ans auparavant. Nous ignorons quelle fut l'issue de l'affaire; mais

elle demeura longtemps pendante et nécessita de nombreuses démarches.

On voit que les motifs qui retardèrent jusqu'au commencement de

l'année 1640 la représentation d'_Horace_ furent de plus d'un genre et

que le découragement de Corneille ne tenait pas à des causes purement

littéraires. Fort maltraité par les poëtes et les critiques du temps,

lors de la nouveauté du _Cid_, Corneille espéra se ménager la

bienveillance de certains d'entre eux en leur lisant _Horace_ avant la

représentation. Ce fut chez Boisrobert que la lecture eut lieu,

probablement afin de bien disposer le cardinal de Richelieu. Les

assistants, dont on ne nous a nommé peut-être que les principaux,

étaient Chapelain, Barreau, Charpi, Faret, l'Estoile et

d'Aubignac[54]. Ce dernier fut d'avis de changer le dénoûment;

l'Estoile appuya d'Aubignac; Chapelain proposa aussi un cinquième acte

de sa façon. Mais si, en certaines circonstances, Corneille était un

bourgeois assez humble, il garda toujours comme poëte une fière

indépendance: il goûta peu toutes ces observations. Nous ne savons pas

ce qu'il y répondit dans cette assemblée; mais nous connaissons les

sentiments dont il était animé, par le «mauvais compliment» qu'il fit

plus tard à Chapelain, à qui il dit, d'un ton à ce qu'il paraît assez

bourru, «qu'en matière d'avis il craignait toujours qu'on ne les lui

donnât par envie et pour détruire ce qu'il avait bien fait.» La

manière dont Corneille accueillit les critiques qu'on lui adressa

détruisit tout le bon effet qu'il eût pu se promettre de la déférence

témoignée aux hommes de lettres, plus ou moins en crédit, à qui il

avait lu _Horace_. On comprend que toute la coterie hostile à l'auteur

du _Cid_ se soit émue et qu'il ait été un instant question

d'observations et de jugement sur la nouvelle pièce[55]. Heureusement

la position que Corneille avait déjà conquise et la fermeté de son

attitude calmèrent cette effervescence; et, à partir de ce moment, il

n'eut plus à redouter d'autre juge que le public.

[52] Voyez _Pièces justificatives_, nº V.

[53] Voyez _ibidem_, nº VI.

[54] Voyez au tome III, p. 254-257, ce que nous avons dit de cette

lecture, dont les biographes de Corneille n'avaient pas parlé

jusqu'ici.

[55] Voyez tome III, p. 254.

A _Horace_ succéda _Cinna_. Ce fut après ce nouveau triomphe qu'eut

lieu le mariage de Corneille. A en croire son neveu Fontenelle, il ne

fallut rien moins qu'une intervention toute-puissante et fort

inattendue pour que le poëte pût épouser Marie de Lamperière, fille de

Mathieu de Lamperière, lieutenant général aux Andelys.

«M. Corneille, encore fort jeune, dit-il, se présenta un jour plus

triste et plus rêveur qu'à l'ordinaire devant le cardinal de

Richelieu, qui lui demanda s'il travailloit: il répondit qu'il étoit

bien éloigné de la tranquillité nécessaire pour la composition, et

qu'il avoit la tête renversée par l'amour. Il en fallut venir à un

plus grand éclaircissement, et il dit au Cardinal qu'il aimoit

passionnément une fille du lieutenant général d'Andely, en Normandie,

et qu'il ne pouvoit l'obtenir de son père. Le Cardinal voulut que ce

père si difficile vînt à Paris; il y arriva tout tremblant d'un ordre

si imprévu, et s'en retourna bien content d'en être quitte pour avoir

donné sa fille à un homme qui avoit tant de crédit[56].»

[56] _OEuvres de Fontenelle_, _Vie de Corneille_, tome III, p. 122

et 123 (édition de 1742).

La première nuit de ses noces, Corneille fut tellement malade que le

bruit courut à Paris qu'il était mort d'une pneumonie. Ménage fit,

sans perdre de temps, une pièce de vers latins en l'honneur du

prétendu défunt[57].

[57] PETRI CORNELII EPICEDIUM.

_Hos versus scripsi quum falso nobis nuntiatum fuisset Cornelium,

quo die uxorem duxerat, diem suum ex peripneumonia obiisse: nam

vivit Cornelius, et precor vivat._

. . . . . . . . . . . . . . . . .

_Vita fugit, sed fama manet tua, maxime vatum,

Sæcla feres Clarii munere longa Dei.

Donec Apollineo gaudebit scena cothurno,

Ignes dicentur, pulchra Chimena, tui;

Quos male qui carpsit, dicam, dolor omnia promit,

Carminis Iliaci nobile carpat opus.

Itale, testis eris; testis qui flumina potas

Flava Tagi; nec tu, docte Batave, neges:

Omnibus in terris per quos audita Chimena;

Jamque ignes vario personat ore suos.

Nec tu, crudelis Medea, taceberis unquam,

Non Graia inferior, non minor Ausonia.

Vos quoque tergemini, mavortia pectora, fratres,

Et te, Cinna ferox, fama loquetur anus.

Quid referam soccos, quos tempora nulla silebunt,

Totque, Elegeia, tuos, totque, Epigramma, sales?_

. . . . . . . . . . . . . . . . .

(_Miscellanea_, 1652, in 4{o}, p. 17-20.)

Ce morceau est important pour la biographie de Corneille; car, à

défaut d'acte authentique, il nous fait approximativement connaître

l'époque à laquelle il prit femme. Dans ses vers, Ménage parle

d'_Horace_, de _Cinna_, ce qui prouve que le nouveau marié n'était pas

fort jeune, comme le dit Fontenelle, mais déjà d'un âge mûr. _Cinna_

est de 1640; Corneille, né en 1606, se maria donc à trente-quatre ou

trente-cinq ans, et ne tarda guère à devenir père; car dans une lettre

du 1er juillet 1641[58], il annonce à un ami la grossesse de sa

femme; et le 10 janvier 1642, elle accoucha d'une fille, qui fut

appelée Marie.

[58] Tome X, p. 437.

C'est sans doute vers le temps de son mariage que Corneille entra en

relation avec l'hôtel de Rambouillet. C'était là un puissant secours

contre la jalousie de ses ennemis littéraires, mais non le moyen de

nourrir et développer cette admirable simplicité qui, dans les moments

de haute et grande inspiration, distinguait son génie[59]. Dans cette

_Guirlande_ poétique que Montausier offrit à Julie d'Angennes trois

ou quatre ans avant de l'épouser, il y a trois fleurs au moins, six

peut-être, à qui Corneille a dicté leurs hommages[60]. Ce fut dans la

chambre bleue de l'hôtel qu'il lut _Polyeucte_ à de belles dames, un

peu offusquées de l'austérité de l'ouvrage, et à un évêque, fort

blessé des excès de zèle de l'ardent néophyte[61]. Corneille, à qui

l'habitude de communiquer ses pièces, avant la représentation, à un

auditoire choisi ne profitait décidément pas, et qui cependant ne la

perdit point, ne fut, dit-on, consolé de sa déconvenue que par les

conseils d'un acteur fort médiocre, qui ranima son courage et le

décida à laisser sa pièce aux comédiens. On a même prétendu[62] que

ceux-ci ayant d'abord refusé de jouer cette tragédie, Corneille donna

son manuscrit à l'un d'eux, qui le jeta sur un ciel de lit, où il

demeura oublié plus de dix-huit mois; mais M. Taschereau a fait

justice de cette fable invraisemblable.

[59] Corneille fut de son temps un poëte fort à la mode, et fort

admiré des précieuses. On pourrait l'établir par de très-nombreux

témoignages. On lit dans le _Dictionnaire des précieuses_ de

Somaize (édition de M. Livet, tome I, p. 290): «Noziane (_la

comtesse de Noailles_) est une précieuse aussi spirituelle qu'elle

a l'humeur douce. Elle aime le jeu; les vers lui plaisent

extraordinairement, mais elle ne les sauroit souffrir s'ils ne

sont tout à fait beaux, et c'est par cette raison qu'elle protége

les deux Cléocrites (_Pierre et Thomas Corneille_), qui ne font

rien que d'achevé, et qui, dans la composition des jeux du cirque,

surpassent tous les auteurs qui ont jamais écrit.»--Dans un

opuscule intitulé _la belle de Ludre_, Nancy, 1861, on trouve le

passage suivant, tiré d'une oraison funèbre inédite: «Les

Benserade, les Racine, les Corneille rendront témoignage que

personne ne savoit mieux estimer les choses louables, ni mieux

louer ce qu'elle estimoit.»

[60] Tome X, p. 10 et 11.

[61] Voyez tome III, p. 466.

[62] _Anecdotes dramatiques_, tome II, p. 84.

Il faut dire à la décharge des auditeurs de Corneille que son

extérieur n'avait rien d'aimable, son débit rien de séduisant. Nous

avons déjà fait remarquer ailleurs[63] que Boisrobert lui reprochait

de barbouiller ses vers; les divers portraits que ses contemporains

ont faits de lui prouvent que ce reproche n'avait rien d'exagéré.

[63] Tome III, p. 254 et 255.

«.... Simple, timide, d'une ennuyeuse conversation, dit la

Bruyère[64]; il prend un mot pour un autre, et il ne juge de la bonté

de sa pièce que par l'argent qui lui en revient[65]; il ne sait pas la

réciter, ni lire son écriture.»

[64] _Des Jugements_, nº 56, tome II, p. 101 de l'édition de M.

Servois.

[65] «Corneille ne sentoit pas la beauté de ses vers,» a dit

Segrais (_Mémoires anecdotes_, tome II des _OEuvres_, 1755, p.

51). Charpentier, plus rigoureux, accusant, comme d'autres l'ont

fait, Corneille d'avidité et d'avarice, s'exprime ainsi:

«Corneille..., avec son patois normand, vous dit franchement qu'il

ne se soucie point des applaudissements qu'il obtient

ordinairement sur le théâtre, s'ils ne sont suivis de quelque

chose de plus solide.» (_Carpenteriana_, Paris, 1724, p. 110.)

Vigneul Marville parle à peu près de même[66]: «A voir M. de

Corneille, on ne l'auroit pas pris pour un homme qui faisoit si bien

parler les Grecs et les Romains et qui donnoit un si grand relief aux

sentiments et aux pensées des héros. La première fois que je le vis,

je le pris pour un marchand de Rouen. Son extérieur n'avoit rien qui

parlât pour son esprit; et sa conversation étoit si pesante qu'elle

devenoit à charge dès qu'elle duroit un peu. Une grande princesse, qui

avoit désiré de le voir et de l'entretenir, disoit fort bien qu'il ne

falloit point l'écouter ailleurs qu'à l'Hôtel de Bourgogne.

Certainement M. de Corneille se négligeoit trop, ou pour mieux

dire, la nature, qui lui avoit été si libérale en des choses

extraordinaires, l'avoit comme oublié dans les plus communes. Quand

ses familiers amis, qui auroient souhaité de le voir parfait en tout,

lui faisoient remarquer ces légers défauts, il sourioit et disoit: «Je

n'en suis pas moins pour cela Pierre de Corneille.» Il n'a jamais

parlé bien correctement la langue françoise; peut-être ne se

mettoit-il pas en peine de cette exactitude, mais peut-être aussi

n'avoit-il pas assez de force pour s'y soumettre.»

[66] _Mélanges d'histoire et de littérature_, recueillis par

Vigneul Marville (Bonaventure d'Argonne), 1701, tome I, p. 167 et

168.

Fontenelle, à la fin du portrait, fort intéressant pour nous et fidèle

sans aucun doute, qu'il nous a laissé de son oncle, ne rend pas un

témoignage beaucoup plus favorable de son talent de lecteur: «M.

Corneille, dit-il, étoit assez grand et assez plein, l'air fort simple

et fort commun, toujours négligé, et peu curieux de son extérieur. Il

avoit le visage assez agréable, un grand nez, la bouche belle, les

yeux pleins de feu, la physionomie vive, des traits fort marqués et

propres à être transmis à la postérité dans une médaille ou dans un

buste. Sa prononciation n'étoit pas tout à fait nette; il lisoit ses

vers avec force, mais sans grâce[67].»

[67] _OEuvres_ de Fontenelle, tome III, p. 124 et 125.

Enfin Corneille, confirmant par avance ces divers témoignages, a dit

de lui-même:

.... L'on peut rarement m'écouter sans ennui,

Que quand je me produis par la bouche d'autrui[68].

[68] Tome X, p. 477.

Heureusement le jeu des acteurs mit en relief les beautés de

l'admirable tragédie dont le débit de l'auteur et les préjugés de ses

auditeurs avaient un instant compromis le succès, et _Polyeucte_

parcourut une longue et fructueuse carrière[69]. Les contemporains de

Corneille nous l'ont appris, sans nous fournir toutefois les éléments

d'une relation quelque peu suivie de la première représentation de ce

chef-d'oeuvre, dont la date même est douteuse. On l'a généralement

placée à l'année 1640, mais un passage de la lettre latine du 12

décembre 1642, dans laquelle Sarrau engage Corneille à écrire un éloge

funèbre de Richelieu, semble devoir la reporter à l'année 1643[70].

[69] Voyez tome III, p. 466-468.

[70] Voyez tome X, p. 424.--Si cette date était adoptée, ce serait

à la lecture de _Polyeucte_ dont nous venons de parler que se

rapporterait en partie le passage suivant de la _Bibliothèque de

Goujet_, que nous avons cité au tome IV (p. 277[70-a]), dans la

_Notice_ de _la Suite du Menteur_. «Ces lettres (_de

Chapelain_).... montrent aussi que Corneille fréquentoit souvent

M. le chancelier Seguier et l'hôtel de Rambouillet, et qu'il

lisoit ses pièces dramatiques avant de les livrer au théâtre.»

(_Lettres du 16 août 1643 et du 8 novembre 1652._)

[70-a] Où il faut, dans la note 2, remplacer _tome XVII_ par _tome

XVIII_.

_Pompée_ et _le Menteur_, ces deux pièces si différentes, sont, comme

nous l'apprend Corneille[71], «parties toutes deux de la même main,

dans le même hiver.» Mais quel est cet hiver? Celui de 1641-1642,

dit-on généralement; ce serait plutôt celui de 1643-1644, si la date

que nous venons de proposer pour _Polyeucte_ paraissait devoir être

adoptée.

[71] Tome IV, p. 130.

En 1643, Corneille sollicita vainement le droit de faire jouer par qui

bon lui semblerait _Cinna_, _Polyeucte_ et _la Mort de Pompée_, qu'il

avait fait représenter d'abord par les comédiens du Marais, et que

d'autres comédiens, le frustrant «de son labeur» (ce sont ses termes),

avaient entrepris de représenter; mais ce «privilége,» qui ne nous

semble aujourd'hui que la simple garantie de la propriété de son

travail, ne lui fut pas accordé[72].

[72] Voyez _Pièces justificatives_, nº VII.

_La Suite du Menteur_ paraît devoir être placée à l'année 1644. C'est

aussi en 1644 ou 1645 que vient la première représentation de

_Rodogune_, qui obtint un éclatant succès, fort propre à dédommager le

poëte des ennuis qu'avait dû lui causer le plagiat, d'ailleurs

très-maladroit, de Gilbert, que nous avons raconté tout au long dans

notre _Notice_ sur _Rodogune_[73].

[73] Tome IV, p. 399.

En 1644, Antoine Corneille, frère de Pierre, et religieux au

Mont-aux-Malades, fut nommé curé de Fréville. A cette occasion, il

reçut de sa mère, à titre de prêt, quelques objets mobiliers et la

casaque de drap noir de son père, et donna du tout un reçu qui prouve

quelle était encore la simplicité de vie de cette famille à l'époque

même où l'illustre poëte avait déjà écrit ses chefs-d'oeuvre[74].

[74] Voyez _Pièces justificatives_, nº VIII.

La chute de _Théodore_, qui suivit de fort près l'heureux succès de

_Rodogune_, dut surprendre d'autant plus Corneille qu'il considérait

les choses de trop haut pour être sensible à ce que le sujet de sa

pièce présentait de choquant, et qu'il s'étonnait de la meilleure foi

du monde de la prévention et de l'aveuglement du public.

Vers cette époque, Louis XIV enfant lui adressa une lettre officielle

afin de le prier de composer des vers pour un grand ouvrage à figures

que préparait Valdor, _les Triomphes de Louis le Juste_[75]. Cet

honneur fut bientôt suivi d'un témoignage d'admiration et d'amitié

venu de moins haut, mais qui probablement toucha encore plus

Corneille: d'un éloge des plus enthousiastes parti de la plume de son

cher Rotrou[76]. La manière inattendue dont ces louanges sont amenées,

dans une tragédie romaine, au moyen d'un étrange anachronisme, montre

combien ce sincère ami avait recherché l'occasion d'exprimer ses

sentiments d'admiration. Dans _le Véritable Saint-Genest_ (acte I,

scène V), le principal personnage est, comme l'on sait, un comédien

qui devient chrétien et martyr. L'empereur Dioclétien, après lui avoir

prodigué des éloges mérités, l'interroge ainsi:

Mais passons aux auteurs, et dis-nous quel ouvrage

Aujourd'hui dans la scène a le plus haut suffrage,

Quelle plume est en règne, et quel fameux esprit

S'est acquis dans le cirque un plus juste crédit.

A quoi Saint-Genest finit par répondre en faisant allusion à _Cinna_

et à _Pompée_:

Nos plus nouveaux sujets, les plus digues de Rome,

Et les plus grands efforts des veilles d'un grand homme,

A qui les rares fruits que la muse produit

Ont acquis dans la scène un légitime bruit,

Et de qui certes l'art comme l'estime est juste,

Portent les noms fameux de Pompée et d'Auguste.

Ces poëmes sans prix où son illustre main

D'un pinceau sans pareil a peint l'esprit romain,

Rendront de leurs beautés votre oreille idolâtre,

Et sont aujourd'hui l'âme et l'amour du théâtre.

[75] Voyez notre tome X, p. 104 et suivantes.

[76] Corneille disait un jour avec orgueil que «lui et Rotrou

feroient subsister des saltimbanques.» (_Menagiana_, Paris, 1715,

tome III, p. 306.)

Nous mentionnerons ici à sa date une lettre du 18 mai 1646, où

Corneille remercie Voyer d'Argenson d'un poëme sacré qu'il vient de

recevoir de lui en présent, et nous fait connaître son opinion sur les

écrits de ce genre. Je «m'étois persuadé, dit-il dans un passage fort

altéré par les premiers éditeurs, que d'autant plus que les passions

pour Dieu sont plus élevées et plus justes que celles qu'on prend pour

les créatures, d'autant plus un esprit qui en seroit bien touché

pourroit faire des poussées plus hardies et plus enflammées en ce

genre d'écrire[77].»

[77] Tome X, p. 445.

Voilà qui fait pressentir le futur traducteur de _l'Imitation de

Jésus-Christ_. Jusqu'à ce moment toutefois Corneille était

exclusivement occupé du théâtre, et vers la fin de cette année 1646,

ou dès les premiers jours de la suivante[78], il fit représenter

_Héraclius_, que Boileau appelait une espèce de logogriphe[79], mais

dont, malgré la complication volontaire de l'intrigue, le succès ne

fut pas un instant compromis.

[78] Tome V, p. 115 et 116.

[79] _Bolæana_, Amsterdam, 1742, p. 112.

C'est le 22 janvier 1647, plus de dix ans après _le Cid_, que

Corneille fut élu membre de l'Académie française, qui avait si

vivement critiqué son premier chef-d'oeuvre. Il s'était vu préférer

successivement M. de Salomon, M. du Ryer, et il aurait peut-être

encore échoué devant M. Ballesdens si celui-ci n'avait eu le bon goût

de se retirer devant lui, et si d'autre part, pour lever un dernier

obstacle, l'illustre candidat n'avait pris soin de faire dire à la

Compagnie: «qu'il avoit disposé ses affaires de telle sorte qu'il

pourroit passer une partie de l'année à Paris[80].»

[80] Tome V, p. 141.

Charles le Brun reproduisit les traits du nouvel académicien dans une

excellente peinture, qui est devenue le portrait communément adopté où

tous le reconnaissent[81]. Ce fut, suivant toute apparence, pour l'en

remercier que Corneille écrivit, au sujet de la fondation de

l'Académie de peinture, la pièce de vers intitulée: _la Poésie à la

Peinture, en faveur de l'Académie des peintres illustres_[82]. Il y

célèbre le retour de «cette belle inconnue, la Libéralité,» qui,

vainement appelée par les poëtes, semble consentir à reparaître aux

yeux des peintres.

[81] Il faut consulter sur les portraits de Corneille l'excellente

notice de M. Hellis intitulée: _Découverte du portrait de

Corneille peint par Ch. Lebrun_, Rouen, le Brument, 1848, in-8{o}.

L'auteur signale particulièrement: le portrait gravé, in-4{o}, de

Michel Lasne, qui porte la date de 1643, et qui a été reproduit

plusieurs fois en tête des oeuvres du poëte, notamment dans

l'édition in-12 de 1644; le portrait fait par le Brun en 1647,

gravé en 1766 par Ficquet, et dont on peut voir la reproduction

dans l'_Album_ qui accompagne notre édition; le portrait gravé par

Vallet, d'après le dessin de Paillet, pour l'édition in-folio, de

1663, du _Théâtre de Corneille_; enfin le portrait maladroitement

flatté et fort peu ressemblant exécuté par Sicre, gravé par Cossin

en 1683, et par Lubin pour les _Hommes illustres_ de Perrault,

publiés de 1696 à 1701. On voit au musée de Rouen, sous le nº 477,

un «Portrait de Pierre Corneille par Philippe de Champaigne,

acquis en 1860;» mais cette attribution à Philippe de Champaigne

ne paraît pas mériter beaucoup de confiance.

[82] Tome X, p. 116.

Nous arrivons au temps de la Fronde, si désastreux pour l'État, si

funeste pour les arts et les lettres, particulièrement pour les

auteurs dramatiques et les comédiens, et durant lequel, suivant

l'expression de Corneille, les désordres de la France ont resserré

dans son cabinet ce qu'il se préparait à lui donner[83]. Ces troubles

n'empêchèrent point toutefois la publication du magnifique ouvrage de

Valdor, auquel avait travaillé notre poëte: _les Triomphes de Louis le

Juste_. Il parut le 22 mai 1649. On devait tenir naturellement, dans

des circonstances si graves, à ne rien négliger de ce qui pouvait

rendre à la royauté un peu de prestige et d'éclat.

[83] Tome X, p. 449.--Voyez aussi la _Notice_ d'_Andromède_, tome

V, p. 248-251.

Il est assez difficile de suivre pendant cette époque le détail de la

vie de Corneille. Il faut se contenter d'indiquer quelques faits, qui

ont pour nous leur intérêt, mais qu'aucun lien commun ne rattache les

uns aux autres. Le _Sonnet au R. P. dom Gabriel_ à l'occasion de sa

traduction des _Épîtres de saint Bernard_[84] nous montre une fois de

plus que notre poëte avait dès lors avec divers religieux

d'excellentes relations, qui durent contribuer pour une certaine part

au changement de direction que subit par la suite son talent.

[84] Tome X, p. 122.

Un billet du 25 août 1649[85] nous apprend, par le lieu d'où il est

daté, que Corneille avait alors momentanément quitté Rouen, et qu'il

était à Nemours, très-probablement chez le médecin Dubé, son parent et

allié, comme il l'appelle, dont il adresse à un de ses amis un ouvrage

tout récemment publié.

[85] Tome X, p. 452 et 453.

Vers les derniers jours de 1649, les troubles politiques, un instant

apaisés, laissèrent quelque place aux questions littéraires. Une

discussion des plus frivoles, mais qui néanmoins conservait, ainsi que

l'a remarqué notre poëte, quelque chose de l'ardeur des passions du

moment, occupa vivement les esprits. Il s'agissait de se déterminer

entre le sonnet d'Uranie, par Voiture, et celui de Job, par Benserade.

Corneille, prié de se prononcer à ce sujet, écrivit tour à tour trois

petites pièces, bien marquées au coin de cette réserve propre, dit-on,

aux caractères normands et dans lesquelles il est impossible de

deviner auquel des deux poëtes il donne vraiment la préférence[86].

Peut-être, au fond du coeur, avait-il pour ces deux productions,

alors si goûtées, une indifférence égale, que nous serions, pour notre

compte, très-disposé à lui pardonner.

[86] Tome X, p. 125-128.

Enfin le calme devint assez grand pour permettre de représenter

_Andromède_ et _Don Sanche_, qui se suivirent de fort près dans un

ordre assez difficile à déterminer[87].

[87] Voyez tome V, p. 399 et 400.

Au moment où Corneille venait de faire représenter _Andromède_, il se

trouva investi pour un temps de fonctions publiques, qu'il ne regretta

pas plus, sans doute, lorsqu'il les quitta, qu'il ne les avait

souhaitées quand on l'en revêtit. Le 1er février 1650, le Roi et la

Reine mère quittèrent Paris pour Rouen, où Mazarin vint les rejoindre

le 3 du même mois[88]. Plusieurs des créatures du duc de Longueville,

gouverneur de Normandie, alors prisonnier à Vincennes, furent

destituées pendant ce voyage royal, et la _Gazette_ et divers actes

découverts par M. Floquet au greffe de Rouen, et qu'on trouvera à la

suite de cette notice[89], établissent que le 15 février le sieur

Bauldry, procureur des états de Normandie, fut remplacé dans ses

fonctions par Pierre Corneille, ce qui lui valut, dans l'_Apologie

particulière pour M. le duc de Longueville_, une attaque d'ailleurs

fort adoucie par l'estime dont jouissait le poëte. Après un éloge

très-complaisamment développé du sieur Bauldry, l'auteur anonyme parle

en ces termes de celui par qui on l'a remplacé: «On lui a donné un

successeur qui sait fort bien faire des vers pour le théâtre, mais

qu'on dit être assez mal habile pour manier de grandes affaires. Bref,

il faut qu'il soit ennemi du peuple, puisqu'il est pensionnaire de M.

de Mazarin.» Du reste, on ne sait rien de la façon dont Corneille

remplit cette charge, qui, l'année suivante, le 15 mars, fut rendue à

Bauldry, lorsque le duc de Longueville eut fait sa paix avec la cour.

Le 18 mars 1650, Corneille avait vendu et résigné, moyennant six mille

livres tournois, ses offices de conseiller et avocat du Roi à la table

de marbre[90]; il se trouva donc, à partir de ce moment, dépourvu de

toutes fonctions officielles.

[88] _Gazette_ de 1650, p. 184, et p. 307 et 308.

[89] Voyez _Pièces justificatives_, nº IX.

[90] Voyez _Pièces justificatives_, nº X.

Œuvres de P. Corneille, Tome 01 · 第 2 / 42 段