Cette précaution était encore plus nécessaire à l'égard des

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Notes de transcription:

Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été

corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été

harmonisée.

Dans la table généalogique, le phrases «(descendance de

_Jacques-Adrien de Corday_,)», «(descendance de LOUIS-AMBROISE)»

et «(descendance de JEAN-BAPTISTE)» ont été ajoutées afin de

faciliter sa lecture.

Tout caractère ou groupe de caractère, en exposants dans

l'original et dont l'abrévation n'est pas évidente ou non

courante, est mis en acolade dans cette version électronique. Les

abréviations {l} {d} {s} signifient respectivement livre, denier

et sol. L'abréviation {lt} signifie livre tournois. (1 livre

tournois = 20 sols tournois 1 sol = 12 deniers tournois).

L'abbréviation {c} après un chiffre romain signifie que le chiffre

doit être multiplié par cent.

Afin de faire ressortir le "s long" dans l'avertissement au

lecteur (III), il a été marqué comme [s].

Dans la note 730, il faut lire 1633 au lieu de 1533 dans ce bout

de phrase : «Allons, je ne veux pas. (1533-57)». Le mot «lairrez»

dans la note 831 se trouve tel quel dans l'original.

Les vers sont en principe numérotés toutes les 5 lignes, les

numéros omis dans l'original sont également omis dans cette

version.

OEUVRES DE P. CORNEILLE

NOUVELLE ÉDITION

REVUE SUR LES PLUS ANCIENNES IMPRESSIONS ET LES AUTOGRAPHES

ET AUGMENTÉE

de morceaux inédits, des variantes, de notices, de notes, d'un lexique

des mots et locutions remarquables, d'un portrait, d'un fac-simile,

etc.

PAR M. CH. MARTY-LAVEAUX

TOME PREMIER

PARIS LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie BOULEVARD SAINT-GERMAIN

1862

LES GRANDS ÉCRIVAINS DE LA FRANCE

NOUVELLES ÉDITIONS

PUBLIÉES SOUS LA DIRECTION DE M. AD. REGNIER Membre de l'Institut

OEUVRES

DE

P. CORNEILLE

TOME I

PARIS.--IMPRIMERIE DE CH. LAHURE ET Cie Rue de Fleurus, 9

AVERTISSEMENT.

Notre premier soin a été de constituer le texte de cette édition avec

exactitude et sincérité. Si ce devoir eût été généralement mieux

rempli par nos devanciers, nous n'aurions sur ce point aucune

observation à faire; mais comme en nous rapprochant de Corneille nous

nous éloignons souvent de ceux qui ont publié ses oeuvres, sans

pouvoir en avertir en chaque circonstance, nous prions tout d'abord le

lecteur qui voudrait s'assurer par lui-même de l'exactitude de notre

travail, de remonter aux éditions données par notre poëte, et de ne

considérer comme fautifs que les passages qui ne se trouveraient pas

conformes à ces impressions anciennes, les seules qui fassent

autorité: nous avons cherché à les suivre fidèlement, et si, par

hasard, nous nous en écartions en quelque endroit, ce qui, nous

l'espérons, n'arrivera que bien rarement, ce serait du moins contre

notre volonté et par suite d'une erreur toute matérielle. Au

contraire, la plupart de ceux qui nous ont précédé, alarmés des

moindres singularités grammaticales, des hardiesses de style les plus

légitimes, se sont hâtés de corriger, avec une sollicitude qu'ils

croyaient respectueuse, les passages qui offusquaient leur goût.

Ce n'est pas seulement, comme on pourrait le croire, dans le courant

du dix-huitième siècle qu'il en a été ainsi. La dernière édition des

oeuvres de Corneille, publiée par M. Lefèvre et recherchée à bon

droit comme la plus complète, ne se distingue guère à cet égard des

précédentes.

On lit dans un _Sonnet à M. de Campion sur ses hommes illustres_:

J'ai quelque art d'arracher les grands noms du tombeau,

De leur rendre un destin plus durable et plus beau,

De faire qu'après moi l'avenir s'en souvienne:

Le mien semble avoir droit à l'immortalité.

Cette tournure excellente a choqué les éditeurs, et, où il y avait _le

mien_, ils ont mis _mon nom_, détruisant ainsi, afin de faire

disparaître une incorrection imaginaire, toute la vivacité de ce

passage.

Les altérations de ce genre ne tombent pas seulement sur les ouvrages

de second ordre: elles défigurent parfois de très-beaux morceaux des

chefs-d'oeuvre de Corneille.

A qui venge son père, il n'est rien d'impossible,

dit Rodrigue au Comte[1]. C'est ainsi que ce vers est imprimé dans

toutes les éditions courantes, ainsi qu'il est dit au théâtre, ainsi

qu'il est récité dans nos colléges; seulement, par un scrupule

d'exactitude, M. Lefèvre fait remarquer que de 1637 à 1648 on lit:

A qui venge son père, il n'est rien impossible,

sans le mot _de_. Qui s'aviserait de soupçonner après cela que cette

dernière leçon (_il n'est rien impossible_) est la seule exacte, la

seule qui se trouve dans toutes les impressions surveillées par

Corneille, et encore dans celle de 1692, dont son frère a pris soin?

[1] _Le Cid_, acte II, scène II.

Ce n'est pas là un fait unique, isolé. On a souvent admis de la sorte,

comme par pitié, en variante, la leçon authentique émanée de

Corneille, tandis qu'on insérait dans le texte une correction inutile

ou un rajeunissement maladroit. Une seule pièce nous fournira trois

nouveaux exemples de ce singulier genre d'inexactitude.

Corneille a dit dans _Cinna_:

De quelques légions qu'Auguste soit gardé,

Quelque soin qu'il se donne et quelque ordre qu'il tienne,

Qui méprise sa vie est maître de la sienne[2].

[2] Acte I, scène II.

Et plus loin:

Le ravage des champs, le pillage des villes,

Et les proscriptions, et les guerres civiles

Sont les degrés sanglants dont Auguste a fait choix

Pour monter dans le trône et nous donner des lois[3].

[3] Acte I, scène III.

Enfin:

On a fait contre vous dix entreprises vaines;

Peut-être que l'onzième est prête d'éclater,

Et que ce mouvement qui vous vient agiter

N'est qu'un avis secret que le ciel vous envoie[4].

[4] Acte II, scène I.

«Qui méprise _sa_ vie est maître de la sienne» a paru amphibologique

aux éditeurs; ils ont mis: «Qui méprise _la_ vie.»

«Monter _dans_ le trône» les choquait; ils y ont substitué la phrase

aujourd'hui consacrée: «monter _sur_ le trône.»

Ils ont pensé que l'agitation d'Auguste ne devait pas durer plus

longtemps que le morceau dans lequel il l'exprime, et, par suite de ce

raisonnement: «Qui vous vient agiter» est devenu «qui vous vient

_d_'agiter.»

M. Lefèvre a reproduit ce texte sans paraître soupçonner qu'il eût

subi la moindre altération. Toutefois, pour chacun de ces vers, il a

admis comme variante la rédaction de Corneille, qui ne figurait à

aucun titre dans les impressions postérieures à 1692. C'est toujours

un progrès[5].

[5] Voici, comme complément de ces remarques, un relevé des

altérations de texte et des omissions que nous offre une autre

pièce prise au hasard, le _Pompée_ de l'édition de M. Lefèvre:

ACTE I.

SCÈNE 1.

Et je crains d'être injuste _et_ d'être malheureux.

Ce vers est donné comme une variante de 1644-48. C'est cependant

la vraie et la seule leçon des éditions de Corneille; «_ou_ d'être

malheureux» qu'on y a substitué dans le texte ne se trouve nulle

part.

SCÈNE III.

Il fut jusque _dans_ Rome implorer le sénat.

Ce vers, donné comme variante, n'existe pas dans les éditions

citées. Toutes celles qui diffèrent du texte de 1682 portent: «Il

fut jusques _à_ Rome.»

ACTE III.

SCÈNE II.

Et _plus j'ai fait_ pour vous, plus l'action est noire.

Toutes les éditions données par Corneille portent: «Et _j'ai plus_

fait pour vous.»

SCÈNE III.

Vous qui _la pouvez_ mettre au faîte des grandeurs!

C'est la leçon des premières éditions; mais en 1682 Corneille y a

substitué: «vous qui _pouvez la_ mettre,» qu'il aurait fallu faire

passer dans le texte.

ACTE IV.

SCÈNE 1.

Il est mort; et mourant, Sire, il _doit vous_ apprendre,

dans le premier passage cité comme variante. C'est «_il vous doit_

apprendre» qu'il faut lire.

Que je n'en puis choisir de plus _digne_ que toi;

il y a _dignes_, au pluriel, dans toutes les éditions publiées du

vivant de Corneille.

Lorsqu'avec tant de _fast_ il a vu ses faisceaux.

Cette forme curieuse du mot _faste_, qui se trouve dans toutes les

éditions, n'est ni conservée dans le texte, ni même indiquée en

note.

SCÈNE IV.

Et me laisse encor voir qu'il y va de ma gloire

De punir son audace _autant que_ sa victoire,

Au lieu de _autant que_, il faut lire _avant que_ dans ce passage

donné en variante.

ACTE V.

SCÈNE 1.

Et n'y voyant qu'un tronc dont la tête est coupée,

A cette triste marque il reconnoît Pompée.

On donne comme variante du premier de ces vers pour les éditions

de 1644-48:

Et n'y voyant qu'un tronc dont la tête coupée,

qui n'a point de sens dans ce passage et ne se trouve d'ailleurs

dans aucune des éditions citées.

Ces restes d'un héros par le feu consumé.

Les premières éditions portent: _consommé_, qui aurait dû être

recueilli comme variante.

Ajoutons que dans tout le théâtre les variantes, pourtant si

curieuses, des jeux de scène, ont été recueillies avec la plus

grande négligence, et que les _Discours_, avis _Au lecteur_,

_Examens_ n'ont pas même été collationnés.

En général, nous avons suivi, pour chaque ouvrage, la dernière édition

donnée par l'auteur; mais on verra par les notes que nous l'avons

toujours soumise à un contrôle sévère, à une attentive révision.

Le _Théâtre de P. Corneille_, de 1682, si important pour l'ensemble du

texte, fourmille de fautes typographiques, contre lesquelles il faut

se tenir continuellement en garde. Souvent un vers entier s'y trouve

passé; parfois un mot y est estropié; plus fréquemment encore il est

remplacé par un autre qui semble avoir un sens, et c'est certes là le

cas le plus difficile et le plus délicat.

Dans cette édition de 1682, Médée, pour ne citer qu'un exemple, parle

ainsi dans la IVe scène du Ier acte:

Filles de l'Achéron, pestes, larves, furies,

Fières soeurs, si jamais notre commerce étroit

Sur vous et vos _serments_ me donna quelque droit

Sortez de vos cachots avec les mêmes flammes,

Et les mêmes tourments dont vous gênez les âmes.

Le sens n'a en lui-même rien d'absolument invraisemblable, et, si l'on

n'avait que ce texte, il ne viendrait peut-être pas à l'esprit d'y

introduire une correction; mais, quand on s'est convaincu que toutes

les éditions antérieures portent _serpents_ au lieu de _serments_, il

est difficile de voir dans ce dernier mot autre chose qu'une faute

d'impression; aussi n'hésitons-nous pas à le rejeter, en le

mentionnant toutefois en note, afin que le lecteur soit toujours

complètement renseigné sur la constitution du texte.

Les variantes n'ont pas été de notre part l'objet d'une moindre

attention; nous n'avons pas cru qu'il nous fût permis de rien exclure,

de rien sacrifier. Nous nous sommes appliqué à faciliter l'étude des

éditions données par Corneille, et à fournir les moyens de suivre

sans fatigue la pensée du poëte dans ses progrès et parfois dans ses

défaillances, à travers toutes les rédactions successives qu'il a tour

à tour adoptées.

Elles sont fort nombreuses: il y a pour les oeuvres de la première

moitié de sa carrière dramatique, trois états principaux et un grand

nombre de retouches intermédiaires, que nous ne rappelons ici que fort

sommairement, mais dont on se rendra compte d'une manière plus

complète, en parcourant les variantes et la notice bibliographique. On

trouve d'abord l'édition en pièce séparée, à laquelle les recueils

publiés de 1644 à 1657 changent peu de chose, bien qu'il y ait déjà çà

et là un certain nombre de vers à recueillir. En 1660, l'économie du

recueil est entièrement modifiée: les dédicaces, avis au lecteur,

arguments des premières impressions et les fragments d'historiens et

de poëtes placés en tête de certaines tragédies, soit lors de leur

publication, soit en 1644, disparaissent, et font place à d'autres

préliminaires. L'édition est divisée en trois tomes; en tête de chacun

se trouve, pour la première fois, un des _Discours_ sur le théâtre et

la série consécutive de tous les examens des pièces contenues dans le

volume. Ces examens forment ainsi comme des chapitres d'un même

ouvrage; et, en les séparant, les éditeurs les ont altérés en plus

d'un endroit[6]. Les impressions de 1663 et de 1664 ne contiennent

encore que des variantes de détail; puis on arrive enfin à celles de

1668 et de 1682, qui diffèrent fort peu l'une de l'autre. La seconde,

dont nous avons déjà parlé, est la dernière que l'auteur ait revue, et

doit être incontestablement la base même du texte de Corneille[7].

[6] Voyez tome I, p. 13, note [210], et p. 137, note [448].

Malgré les objections spécieuses de quelques bons esprits et l'exemple

du plus consciencieux éditeur de Corneille, M. Taschereau, qui a cru

devoir publier seulement les variantes d'un grand intérêt historique

ou littéraire, nous avons entrepris de reproduire dans tous leurs

détails jusqu'aux moindres de ces changements[8].

[7] Voici une liste complète des impressions auxquelles nous

renvoyons pour les variantes dans les deux premiers volumes de

cette édition:

Édition originale de chaque pièce à part, présentant parfois deux

états différents, comme par exemple pour _Mélite_ (voyez tome I,

p. 183, note [612], et p. 217, note [726].

1644. _OEuvres.... Paris, Antoine de Sommaville, et Augustin Courbé_,

in-12.

1648. _OEuvres.... Rouen et Paris, Toussaint Quinet_, in-12.

1652. _OEuvres.... Rouen et Paris, Antoine de Sommaville_, in-12.

1654. _OEuvres.... Rouen et Paris, Augustin Courbé_, in-12.

1657. _OEuvres.... Paris, Augustin Courbé_, in-12.

1660. _Le Théâtre.... Rouen et Paris, Augustin Courbé, et Guillaume

de Luyne_, in-8{o}.

1663. _Le Théâtre.... Rouen et Paris, Thomas Jolly_, in-fol.

1664. _Le Théâtre.... Rouen et Paris, Guillaume de Luyne_, in-8{o}.

1668. _Le Théâtre.... Rouen et Paris, Louis Billaine_, in-12.

1682. _Le Théâtre.... Paris, Guillaume de Luyne_, in-12.

C'est dans la première partie de ces recueils (celui de 1644 n'en

a qu'une) que sont contenues les pièces de nos deux premiers

volumes.

A partir du tome III, qui commencera par _le Cid_, nous

indiquerons à la fin des diverses notices les éditions

collationnées pour chaque pièce.

[8] Pour mener à bien ce difficile travail des variantes, nous

avons eu grand besoin de communications et de secours, qui du

reste ne nous ont jamais fait défaut. Les bibliothèques publiques

et les bibliothèques privées nous ont prodigué leurs trésors avec

une égale libéralité, et nous ne savons réellement qu'admirer le

plus, des richesses bibliographiques de M. Cousin, de M. le comte

de Lignerolles, de M. le comte de Lurde, de MM. Potier,

Rochebilière et Salacroux, ou du noble usage qu'ils en font.

Corneille commence à écrire à une époque où la plus grande licence

règne dans la comédie. Plus modeste, plus retenu que ses

contemporains, il cède encore parfois à son insu à la contagion de

l'exemple; mais à mesure que le théâtre, grâce à son influence,

s'épure davantage, il s'applique à faire disparaître quelques scènes

un peu libres, quelques expressions hasardées. Une édition où les

divers textes de ses premières pièces sont tous réunis, permet donc

d'apprécier d'un coup d'oeil le progrès qui s'est accompli à cet

égard en peu d'années.

Pour l'histoire de la langue, les variantes sont plus utiles encore.

Elles nous font connaître l'instant précis de la disparition des

termes surannés, des constructions tombées en désuétude, et nous

montrent, contre toute attente, le grand Corneille, superstitieux

observateur des règles de Vaugelas, s'appliquant sans cesse à modifier

dans ses oeuvres ce qui n'est pas conforme aux lois nouvelles

introduites dans le langage.

Enfin, on comprend de reste, sans que nous insistions, combien ces

études sont indispensables aux personnes qui veulent aborder

sérieusement la critique et l'histoire de notre littérature; pour les

avoir négligées, l'auteur d'un article d'ailleurs fort estimable,

intitulé _les Contemporains de Corneille_[9], est tombé dans une bien

étrange erreur: il compare à des fragments de diverses pièces jouées

vers 1630, le commencement de _Mélite_, non tel qu'il a été écrit

d'abord, mais tel qu'il a été refait en 1660, et il s'écrie avec

étonnement: «Voilà les premiers vers de Corneille; à l'exception d'un

mot, il n'y a rien qui ait vieilli.»

[9] _Revue contemporaine_, année 1854, p. 161 et 359.

Il ne suffisait pas d'avoir la volonté bien arrêtée de recueillir

toutes les variantes, ni même de parvenir à se procurer les éditions

où elles se trouvent, il fallait encore trouver la manière la plus

expéditive et la plus sûre d'exécuter le travail. M. Ad. Regnier, qui

dirige la collection des _Grands écrivains de la France_, avec une

vigilance infatigable et une sûreté de goût des plus rares, a eu

l'excellente idée de convoquer pour cette collation autant de lecteurs

que nous avions de textes différents. Ce mode de révision, qui sera

employé pour tous les auteurs auxquels il pourra utilement

s'appliquer, nous paraît être le moyen le plus sûr d'arriver à une

exactitude presque absolue[10].

[10] Je suis heureux de remercier ici mes collaborateurs dans ce

pénible travail. Je dois citer d'abord M. Adolphe Regnier fils,

dont l'heureuse mémoire m'a suggéré plus d'un utile rapprochement;

ensuite MM. Schmit et Alphonse Pauly, mes collègues de la

Bibliothèque impériale; enfin plusieurs employés fort méritants de

la librairie de M. Hachette et de l'imprimerie de M. Lahure.

Après avoir dit jusqu'où nous avons poussé le scrupule à l'égard des

variantes, il est presque inutile d'ajouter que nous avons fait tous

nos efforts pour réunir et publier jusqu'aux plus minces productions

sorties de la plume de Corneille. Cette tâche, aujourd'hui pénible,

l'eût été beaucoup moins au siècle dernier, mais alors les éditeurs

se regardaient comme des juges, chargés de procéder à un choix des

plus sévères, et ils omettaient de propos délibéré ce qui ne leur

semblait pas excellent. L'abbé Granet en convient avec une grande

naïveté dans la Préface des _OEuvres diverses_[11], et les efforts

successifs de plusieurs générations d'éditeurs n'ont sans doute pas

encore suffi à retrouver tous les opuscules qu'il avait alors sous la

main et qu'il a négligés volontairement.

[11] 4e feuillet recto et 7e feuillet verso.

Des publications récentes fort curieuses, quelques recherches

personnelles, d'obligeantes communications et surtout des hasards

heureux nous ont permis d'augmenter cette édition de bon nombre de

lettres et de pièces de vers de Corneille, et de quelques morceaux

importants à la composition desquels il a pris une part difficile à

déterminer, mais qui paraît incontestable.

Nous sommes parvenu à retrouver l'épitaphe latine du P. Goulu, que M.

Taschereau a signalée le premier comme étant de Corneille, mais qui

avait échappé à ses recherches.

Nous ajouterons aux poésies diverses un assez grand nombre de pièces:

Un quatrain qui figure, en 1631, en tête du _Ligdamon et Lidias_ de

Scudéry, et que M. Tricotel a recueilli, en 1859, dans le _Bulletin du

bouquiniste_;

Une épigramme publiée en 1632 dans les _Mélanges poétiques_, à la

suite de _Clitandre_, et que personne cependant ne semble avoir

connue;

Une pièce en l'honneur de la Vierge, composée en 1633 pour le Palinod

de Rouen, et recueillie tout récemment par M. Édouard Fournier dans

ses _Notes sur la vie de Corneille_, qui précèdent sa charmante

comédie de _Corneille à la butte Saint-Roch_;

Un compliment adressé la même année (1633) à Mareschal sur sa

tragi-comédie de _la Soeur valeureuse_, publié par lui en tête de sa

pièce;

Un hommage poétique du même genre publié en 1635 par de la Pinelière,

en tête de son _Hippolyte_, tous deux recueillis également par M.

Édouard Fournier;

Un remercîment aux juges du Palinod, improvisé en 1640 par Corneille,

au nom de Jacqueline Pascal, signalé en 1842 par M. Sainte-Beuve dans

son _Histoire de Port-Royal_, et publié plus tard par M. Cousin, mais

qui ne se trouve pas dans l'édition de M. Lefèvre;

Un sonnet qui a paru, en 1650, en tête de l'_Ovide en belle humeur_ de

d'Assoucy;

Un autre compliment du même genre, mais qui s'applique à un ouvrage

bien différent, au _Traité de la théologie des saints_ du P. Delidel,

publié en 1668. C'est encore M. Édouard Fournier qui a renouvelé le

souvenir effacé de ces deux dernières petites pièces.

Nous ajouterons quatre belles lettres à celles qu'on connaît. La

première traite d'affaires; elle a été signalée par M. Taschereau qui

en a publié un curieux fragment; les trois autres, toutes littéraires,

adressées à M. de Zuylichem, secrétaire des commandements du prince

d'Orange, et à l'abbé de Pure, sont entièrement inédites.

Dans l'édition de M. Lefèvre, les lettres sont, pour la plupart,

rapprochées des ouvrages auxquels elles ont rapport; nous avons

préféré les classer tout simplement d'après leurs dates. Nous y avons

joint celles qui ont été adressées à Corneille par Balzac et

Saint-Évremont, et de la sorte s'est trouvée constituée pour la

première fois une véritable correspondance de Corneille, composée de

plus de vingt lettres ou fragments de lettres.

«Nous regrettons beaucoup, disait M. Lefèvre, en 1854, de ne pouvoir

augmenter notre édition de la traduction en vers que Corneille a faite

des deux premiers livres de la _Thébaïde_ de Stace, mais les

recherches de M. Floquet, de l'Académie de Rouen, de M. Aimé Martin,

etc., etc., ainsi que les nôtres, n'ont eu aucun résultat.» Nous avons

ajouté sans plus de succès nos investigations à celles de nos

prédécesseurs. Nous avons pu seulement déterminer avec un peu plus

d'exactitude la date de l'impression qui doit être fixée aux premiers

mois de 1672, et nous avons soigneusement recueilli les trois vers

conservés par Ménage. Reproduits par M. Taschereau dans son _Histoire

de la vie de Corneille_, connus de M. Lefèvre, qui en parle sans les

citer, ils ne figurent néanmoins jusqu'ici dans aucune édition des

_OEuvres_ de notre poëte. Ce n'est pas toutefois, on le comprend,

pour annoncer une addition de ce genre que nous parlons ici de ce

poëme; mais il nous paraît utile d'attirer une fois de plus

l'attention des bibliophiles et des amis de Corneille sur un fait si

singulier. Il semble impossible en effet que cet ouvrage ait disparu

pour toujours, et qu'à moins de deux cents ans de distance, et malgré

les bienfaits de l'imprimerie, il en soit pour nous du père de notre

théâtre comme de ces écrivains de l'antiquité dont certains livres ne

nous sont connus que grâce aux fragments conservés par les

grammairiens.

Le théâtre, comme on doit le penser, ne s'est guère accru; nous

reproduirons cependant deux publications, peu importantes en

elles-mêmes, mais fort intéressantes pour l'histoire de la

représentation des pièces de Corneille[12]: le _Dessein d'Andromède_

et le _Dessein de la Toison d'or_. Ces desseins sont de véritables

livrets très-semblables à ceux qui se vendent encore aujourd'hui dans

les théâtres d'opéra. Nous sommes contraint d'ajouter qu'ils ne sont

pas rédigés d'une manière beaucoup plus attachante. Notre poëte en est

cependant bien l'auteur, car il dit en tête du _Dessein d'Andromède_:

«J'ai dressé ce discours seulement en attendant l'impression de la

pièce.»

[12] Ces deux publications ont été signalées par nous pour la

première fois, en 1861: _de la Langue de Corneille_, p. 46.

Nous avons cru pouvoir extraire de _la Comédie des Tuileries_, pour le

faire figurer dans notre édition, un acte, le troisième, dont la

rédaction paraît très-vraisemblablement avoir été confiée à notre

poëte; néanmoins nous l'avons fait imprimer en petits caractères, afin

que le lecteur pût toujours distinguer à première vue ce qui est

incontestablement de Corneille de ce qui peut seulement lui être

attribué.

Cette précaution était encore plus nécessaire à l'égard des pamphlets

publiés en sa faveur dans la querelle du _Cid_, et réunis par nous à

la suite de la _Notice_ relative à cet ouvrage. En effet, bien que

Niceron les regarde comme de Corneille, et que Barbier lui en attribue

au moins un, nous n'hésitons pas à déclarer qu'il n'en est point

l'auteur; mais écrits par ses amis, et très-probablement sous son

inspiration, ils renferment sur sa personne des particularités

intéressantes; ils sont d'ailleurs peu nombreux, assez courts, fort

rares: c'était plus qu'il n'en fallait pour nous décider à les

publier.

L'histoire des ouvrages de Corneille sera exposée dans des _Notices_

historiques, littéraires et bibliographiques placées en tête de chacun

d'eux, conformément au plan général adopté pour toute la collection

des _Grands écrivains_.

Ces notices, dont nous aurons soin d'exclure les théories et les

appréciations littéraires, afin de réserver plus de place aux faits

certains et aux pièces originales, seront complétées et reliées entre

elles par une _Vie de Corneille_, où il sera plus question de lui que

de ses ouvrages, et dans laquelle l'homme passera avant le poëte.

Un portrait de Corneille avec les armes de sa famille, un fac-simile

de son écriture, la vue de la maison où il est né, la reproduction de

quelques anciennes gravures propres à faire mieux comprendre certaines

particularités contenues dans ses oeuvres, en seront un complément

agréable et presque nécessaire, bien que tout nouveau.

Les éclaircissements généraux donnés dans les notices nous permettront

de ne pas multiplier les notes et surtout de les rédiger avec une

grande brièveté. La table de tous les noms de personnes et de lieux,

et des principales matières contenues dans les oeuvres de Corneille,

dans les notices et dans les notes, facilitera d'ailleurs

singulièrement les rapprochements et les recherches, et le _Lexique_

qui terminera l'ouvrage contiendra la solution d'un grand nombre de

problèmes relatifs à l'histoire du langage au dix-septième siècle. En

accordant à ce dernier travail le prix du concours ouvert en 1858,

l'Académie française m'a imposé le devoir de le rendre aussi digne

qu'il serait en moi de cette honorable distinction. Une étude plus

sérieuse et plus approfondie du texte de Corneille vient de m'en

fournir les moyens; puissé-je en avoir profité autant que je l'ai dû

et voulu faire!

Ch. MARTY-LAVEAUX.

NOTICE BIOGRAPHIQUE SUR PIERRE CORNEILLE[13].

[13] En racontant la vie de Corneille, nous ne nous arrêterons pas

à l'histoire de ses ouvrages, des succès qu'ils ont obtenus, des

querelles littéraires qu'ils ont excitées. Cette histoire se

trouve dans les notices que nous avons placées en tête de chacun

d'eux; nous nous contentons de les mentionner ici rapidement à

leur date, en prenant soin toutefois de signaler et de corriger

les erreurs qui nous sont échappées (voyez aussi à ce sujet les

_Additions et Corrections_, tome XII, p. 567-570). Divers détails

qui eussent été de trop dans la _Notice biographique_ auront leur

place dans les annexes que nous donnons à la suite, à savoir dans

les _Pièces justificatives_, et dans le _Tableau généalogique_.

Nous avons aussi rédigé une _Table chronologique_, où l'on pourra

suivre année par année le développement et le déclin du génie de

Corneille.

Corneille est issu d'une famille de robe dans laquelle le prénom de

Pierre était réservé aux fils aînés bien avant qu'il l'eût porté.

Pierre Corneille, arrière-grand-père du poëte, ne remplissait sans

doute point de fonctions publiques, car son nom n'est suivi d'aucune

qualité dans les actes où il se lit. Son fils, Pierre Corneille,

épousa en 1570 Barbe Houel, qui appartenait à une famille noble, et

fut dotée par son oncle, Pierre Houel, sieur de Vandelot, vieux

garçon, greffier criminel du Parlement et notaire secrétaire de la

maison et couronne de France. Pierre Houel fit admettre son neveu au

greffe en qualité de commis; bientôt après, celui-ci traita d'une

petite charge de conseiller référendaire à la chancellerie et se fit

recevoir avocat. Ce Pierre Corneille eut pour fils, en 1572, Pierre

Corneille, père du poëte, puis Antoine et François Corneille, ses deux

oncles. Le 5 mai 1599, le père de Corneille obtint du Roi des

provisions de maître particulier des eaux et forêts en la vicomté de

Rouen, et fut reçu en cette qualité le 31 juillet de la même année. Il

épousa, le 9 juin 1602, Marthe Lepesant, fille de François

Lepesant[14]. Le 29 septembre 1602, un acte régulier de partage mit

les jeunes époux en possession d'une maison située à Rouen, rue de la

Pie, qui venait du père du marié, décédé en 1588, et dont la

succession était demeurée depuis lors indivise.

[14] Jusqu'ici les biographes ont généralement ajouté au nom de

Lepesant celui de Boisguilbert; mais il résulte d'une découverte

récente de M. Gosselin que le titre de Boisguilbert n'appartenait

pas à Marthe, mère de Corneille, mais seulement au frère de

celle-ci, et qu'il fut acquis par lui longtemps après la naissance

du poëte.

Ce fut dans cette maison que naquit, le 6 juin 1606, l'enfant qui

devait être le grand Corneille[15]. Trois jours plus tard, le 9, il

était présenté au baptême dans la paroisse Saint-Sauveur par Pierre

Lepesant, secrétaire du Roi, son oncle maternel, et Barbe Houel, son

aïeule paternelle, et il recevait sur les fonts le prénom de Pierre,

que portaient son père et son parrain[16]. Nous ne savons rien de

particulier sur son enfance. M. Gosselin, dans un excellent travail,

auquel nous avons emprunté la plupart des faits qui précèdent[17], a

conjecturé, non sans vraisemblance, qu'elle s'écoula en partie dans

une maison de campagne des plus riantes que Pierre Corneille, le père,

acheta le 7 juin 1608 à Petit-Couronne, lorsque son enfant venait

d'atteindre la fin de sa seconde année[18].

[15] Voyez un dessin de cette maison dans l'_Album_ qui accompagne

notre édition de Corneille. En 1821, M. de Jouy l'a visitée et l'a

décrite dans son _Hermite en province_ (tome XIII des _OEuvres_,

p. 155 et suivantes). A cette époque elle était recouverte d'un

crépi qui en avait changé l'aspect; on y avait placé un buste de

Corneille et une inscription où la date de sa naissance avait été

confondue avec celle de son baptême, et qui plus tard fut ainsi

rectifiée:

ICI

EST NÉ, LE 6 JUIN 1606,

PIERRE CORNEILLE.

Cette maison ayant été démolie, ainsi que l'habitation contiguë où

était né Thomas Corneille, elles furent remplacées par des magasins;

il ne reste plus, pour rappeler le souvenir de l'une et de l'autre,

que la porte d'entrée de la première, transportée au musée

d'archéologie de Rouen, et la nouvelle inscription que voici, qui fut

rédigée en 1857 par l'Académie de Rouen:

ICI

ÉTAIENT LES MAISONS

OÙ SONT NÉS LES DEUX CORNEILLE:

PIERRE, LE 6 JUIN 1606;

THOMAS, LE 24 AOÛT 1625.

Cette inscription n'est point placée, par suite du refus du

propriétaire, sur la maison où elle aurait dû être; elle se trouve à

une certaine distance des deux endroits, très-voisins l'un de l'autre,

où sont nés les frères Corneille. (Voyez le _Bulletin des travaux de

la Société libre d'émulation, du commerce et de l'industrie de la

Seine-Inférieure_, 1857-58, p. 140, et le _Précis analytique des

travaux de l'Académie de Rouen_, 1857-58, p. 204.)

[16] Voyez ci-après, _Pièces justificatives_, nº I.

[17] _Pierre Corneille (le père)_, par E. Gosselin, Rouen, 1864,

in-8{o}.

[18] Voyez, dans notre _Album_, le dessin de la propriété de

Petit-Couronne.

Corneille fit ses études avec succès au collége des Jésuites de Rouen.

En 1620, il reçut en prix un exemplaire de l'ouvrage de Panciroli

intitulé: _Notitia utraque dignitatum, cum Orientis, tum Occidentis,

ultra Arcadii Honoriique tempora_ (_Lugduni_, 1608): c'est un volume

in-folio, relié en veau brun, doré sur tranche, et portant sur les

plats les armes d'Alphonse Ornano, alors lieutenant général au

gouvernement de Normandie, et qui, en cette qualité, avait fait les

frais des prix distribués au collége. Ce livre appartenait à la

bibliothèque de M. Villenave[19], et M. Floquet, qui l'y a vu, fait

remarquer que, suivant l'usage, «une notice détaillée et signée du

principal indique dans quelle classe et à quel titre cette récompense

avait été décernée au jeune Corneille[20].» Par malheur nous ignorons

ce qu'est devenu ce volume et nous n'avons pu voir nous-même ni

reproduire le curieux renseignement qu'il renferme.

[19] _Catalogue des principaux livres de la bibliothèque de feu M.

Villenave.... dont la vente aura lieu.... le lundi 15 février

1848...._ Paris, Chinot, in-8{o}, nº 969.

[20] Voyez _Pierre Corneille et son temps...._ par M. Guizot,

Paris, 1858, in-12, p. 143, note 2.

Suivant une tradition dont l'origine est demeurée inconnue, Corneille

a remporté un prix de rhétorique pour une traduction en vers français

d'un morceau de _la Pharsale_[21]. Mais nous ne croyons pas que ce

prix soit le volume que nous venons de décrire: il est, non pas

impossible, mais peu probable, que notre poëte, né en 1606, ait fait

sa rhétorique en 1620.

[21] Voyez notre tome IV, p. 3.

Le temps n'a pas fait disparaître entièrement les témoignages de la

gratitude de Corneille envers ses maîtres. La bibliothèque de la

Sorbonne possède un exemplaire de l'édition de 1664 de son _Théâtre_,

sur le titre duquel il a inscrit cet envoi:

_Patribus Societatis Jesu

Colendissimis præceptoribus suis

Grati animi pignus

D. D. Petrus Corneille._

_Dii, majorum umbris tenuem et sine pondere terram,

Qui præceptorem sancti voluere parentis

Esse loco[22]._

[22] Ce passage latin est emprunté à la VIIe _satire_ de Juvénal,

vers 207, 209 et 210.--Le volume de la bibliothèque de la Sorbonne

a déjà été décrit dans un article de l'_Athenæum français_ du 22

décembre 1855 (p. 1114), signé A. DE BOUGY, et dans l'édition de

la traduction de _l'Imitation_ par Corneille, publiée en 1857 par

M. Alexandre de Saint-Albin, chez l'éditeur Lecoffre.

Un monument plus durable et plus touchant des sentiments de respect

dont il demeura toujours animé à l'égard de ceux qui avaient formé sa

jeunesse, est la pièce de vers qu'il adressa, à l'âge de soixante-deux

ans, au P. Delidel, et qu'il signa affectueusement: «Son très-obligé

disciple[23].»

[23] Tome X, p. 220-222.

Ce furent peut-être ces reconnaissants souvenirs qui déterminèrent

Corneille à mettre en vers français certains poëmes latins du P. de la

Rue. Du reste il fit le même honneur à Santeul. Cela irritait fort

Huet, qui s'écrie avec humeur dans ses _Mémoires_: «Il avait acquis

une réputation considérable et méritée, et il régnait au théâtre,

lorsque, oublieux de sa dignité, il s'abaissa à de petites

compositions fort peu dignes de l'excellence de son génie. S'il

paraissait quelque poëme ayant du succès dans les écoles, il se

faisait l'interprète de ceux qu'il eût à peine dû accepter pour

interprètes de ses ouvrages[24].»

[24] Voici le texte latin: _Magnam ille sibi meritis suis

quæsiverat nominis claritatem, planeque regnabat in theatris, quum

decoris sui oblitus demittere coepit animum ad levissimas

scriptiones, ingenii sui præstantia minime dignas. Si quod enim

felicibus auspiciis exierat carmen ex scholasticorum exhedris, his

se dabat interpretem quos vix operum suorum interpretes ferre

debuisset._ (P. D. HUETII, _Commentarius de reb us ad eum

pertinentibus_, liber V, p. 313. Amstelodami, 1718.)

Au sortir du collége, Corneille étudia le droit, et, le 18 juin 1624,

il fut reçu avocat et prêta serment en cette qualité au parlement de

Rouen[25]. «Mais, dit un de ses contemporains, comme il avoit trop

d'élévation d'esprit pour ce métier-là, et un génie trop différent de

celui des affaires, il n'eut pas plus tôt plaidé une fois, qu'il y

renonça. Il ne laissa pas de prendre la charge d'avocat général à la

table de marbre du Palais, qui ne l'engageoit qu'à fort peu de

chose[26].» M. Gosselin a pris soin de nous faire connaître cette

juridiction et le lieu où elle s'exerçait: «La table de marbre du

Palais, à Rouen, créée par Louis XII en 1508, connaissait des eaux et

forêts en appel, mais jugeait en première instance tout ce qui

concernait la navigation.... Le lieu des séances n'était par lui-même

guère capable d'imposer le moindre respect aux justiciables; il était

situé dans la grande salle des procureurs, au bout, vers la rue

Saint-Lô, et le bureau de justice n'était autre qu'une grande table en

marbre, derrière laquelle les juges étaient assis, ayant à leurs côtés

et un peu au-dessus de leurs têtes, dans des niches existant encore

aujourd'hui, au milieu la sainte Vierge, d'un côté Geffroy Hébert,

évêque de Coutances, et de l'autre côté Antoine Boyer, abbé de

Saint-Ouen[27].» A sa charge d'avocat général à la table de marbre

Corneille joignit, ainsi que son prédécesseur, celle d'avocat du Roi

aux siéges généraux de l'Amirauté. M. Gosselin a prouvé récemment,

dans une intéressante étude, que, malgré l'assertion, souvent

reproduite, contenue dans l'article des _Nouvelles de la république

des lettres_, ces charges n'étaient point, comme on l'a prétendu, de

pures sinécures[28].

[25] Voyez _Pièces justificatives_, nº II.

[26] _Nouvelles de la république des lettres_, janvier 1685, 2e

édition, p. 89.--Voyez ci-après, _Pièces justificatives_, nº III.

[27] _Pierre Corneille (le père)_, p. 4.

[28] _Particularités de la vie judiciaire de Pierre Corneille_,

par E. Gosselin, Rouen, 1865, p. 6.

Pendant que Corneille étudiait au collége des Jésuites, il avait pris

en amitié une petite fille, Marie Courant, dont il devint fort épris

plus tard, et dont le bon goût, les sages conseils eurent, si nous en

croyons notre poëte[29], une grande influence sur son talent. Si, ce

que nous ignorons, il aspira à sa main, sa prétention fut vaine: Marie

Courant fit un beau mariage; au lieu de prendre le nom, bien modeste

encore, de Corneille, elle épousa M. Thomas du Pont, correcteur en la

chambre des comptes de Normandie[30].

[29] Tome X, p. 77.

[30] Voyez tome I, p. 127 et 128.

C'est encore M. Gosselin qui nous a fait connaître le nom de famille

de Mme du Pont[31]. Tant qu'on l'a ignoré, on était très-porté à la

confondre avec Mlle Milet, dont Corneille fut amoureux plus tard, et

en l'honneur de qui il composa un sonnet, dont il fut si content, qu'à

en croire son frère, il fit sa comédie de _Melite_ (1629) tout exprès

pour l'employer[32]. Je penchais fort, je l'avoue, vers cette opinion;

mais elle ne peut plus se soutenir aujourd'hui, et il faut admettre,

ce qui du reste n'a rien d'invraisemblable, que l'ancienne passion, la

sérieuse amitié de Corneille pour Marie Courant, a été traversée par

une passagère amourette: tout se trouve ainsi concilié. M. Taschereau

invoque, il est vrai, le propre témoignage de Corneille, qui dit dans

l'_Excuse à Ariste_[33]:

.... Nul objet vainqueur

N'a possédé depuis ma veine ni mon coeur.

Mais si Corneille, qui écrivait ceci en 1637, se plaisait alors à

oublier les galanteries et les caprices de sa vie de jeune homme, dans

les _Mélanges poétiques_, publiés cinq ans auparavant, en 1632, il

tenait un tout autre langage:

J'ai fait autrefois de la bête;

J'avois des Philis à la tête[34];

et ailleurs:

Plus inconstant que la lune,

Je ne veux jamais d'arrêt[35].

Ce sont là, dira-t-on, des exagérations de poëte; cela est possible;

mais il peut bien y avoir aussi dans l'_Excuse à Ariste_ exagération

de constance et de fidélité.

[31] _Particularités de la vie judiciaire de P. Corneille_, p. 15.

[32] Voyez tome I, p. 126.

[33] Voyez tome X, p. 77.

[34] Tome X, p. 26.

[35] Tome X, p. 55.

Quelle qu'ait été du reste l'occasion qui a donné naissance à

_Mélite_, cette comédie eut un très-grand succès, malgré les critiques

assez vives que lui attirèrent la simplicité du plan et le naturel du

style. «Ceux du métier la blâmoient de peu d'effets[36],» ainsi que

nous l'apprend l'auteur lui-même. Bientôt après, il composa dans un

système très-différent, qui fut en ce temps un essai très-sérieux, la

tragi-comédie de _Clitandre_ (1632), qu'il aimait à présenter plus

tard comme une espèce de bravade[37]. La preuve de l'importance qu'il

y attacha est dans l'empressement qu'il mit à la publier avant

_Mélite_. _Clitandre_ est suivi de _Mélanges poétiques_, contenant des

pièces galantes, des vers de ballet, et quelques traductions des

épigrammes d'Owen[38]. Avant cette époque, Corneille n'avait encore eu

d'imprimé qu'un quatrain en l'honneur de Scudéry[39], avec qui il

s'était lié dès qu'il avait travaillé pour le théâtre, et dont, en

retour, le nom figure le premier dans une série d'une vingtaine

d'hommages poétiques placés en tête de _la Veuve_ (1633), dus pour la

plupart à des rimeurs aujourd'hui complètement inconnus, mais dont le

patronage parut alors à Corneille utile et honorable.

[36] Tome I, p. 270.

[37] _Ibidem._

[38] Tome X, p. 24 et suivantes.

[39] Tome X, p. 57.

_La Veuve_ fut suivie de _la Galerie du Palais_ (1633), de _la

Suivante_ (1634) et de _la Place Royale_ (1634). Cette dernière

comédie, que nous avons donnée comme ayant été jouée en 1635, suivant

en cela l'opinion générale, est un peu plus ancienne, comme le prouve

un opuscule de notre poëte, qui est d'une assez grande importance pour

la chronologie de ses premières pièces.

Lorsque Louis XIII, la Reine et le Cardinal séjournèrent en 1633 aux

eaux de Forges, les hauts dignitaires des environs s'empressèrent

d'aller leur rendre hommage. Corneille fut invité par François de

Harlay de Champvallon, archevêque de Rouen, à composer des vers en

leur honneur. Il s'en excusa dans une pièce latine, où il se tire fort

agréablement de ces éloges qu'il a l'air de n'oser aborder. Malgré sa

feinte modestie, il n'hésite pas à énumérer en tête de son poëme ses

succès de théâtre, et à déclarer que là il règne presque sans rival:

_Me pauci hic fecere parem, nullusque secundum[40]._

[40] Voyez tome X, p. 71.

Ces vers latins furent peut-être l'occasion qui le mit directement en

rapport avec le Cardinal, auquel devaient du reste le recommander

puissamment ses premiers essais dramatiques. Bientôt il fut placé par

lui au nombre des poëtes chargés de composer des pièces de théâtre

sous sa direction. Nous avons indiqué la part qu'il prit, comme un des

«cinq auteurs,» à _la Comedie des Tuileries_ (1635), et nous avons

raconté comment le défaut d'_esprit de suite_, ou plutôt de docilité,

dont l'accusait Richelieu, le porta à renoncer à cette tâche de

collaborateur et à quitter Paris en prétextant quelques affaires de

famille qui l'appelaient à Rouen.

Lorsqu'il se remit au travail pour son propre compte, il aborda

sérieusement le genre tragique dans _Medée_ (1635); mais quoique ce

fût là à beaucoup d'égards une tentative heureuse, elle ne satisfit

entièrement ni son auteur ni le public, et le génie inquiet et

infatigable de Corneille se remit en quête de sa voie, certain déjà de

la trouver. L'Espagne l'attira, soit qu'il eût de lui-même donné cette

direction à ses études, soit, comme on l'a prétendu, qu'il eût suivi

en cela les conseils de M. de Châlon, ancien secrétaire des

commandements de la Reine mère, retiré à Rouen. Ce qu'on n'a pas assez

remarqué, c'est qu'il préluda au _Cid_ par _l'Illusion comique_

(1636). Les exagérations du capitan ne manquent sous sa plume ni de

noblesse ni de dignité: il le fait en plus d'une circonstance plus

réellement majestueux qu'il n'aurait fallu. Sa grande âme tournait

malgré lui au sublime; elle y était entraînée invinciblement, et

Matamore parle déjà parfois le langage de Rodrigue. Ce fut dans les

derniers jours de 1636 que parut ce merveilleux _Cid_, sur lequel nous

nous étendrons d'autant moins ici, que nous en avons plus longuement

exposé l'histoire dans notre édition. Le savant M. Viguier, dont les

amis des lettres déplorent la perte récente, en a indiqué, dans un

mémoire spécial, les origines espagnoles[41]. Quant à nous, nous avons

raconté, dans la longue notice consacrée à cet ouvrage[42], tout

ce que nous avons pu recueillir de relatif à ses premières

représentations, à l'affluence qui s'y porta, au jeu des comédiens qui

remplirent les principaux rôles; nous avons dit la colère des

confrères de Corneille et en particulier de Scudéry, la complicité de

Richelieu, dont cette pièce excitait la jalousie de poëte et les

légitimes susceptibilités de ministre; nous avons exposé, dans tous

ses détails, le long procès porté à cette occasion devant la

juridiction littéraire de l'Académie française; nous avons reproduit

les principales pièces de ce procès, et enfin le jugement lui-même. On

peut parcourir successivement l'_Excuse à Ariste_ et le _Rondeau_ de

Corneille[43], qui ont servi de point de départ et de prétexte à toute

la querelle; les vers placés dans la dédicace de _la Suivante_[44] et

dont on n'avait pas bien apprécié la portée, faute de remarquer qu'ils

n'avaient été publiés qu'après _le Cid_; les _Observations_ de

Scudéry[45], les titres et l'analyse des pamphlets publiés contre

Corneille[46]; le texte complet de tous ceux auxquels on a prétendu

qu'il avait eu, au moins indirectement, quelque part[47]; enfin _les

Sentiments de l'Académie_[48].

[41] Tome III, p. 207 et suivantes.

[42] Tome III, p. 3 et suivantes.

[43] Tome X, p. 74 et 79.

[44] Tome II, p. 118.

[45] Tome XII, p. 441-461.

[46] Tome XII, p. 502-515.

[47] Tome III, p. 53-76.

[48] Tome XII, p. 463-501.

Au mois de janvier 1637, Pierre Corneille père reçut des lettres de

noblesse[49], qu'il avait méritées, mais que, sans l'éclat jeté sur

son nom par son fils, il n'eût peut-être jamais obtenues, disions-nous

dans notre notice sur _le Cid_[50]. Les découvertes intéressantes

faites par M. Gosselin, depuis le moment où nous nous exprimions de la

sorte, ont établi que nous avions raison plus encore que nous ne

pouvions le supposer. Investi en 1599, comme nous l'avons dit, de sa

charge de maître des eaux et forêts, Pierre Corneille père y avait

trouvé maintes occasions de déployer sa fermeté et son courage. Plus

d'une fois il avait eu à réprimer, les armes à la main, les vols de

bois qui se commettaient dans les forêts, et les registres du

Parlement attestent avec quels soins vigilants il s'appliquait à

réprimer tout désordre et à maintenir ses agents dans le devoir. Par

malheur, si Pierre Corneille, le père, était énergique et intègre, il

avait un caractère âpre et absolu, qui lui attira beaucoup d'ennemis.

Des difficultés qu'il eut avec Amfrye, son verdier[51], amenèrent, à

l'occasion d'un mur indûment élevé sur la limite de la propriété de

Petit-Couronne, un très-long procès, que Pierre Corneille perdit le

1er juin 1618. En 1620, sans attendre que son fils fût en âge de lui

succéder, il donna sa démission. Il avait donc quitté ses fonctions

depuis dix-sept ans, lorsque, au mois de janvier 1637, on lui accorda

des lettres de noblesse pour le récompenser de la manière dont il s'en

était acquitté. N'est-il pas évident par là que ses bons services

étaient fort oubliés, et que les exploits de Rodrigue vinrent

grandement en aide à la courageuse conduite du maître des eaux et

forêts? Le père de Corneille ne jouit pas longtemps de la distinction

qu'il venait d'obtenir: il mourut le 12 février 1639, à l'âge de

soixante-sept ans.

[49] Voyez _Pièces justificatives_, nº IV, et, dans l'_Album_, les

armoiries de la famille Corneille.

[50] Tome III, p. 16.

[51] On appelait ainsi, dit l'Académie, un officier établi pour

commander aux gardes d'une forêt éloignée des maîtrises.

Œuvres de P. Corneille, Tome 01 · 第 1 / 42 段