Progrès.
Le récit de cette journée fut fait, dès le lendemain, à la marquise de
Drouhin, par Julien lui-même, mais avec des variantes qui relevaient un
peu l'aventure, quelques lacunes volontaires, et des interprétations
imprévues. Rose Meulier devenait carrément une femme de théâtre. Elle
trahissait un amant, un amant étranger, au profit du seul Julien.
Si Julien avait fait tous ses efforts pour la renvoyer à Paris, le
plus tôt possible, c'était parce qu'il sentait bien que depuis son
changement d'existence, son âme d'homme était profondément modifiée, et
qu'il lui serait désormais difficile de supporter les êtres avec qui
il avait jadis vécu. Il avait voulu faire une dernière expérience. Elle
était décisive et navrante.
... Julien, tous ces jours précédents, s'était demandé par quelle
transition il arriverait à faire savoir à Antoinette que non seulement
il avait besoin d'un appui moral, mais d'une véritable maîtresse...
Jamais, pensait-il, je n'arriverai à lui dire cela... Or, cette femme
quasi-divine, à qui il n'avait jamais osé déclarer formellement qu'il
l'aimait, cet être surnaturel entouré de respect et de ferveur, cette
idole intangible trouva moyen de lui faire une scène de jalousie,
et de lui reprocher hautement son équipée de Tours. Il s'agissait,
disait-il, d'une dernière expérience, d'une sorte d'adieu à une
existence misérable... Mais elle ne pouvait comprendre comment un
homme, qui se prétendait absorbé par un rêve, conquis par un idéal
nouveau, comment un fidèle pouvait déserter l'autel où il se trouvait
en extase, pour aller se livrer à de honteux ébats... Et comme
Julien protestait, jurait qu'il ne s'agissait là que de gestes sans
importance, Antoinette déclarait qu'il n'en était que plus coupable...
D'ailleurs, elle ne croyait pas ce qu'il disait. Certainement, il
était allé à Tours, parce que cela lui plaisait... Il avait bien tort
de s'en défendre. Et pourquoi s'en défendrait-il? Il était maître de
sa conduite... Il n'appartenait à personne. Et s'il prétendait ne pas
être indépendant, il mentait. Car il fallait toujours en venir là: s'il
avait été si occupé d'une pensée unique, il ne se fût jamais échappé
vers ces distractions.
... Julien ne protestait que mollement. L'important pour lui était de
prolonger la discussion. Il sentait très bien, sans se le formuler
avec netteté, que chaque grief invoqué par Antoinette la rapprochait
insensiblement de lui. C'était elle désormais qui engageait le fer.
Elle se liait et se livrait ainsi peu à peu.
Cet entretien, bien moins amical et bien plus intime que les autres,
se passa après le dîner. Antoinette était revenue, l'après-midi, du
mariage. Elle était assez fatiguée. Et cependant ils restèrent à causer
sur la terrasse beaucoup plus tard que les soirs précédents. Les
joueurs de bridge, qui avaient terminé leur partie, interrompirent la
conversation. Antoinette se leva pour remonter à sa chambre, et donna
à son invité une poignée de mains extraordinairement molle et froide.
Est-ce donc de la sorte qu'une dame polie prend congé d'un monsieur
qu'elle a fait venir chez elle pour passer quelques semaines? Seule,
une maîtresse peut ainsi traiter un amant. Julien regarda Antoinette
avec un œil désespéré, cependant qu'un espoir invincible gonflait de
félicité son cœur; et ces deux sentiments, le secret et l'exprimé,
étaient, chose curieuse, très sincères l'un et l'autre.