CHAPITRE XI

Intermède: Rose Meulier.

Qui aller voir à Tours? C'est une ville de garnison. Comment, sans

renseignements, être sûr des femmes de là-bas? Il n'osait en parler au

petit dragon. D'ailleurs, Henri avait sa bonne amie à la ville, une

bonne amie très jalouse, et qui ne lui avait probablement pas laissé

l'occasion de se documenter.

Le meilleur, peut-être, était d'écrire à Paris. Il passa en revue ses

amies. La plus facile à faire voyager était Rose Meulier, une forte

brune de trente-cinq ans, qui avait, disait-elle, joué la comédie, et

qui était, en tous cas, très liée avec une actrice du Gymnase. Rose

Meulier était vaguement entretenue par un Belge qui passait tous les

trois mois quinze jours à Paris. Or, il était venu le mois précédent.

Rose Meulier ne devait pas avoir quitté Paris, car elle ne se déplaçait

qu'avec Madge Raynaud, son amie du Gymnase. Or, Madge jouait un des

principaux rôles dans la reprise actuelle, étant une de nos plus

charmantes vedettes d'été.

Le surlendemain, Antoinette et le marquis devaient précisément

s'absenter toute la journée. Ils allaient assister à un mariage aux

environs d'Orléans. L'auto les mènerait au rapide de dix heures, à

Saint-Pierre-des-Corps. Julien en profiterait pour aller à Tours. Il

écrivit donc à Rose Meulier de prendre le surlendemain le train de huit

heures à Paris, qui arrive à onze heures à Saint-Pierre. Julien reçut

la dépêche d'acceptation de Rose Meulier, le lendemain à midi.

«Entendu. Compte sur moi demain. Baisers. _Rosy._»

Rosy était un petit nom gentil qu'elle se donnait à elle-même.

Julien, le jour venu, se tourmenta: sa combinaison était ingénieuse,

mais trop juste de jeu, et pouvait rater. Un peu de retard du rapide

de Nantes, qui devait conduire Antoinette à Orléans, et la marquise

apercevait Rose Meulier sur le quai de Saint-Pierre-des-Corps. Ce ne

serait pas grave, grave, mais tout de même un peu gênant. Il n'avait

pas dit pourquoi il allait à Tours. On ne le lui avait pas demandé. On

pouvait supposer ce qu'on voudrait. Mais si on voyait Rose Meulier...

Il était si préoccupé qu'il oublia d'admirer la robe délicieuse et

l'exquis chapeau qu'Antoinette avait sortis pour le mariage. Et, comme

Antoinette n'avait accepté d'assister à ce mariage que pour se faire

cette robe et ce chapeau, on peut concevoir qu'elle en attendait des

compliments, surtout d'un homme dont elle occupait, en souveraine, la

pensée. Il ne s'expliqua pas du tout sa froideur, pendant le trajet en

auto de Bourrènes à Tours.

Ils étaient installés tous les deux derrière la voiture. Le marquis

était sur le siège à côté du chauffeur, à qui il parlait avec

animation. Antoinette et Julien n'échangèrent que de rares paroles, et,

le grave, c'est qu'il ne parut même pas s'étonner assez de sa froideur,

obsédé qu'il était par cette histoire de retard possible du rapide.

Enfin, arrivant à Saint-Pierre-des-Corps, il apprit que le train était

annoncé. Soulagé d'un grand souci, il regarda Antoinette, et lui dit

une phrase très gentille sur la vision merveilleuse qu'il emporterait

d'elle, en l'assurant qu'elle n'avait jamais été si jolie. Elle

changea instantanément de regard et de visage. Elle se dit sans doute:

«Il était temps!» Car le train précisément entrait en gare. Ils se

séparèrent après s'être donné leur meilleure poignée de mains, heureux

l'un de l'autre, sans s'être rendu compte du souci dont chacun d'eux

était enfin délivré.

Rose Meulier était une femme d'un caractère égal, d'un esprit pondéré,

ennemie résolue de l'iniquité. Elle ne poursuivait, bien entendu,

son idéal de justice que dans le domaine assez restreint, il faut le

dire, de ses préoccupations. C'est ainsi qu'elle ne cessa d'être

impressionnée pendant tout son voyage à Tours par un différend qui

mettait aux prises une crémière de sa maison de Paris et le gérant de

l'immeuble. Elle en fit juge son ami Julien et lui exposa l'affaire

pendant le déjeuner. Après le repas, ils s'installèrent dans un lit

de l'hôtel... Rose était loin d'être dénuée de sensualité. Elle ne

manquait jamais de manifester une très vive émotion, des plus sincères

d'ailleurs, quand elle était aux bras d'un amant, de perdre la tête

pendant trois ou quatre secondes, au point de s'écrier chaque fois,

et sans varier d'ailleurs sa formule d'enthousiasme: «Je vois le

ciel! Je vois le ciel!» Elle n'y faillit pas cette fois-là. L'instant

d'après, elle avait repris son sang-froid, et résumait tous les

mauvais arguments du gérant. Puis elle faisait un tableau saisissant

de la situation de la malheureuse crémière, enceinte de trois mois,

et élevant quatre enfants, dont le dernier dans une couveuse. Cette

description fut si complète que Julien, qui somnolait, eut le temps de

retrouver son ardeur. Il entoura à nouveau de ses bras cette docile

personne, qui revit pour la seconde fois le firmament, et en fit la

constatation. Puis, pendant que Julien s'endormait tout à fait, elle

prononça un réquisitoire intarissable, qui atteignait par-dessus la

tête du gérant la propriétaire elle-même, responsable de la barbarie de

son représentant.

Julien dormit profondément jusqu'au dîner. Quand il s'éveilla, il vit

Rose Meulier, assise sur l'oreiller, qui travaillait, gentiment, à de

petits chaussons de laine blanche. Julien la regarda avec un sourire

tendre, en se demandant comment il allait faire pour la quitter le plus

vite possible.

--C'est très ennuyeux, dit-il au bout d'un instant. Je vais être obligé

de rentrer au château après dîner. Ça ne te fait rien de passer la nuit

toute seule à l'hôtel?

--N'y a-t-il pas de train pour rentrer à Paris ce soir? dit Rose

Meulier, qui n'était pas femme à soulever des récriminations chaque

fois qu'une question de justice ne se trouvait point en jeu.

--Il y a un train tout à l'heure. Mais il faut se dépêcher. Je crois

qu'il y a un wagon-restaurant.

--Si c'était ça, dit Rose, je préférerais rentrer maintenant, parce que

j'irais prendre Madge au théâtre...

Elle s'habilla rapidement. Julien la conduisit à la gare, où elle n'eut

que le temps de monter dans le train.

--Voilà, se dit Julien. Comme il n'y a pas de moyen pratique pour

rentrer ce soir au château, je vais dîner tout seul au restaurant.

Puis je passerai la soirée tout seul à une terrasse de café. J'irai

ensuite dormir tout seul, après qu'on l'aura refait, dans mon lit de

cet après-midi.

Le roman d'un mois d'été · 第 17 / 40 题