La galerie intervient.
Le marquis, la marquise, madame Lorgis et madame Jehon étaient partis,
après le déjeuner, pour faire une grande promenade en auto. Le
diplomate avait entraîné Jehon à la pêche à la ligne.
Il y avait, à trois kilomètres du parc, une petite rivière qui, disait
le diplomate, devait être «poissonneuse en diable». Il prétendait être
un fanatique de la pêche et un connaisseur.
--Il a l'air d'un pêcheur assez compétent, dit Julien à Lorgis.
--Il n'est compétent en rien, dit Lorgis.
--Vous dites cela, constata Julien, avec une espèce de joie sauvage.
--C'est possible, dit Lorgis en souriant, mais que voulez-vous? Ce
genre de type-là, c'est celui que j'exècre le plus... Compétent,
le diplomate? C'est un de ces individus à qui la compétence sera
toujours interdite, parce qu'ils ont un besoin constant de briller,
dans n'importe quel ordre d'idées, et que jamais un gaillard comme ça
n'aimera connaître les choses pour le plaisir de savoir. Ainsi, je
préfère cent fois le marquis, si hurluberlu qu'il soit. Au moins, lui,
il s'intéresse vraiment à ce qui l'occupe... Pas longtemps, mais il
s'y intéresse. Tandis que ce monsieur Dessiré, le diplomate... Vous
savez qu'il n'est même pas diplomate? Il a passé jadis un vague examen
des Affaires Étrangères; il est parvenu, grâce à mille protections, au
grade de troisième secrétaire. Il a considéré, avec juste raison, qu'il
ne pouvait pas aller plus loin, et a demandé sa mise en disponibilité.
Et c'est la faveur, on peut le dire, qu'on lui a accordée avec le plus
d'empressement... Regardez-le s'en aller à la pêche. Il a appris d'un
pêcheur deux ou trois termes spéciaux, le nom de quelques appâts... Et
il ne va au bord de la rivière que pour avoir l'occasion de sortir ses
petites connaissances.
... Il emmène avec lui l'auditeur qu'il lui faut, cette poire
majestueuse de Jehon à qui il en impose surtout par sa sévérité, par sa
raillerie systématique. Moi, j'ai horreur de ça... Oh! je ne défends
à personne de s'égayer sur le compte de son prochain. Vous pouvez
constater que je ne m'en prive pas, du moment qu'il y a de quoi...
Mais, nom d'une brique! il faut qu'il y ait de quoi.
... J'ai connu au Havre un parent à moi, un vieux monsieur de la
marine, pas bête du tout, et très moqueur. Or, il prétendait ne se
moquer que des gens ridicules. Il disait: «On me traite de rosse, mais
il faut reconnaître que dans mes rosseries il y a toujours un grain de
justice. Je ne veux rien savoir de la rosserie à blanc. Pour moi la
blague, c'est une façon comme une autre de dire la vérité.»
Julien écoutait parler le marchand de petits pois, et se sentait
content, et un peu orgueilleux d'être son compagnon, et de causer avec
lui si librement. Il ne pensait que rarement à ses trente millions, et
s'il y pensait quelquefois, il se disait que l'amitié de Lorgis était
d'autant plus précieuse qu'elle était certainement désintéressée.
Il sentait bien qu'il n'exploiterait jamais ce millionnaire, sa
situation personnelle étant assez indépendante pour l'en dispenser, et
Lorgis le savait aussi. Julien pouvait donc s'abandonner aux charmes
de cette liaison. La sincérité de ses sentiments ne serait jamais
suspectée.
Ce matin-là, ils étaient arrivés jusqu'à une sorte de terrasse que
bordait un petit mur, et qui donnait sur une plaine démesurée.
Ils prirent place sur un banc, mais Lorgis, à peine assis, se leva tout
de suite:
--Non, dit-il, ne restons pas là. Cette immensité de ciel m'étourdit.
Mes idées se dispersent; ainsi que l'on dit dans un poème allemand dont
j'ai oublié l'auteur, elles deviennent toutes petites, toutes petites,
et disparaissent comme le tout petit point noir d'un oiseau lointain.
Allons-nous-en. Ici, je ne pourrais que rêver et dormir. Tenez, il y
a un petit banc là-bas, qui me paraît tout à fait confortable... Oui,
d'ailleurs, j'ai quelque chose à vous dire.
Julien, étonné, le regarda.
--J'ai quelque chose à vous dire, monsieur Julien Colbet, dit Lorgis
en cachant sa gêne sous un peu d'emphase. Je recule cette explication
depuis quelque temps parce qu'elle m'embête un peu. C'est peut-être
pour cela que je me suis étendu avec tant de complaisance sur le cas de
ce diplomate imbécile...
Ils étaient arrivés à ce petit banc. Julien, impatient et un peu
troublé, s'y assit. Lorgis prit davantage son temps, s'assit à son
tour, sourit d'un air gêné...
--Il faudra pourtant que je vous le dise! Allons!... Je vais vous
communiquer mes inquiétudes au sujet... de ce qui se passe... entre
vous et notre cousine Antoinette... Ne sursautez pas! Ne me répondez
pas! Je vous demande instamment d'attendre que j'aie terminé,
complètement terminé, pour me dire... ce que vous aurez à me dire.
Si vous me répondez tout de suite, avec des réponses sincères ou
de commande, l'entretien déviera. J'en garderai mieux le fil si je
suis seul à parler... Je commence par vous faire cette déclaration,
que je déteste me fourrer dans la vie des gens et attenter ainsi à
leur liberté. J'ai vu si souvent des personnes se mêler des affaires
d'autrui, en se payant de bonnes raisons pour justifier ce qui, de leur
part, n'était que de la curiosité! Moi, j'ai horreur de ça... Je me
suis bien interrogé avant de vous parler... Je ne tenais pas du tout
à avoir avec vous cette explication! D'abord il y a de fortes chances
pour qu'elle soit inutile, et qu'elle n'arrête rien. Mais tout de même,
j'ai le devoir de tenter l'exceptionnel... Car je veux avoir fait
l'impossible pour empêcher qu'Antoinette devienne votre maîtresse... Ne
me répondez pas, je vous en prie! Vous parlerez tout à l'heure...
... Je tiens aussi à vous déclarer que je me fiche complètement
que Hubert soit ou non cocu. Si je n'écoutais que mon bon cœur, je
souhaiterais même ardemment qu'il le fût, parce que je voudrais voir
comment il prendrait la chose, et que je me demande avec une très vive
curiosité si cet événement serait capable de retenir son attention
pendant vingt-quatre heures.
... Au point de vue de la justice immanente, personne mieux que lui
n'aurait mérité cette infortune. Il a épousé, il y a sept ans, cette
admirable femme dont il ne s'occupe jamais. Il n'est pour elle ni un
mari ni un compagnon. Il n'a pour elle qu'une galanterie impeccable,
quand les hasards de la vie la font se trouver sur son chemin. Jusqu'à
présent, la Providence a préservé Hubert d'un sort fâcheux. Il est,
avec moi, un des rares maris non trompés que je connaisse. Mais, moi,
c'est que je veille au grain!
Il faut vous dire que j'ai fait mon stage avant mon mariage. J'ai adoré
ma première maîtresse, et j'ai été trompé à dix-neuf ans. Précocité.
J'ai été très malheureux, très lâche, très faible. La dame a fini par
me quitter. J'ai trouvé une autre personne qui m'a consolé, puis trompé
à son tour. Non seulement j'avais contre moi une fatale clairvoyance,
mais j'inspirais à mes maîtresses une telle confiance qu'elles
n'arrivaient pas à me mentir, et qu'elles finissaient toujours par me
prendre comme confident. A ce jeu, je n'ai acquis aucune résignation:
au contraire, plus ça se répétait, plus ça m'était désagréable.
Mais j'y ai gagné tout de même une expérience sérieuse. Si bien que
lorsque j'ai épousé ma délicieuse Annette, d'avance je répondais de
sa conduite. Je m'occupe d'elle. Je la distrais. Je lui ai fait des
enfants, et je l'ai vivement intéressée à leur éducation. C'est un
procédé un peu vieux, mais qui n'en est pas plus mauvais. Elle s'occupe
beaucoup de ses gosses. De cette façon, les enfants ne sont peut-être
pas infailliblement bien élevés, mais la conduite de la mère a des
chances d'être irréprochable.
... Je mérite donc hardiment mon sort de mari indemne. Quant à Hubert,
je le répète, c'est un miracle s'il ne lui est rien arrivé jusqu'à
présent. Et, si ennuyeux que ce soit pour la galerie, je veux faire
tous mes efforts pour que ce miracle subsiste. Antoinette est une femme
pour qui j'ai beaucoup d'admiration, une amitié profonde, et, comme
tout le monde ici, un peu d'amour... Elle a de la religion, et le
maximum de vertu... Mais elle est très belle. Son mari ne lui assure
aucune protection morale. Et, dans ces conditions, ses excellents
principes ne serviraient qu'à donner plus de solennité à sa chute...
... Vous m'êtes très sympathique... Mais je fais des vœux ardents
pour que vous ne réussissiez pas dans votre entreprise... Attendez...
Vous aurez la parole tout à l'heure... Or, voulais-je vous dire, je
ne vois qu'un moyen, pour que vous n'arriviez pas à vos fins. C'est
que, de vous-même, vous renonciez à vos projets. Si bête que ce soit
de vous demander cela, je veux vous l'avoir demandé. Ça me gâte la
vie de penser que cette chose gênante puisse arriver dans la famille
de Drouhin, si mal incarnée par Hubert. Ça m'embêterait surtout à
cause de ce brave petit homme d'Henri, qui est le vrai représentant
des Drouhin, qui s'apercevrait de tout, et qui serait, c'est triste à
dire, le vrai cocu de l'affaire... Maintenant, mon vieux, c'est à vous
de parler, mais, je vous en prie, ne me dites rien, car vous n'avez
absolument rien de sincère à me dire. Et des règles de gentilhommerie,
de galanterie, dont nous nous fichons l'un et l'autre, mais auxquelles
nous ne pouvons nous soustraire, des convenances impérieuses vous
interdisent d'être sincère avec moi... Non, non, je sais... «La
sympathie que vous a inspirée la marquise est pleine de respect... Et
jamais, au grand jamais, vous n'oseriez...» C'est entendu, je considère
que vous m'avez dit tout cela. J'aime autant ne pas le réentendre...
Pensez seulement à ce que je vous ai dit, moi... Votre cœur n'est
peut-être pas encore engagé. Si tentante que soit une pareille
aventure, évitez-la. Ne soyez pas l'occasion élégante et sinistre
que la Providence a épargnée jusqu'ici à cette maison. Ne dites pas:
«Autant moi qu'un autre.» Il est possible que ce ne soit jamais un
autre. Et d'ailleurs, je préfère que ce soit un autre que vous, un
autre que je ne connais pas, plutôt que vous que j'estime. Je n'emploie
pas de termes plus affectueux, pour ne pas avoir l'air de vouloir vous
gagner à ma cause... Au revoir, mon vieux. N'en parlons plus. Non!
non! Je vous ai dit que je savais tout ça...
Et, repoussant Julien, qui essayait de dire quelque chose, il ne savait
quoi, pour ne pas rester silencieux, le marchand de petits pois lui
serra la main rapidement, et s'en alla en toute hâte, en hélant, faute
de mieux, ce falot de Jacques de Delle, qui apparaissait au bout de
l'allée.