Vers l'amie.
Les poètes ne servent pas seulement de truchement aux amoureux. Ils
leur rendent encore ce service aussi important et aussi pratique
de leur fournir des intermèdes pour leurs longs entretiens avec
la femme aimée. Quand on est mal disposé, quand on est à court de
sujets de conversation, un saut à la bibliothèque. Victor Hugo vient
nous dire complaisamment _La Tristesse d'Olympio_. Vigny, sans
se faire prier, détaille les strophes miraculeuses de la _Maison
du Berger_. Ou bien, c'est Baudelaire qui, aux alentours du
crépuscule, nous prête son _Balcon_, à l'effet immanquable.
Julien connaît aussi les poètes actuels. Sa mémoire est munie de vers
tout récents. Il a avec lui le nécessaire de poésie, tout à fait
moderne, dernier cri.
Il possède aussi quelques souvenirs d'enfance qu'il raconte fort bien.
Il parle de sa mère comme si c'était lui qui avait découvert l'amour
filial.
Enfin, il sait faire de fréquentes allusions à son isolement, au besoin
constant de consolation qui le tourmente. Il arrive à parler couramment
de la personne idéale qui écoutera sa souffrance. Et, quand le soir,
on se sépare pour aller se coucher, et qu'il prend congé d'Antoinette,
son serrement de main n'est pas la grossière pression d'un bellâtre
malappris... C'est une étreinte de doigts où l'on sent tout son
désespoir. Il serre la main d'Antoinette comme un naufragé saisit une
branche de la rive. Tous ses gestes savent être instinctifs, presque
inconscients. Il n'adresse à la bien aimée que des hommages naïfs et
éperdus, qu'elle ne peut pas repousser.
Julien n'agit pas avec l'habileté cauteleuse d'un oiseleur qui
veut prendre une proie au piège. Non, mais tous ses efforts sont
naturellement adroits, car il voit clairement le but vers lequel il
se dirige. C'est un homme plein de tact, à qui il ne manque le plus
souvent, pour bien agir, que la volonté d'agir. Cette volonté, il
l'a enfin acquise le jour où, ayant fait entendre à Antoinette qu'il
l'aimait, il s'est donné à lui-même la certitude qu'il était épris
de cette femme. Il n'a plus qu'à obéir à sa volonté, comme Ruy Blas
obéissait à Don Salluste.
Et que m'ordonnez-vous, seigneur, présentement?
--De plaire à cette femme, et d'être son amant.
D'ailleurs, il ne désire pas encore Antoinette. Heureusement. Car le
désir, animal pressé et maladroit, lui ferait faire des bêtises.