L'amie et l'ami.
Il n'avait pas dit formellement à Antoinette: «Je vous aime». Mais
toute cette conversation équivalait à un aveu. Or, Julien était fait
de telle sorte qu'un aveu avait encore plus d'importance pour lui que
pour la personne même à qui cet aveu s'adressait. C'était comme la
consécration de ses sentiments. A partir de ce soir-là, ce fut, pour
lui, officiel: il aimait Antoinette.
Dès lors, le château fut habité. Et le reste du monde devint à peu près
inexistant. Le temps eut deux aspects bien distincts: les instants
troublés où elle était là, les instants, moins heureux, mais plus
tranquilles, où elle était absente.
Julien, pour le moment, était amoureux. Il n'envisageait pas du tout
qu'il pût devenir l'amant d'Antoinette. Il y avait en lui, comme en
beaucoup d'autres hommes, deux hommes différents: le gourmet qui
s'attardait, et le conquérant à l'âme sèche, pressé d'en finir,
d'enregistrer une victoire. C'est cet être despotique et avide qui nous
pousse à terminer au plus vite la lecture d'un livre qui nous plaît et
où il ferait bon cependant s'éterniser.
Julien aurait dû prolonger ce stage passionné auprès d'Antoinette. Mais
son despote intérieur le forçait à agir. Il lui soufflait cette raison:
la jeune femme attendait peut-être une cour plus agressive, et pouvait
s'étonner, se vexer même, de cet amour trop patient.
C'était d'autant plus absurde qu'il ne se sentait aucun désir. Il
n'imaginait pas la possession d'Antoinette. Il était même effrayé à
l'idée de cette profanation.
D'ailleurs, aucune idée sensuelle ne le tourmentait. Mais c'était un
homme de préjugés. Il se figurait qu'il ne pouvait supporter quelques
jours de chasteté. Au bout d'un certain temps, il était nécessaire,
raisonnable, sage, d'assouvir ses instincts. Il jeta sur l'effectif
féminin du château un regard circulaire. L'institutrice anglaise, que
lui avait signalée le jeune vicomte, ne pouvait s'enlever du jour au
lendemain. C'était une cour à entreprendre. Il n'en était pas question.
Il effleura rapidement madame Lorgis, qu'il jugea inaccessible. Et
puis, c'était la femme du marchand de petits pois avec qui il était
en train d'ébaucher une amitié. Il valait mieux, somme toute, jeter
ses regards ailleurs... Il écarta d'un geste la petite rouquine et se
trouva en présence de la chanteuse, une forte femme d'une chair un
peu pâle, mais dont la quarantaine épanouie était assez attirante.
Julien avait un peu plus de trente ans. Et il gardait, de ses rêves
d'éphèbe, cette impression qu'il était honorifique de servir de mâle à
une dame notablement plus âgée. Il pensait cependant que madame Jehon
faisait lit commun avec le probe artiste, et cette idée n'avait rien
d'appétissant. Mais la grande raison qui le détourna de la chanteuse
fut qu'il ne pouvait lui faire la cour en même temps qu'à Antoinette.
C'était difficile et absorbant.
Les bonnes? Faire comme Jacques de Delle, et encourir, si cela
s'apprenait, le mépris de Lorgis! Et puis, Antoinette le saurait
peut-être aussi... Non, le mieux était d'aller à Tours à la prochaine
occasion. Cette promesse vague qu'il se fit lui donna satisfaction.
Pendant quelques jours, Henri, le petit dragon, ne vint pas au
château. Il était très pris, au quartier de cavalerie, par ses examens
d'élève-brigadier.
Les journées de Julien étaient longues, mais elles passaient tout de
même, grâce à ses nouvelles fonctions de soupirant. Il était libre
jusqu'à l'heure du déjeuner, car ces dames ne descendaient pas avant
midi. Les hommes, vers neuf heures, se retrouvaient dans une petite
salle basse, dallée, et ornée de faïences hollandaises. C'est là que
l'on servait le thé, du café, du porto, de la viande froide ou du
poisson grillé. L'auto partait pour Tours, aux provisions, ou bien
conduisait le marquis dans un des villages voisins, toujours pour
quelque affaire de la plus haute importance. On emmenait aussi des
invités. Mais le nombre des places était limité. Julien cédait toujours
la sienne. Il aimait mieux se promener dans le parc avec Lorgis.
Ils allaient d'ordinaire s'asseoir sur un talus, à la lisière du parc.
C'était là qu'ils causaient, en attendant le facteur.
Julien n'avait pas de courrier. Mais Lorgis recevait chaque matin
trois lettres volumineuses de ses fondés de pouvoir. Il en prenait
connaissance rapidement, puis rédigeait des télégrammes que le facteur
emportait en repassant par là.
--Vous m'intéressez beaucoup, lui dit un jour Julien, qui l'avait
regardé lire ses lettres. Je comprends combien votre finesse, votre
hauteur de vues doivent vous servir dans la grande entreprise que vous
dirigez...
--Oui, dit Lorgis, ces qualités que vous voulez bien me reconnaître,
m'aident en effet puissamment--parce que je les laisse de côté. Et
je me suis servi tout bonnement d'autres qualités que m'a léguées mon
père, et qui s'appellent de l'ordre et de l'activité. J'ai eu sur les
bras une besogne considérable, et facile, la besogne rêvée pour un
paresseux de mon genre, qui tient à s'occuper constamment et à ne pas
faire d'effort. Du travail, du boulot, comme disent les ouvriers, mais
pas de coton. Ça n'est guère devenu délicat que depuis trois ans, quand
nous avons commencé à avoir des grèves. A ce moment, et en vertu de
belles raisons de solidarité difficiles à discuter pour le paresseux
en question, il a fallu faire cause commune avec les patrons, mes
collègues. Rien d'aussi pénible pour moi que nos réunions. Je ne suis
pas combatif, et il y a des gens qui parlent tant, et qui sont si sûrs
d'eux-mêmes, qu'ils finissent parfois par m'impressionner... Et je m'en
veux d'avoir un jugement si faible. Vous n'avez pas idée de l'énergie
qu'il me faut pour leur dire quelquefois qu'ils ne sont pas dans leur
droit autant qu'ils se l'imaginent, pour leur laisser entendre que de
l'autre côté, les ouvriers ont peut-être raison autant que nous, et,
qu'en tout cas, c'est un peu leur tour d'avoir raison. Alors, n'est-ce
pas? les patrons m'ont à l'œil. Je sens très bien qu'ils me considèrent
comme un suspect, comme un faux frère, comme un personnage à double
face qui ménage le peuple dont il a peur. Quand je veux faire des
concessions, ils me sortent l'éternel argument: «Ne jamais céder! Si
on fait un pas en avant, on est fichu... Vous leur rendrez un mauvais
service en les ménageant; ils deviendront plus exigeants, ils se
contenteront plus difficilement de leur sort... Par votre compassion,
vous en aurez fait des malheureux.» Vous reconnaissez bien là toutes
les maximes de la tyrannie raisonnable, et de la sage barbarie des
satisfaits... Évidemment, je serais bien plus tranquille si je voyais
les choses d'un peu plus bas, si j'obéissais aveuglément à cette
consigne de solidarité qui nous unit, si je n'essayais pas de me mettre
à la place des ouvriers qui sont en face de nous. Quand on ne voit
qu'un seul côté de la question, on est bien plus à son aise... Mais on
ne se refait pas. Je suis l'homme des concessions et des transactions.
Ainsi, dans mes affaires, je n'ai jamais de procès. Aussitôt que
j'entre en conflit avec quelqu'un, oh! il m'arrive de me mettre en
colère, comme tout le monde, de faire l'imbécile et de crier: «Je serai
intransigeant! Je le traînerai devant les tribunaux!» Seulement, comme
je me suis fait une règle de ne jamais prendre de décision immédiate,
le lendemain, je suis calmé. Et je transige.
C'est ainsi qu'ils se parlaient chaque matin de leurs préoccupations,
et qu'ils évoquaient de graves questions, paisiblement, sans trop
s'émouvoir. C'étaient des entretiens libres et heureux. Quand ils
étaient las d'être assis sur l'herbe, ils reprenaient le chemin du
château. Et Julien montait dans sa chambre pour mettre un pantalon plus
frais, afin de faire honneur à la dame de ses pensées.