RETRAITE DE NICETTE.--ÉTONNANTE MORALE DE MIMI

Nicette avait trop de pénétration pour ne pas saisir le sens de cette

singulière scène.--Que n'ai-je pu me douter de tant d'amour, dit-elle

avec quelque dépit, vous n'auriez eu ni l'un ni l'autre à vous plaindre

de moi. En même temps, elle se lève. Mimi me faisait face; mais, avertie

par le mouvement de Nicette, sans la regarder, elle lui tend une main;

Nicette répond avec transport à cette intention, en baisant cette main

qu'elle a saisie, et qui, par une douce pression, semble lui dire: _Ne

nous quittons pas avec inimitié_. Trois fois Mimi la rassure, et

témoigne qu'elle est elle-même un peu rassurée.--Et vous, Monsieur? (Ose

aussi me dire la funeste Nicette en me tendant sa main libre.) Je lui

vois dans ce moment des yeux si doux, si magnétiques, un prestige si

complètement féminin, qu'oubliant tout ce que j'ai appris aux endroits

décisifs, je goûte encore l'illusion de la vue d'une femme charmante. Je

ne baise point à la vérité la main du joli monstre; mais je lui exprime

du moins sans équivoque que je ne puis le détester...--Demain, dit notre

fatale compagne, demain, si vous êtes juste, vous pourrez me revoir; je

ne me ferai pas presser pour me rendre à vos ordres... soyez heureux...

(ses larmes coulent alors) et ne haïssez pas la malheureuse Nicette. A

ces mots, prononcés avec sentiment, elle passe dans l'autre pièce et

nous laisse...

«--On est bien fou quand on aime! dit après un long silence Mme de

Moisimont, près de qui je ne m'étais point encore recouché.--Madame,

répliquai-je, je serais bien malheureux si cette réflexion me regardait

seul.--C'est à moi, par malheur que je parlais, cruel... Eh bien? quand

finirez-vous de bouder, et qu'attendez-vous pour reprendre votre place?

ou bien songez-vous aussi à m'abandonner? J'étais bien contrarié, je

l'avoue. Non seulement je me sentais assez faible pour être tout prêt à

rentrer dans cette lice de déshonneur; mais il me semblait qu'on était

bien bonne de m'y inviter, que j'avais tenu dans toute cette aventure,

une conduite ridicule et cruelle; enfin, que j'avais peut-être moi-même

autant de tort avec Mimi, qu'elle pouvait en avoir avec moi. Cependant,

je quittais bien lentement ma robe de chambre. La passionnée Mimi se

hâte de m'en délivrer; si je la laissais faire, elle arracherait ce qui

fixe le vêtement que l'amour déteste le plus. Séduit enfin, réenchanté

par cette tendre impatience, je m'y conforme: derechef me voilà dans ce

lit dont la jalousie et l'humeur m'avaient exilé. J'y suis saisi,

pressé, accolé, dévoré.--Ah! (me dit-on alors à travers mille baisers)

que Mimi soit pulvérisée par la foudre, si elle a cru un moment

t'offenser! quelle importance peux-tu donc attacher aux formes purement

matérielles de l'amour? qu'est-ce donc pour toi ce sentiment, ou cette

fièvre, ou cette démence? Est-ce de l'amour à ta manière que tu as pensé

m'exprimer en me déchirant le coeur? C'était trop de questions à la

fois, pour que je pusse répondre; on continua.

--Je crains, mon bon ami, de t'avoir fait trop d'honneur en supposant

que je pouvais m'abandonner à toi sans nous être étudiés davantage. Mais

écoute: connais-moi tout entière; tu sais ce que je vaux pour le

plaisir? Eh bien, apprends que je me pique de valoir bien plus encore

par mes sentiments. Je n'avais rien aimé jusqu'au moment de te voir. Mes

sots adorateurs de province: un histrion, que je méprisais en me servant

de lui comme d'un ustensile commode pour les besoins de mes sens, mais

nullement cher ni précieux; un Moisimont que je n'ai préféré pour m'unir

à lui, que parce qu'il avait encore plus de sottise et moins de

caractère que ses compétiteurs; rien de tout cela ne m'avait fait sentir

si j'avais une âme. L'histrion, l'époux, le premier venu... toi-même, ne

t'en déplaise, tout charmant qu'on te voit, vous seriez tous également

bons pour moi, quant à l'objet physique; mais je devais t'aimer. Cette

chance seule, et non la supériorité de tes agréments, t'a tiré pour moi

du pair, et me fait être avec toi... ce qui m'a paru surpasser ton

attente. Il faut te l'avouer, Monrose, dès ce fameux soir où je te vis à

la Chaussée d'Antin, tu me plus... mais je dis à l'excès; oui tu me

tournas subitement la tête. C'était à toi que je buvais coup sur coup

des rasades de Champagne.

Ce fut à toi que je projetai d'élever mon âme dans cette passade, où je

n'entraînai si cruellement ce bélître de Rosimont, qu'afin de me

procurer à la fois la jouissance d'empoisonner un traître et de sceller

d'un voluptueux sacrifice le voeu mental que je te faisais de mon

premier sentiment, premier véritable essor de mon âme. Mon état cruel,

la faveur où je te voyais dès le premier instant, auprès de ces

coquettes qui nous recevaient, ne laissaient pas de m'alarmer. Mais

bientôt j'appris ton accident; j'en bénis le ciel; je vis que ta course

dans la carrière du bonheur n'allait pas être moins retardée que la

mienne; que nous allions nous traîner du même pas, et que j'arriverais

au but à peu près en même temps que toi. J'aurais dressé volontiers un

autel à l'empoisonneuse Flakbach, comme en maints lieux, on sacrifie

dévotement au mauvais principe...

L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (1/2) · 第 24 / 74 题