DE MAL EN PIS.--ORAGE.--SENTIMENTS CONFUS

S'il pouvait y avoir quelque chose au monde de plus ridicule, que ce que

venait de confesser mon cher neveu, ce serait le ton de Jérémie et les

réflexions morales dont il avait bigarré son récit. La tête plongée dans

ses mains, il se taisait, j'eus pitié de lui. Sans doute, lui-dis-je, il

est louable, en pareil cas, de se rappeler qu'un brave militaire est

taché, s'il fut exposé par derrière aux coups de l'ennemi; mais ici je

ne vois qu'une surprise, votre honneur pouvait d'autant moins souffrir

de l'outrage, qu'il venait de la part d'une femme...

--Et! plût à Dieu, s'écrie-t-il, mais n'anticipons point; souffrez,

chère comtesse, que nous marchions à grands pas vers l'issue du dédale

de la honte où ma franchise inconsidérée m'a fait conduire votre

curiosité.

«Oh la vilaine! ne put s'empêcher de dire, quoiqu'en riant, la folle

Mimi. Certes, mademoiselle Nicette, vous me donnez une belle preuve de

votre amour prétendu! C'était bien la peine d'en faire tant d'étalage

dans ce cabinet! et je suis singulièrement payée d'y avoir pris un peu

d'intérêt. Quant à moi, je n'avais qu'un moyen de laver mon injure. Je

songeais à l'employer lorsque Mimi elle-même m'y excite. Elle est

doublement intéressée à me voir occuper la terrible Nicette, qui déjà se

disposait à me succéder. Je pare le coup encore une fois. Ce démon qu'on

nomme Nicette est jeté dans l'attitude qui convient à ma vengeance...

Alors ma rusée créature, avec de bonnes raisons pour ne pas s'abandonner

tout à fait à ma discrétion, s'empare du trait, et se rend maîtresse de

le diriger. Elle est sur le dos, se ployant en demi-cercle, les genoux

élevés jusqu'à la hauteur du menton: je n'ai pas de peine à supposer

qu'apparemment la singularité de sa conformation exige cette position

gênante. Je me résigne; l'idée d'avoir une hermaphrodite m'exalte: le

piquant de notre double rapport, un art qui pour être différent de celui

de l'adorable Mimi, ne laisse pas d'avoir certain mérite; le désir

encore de ramener complètement à moi la capricieuse amphibie qui, tandis

que je la serre avec ardeur, recherche les baisers de sa rivale, et

l'occupe encore d'une autre façon, tout cela souffle mes feux, et me

vaut de faire à Vénus le plus fastueux sacrifice.

Mais quel froid mortel me saisit, lorsque m'occupant de ce qu'a pu

devenir chez Nicette un sexe oisif tandis que je tenais l'autre en

activité, je reconnais que je suis dupe encore, et que ma revanche est

une méprise abominable! je saute à bas du lit, je prends un flambeau,

j'accours... Déjà l'enragée Nicette est dans les bras de mon infidèle

amante. Je les découvre du haut en bas; je visite; elles vont leur

train, comme si elles étaient seules au monde. J'ai tout le temps

d'enrager et de m'assurer qu'au lieu d'être des deux sexes, la perfide

Nicette n'est d'aucun; que cette jolie femme n'est qu'un joli homme

dégradé, que le sillon qui ci-devant m'avait trompé n'est qu'un

_impasse_ factice, bizarre, mais effrayant vestige d'une amputation,

m'en voilà convaincu: en un mot, je n'ai fait que restituer à Nicette

une réalité pour un semblant: le voyage eût été le même si un terrain

vierge ne se fût invinciblement refusé chez moi à ce qu'avait permis

sans résistance chez Nicette, une route... hélas! si frayée, que je ne

pouvais me dissimuler qu'elle fût publique.

«Cependant, tandis que je me désespère, ma volage amante subit avec

recueillement les transports du monstre; celui-ci tout à sa nouvelle

besogne, s'embarrasse peu de mes recherches curieuses: tous deux m'ont

totalement oublié. J'ai trop d'indignation pour qu'il me soit possible

de rentrer dans ce lit, théâtre du parjure et de la dépravation. Je

rallume le feu, je prends quelques vêtements, et, plongé dans une

bergère, je médite sur ma honte compliquée. On me donne tout le temps

d'en savourer l'amertume, il semble qu'exprès les impudiques aient juré

de ne jamais cesser... Au bout d'une demi-heure enfin, c'est Mimi, qui

d'une voix faible, demande quartier.--Ote-toi, dit-elle, je n'en puis

plus. Presqu'en même temps elle m'appelle... Chevalier?... Chevalier?...

Je ne réponds point. Elle détourne le rideau, me voit (Une troisième

fois et du ton de l'inquiétude). Chevalier.--Eh bien, madame, que me

voulez-vous? La sécheresse de mon ton l'alarme, elle s'élance: accourant

où je suis, elle se précipite dans mes bras qui la repoussent... Est-ce

bien le même Monrose, dit-elle, toi dur et presque brutal avec la tendre

Mimi! (Je me lève furieux.) Il est fou! la remarque m'irrite encore

davantage. Je la couvre d'un regard foudroyant; cependant une larme

trahit ma faiblesse. Je me sens avec dépit une bien singulière espèce

d'attendrissement, puisque je bouillais en même temps de rage. Je veux

sortir de cette chambre funeste; Mimi, à genoux, s'efforce de me

retenir... Mes pas l'entraînent sur le tapis; elle est en larmes à son

tour. Mon coeur se brise: je me fais des reproches. Mimi gagna son

procès; je ne vois plus en elle qu'une folle capricieuse, mais tendre,

de qui les lubriques erreurs ne doivent point faire penser que son coeur

n'est capable d'aucun bon sentiment. Je la relève tremblante,

presqu'évanouie: hélas, le peu de force qui lui reste est pour me

presser contre son coeur; elle mouille de ses larmes une joue sur

laquelle elle vient de coller la sienne, craignant avec raison que ma

bouche ne refusât ses baisers. Je la porte au lit; je l'y couche; ses

bras me retiennent, nos pleurs se mêlent, mon coeur palpite vivement

sous la main qui le consulte, tandis qu'un sein oppressé me marque par

un soulèvement précipité, que l'âme éprouve la plus violente agitation

quand la bouche se condamne au silence...

L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (1/2) · 第 23 / 74 题