_Monrose_ n'est que la suite du roman de _Félicia_ et encore une fois,
ainsi que le dit le titre du premier chapitre: _c'est Félicia qui
parle._ Ce qu'elle dit, l'auteur le pensait lui-même, et ce chapitre est
fort intéressant puisqu'il fait connaître le caractère et quelques
opinions du chevalier Andrea de Nerciat au retour de ses voyages. Ce
chapitre, le voici.
Je reviens à vous, chers lecteurs, puisque vous voulûtes bien m'écouter
avec autant d'indulgence la première fois que je m'avisai de vous
entretenir. Mais malgré l'espèce d'engagement que j'avais pris avec
moi-même de vous donner les suites de _mes Fredaines_, ce ne sera pas
cependant de moi que je vous parlerai. Trouvez bon de ne me plus voir
sur la scène qu'en qualité d'accessoire: Monrose (dont vous vous
souvenez sans doute) va maintenant y jouer le rôle principal.
Au surplus, ne vous imaginez pas que ce soit faute de matériaux qu'il me
convienne de laisser un autre lier son monument aux pierres d'attente du
mien, au contraire, bien plutôt, mes chers amis, serais-je dans le cas
de m'appliquer ce mauvais vers:
Pour avoir trop à dire... je me tais.
Mais pendant plus de dix ans qui se sont écoulés depuis que j'ai cessé
d'écrire, tout ce que j'ai pu me permettre d'agréables folies ressemble
si bien à ce que vous connaissez déjà, que j'ai cru devoir vous épargner
des redites. J'ai beaucoup voyagé; mais que fait un nouvel auteur du
voyage? Répéter, s'il est véridique, ce qu'un autre, aussi bon
observateur, aura dit avant lui, mieux ou plus mal, des mêmes objets
remarquables. J'ai lu aussi dans les coeurs plus à fond que du temps où
j'écrivais pour la première fois, mais mes notes n'ayant pas été toutes
gaies et à l'avantage de l'espèce humaine, et mon esprit n'étant
d'ailleurs nullement enclin à la satire, j'ai fait voeu de ne rien
peindre de ce qui exigerait que je mêlasse une trop forte dose de noir à
mes couleurs. Pourquoi, sans vocation, et je crois, sans moyen, pour la
médisance, m'élèverais-je comme exprès: afin de vous donner de l'humeur
contre une infinité de choses qui souvent ont excité la mienne!
Les Français ont cessé de me plaire depuis que, de gaieté de coeur, ils
ont renoncé à être d'amusants originaux, pour devenir de sottes copies.
Les Anglais m'ont envaporée; les Allemands m'ont passablement ennuyée,
tout en me forçant de les beaucoup estimer; les Italiens m'ont excédée
de leurs grimaces et de leur multiforme agitation. C'est pour ne pas
délayer tous ces travers sur mon papier: c'est en un mot, pour n'être
méchante sur le compte de personne, en particulier, que je renonce à
vous parler de moi. Le petit nombre d'amis choisis avec lesquels je
passe doucement ma vie, ne mérite que des éloges. Or, l'éloge n'est
point ce qu'on lit avec le plus d'appétit, non plus que la description
monotone d'un petit bonheur exempt de ces traverses romanesques, de ces
oppositions délicieuses pour le spectateur qui, pourvu qu'il ait du
plaisir, ne s'embarrasse guère de ce qu'ont à souffrir les héros de la
scène.
* * * * *
Le deuxième chapitre intitulé _Eclaircissements nécessaires_, n'est pas
moins intéressant. Félicia raconte ce que fit Monrose pendant le temps
où elle l'avait perdu de vue.
* * * * *
Monrose n'est point mon frère, quoique l'aient ainsi consacré de
nombreuses éditions qu'on a faites de _mes Fredaines_. Si la première
qu'on fabriqua chez les Belges à mon insu, et que toutes les autres ont
plus ou moins incorrectement copiée, n'avait par elle-même été toute
autre chose que ce que j'avais écrit, on saurait que Monrose, mon neveu
seulement, est le fils de Zeïla, devenue Mme de Kerlandec et depuis
encore, devenue Milady Sydney ma soeur, et nullement ma mère. Au surplus
l'occasion naîtra de rectifier, chemin faisant, des erreurs
généalogiques, qui, dans le fond, sont de peu de conséquence pour le
lecteur. Mais il est à propos de lui dire, s'il n'a pas sous la main
quelque exemplaire de _mes Fredaines_, que ce fut moi qui lançai dans le
monde le charmant Monrose, et qui lui donnai les premières leçons de
bonheur; qu'on lui fit faire ensuite un voyage en Angleterre; qu'il en
revint à l'occasion du débrouillement de nos intérêts de famille,
qu'alors il fut inscrit dans la compagnie des Mousquetaires noirs, et
qu'à leur suppression, Monrose à peine âgé de 16 ans, mais grand, et
assez formé pour qu'on pût supposer qu'il en avait deux de plus, fut
pourvu d'une réforme de cavalerie.
Les êtres bien nés, bien inspirés, se livrent volontiers avec
enthousiasme à la profession qu'ils ont embrassée. Monrose, militaire,
crut devoir épier les moindres occasions d'apprendre son métier, et
chercher par toute la terre à s'y rendre recommandable. Il prit donc de
lui-même le parti d'aller servir en Amérique où la France prodiguait son
or et ses soldats pour le soutien de cette _insurrection_ prétendue
philosophique, dont l'exemple est devenu funeste à plus d'une contrée de
l'Europe et de laquelle certains politiques jugent que nous aurions
mieux fait de ne point nous mêler.
Quoi qu'il en soit, comme une discussion de ce genre est absolument
étrangère à mon sujet, il me suffit de dire qu'utile ou préjudiciable à
l'Etat, cette émigration militaire fournit à Monrose l'occasion d'une
heureuse _caravane_. Il partit comme volontaire déterminé par des
convenances avantageuses, et assuré de l'intérêt particulier que
prendrait à lui certain officier général.
Il servit là-bas, comme il se pique de tout faire, c'est-à-dire à
merveille. Trop de zèle pourtant lui fit outrepasser parfois les bornes
du devoir; un coup de baïonnette et une forte contusion dont on
l'apostropha justement à deux échauffourées auxquelles il n'était
nullement obligé de se trouver, le punirent de cette ardeur hors de
saison; mais, comme il ne lui est resté de ces honorables blessures que
des cicatrices qu'on ne voit point, et qui n'ont pas privé son adorable
figure du moindre de ses agréments, il est aujourd'hui démontré que mon
intrépide neveu fut très bien inspiré lorsqu'il s'exposa de la sorte.
Peut-être avec le temps fût-il devenu célèbre par ses exploits
belliqueux, mais la paix enchaîna son courage. Il revint en France, où
les myrtes du plaisir devaient bientôt succéder sur son front aux
lauriers de la gloire. C'est cette douce transition qui me vaut
aujourd'hui l'honneur d'être l'historien de mon enfant gâté; car
n'entendant rien à chanter des prouesses martiales, je me sens, au
contraire, autant de facilité que de vocation à célébrer celles qui sont
de mon ressort.
Est-il nécessaire, cher lecteur, de vous dire que Monrose revint de
là-bas avec un petit aigle d'émail pendant au bout d'un ruban bleu de
ciel, liseré de blanc!... Pourquoi non? Bien que cette décoration
militaire soit absolument étrangère aux attributs galants d'un homme à
bonnes fortunes, disons tout de suite, pour n'être plus dans le cas de
reparler des trophées de la guerre, que notre héros était parti
d'Amérique avec des dépêches secrètes qu'on lui avait confiées, bien
moins vu leur importance officielle, qu'afin de le faire mieux
accueillir à Versailles; qu'il y fut accueilli par les ministres avec
cet engouement dont les plus graves personnages sont susceptibles dès
qu'ils sont nés français; qu'on joignit aux éloges un bienfait
considérable, avec le grade de colonel, et qu'on fit le fortuné Monrose
chevalier de Saint-Louis, à cause de ses actions d'éclat et de ses
blessures. Il avait vingt-deux ans alors.
* * * * *
«De nouveaux personnages ajoutés à ceux que nous connaissons, dit
Monselet, recommencent une série d'orgies, pourvue du même genre
d'attrait que la première. L'abbé de Saint-Lubin, la baronne de
Liesseval, Mimi, Mme de Flakbach, Armande, Floricourt, Senneville,
placés pour ainsi dire sous le commandement de Félicia et de Monrose,
vont passer la saison d'été dans une délicieuse terre située à quelques
lieues de Paris; ils n'y couronnent point de rosières, comme on le pense
bien; ils se contentent de jouer la comédie.--_Les fausses infidélités_,
par exemple,--et de chasser tout le jour dans les bois, souvent même le
soir.» Monrose raconte aussi à Félicia une série d'aventures galantes
dont la plus piquante est sans contredit la suivante. Ce récit est de
Monrose; il est interrompu parfois par Félicia qui rapporte les
réflexions par lesquelles elle interrompait le récit de Monrose, c'est
donc une sorte de dialogue où le principal rôle est tenu par Monrose. On
a commencé un chapitre intitulé: