SECONDE LETTRE D'ÉROSIE A JULIETTE

«Je venais, chère et tendre amie, d'envoyer à la poste le premier volume

de mes sottises, quand une seconde missive, adressée pour le coup

directement à moi, m'a fait savoir qu'encore deux jours se passeraient

sans que je visse arriver M. de Roqueval! Ainsi soit-il!

«Qu'ai-je besoin (me suis-je dit) de me trouver, même aussitôt, en face

d'un _homme_ à qui j'ai _manqué_ (car il faut bien en convenir, à moins

de prétendre à me mettre au-dessus de toutes les idées reçues)... avec

un homme, enfin, devant lequel je ferai peut-être l'enfance (à vingt

ans!) de rougir, comme si j'avais lieu de craindre qu'à son arrivée il

ne lise sur ma physionomie que d'avance j'ai décoré son front!...

Cependant, Juliette, il faudra bien qu'il soit sorcier s'il devine

tout... et je le donnerais en cent... à toi-même, qui sais déjà la bonne

moitié de ma galante équipée. En vérité, mon coeur, si je n'avais qu'une

turpitude abominable à te raconter, je te ferais grâce du reste de mon

aventure, mais quelques détails, selon moi, si bons à savoir, se mêlent

à ma propre scène, que, de nouveau, je vais victimer mon amour-propre en

faveur de ce goût décidé que je te connais pour toute peinture lascive.

«Après m'être volontairement et bien délicieusement donnée à mon petit

séducteur, un retour vers la bégueulerie eût été quelque chose de fort

ridicule; l'éprouver ne m'était pas possible; le feindre?... à quoi bon!

Cette plate fausseté m'aurait assez mal réussi sans doute. Heureuse,

parfaitement heureuse; pressant contre mon coeur l'être charmant avec

lequel je venais de m'unir; donnant, recevant mille et mille baisers, et

tous deux inaccessibles au souvenir de notre porte pleinement ouverte,

nous jasions avec l'abondance et l'ivresse du contentement absolu...

--Comment, petit démon (dis-je à mon enfant gâté), se peut-il qu'à ton

âge, et sortant d'un triste collège, tu aies pu former un plan de _bonne

fortune_ si rusé, si bien combiné?

--Hélas ma chère vie, je n'ai point de ruse; je n'avais rien prévu: tu

es infiniment belle; tu m'as rendu amoureux; un désir violent agit vite

et profite de tout; une occasion s'est offerte; je l'ai saisie;

l'instinct du plaisir suffirait pour tout cela. Notre sympathie a fait

le reste...

--Il n'y a pas, à ce que je vois, de novices parmi vous autres hommes,

et l'on a grand tort de plaisanter aux dépens de ces prétendus _timides_

qu'on croit ne savoir comment déclarer une première passion, et que les

femmes, dit-on, quelquefois sont obligées de provoquer, pour qu'ils

aillent un peu vite au _but_, quand elles le connaissent elles-mêmes et

qu'elles ont résolu de les y pousser.

--Pardonne-moi, mon coeur; ces timides-là sont en grand nombre; on

commence presque toujours par cette _gaucherie_ que tu viens de décrire,

et tout comme un autre, j'ai payé ce tribut. Mais on est plus ou moins

chanceux dans la rencontre de la première belle à qui l'on adresse son

voluptueux hommage, ou qui se fait un plaisir de nous le dérober... Je

te dirais bien, dans ce genre, quelque chose d'assez piquant, et qui

m'est relatif... mais près de toi, je ne saurais m'occuper que de toi

seule... les moments sont courts... laisse-moi...

Il voulait...

--Non, non (lui dis-je), modère un instant ce transport, qui me flatte,

mais auquel je ne veux répondre qu'après que tu m'auras fait confidence

de ce que tu viens d'annoncer. Dis, dis-moi, cher toutou, qui fut, avant

ce jour, l'heureuse friponne qui te donna les excellentes leçons dont tu

as si bien profité?

--La nommer serait un crime[47]; mais sous le nom... de _Lindane_, si tu

veux, je vais te crayonner le portrait d'une femme qui a si bien voulu

se charger du tendre soin d'éclairer mon inexpérience, et de me donner

les doux préceptes dont je viens de faire une si heureuse application.

Cependant, ma divine, il faudra me permettre de remonter un peu plus

haut, au risque de t'ennuyer; autrement j'aurais peine à te faire

comprendre à propos de quoi cette fée bienfaisante m'apparut et voulut

bien prendre à moi quelque intérêt.

[47] Solange a était fait pour trouver dans son propre coeur ce

sentiment de justice et de reconnaissance; mais, outre cela,

l'institutrice aimable (qu'il fera bientôt connaître vaguement) lui

avait recommandé pour toujours la discrétion comme l'une des vertus

les plus utiles aux galants et comme l'un des moyens les plus sûrs

pour qu'ils aient beaucoup de femmes. En effet, celui qui n'a jamais

cité ses bonnes fortunes, inspire la confiance; on hésite moins à le

rendre heureux; il obtient des faveurs qu'on ne regrette point et

qu'on ne regrettera jamais; et quand cette douce chaîne vient à se

rompre, il conserve encore l'estime et l'attachement de celles qui

n'ont plus d'amour, tandis que le fat, décrié, méprisé, trouve dans

ses maîtresses désenchantées autant d'ennemies qui souvent font pis

que de lui rendre difficiles de nouvelles intrigues. Que ne peut-on

persuader de cette vérité l'essaim de ces avantageux, fatals aux

amours, qui ne se plaisent qu'à diffamer celles qu'ils ont pu

séduire! (N.)

«C'est maintenant l'ingénu Solange qui va t'entretenir, ma chère

Juliette; et pour ne point l'interrompre, je te fais grâce des questions

éparses que j'ai pu lui faire pendant son récit.

--Dès l'âge de treize ans, je sus (je ne me rappelle pas précisément à

propos de quoi) qu'il existe entre ton sexe et le mien une différence de

conformation. Certaines estampes immodestes que possédaient, dans le

plus grand secret, quelques-uns de mes condisciples les plus formés, et

qu'ils eurent l'imprudence de me montrer, occasionnèrent de ma part

mille questions auxquelles ils se firent un plaisir de répondre. Dès

lors, ces aimables instituteurs devinrent les objets de ma fervente

amitié. J'appris d'eux tout ce qu'ils savaient eux-mêmes, c'est-à-dire

bien plus (et j'en rougis) que ce qui concerne les vrais rapports de

notre sexe avec le tien. Ils connaissaient, ces pervers! des pratiques

palliatives de plus d'un genre. La première, qui me fut enseignée au

bout de très peu de temps, me sembla bien douce et bien commode. Plus

les sensations qu'elle procure sont nouvelles, plus elles sont

ravissantes. Pendant près d'un an, j'en fis, quoique avec modération,

mes uniques délices; mais je devenais grand garçon; on me crut digne

enfin de recevoir un grade de plus: on me pressentit avec la bonne

volonté de m'initier... j'en étais à peu près là quand il arriva ce que

je vais dire.

«Il y avait dans notre collège un garçon de seize à dix-sept ans, sorti,

je crois, des Enfants Trouvés, et domestique dans notre pédantesque

solitude[48]. Ce balourd avait reçu de la nature un embonpoint frais et

normal; sa tête ronde, moutonne, ornée d'une forêt de cheveux du plus

joli blond, n'aurait pas mal été sur les épaules d'une grosse dondon de

la basse classe du peuple. Claudin (c'est ainsi qu'on le nommait),

simple, sot, pourtant babillard, était familier et si dominé par

l'intérêt et l'appétit, que, pour le moindre argent, ou pour quelque

friandise, on pouvait exiger de lui les choses les plus déraisonnables.

Tous nos pédagogues, tous nos humanismes, philosophes, et, bien entendu,

M. Cudard aussi, faisaient grand cas du maniable Claudin. Il visait au

bouffon, cela faisait grand effet dans un séjour dénué d'amusements, et

puis encore le petit rustre croyait bêtement, ou feignait de croire que,

dans un collège, on se rend recommandable en affichant le désir de

s'endoctriner. En conséquence, il paraissait épier avec soin les

occasions où pendant nos récréations et d'autres moments de loisir assez

rares le premier venu de nos pédants pouvait le faire lire, écrire ou

répéter quelques tirades de livres classiques qu'il faisait semblant de

savoir par coeur, bien qu'il n'y comprît pas une syllabe. Avec toute

l'_enfance_ de la maison, Claudin jouait un autre rôle. Pour quelques

sous, pour une pomme, il endurait des _mystifications_, grimaçait, ou

faisait de gauches contorsions du corps qu'il nommait ses _tours de

force_. J'étais espiègle et gai: Claudin me faisait rire; et comme, pour

sa gourmandise et son avarice, j'étais un de ses plus utiles chalands,

il m'honorait d'un attachement particulier, je le traitais aussi comme

un espèce de camarade.

[48] Le tableau qui suit, au défaut du coloris de la vraie volupté,

que ne peuvent avoir les objets qu'il représentera, a du moins celui

d'une confiance naïve qui peut mériter aussi bien l'indulgence du

lecteur. D'ailleurs, tout ce que va raconter le petit vicomte est de

nature à fournir de sérieuses réflexions aux parents qui confient

leurs enfants à l'éducation vicieuse de certains collèges. En

considération du _but moral_ que nous avons cru démêler à travers

l'incongruité de ces détails épisodiques, toutes réflexions faites,

nous avons pris le parti de ne rien retrancher. On conviendra sans

doute qu'en fait d'_érotisme_, les bornes entre le bon et le mauvais

goût ne sont point encore fixées? (N.)

«Pourtant un jour:

--Claudin (lui dis-je avec quelque défiance), en vérité, je ne conçois

pas pourquoi tu t'enfermes si souvent avec mon vilain abbé Cudard. Je

crains bien que ce ne soit pour lui faire sur mon compte des paquets...

Prends-y garde! si...

--Moi, Monsieur! Ah bien! c'est joliment moi qui fais des paquets à

Messieurs vos précepteurs! Ah! dame! quand j'ai l'honneur d'aller vers

eux, ils songent bien à me parler de leurs disciples, ma foi!

--Eh de quoi diantre peut te parler... par exemple, un Cudard, qui fait

profession de ne s'occuper que de moi? Il est insoutenable...

--Oh bien! il y a pourtant des moments où il n'y pense guère.

«Bref de fil en aiguille, et moyennant un écu (grosse somme pour un

Claudin), j'arrachai par lambeaux, l'aveu complet d'une intimité... qui

me sembla d'abord incompréhensible, mais qu'à force de questions et de

réponses, je fus enfin en état de supposer praticable. Je ne te cacherai

pas, ma bonne amie (c'est toujours l'écolier qui parle, et tu nous

écoutes, Juliette?), je ne te cacherai pas qu'il s'était passé parfois,

entre l'obligeant Claudin et moi, fort complaisamment aussi, de légères

scènes de polissonneries réciproques; mais, en honneur, j'étais à mille

lieues de l'infâme Cudard, jusqu'à cet instant, je n'en avais pas eu la

moindre idée. Claudin venait de m'expliquer tout cela de la manière la

moins équivoque. Pour un écu de plus il ne tint qu'à moi de passer des

connaissances de la théorie à celles de la pratique. Mais, soit pudeur,

soit dignité, soit aussi la crainte d'être trahi auprès de Cudard, je

refusai net les bontés qui m'étaient offertes.

«Cependant ces singulières ouvertures m'avaient frappé, des images

imparfaites se retraçaient sans cesse à ma vive imagination; un désir

curieux m'obsédait.

«J'avais pour ami particulier le jeune... disons de _Saint-Elme_,

toujours pour ne désigner personne par son véritable nom[49]; cet ami,

de deux ans plus âgé que moi, cadet de trois enfants d'un père assez dur

qui venait de se remarier, et tonsuré pour jouir déjà du revenu de

quelques chapelles, Saint-Elme, dis-je, n'aurait eu aucunes dispositions

pour être d'Eglise, si tout de bon il était indispensable qu'un

ecclésiastique fût chaste, doux, sobre, sans ambition, etc. Saint-Elme,

au rebours, était le plus dissolu de mes camarades; sans cesse il se

faisait quelque querelle par un excès de pétulance qui offusquait en lui

le meilleur naturel. Quant à l'orgueil et au désir des richesses, ces

défauts s'étaient développés dans son coeur dès la plus tendre enfance.

Aussi Saint-Elme portait-il fort gaiement son petit collet, parce qu'il

avait très bien saisi qu'étant d'une maison assez considérée et neveu

d'un prélat en crédit, il ne pouvait manquer d'être quelque jour évêque

ou gros abbé commendataire.

[49] Solange, enfant léger et ne pensant nullement, dans la position

où nous le savons, à faire un discours académique, il faut qu'on lui

pardonne son bavardage et ses enjambements, d'épisode en épisode.

Ceci n'est point un roman fait à plaisir, mais une copie d'originaux

auxquels nous aurions mauvaise grâce à changer la moindre chose,

l'ouvrage dût-il y gagner quelques degrés de perfection quant à sa

forme. (N.)

«Ce qui résulta des consultations secrètes que je préférai de prendre

auprès de Saint-Elme, sur les matières que Claudin m'avait dégrossies,

n'est pas fait pour se mêler, dans l'imagination d'une amante adorable,

aux récentes impressions de vraie volupté qu'elle vient de recevoir.

Regarde donc, chère âme, la prétérition des conférences mystérieuses que

j'avoue d'avoir eues avec le débauché Saint-Elme comme l'humiliante

expression du plus sincère repentir que j'ai de me les être permises...»

Je commençais, ma Juliette, à m'impatienter un peu, ne concevant pas

comment un Claudin, un Saint-Elme, tout à fait étranger à la méthode qui

venait de si bien réussir à Solange auprès de moi, pourraient m'amener

cette Lindane que je brûlais de connaître. J'en fis la question.

--Deux mots encore et nous en sommes à elle, répondit le petit conteur,

puis il continua:

--L'extrême amitié que nous affichions, Saint-Elme et moi, devient

bientôt l'objet de l'animadversion de tout l'aréopage scolastique. Nous

étions un peu pâles, nous maigrissions, M. Cudard, qui devinait, ou,

plus vraisemblablement, à qui le sieur Claudin avait dit ce qu'il

pouvait savoir de mes progrès dans la carrière du libertinage, le zélé

Cudard trouva bon de m'observer... Un jour il me surprit composant avec

mes désirs: il partit de là pour redoubler de vigilance et de sévérité.

Ce ne fut pas assez de m'obséder le jour, il étendit jusque dans le

loisir des ténèbres la rigoureuse observance de ses devoirs, et me

signifia bientôt qu'avec l'agrément des supérieurs, il partagerait

dorénavant ma couche. Le trait était atterrant; car la nuit du moins je

me vengeais un peu de la contrainte du jour. Je ne me fiais plus au

vénal Claudin, et Saint-Elme, non par refroidissement, mais par égoïsme

et de peur de se trouver englobé dans mes disgrâces, ne familiarisait

plus que furtivement avec moi; les occasions en étaient des plus rares.

La nuit donc je me retraçais de charmants souvenirs; ils m'agitaient et

je ne manquais guère d'apporter à ce voluptueux tourment un peu de

remède... Cudard, de moitié de mon lit, allait me réduire au désespoir.

«Oh! le mauvais coucheur! ma tendre amie. Odeur fétide, ronflement

importun, position en zig-zag qui ne me laissait presque point d'espace

dans un lit d'ailleurs assez étroit!... Mais, ce maudit homme qui

m'avait si vivement chapitré sur mon petit vice impur, dont il avait

sans doute raison de chercher à me corriger, croiras-tu bien qu'il

n'était pas plus sage que moi! que, dès qu'il se croyait pleinement

assuré de mon sommeil, il se livrait à la même turpitude! En un mot, que

plus d'une fois il prit lui-même le soin d'exciter chez moi, croyant le

faire à mon insu, les dangereuses sensations que proscrivait son austère

morale!

«Ce qui pourtant passait un peu trop les bornes, c'est qu'une nuit,

comme je dormais pour le coup tout de bon et bien fort, je me sentis

réveillé par une atteinte criminelle qui ne tendait à rien moins qu'à me

déshonorer[50] en me déchirant! Si dans quelques autres occasions

j'avais avec succès joué le dormeur pour ce qui pouvait m'être agréable,

cette fois-ci, m'éveillant avec douleur et surprise, je ne songeai pas à

rien ménager:--Ouf! doucement donc, monsieur Cudard! dis-je, en

changeant brusquement d'attitude; quel rêve pénible faites-vous donc là!

Vous me pressiez à m'estropier! Lui, pas un mot. Mais, ma chère,

peins-toi ma disgrâce et l'excès de colère où je me mis! La main que

j'opposais en parlant se trouve à l'instant, ainsi que la moitié de ma

place, souillée d'un flux visqueux, à peine connu, et dont j'ignorais

surtout qu'aucun degré de plaisir pût faire couler une telle abondance.

J'étais furieux. Mon coquin cependant n'eut pas l'air d'y faire la

moindre attention, et feignant à son tour un sommeil léthargique, il se

mit à ronfler avec une telle maladresse et un bruit si outré qu'ils ne

pouvaient faire illusion à personne.

[50] Ici le jeune homme raisonne avec délicatesse et discernement;

mais ne lui en déplaise, pourquoi cette idée décente ne lui

vint-elle pas à l'esprit la première fois que son ami Saint-Elme

essaya de lui communiquer ses connaissances de pratique? (N.)

«Le lendemain je roulais dans ma tête comment je pourrais, sans me

compromettre à certain point, mettre sur le tapis mon aventure nocturne,

et bien employer, pour nuire à Cudard, les dangereuses armes qu'il

venait de me donner contre lui. Mais, le même jour, des nouvelles

intéressantes, que reçut le cher Saint-Elme, et qui me concernaient en

partie, firent diversion en m'occupant de projets beaucoup plus

agréables à mon imagination que celui de confondre et faire chasser mon

luxurieux gouverneur.

«C'était au commencement du mois d'août dernier; la belle-mère de

Saint-Elme, pour faire un peu la cour à son vieux mari, s'était proposé

de réunir auprès d'eux à la campagne, pendant le reste de la belle

saison, les trois enfants du premier lit. Mais l'aîné, qui servait dans

un régiment de cavalerie, refusait net; une soeur, qu'il conseillait,

refusait de même; le seul Saint-Elme, qui n'avait pas de raisons de

fortune pour haïr provisoirement sa belle-mère, et qui, d'ailleurs,

s'ennuyait mortellement au collège, avait accepté de grand coeur

l'invitation. Lindane (c'est mon institutrice, nous allons enfin en

parler!) Lindane savait à Saint-Elme tout le gré possible d'une

complaisance qui faisait le procès à la conduite désobligeante du

capitaine et de sa soeur. Pour mieux marquer à l'abbé toute sa

satisfaction, Lindane ajoutait à ses remerciements l'offre de bien

accueillir quelqu'un de ses camarades, que, pour qu'il s'amusât mieux à

la campagne, elle le priait d'amener avec lui. Le choix de mon plus cher

ami pouvait-il ne pas tomber sur moi?

«Saint-Elme achevait sa philosophie; du collège, il était décidé qu'on

le transplanterait tout de suite au séminaire de Saint-Sulpice: on ne

pouvait donc s'opposer à son départ. Quant à moi, l'accompagner, surtout

avant la vacance des classes, était quelque chose de fort difficile à

obtenir; mais de prudentes mesures ayant été prises avec le plus

impénétrable secret, Saint-Elme fit que Lindane écrivit à mon père, qui

consentit. Cudard, que ce déplacement devait aussi soulager tant soit

peu de la gêne de notre clôture, fut enchanté, quand, à l'improviste,

l'ordre paternel lui parvint pour qu'il me suivît chez les parents de

Saint-Elme. En dépit du danger qu'il y avait à me rapprocher trop de cet

ami, prétexte de tant de soins et de défiance, Cudard fut le premier à

presser les préparatifs du voyage. On partit.

«Cependant les geôliers farouches auxquels nous échappions, nous

ménageaient clandestinement de quoi troubler beaucoup nos champêtres

jouissances. Si Lindane, entre les mains de qui tomba, par bonheur,

certaine lettre adressée à son mari, n'eût pas été la femme la plus

prudente et du meilleur naturel, mille dégoûts nous eussent assaillis

dans un séjour où nous étions venus chercher des dissipations et du

plaisir. Ces infernaux pédants n'avaient-ils pas eu l'indignité d'écrire

que les émigrants étaient de petits vauriens corrompus, épris follement

l'un de l'autre, et plus que soupçonnés d'entretenir ensemble un infâme

commerce! Cudard avait sa petite note aussi. L'écrit de ces messieurs le

désignait comme un adroit débauché sur lequel il convenait d'avoir

l'oeil. Claudin apparemment l'avait un peu terni et fait passer pour...

tel que nous avons eu l'honneur de le connaître.

«Mais l'admirable conduite de Lindane prouva que de semblables libelles

sont sans effet, quand ils ne provoquent au mal que des coeurs honnêtes

et des esprits justes. Cette dame, il est vrai, ne dédaigna pas

absolument l'avis des noirs délateurs; mais ce fut pour nous sauver (au

lieu de nous perdre, comme ils en marquaient l'envie) que Lindane y eut

égard.

«La terre du marquis, père de Saint-Elme, était un délicieux séjour.

Nous y vîmes, l'abbé et moi, tous deux pour la première fois, Lindane,

petite personne, régulièrement jolie, mince, parfaitement bien faite,

d'une élégance recherchée; poupée accomplie, en un mot, et qui cachait,

sans beaucoup d'efforts, trente ans bien comptés, sous des dehors

tellement enfantins que même à bout portant elle paraissait à peine

l'aînée de Saint-Elme. Beaux cheveux blonds, sourcils plus foncés

au-dessus de deux grands yeux, blancheur éblouissante, bouche de rose...

des pieds, des mains en miniature[51], un son de voix aigu, mais plein

de douceur... tout cela donnait l'air de la plus fraîche jeunesse, et

personne ne saurait aussi bien que Lindane en tirer davantage. De

qualité, veuve d'un mari dissipateur qui l'avait, au surplus, rendue

fort heureuse, elle s'était remariée par raison au marquis sexagénaire,

nullement agréable, mais heureusement sans prétention, qui se prévalait

on ne peut moins de ses droits d'époux, et qui semblait avoir à coeur de

trouver dans sa femme plutôt une agréable compagne qu'une obéissante

esclave. Au bout de deux jours nous étions au fait de tous ces détails,

et cela parce qu'aussitôt arrivé, l'attrayant Saint-Elme avait été

frappé par une égrillarde de femme de chambre, aussi babillarde que

catin et parce que encore, moi-même _entrepris_, pour mon bien, par la

très singulière Lindane, j'avais fait rapidement, et sans rien y mettre

du mien, d'inconcevables progrès dans sa confiance.

[51] Si parfois le petit conteur parle en homme formé, nous trouvions

ici que se montre l'enfant manquant d'usage. Qui, comme lui, dans

les bras d'une jolie femme, ferait (avec un peu plus d'expérience)

la bévue d'en louer une autre! (N.)

«Prévenue par nos cuistres de collège que le beau-fils et le petit

camarade étaient deux grivois fort inflammables, elle avait

judicieusement conçu que notre honteux _mignonisme_[52] était uniquement

l'erreur d'un désir extrême et prématuré qui, ne pouvant, dans un

collège, suivre sa véritable direction, s'en frayait une quelconque,

telle que les circonstances pouvaient le permettre. Lindane (je l'ai su

depuis) avait été galante et l'était encore; mais aussi réservée dans sa

conduite que prudente, ou peut-être heureuse dans ses choix, jamais sa

réputation n'avait souffert le moindre échec: on la citait, au

contraire, comme un modèle de décence ainsi que d'amabilité. Son mari

chassait tout le jour, buvait toute la soirée et dormait toute la nuit.

Aucun parisien, pas même quelque voisin à tournure supportable, n'avait

des habitudes au château...

[52] Ce mot est forgé sans doute: mais sommes forcés de le laisser, ne

lui connaissant point de décent synonyme. (N.)

Pourquoi n'aurait-on pas essayé, dans des conjonctures aussi stériles,

ce que pouvait valoir un marmot ingénu, tout neuf, pour le beau sexe, et

qui passait déjà pour être de l'étoffe dont se font les _hommes de

plaisir_! Lindane avait donc résolu, dès mon arrivée, de me _convertir_,

et cela lui fut bien facile.

«La troisième soirée de notre séjour à la campagne, nous nous promenions

deux à deux dans le jardin, moi posément aux côtés de Lindane, et l'abbé

batifolant avec la luronne de soubrette. Il faut l'avouer, ma chère, je

lorgnais de l'oeil la petite marquise et la trouvais bien à mon gré; je

soupirais même, à ce que je crois[53]. De temps en temps elle avait

l'air de sourire, sans presque me parler. Nous allions d'un bon pas.

Elle ouvre la grille du parc; nous y sommes. C'est un bois vaste, frais,

délicieux. Nous y perdons bientôt de vue mademoiselle Victoire,

pourchassée dans un détour par le petit égipan l'abbé...

[53] Tous ces détails ne devaient guère amuser Erosie, et nous

supposons qu'ils ont contribué beaucoup à ce que le goût très vif

qu'elle avait pour le petit Solange ait, comme nous l'avons su, fort

peu duré. (N.)

«(Mais mes doigts fatigués ont peine à soutenir la plume, chère

Juliette, permets que je la quitte un moment, laissant Solange et

Lindane trotter le long d'une allée terminée par un cabinet rustique, à

la porte duquel je viendrai bientôt les reprendre).

«--Entrons ici, dit Lindane, je ne serai pas fâchée de me reposer un

moment, d'ailleurs... j'ai quelque chose d'intéressant à vous

communiquer... Ouvrez, s'il vous plaît, le volet de cette petite fenêtre

et refermez-la... Bon, poussez la porte... Ecoutez-moi bien, mon petit

ami; surtout gardez-vous de m'interrompre[54]...--Oh! par ma foi! je n'y

tiens plus; c'est assez babillé! dit, en se montrant dans la chambre...

qui? le scélérat d'abbé Cudard! et ce monstre aussitôt s'enferme avec

nous, empoche la clef et s'avance! Mon trouble, mon indignation, ma

fureur ne se décrivent point, non plus que la stupeur, l'effroi de mon

petit complice. J'avoue qu'en écoutant celui-ci, j'étais demeurée hors

du lit, me prêtant beaucoup aux distractions amusantes d'une jolie main

qui badinait avec le plus amoureux de mes charmes. Ainsi mon attitude

était comme exprès choisie pour que l'insolent Cudard pût tout voir.

Pour comble de disgrâce, Solange, couché tout de son long en face de

moi, m'empêchait de rentrer vite, sous les couvertures; je ne pus que

jeter sur mon visage ma chemise, remontée si haut et si bien engagée

sous mes reins, qu'en la rabattant elle n'avait pu couvrir la honteuse

lice de nos récentes prouesses...

[54] Nous sommes fâchés de ce que le récit de Solange, qui commençait

à promettre quelque chose d'intéressant, se trouve si bien

interrompu, que le reste de la lettre ne dit plus un seul mot de

Lindane. Mais, par les soins que nous nous sommes donnés, la suite

du discours de cette dame nous est parvenue, avec celle des

aventures d'Erosie et de Solange; nous ne tarderons pas à publier ce

supplément. (N.)

«Solange, après un court moment de silence, allait s'emporter.--Là, là!

mon fils, lui dit presque gaîment le funeste pédagogue, ne vous dérangez

pas. Comme en même temps le mauvais plaisant hasardait un geste grivois

qui tendait à pousser Solange contre moi, de ma part, un vigoureux

soufflet, de celle de Solange, un terrible coup de pied je ne sais où,

nous firent soudain raison de cette audace.--Oui! dit alors Cudard

presque en colère, c'est ainsi qu'on me traite quand on ne saurait user

avec moi de trop de ménagements! Eh bien! eh bien! c'est bon; mes braves

enfants: M. de Roqueval va tout savoir, et...--Dieux! que dites-vous,

barbare! interrompit Solange, frappé de la cruelle idée de mon malheur;

et voilà le pauvre petit, les maintes jointes, assis sur le lit, mais

toujours posté de façon qu'il était fort difficile pour moi d'y rentrer.

Au même instant, un serrement de coeur m'avait saisie. Je me serais

trouvée mal infailliblement, si des larmes abondantes ne s'étaient fait

jour.--Ecoutez-moi, dit alors d'un ton assez radouci le redoutable

auteur de nos disgrâces; vous n'avez qu'à me lier la langue. Il faut

d'abord vous dire que depuis une demi-heure, je vous vois et vous

écoute. Oui, belle demoiselle; j'étais là[55]... j'ai tout vu, très bien

vu; grâce à la complaisance que vous avez eue de laisser cette porte

ouverte, j'ai joui complètement du plaisir de vous voir rendre heureux

ce petit garnement. Pesez, d'après cela, son intérêt, le vôtre, le mien

aussi, j'ose en parler, et jugez si de mauvaises manières peuvent être

le moyen de me porter à l'indulgence!--Vous l'entendez, mademoiselle! me

dit avec indignation le stupéfait élève. Il frémissait de rage, mais

était-il bien en état d'en imposer à l'atroce gouverneur?--Crois,

malheureux, ajouta Solange se retournant brusquement vers l'insolent, et

lui mettant sous le nez un poing dont on ne parut pas fort effrayé,

crois que tu périras de cette main, si jamais un seul mot...--Brrr,

belle menace, ma foi! Point d'extravagance, mon cher vicomte; eh! quel

mal, s'il vous plaît, est-il en votre pouvoir de me faire! Vous êtes là,

sans armes; avant que vous ne soyez descendu du lit et rajusté, j'aurais

déjà crié, rassemblé tout le monde: j'ouvre; je dis ce que je sais; je

vous montre _in statu quo_. L'on m'applaudit d'avoir fait mon devoir en

épiant votre entreprise libertine.

[55] Revoyez la planche de la première lettre. (N.)

--On trouvera, j'en conviens, que vous aurez fait votre métier; mais

mademoiselle sera déshonorée.

«Cette dernière réflexion rendit muet le sensible adolescent, qui pour

toute réplique, fixa les yeux sur les miens, découverts depuis qu'enfin

j'étais venue à bout de me glisser dans le lit.--Que je suis

malheureuse! m'écriai-je avec un mouvement assez vif pour que Solange

craignît que je ne songeasse à quelque acte de violence contre

moi-même.--Chut, chut! faisait Cudard avec un geste de la main, point

d'éclat, mes enfants.--Et voilà mon coquin incliné sur le lit, les deux

poings sous le menton, consultant nos visages et balançant la

tête:--Ecoutez-moi. S'il est _avec lé ciel des accommodements_[56] à

plus forte raison doit-on être sûr qu'on en fait aisément avec les

hommes (C'est à moi que ce qui suit s'adressait.). Lequel est le pire ou

de porter pendant toute sa vie la cicatrice infâme d'une blessure faite

à l'honneur, ou de se soumettre un moment à l'application du remède qui

peut opérer que cette blessure, aussitôt guérie que faite, ne laisse

aucune trace! (Prévoyant à peu près à quoi cet insolent début pourrait

aboutir, je sentis le feu du courroux me monter au visage; Solange

allait aussi s'emporter.) Paix, paix, mes enfants... mais paix donc,

encore une fois! Vous ne me faites nullement peur, et moi je peux vous

faire beaucoup de mal. Entre nous, monsieur Solange, vous avez très bien

fait. Oh! ce ne sera pas moi certainement qui vous jetterai la première

pierre; mais je ne ferai qu'en approvisionner le public, pour qu'il vous

en assomme, si je n'obtiens pas que mon petit compte se trouve aussi

dans toute cette aventure. Comme je n'ai que des propositions aimables à

vous faire, mes bons amis, je me flatte que vous ne vous y refuserez

pas. (Se tournant vers moi.) Il s'agit tout uniment, charmante

demoiselle, de me lier tant soit peu à vos fredaines, afin qu'en

conscience je sois réduit à n'en pas parler. (Solange alors:)--Comment

malheureuse! en ma présence, tu pourrais oser!... C'est à mademoiselle

que j'ai l'honneur d'adresser la parole.--Laissons-le dire,

interrompis-je, afin que cet infernal garnement nous développe jusqu'au

bout toute la scélératesse de son âme.--Ce ne sont pas là des douceurs,

je pense... mais comme j'ai l'esprit mieux fait qu'on le suppose,

passons, passons... Je disais que...--Si tu profères un mot de plus

(Solange en même temps veut se précipiter à bas du lit. Cudard le

retient seulement, sans rudesse, et poursuit:) Je disais donc que dans

une conjoncture scabreuse, comme celle-ci, c'est de celui qui ne perd

pas la tête qu'il est à propos de prendre conseil. Mademoiselle, cinq

minutes de raison et de douceur peuvent vous assurer un repos toute

votre vie; cinq minutes de bégueulerie et d'humeur livrent à la honte et

au regret pour le reste de vos jours...

[56] Rien d'étonnant à voir un _tartuffe_ citer un trait de la morale

d'un cordon-bleu de sa clique. (V. la com., act. 4). (N.)

«Il semblait, Juliette, que la feinte ou véritable tranquillité du

maudit homme nous en imposât: nous commencions à l'écouter.

«L'élève fut apostrophé à son tour.--Monsieur, lui dit Cudard en

souriant, vous avez bien médit de moi: je vous le pardonne cependant,

quel reproche avez-vous à me faire? Petit ingrat! est-ce donc de vous

avoir trop aimé? Quant au reste, ai-je été brutal à votre égard? ai-je

négligé ce qui dépendait de mes soins? avez-vous, en un mot, été

persécuté par moi, comme le sont, d'où nous sortons, la plupart de vos

camarades?

«Le pauvre Solange a le coeur si bon, que cette tendre plainte de l'abbé

faillit lui arracher des larmes.--Eh bien mon ami, continua le galant

orateur, chacun, ici-bas, a ses petites faiblesses. Si j'ai pu

découvrir, l'un des premiers, que chez vous les passions s'allumaient,

que déjà la nature demandait et voulait donner, suis-je donc un monstre

d'avoir désiré de jouer un rôle dans ce nouvel ordre de choses? Pourquoi

n'aurais-je pas été aussi heureux que le petit Saint-Elme!... Je vous

entends: mon âge... le sérieux de nos rapports... Oui, je vois que vous

me contemplez, comme voulant et n'osant me dire: Ce visage étique! cette

barbe!... Eh! mon ami, tout cela pouvait-il vous choquer, lorsque dans

les ténèbres, j'essayais...--Cessez, monsieur l'abbé, de me rappeler des

horreurs...--Ma foi! mon cher, je n'en parle que parce que tout à

l'heure vous me prouviez qu'elles n'étaient pas tout à fait sorties de

votre mémoire. Bref, revenons à nos moutons. Vous avez escamoté fort

habilement les bontés de mademoiselle, et je vous en loue; mais, lui

plaira-t-il de faire maintenant en ma faveur, afin que je me taise? Car,

enfin, il faut bien qu'avant que nous nous séparions, un important

secret soit acheté et payé (Moi pour lors:)--Puisque vous êtes assez peu

délicat, monsieur, pour mettre votre silence à prix, je vous sacrifie

volontiers tout ce que je possède: il y a dans ma bourse... à peu près

cent louis; je suis fâchée de n'être pas plus riche; prenez-les, je puis

encore vous offrir quelques nippes de certaine valeur... tout, tout est

à vous!--Oui, belle conduite ma foi? M. de Roqueval va se donner, à ce

que je vois, une petite femme bien économe, qui jette ainsi l'argent par

les fenêtres à propos de rien! Allons, allons, charmante, vous n'y

pensez pas! Suis-je un corsaire donc? Vous me connaissez mal, j'aime

beaucoup l'argent... parce qu'il en faut; mais, à Dieu ne plaise qu'il

vous en coûte un écu pour acheter ma discrétion. Je vous l'accorde

_gratis_ mais, en revanche, vous allez m'honorer d'une petite faveur,

peu difficile, douce peut-être à donner; sinon, déesse (en grossissant

la voix, et le sourcil froncé), sinon dussé-je être honni, lapidé,

moulu, tout se saura... Oh! tout, sans vous faire grâce de la moindre

circonstance; j'en jure par le ciel et l'enfer!

«Eh bien, Juliette, que penses-tu de la méchanceté de cet indigne homme,

et te figures-tu l'excès de ma détresse, après avoir entendu prononcer

ce serment affreux?

«J'étais si profondément abîmée dans mes craintes, mes remords et ma

confusion, que je n'avais pas trop pris garde à Solange pendant toute

cette harangue. Du moins il ne l'avait point interrompue. Il se taisait

encore; je me taisais comme lui... Cudard, qui pour n'être qu'un pédant,

ne manquait pas d'adresse (et l'on en a toujours, par instinct, pour

venir à bout de ce qu'on désire avec passion [57]), Cudard entama

sur-le-champ une ouverture qui nous pénétra d'étonnement.--Il est tout

simple, dit-il, que dans ce moment vous trembliez l'un et l'autre de me

voir exiger de vous quelque sacrifice cruel? Point du tout. (A moi:) Mon

élève vous adore. (A Solange:) Vous êtes adoré de mademoiselle: eh bien!

mes enfants, soyez heureux. Que je sois même le témoin fortuné des

nouvelles preuves qu'il convient que vous vous donniez d'une ardeur

aussi belle que parfaitement assortie... Ce que je dis vous surprend!...

Je ne plaisante point. Oui, vous allez recommencer, mes tendres amis.

Pauvre petit! il croyait, peut-être, en vérité, que je songeais à le

faire cocu, à doubler l'injure de ce parfait honnête homme de Roqueval!

(Ici je faillis m'évanouir de saisissement et de honte: il poursuivit.)

Oh! non, non: _est modus in rebus_; je sais me mettre à ma place,

moi!... (Pour le coup, son discours devenait pour nous incompréhensible.

Solange, la bouche béante, pourtant un peu soulagé, prêtait une oreille

attentive). Ecoutez bien, continua Cudard, osant me prendre une main,

vous avez entendu ce petit vaurien vous raconter ses espiègleries de

collège? Sa première maîtresse a, comme vous savez, été le charmant abbé

de Saint-Elme (Baisant ses doigts avec transport): _Proh! Deum hominum

que decus_. Il eût, parbleu! bien été la mienne aussi, si la chose eût

été praticable. Eh bien! belle demoiselle (il roulait et fixait sur moi

des yeux de basilic; sa main tremblait en serrant la mienne)... vous en

coûterait-il donc beaucoup? (Ce peu de mots suffit pour me pénétrer

d'horreur. Moi, soupçonnée de souscrire à pareille infamie! car j'en

voyais la proposition sur les lèvres du diabolique abbé... Cependant il

ne convenait pas qu'une personne de mon sexe eût sur ce point l'air

d'entendre à demi-mot).--Achevez, monsieur, que voulez-vous dire?--Vous

coupez, en vérité, la parole aux gens, avec votre air digne et

courroucé! Mais n'importe, il s'agit, mademoiselle, ou de me traiter

sur-le-champ comme vous venez de traiter le cher vicomte (et je

l'exigerai sans quartier, si vous m'irritez à mon tour), ou, par

accommodement, et pour ne point traverser votre union amoureuse... il

s'agit...--Eh bien! De faire, s'il vous plaît, un moment avec moi le

petit Saint-Elme (j'étais furieuse, il ne me laisse pas le temps

d'éclater). Par bonté, par justice! ce que ces charmants étourdis ont

été l'un pour l'autre, daignez l'être un moment pour moi. Ce que

l'aimable échanson des dieux fut, par tendresse pour le grand Jupiter,

soyez-le, par terreur du moins, et pensez que, dans cette conjoncture,

je suis pour vous le grand Jupiter même, armé de sa foudre vengeresse,

dont il ne tient qu'à lui de vous écraser... Imprudents! ne sentez-vous

donc pas que je puis vous perdre l'un et l'autre!--Le ton et le geste

s'accordant pour lors à cette déclamation terrible, Cudard devenait

d'une laideur effroyable. Je ne pus soutenir sa face de Gorgone; je me

jetai dans les bras de Solange; nous nous embrassâmes en sanglotant.--Un

moyen encore, ajouta fort tranquillement le monstrueux abbé; vous? ou

lui?...

[57] Il nous paraît évident que, déjà de plus loin, Mlle Erosie fait

de son mieux pour capter l'indulgence de son amie, et peut-être se

ménager à elle-même la consolation d'imaginer que sa faute devient à

peu près graciable d'après les biais heureux qui en pallient la

difformité. (N.)

En même temps le drôle eut l'adresse de marcher vers la porte, comme

voulant nous dire:--Je ne vous laisse qu'une minute pour vous décider.

Refusez-vous? Je fais un éclat et vous couvre d'ignominie. Il

ouvrait:--Arrêtez! m'écriai-je, nous n'avons pas encore dit _non_!

Crois, Juliette, que cela m'était échappé bien involontairement, et sans

doute par fatalité... Il se rapprocha. J'eus beau le sermonner, lui

remontrer pathétiquement l'atrocité de son projet, l'imprudence effrénée

de son vice, digne du feu...--D'accord, répondait-il de sang-froid, et

secouant négativement la tête; j'avoue que je ne suis pas un modèle de

moeurs... Chacun a ses petits caprices. Au surplus, les dames nous

valent bien à cet égard. Si, dans les retraites même de la continence et

de la dévotion, elles n'égalent pas nos excès, c'est que _ceci_ leur

manque!... (Devine le geste, et ce qu'il eut l'infamie de produire?)

Mais, ajouta-t-il en me mettant à deux doigts des yeux _l'outil_, qui

depuis l'entrée de Solange était errant sur le lit, avec _cela_

seulement elles savent faire d'assez belles sottises...

Cette satire était d'autant plus accablante pour moi, qu'elle me

rappelait de honteux essais dont il te souvient aussi sans doute? et

dans lesquels[58], à travers nos gaietés, nous cherchions à connaître,

au moyen du claustral consolateur, quel attrait pouvait faire consentir

les hommes à jouer le mauvais rôle dans ce désordre grossier, qui fait

pendant à celui, si délicat, dont nous faisions nos délices... Hélas

Juliette, il faut en convenir, le cri de ma conscience m'imposait la loi

de me taire; et, quand j'étais sur le point d'invectiver le plus

démasqué des pervers, ma raison me disait:--Que te demande-t-il, fille

perdue? Rien que ce dont, sans aucun à-propos, sans l'intervention de

quelque séducteur, mais bien par la seule corruption de ton imagination

obscène, tu voulus plus d'une fois goûter le simulacre!

[58] Il faut demeurer enfin bien convaincu que Mlle Erosie se moquait

des gens quand elle parlait de ses _vierges appas_. Quelle vierge!

(N.)

Ce _vous ou lui_ n'avait pas moins accablé le pauvre Solange, qui

n'avait aussi qu'un peu de répugnance peut-être à opposer. Le faire,

c'eût été choquer l'amour-propre d'un vainqueur... car l'abbé l'était,

en effet; victimes de notre mauvaise fortune, nous étions ses

prisonniers de guerre, et nous nous trouvions à la merci de sa fureur ou

de sa générosité.

«Te l'avouerai-je, ma chère? un sentiment jaloux me fit craindre que,

pour me racheter, le plus tendre des amants ne voulût, comme il s'y

disposait, s'exécuter avec l'intraitable pédagogue. Non! m'écriai-je,

aussi courageuse que le petit, non! cela ne sera pas; ta personne

angélique ne sera point souillée par l'infamie de cet enragé! Qu'il

assouvisse sur une infortunée, proscrite par le sort, sa luxure

dénaturée!... Viens, scélérat! j'en mourrai, mais...--Bast! interrompit

en riant le serein et triomphant despote, meurt-on de cela donc, enfant!

Vous n'en mourrez pas plus que de la représentation; pas plus que

Claudin et M. de Saint-Elme, et M. de Solange, et un million d'autres ne

sont morts de la réalité... Et puis ne sait-on pas ce qu'on fait!

ignore-t-on ce qu'on doit aux dames de ménagements particuliers! Ne

craignez rien; je dis plus: que je sois le plus infâme Jean f...arine de

l'univers, si, pour peu que vous fassiez les choses de bonne grâce, vous

n'y trouvez pas vous-même un certain plaisir!...

«Mais c'est trop déployer à ta vive imagination, ma chère Juliette, les

détails affreux de cette capitulation funeste. Quelquefois sans doute on

t'a parlé de quelque vilain crapaud qui, du pied d'un arbre, attire de

tendres rossignols, et, du plus haut du feuillage, fait descendre les

malheureux oiseaux dans sa gueule venimeuse. Eh bien! de même,

enchantés, sans doute, nous voilà, Solange et moi, préparés à tout ce

qui convient au monstrueux Cudard. Il lui plaît que nous nous

arrangions, Solange sur le dos et moi par-dessus, dans l'attitude d'un

amant qui va moissonner des faveurs; et l'infernal demeure par derrière,

à genoux, se faisant de mes charmes neutres[59] une espèce d'oratoire...

[59] Neutres veut apparemment dire ici, _qui ne sont ni masculins ni

féminins ou qui sont communs à l'un et l'autre sexe_. (N.)

«Tout le reste se brouilla pour moi... Ce fut, je crois, la propre main

du damnable abbé qui guida vers le vrai séjour du plaisir l'aiguillon

brûlant de l'amoureux élève... La magie _de la volupté frappant à la

fois à toutes les portes_, noya subitement toutes mes tristesses; j'eus

un de ces rares moments... que les dévots fanatiques cherchent et

croient avoir trouvés quelquefois dans leurs contemplations célestes.

Ah! la mienne, infernale peut-être, avait bien plus de réalité.

«Ce fut probablement à travers cette tempête de sensations extrêmes que

Cudard fut heureux à sa manière. Solange aussi fut assez heureux pour ne

plus songer à la honte d'un partage. Mais que les degrés de ravissement

furent inégaux pendant cette mémorable orgie! Je commençais à me

reconnaître, quoique encore agitée des plus vives sensations de plaisir,

quand je m'aperçus que Solange, éteint, avait perdu son poste et tout

moyen de s'y rétablir... Que sommes-nous donc, nous autres femmes! Où

peut nous égarer l'emportement de ces _sens_, si dédaignés dans les

paisibles calculs de notre pudique philosophie, et auxquels nous avons

la présomption de croire que notre raison peut commander! Ah! Juliette,

quel soufflet tu vas me voir donner au sublime platonisme[60]. Plus

piquée encore qu'affligée de la désertion du petit invalide; assez

injuste pour me figurer qu'un enfant doit être tout au moins à mon

unisson, je m'agite... Je m'emporte, je baise, je mords, j'excite...

inutilement! J'ai la noirceur enfin de lui reprocher sa très pardonnable

faillite!

[60] C'est un peu plus tard sans doute qu'Erosie s'aperçoit qu'elle le

maltraite. (N.)

«Cudard, plus en règle, me victimait encore; mais mes soubresauts

convulsifs me dérobent... O mon coeur! quel oubli de toute pudeur! de

toute délicatesse!

«_Et l'autre aussi!_ m'écriai-je, comme une folle. Ah! sans doute, ainsi

que chez une autre sybille, un démon parlait ici pour moi. Jamais

autrement, avec ma honteuse exclamation, ne se fût échappé certain mot

énergique que je n'avais proféré de ma vie... Pas même dans tes bras. A

qui la faute, après cela, si le plus corrompu des hommes a l'audace de

méditer de nouvelles horreurs! A peine le _cri de guerre_ a-t-il frappé

l'oreille de l'impudent, qu'il se croit en droit de diriger son javelot

immonde vers un but auquel il me semblait comme engagé par ses propres

conventions à ne point faire insulte... Il l'ose pourtant: je le sens...

je le souffre! Une avantageuse différence, en fixant un instant ma

curiosité, me fait perdre celui qui pourrait me dérober à la plus lâche

surprise... Que dis-je! un je ne sais quoi ravissant me sollicite et

promet à ma brûlante soif un soulagement infaillible. Hélas! je suis

muette; je cède, je seconde... et Solange est trahi.

«Nous ne nous arrêtons guère en chemin, ma chère, quand une impulsion

violente nous a lancées sur le rapide escarpement des erreurs. C'est peu

de faire à mon jeune ami le plus sanglant outrage: pour ne pas avoir

horreur de moi-même, je veux me persuader que malgré le nouveau triomphe

de Cudard, tous mes voeux n'ont pas encore cessé d'être pour l'adorable

Solange. Je crois _sentimental_ et _pur_ le feu que je souffle dans ma

poitrine, et cependant je sens en même temps très bien qu'un feu

détestable, détesté se glisse dans mes entrailles et y cause un schisme

de bonheur. Telle, autrefois, l'indiscrète Pasiphaé ne pensait guère

sans doute à terminer avec son amant cornu, quand, agitée peut-être de

quelque passion dont l'heureux objet manquait à ses voeux, elle fit la

faute de s'exposer à quelque semblant d'accolade qui d'encore ou encore

devint une réalité monstrueuse.

«Bref, tu vois que je payais cher ma curiosité, chère Juliette. Jusqu'au

bout je subis tout ce qu'il plut au garnement de me faire. Ah! mon âme,

crois-moi, n'y prit aucune part. Oui, toute ma tendresse demeurait bien

véritablement à l'aimable Solange. Le mécanisme avait seul favorisé le

détestable usurpateur.

«Mais avoue donc que mon inimaginable aventure a bien de quoi mettre en

défaut tout système sur la cause et les effets de l'amour et de la

volupté! Qui m'eût dit, lorsque je reçus ton dernier baiser, il y a si

peu de temps, que presque aussitôt je serais radicalement guérie de mon

antipathie contre le sexe masculin, et, bien pis, que, sans s'amuser à

prendre graduellement mes licences, par un fatal concours d'incidents je

me trouverais _impromptu_ coiffée du bonnet de docteur.

«Bast! il faut se consoler de tout ici-bas. Oui, je veux rire de mon

aventure au lieu de m'en affliger; et si ma bégueule de raison veut

m'ennuyer de ses tristes reproches, que me répondra-t-elle quand je lui

répliquerai: _Sottise, à la bonne heure, mais j'ai bien eu du plaisir._

«O ciel! un affreux tintamarre de fouets! une chaise! un uniforme bleu.

C'est lui! c'est M. de Roqueval! cachons vite tout ceci... Beaucoup

d'indulgence, ma Juliette, et toujours un peu d'amour.

«Adieu».

A Fontainebleau, le 3 novembre 1788.

L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (1/2) · 第 18 / 74 题