Plusieurs rapports ajoutent que, conduit à la chambre de la torture, il

s'écria:--_Où me menez-vous?_--_Qu'il sent mauvais ici!_ en portant son

mouchoir à son nez. Ce dédain me semble un de ces traits de _bravoure

moqueuse_ dont notre histoire fourmille.

Il rappelle le mot d'un gentilhomme qui, conduit à l'échafaud de 1793,

dit au charretier du tombereau: «Postillon, mène-nous bien, tu auras

_pour boire_.» Les Français se vengent de la mort en se moquant d'elle.

_Fragment d'une lettre de Monsieur de Marca, conseiller d'Estat, à

Monsieur de Brienne, secrétaire d'Estat, laquelle fait mention de tout

ce qui s'est passé à l'instruction du procez de Messieurs de Cinq-Mars

et de Thou._

MONSIEUR,

J'ay creu que vous auriez pour agréable d'estre informé des choses

principales qui se sont passées au jugement qui a esté rendu contre

Messieurs le Grand et de Thou; c'est pourquoi j'ay pris la liberté

de vous en donner connoissance par celle-cy. Monsieur le Chancelier

commença par la déposition de Monsieur le duc d'Orléans, laquelle

il receut en forme judiciaire à Ville-Franche en Beau-Jolois, ou

estoit lors Monsieur, dont lecture luy fut faite en présence de

sept commissaires qui assistoient Monsieur le Chancelier. En cette

action il déclara que Monsieur le Grand l'avoit sollicité de faire

une liaison avec luy et avec Monsieur de Bouillon, et de traiter

avec l'Espagne; ce qu'ils auroient résolu eux trois dans l'hostel

de Venise, au faubourg Saint-Germain, environ la feste des Rois

dernière.

Fontrailles fut choisi pour aller à Madrid, où il arresta le

traité avec le Comte-Duc, par lequel le Roy d'Espagne promettoit

de fournir douze mille hommes de pied et cinq mille chevaux de

vieilles troupes, quarante mille escus à Monsieur pour faire

nouvelles levées, etc., etc. . . . . .

La confession du traité, sans l'avoir révélé, jointe aux preuves

qui sont au procez, des entremises pour la liaison des complices,

et le temps de six semaines ou plus que M. de Thou avoit demeuré

près de M. le Grand, logeant dans sa maison près de Perpignan,

le conseillant en ses affaires, après avoir eu connoissance que

ledit sieur le Grand avoit traité avec l'Espagne, et partant qu'il

estoit criminel de lèze-majesté; tout cela joint ensemble porta

les juges à le condamner, suivant les lois et l'ordonnance qui

sont expressément contre ceux qui ont sceu une conspiration contre

l'Estat et ne l'ont pas révélée, encore que leur silence ne soit

point accompagné de tant d'autres circonstances qu'estoient en

l'affaire dudit sieur de Thou. _Il est mort en vray chrestien,

en homme de courage_, cela mérite un grand discours particulier.

Monsieur le Grand a aussi témoigné _une fermeté toujours égale, et

fort résolue à la mort, avec une froideur admirable, une constance

et une dévotion chrestienne_. Je vous supplie que je quitte ce

discours funeste, pour vous asseurer que je continue dans les

respects que je dois, et le désir de paroistre par les effets que

je suis,

MONSIEUR,

Votre-très humble et obéissant serviteur,

MARCA.

De Lyon, ce 16 septembre 1642.

A la suite de cette lettre de M. de Marca fut imprimé, en M. DC. LXV,

un journal qui, depuis peu, a été attribué légèrement à un greffier

de la ville de Lyon. Ce rapport fut très répandu et publié, comme on

voit, _il y a cent soixante-douze ans_. Une partie des détails a été

reproduite, en 1826, par moi, en le citant, et ses traits principaux

sont épars, et, pour ainsi dire, semés dans le cours de la composition.

Cependant quelques-uns de ces traits, qui ne pouvaient y trouver

place, furent à dessein laissés de côté, et ont été omis dans les

réimpressions qui ont été faites de ce rapport. Il ne sera pas inutile

de les reproduire ici. Ils complètent la peinture des caractères de ce

livre, et montrent que j'ai été religieusement fidèle à l'histoire, et

n'ai pas permis à l'imagination de se jouer hors du cercle tracé par la

vérité:

«Nous avons vu le favori du plus grand et du plus juste des

rois laisser sa tête sur l'échafaud, à l'âge de vingt-deux ans,

mais avec une constance qui trouvera à peine sa pareille dans

nos histoires. Nous avons vu un conseiller d'Estat mourir comme

un saint, après un crime que les hommes ne peuvent pardonner

avec justice.--Il n'y a personne au monde qui, sçachant leur

conspiration contre l'Estat, ne les juge dignes de mort, et il y

aura peu de gens qui, ayant connoissance de leur condition et de

leurs belles qualités naturelles, ne plaignent leur malheur.

«Monsieur de Cinq-Mars arriva à Lyon le quatriesme septembre

de la présente année 1642, sur les deux heures après midy, dans

un carrosse traisné par quatre chevaux, dans lequel il y avoit

quatre Gardes du corps, ayant le mousquet sur le bras, et entouré

de gardes à pied au nombre de cent qui estoient à Monsieur le

Cardinal-Duc. Devant marchoient deux cents cavaliers, la pluspart

Catalans, et estoient suivis de trois cents autres bien montez.

«M. le Grand estoit vêtu de drap de Hollande, couleur de musc, tout

couvert de dentelle d'or, avec un manteau d'écarlate à gros boutons

d'argent à queue, lequel estant sur le pont du Rosne, avant que

d'entrer dans la ville, demanda à Monsieur de Ceton, lieutenant

des gardes écossoises, s'il agréoit qu'on fermast le carrosse; ce

qui luy fut refusé, et fut conduit par le pont Saint-Jean; de là

au Change; et puis par la rue de Flandre jusqu'au pied du chasteau

de Pierre-Encise, se montrant par les rues incessamment par l'une

et l'autre portière, saluant tout le monde avec une face riante,

sortant demi corps du carrosse, et mesme recogneut beaucoup de

personnes qu'il salua, les appelant par leurs noms.

«Estant arrivé à Pierre-Encise, il fut assez surpris quand on luy

dit qu'il falloit descendre, et monter à cheval par le dehors de

la ville, pour atteindre le chasteau: Voicy donc la dernière que

je feray, dit-il, s'estant imaginé qu'on avoit donné l'ordre de le

conduire au bois de Vincennes. Il avoit souvent demandé aux gardes

si on ne luy permettroit pas d'aller à la chasse quand il y seroit.

«Sa prison estoit au pied de la grande tour du chasteau, qui

n'avoit pas d'autre vue que deux petites fenestres qui tomboient

dans un petit jardin, au bas desquelles il y avoit corps de garde,

dans la chambre aussi, où Monsieur de Ceton couchoit avec quatre

gardes dans l'arrière-chambre, et à toutes les portes il en estoit

de mesme.

«Monsieur le cardinal Bichy le fut visiter le lendemain cinquiesme,

et lui demanda s'il luy agréoit qu'on luy envoyast quelqu'un avec

qui il se pust divertir dans sa prison. Il respondit qu'il en

seroit très aise, mais qu'il ne méritoit pas que personne prist

cette peine.

«En suite de quoi Monsieur le Cardinal de Lyon fit appeler le Père

Malavalete, jésuite, auquel il donna commission de l'aller voir

puisqu'il le désiroit; lequel y fut le 6 dès les cinq heures du

matin, où il demeura jusques à huit heures. Il le trouva dans un

lit de damas incarnat, incommodé, ce qui le rendoit fort pasle et

débile. Le bon Père sceut si bien entrer dans son esprit, qu'il le

demanda encore sur le soir, puis continua à le voir soir et matin

pendant tous les jours de sa prison: lequel rendit compte puis

après à Messieurs les Cardinaux-Ducs et de Lyon, et à Monsieur le

Chancelier, de tout ce qu'il avait dit, et demeura ce mesme père

longtemps en conférence avec Son Eminence Ducale, encore qu'elle ne

se laissoit voir pour lors à personne.

«Le septiesme, Monsieur le Chancelier fut visiter Monsieur de

Cinq-Mars, et le traita fort civilement, lui disant qu'il n'avoit

point sujet d'appréhender, mais bien d'espérer toute chose à son

advantage, qu'il sçavoit bien qu'il avoit affaire à un bon juge,

qui n'avoit garde d'estre mesconnoissant des faveurs qu'il avoit

receues _de son bienfaiteur_; qu'il sçavoit très-bien que c'estoit

par bontez et son pouvoir que le Roy ne l'avoit pas dépossédé de sa

charge; que cette faveur estoit si grande qu'elle ne méritoit pas

seulement un souvenir immortel, mais des reconnoissances infinies:

et que c'estoit dans les occasions qu'il les y feroit paroistre.

Le sujet de ce compliment estoit pris sur ce que Monsieur le Grand

avoit adoucy une fois le Roy, qui estoit en grande colère contre

Monsieur le Chancelier; mais la véritable raison de ces civilitez

estoit la crainte qu'il avoit qu'il ne le refusast pour juge, et

qu'il n'appelast au Parlement de Paris pour _estre délivré par le

peuple qui l'aymoit passionnément_.

«Monsieur le Grand luy respondit que cette civilité le remplissoit

de honte et de confusion; mais pourtant, dit-il, je voy bien

que de la façon que l'on procède à mon affaire l'on en veut à ma

vie; _c'est fait de moy, monsieur, le Roy m'a abandonné. Je ne me

considère que comme une victime qu'on va immoler à la passion de

mes ennemis et à la facilité du Roy._ A quoy Monsieur le Chancelier

repartit que ses sentiments n'estoient pas justes, et qu'il en

avoit des expériences toutes contraires.--Dieu le veuille, dit

Monsieur le Grand, mais je ne le puis croire.

«Le 8, Monsieur le Chancelier l'alla voyr, accompagné de six

maistres des requestes, de deux Présidents et de six Conseillers de

Grenoble, duquel après l'avoir interrogé depuis les sept heures du

matin jusques à deux heures de l'après midy, ils ne purent jamais

rien tirer des cas à lui imposez.»

Ce rapport qui, ainsi que je l'ai dit, fut imprimé à la suite de la

lettre de M. de Marca, donne encore ce trait curieux, qui atteste la

présence d'esprit incroyable de M. de Thou:

«Après sa confession, il fut visité par le père Jean Terrasse,

gardien du couvent de l'Observatoire de Saint-François de Tarascon,

qui l'avoit visité et consolé durant sa prison de Tarascon. Il fut

bien aise de le voir, il se promena avec lui quelque temps dans un

entretien spirituel. Ce père estoit venu à l'occasion d'un voeu que

M. de Thou avoit fait à Tarascon pour sa délivrance, qui estoit

de fonder une chapelle de trois cents livres de rente annuelle

dans l'église des pères Cordeliers de cette ville de Tarascon; il

donna ordre pour cette fondation, voulant s'acquitter de son voeu,

puisque Dieu, disoit-il, le délivroit non-seulement d'une prison de

pierre, mais encore de la prison de son corps; demanda de l'encre

et du papier, et écrivit judicieusement cette belle inscription

qu'il voulut estre mise en cette chapelle:

_Christo liberatori,

votum in carcere pro libertate

conceptum_

_Fran. August. Thuanus

e carcere vitæ jam jam

liberandus merito solvit._

_XII Septembr. M. D. C. XLII

Confitebor tibi, Domine, quoniam

exaudisti me, et factus es mihi

in salutem._

«Cette inscription fera admirer la présence et la netteté de

son esprit, et fera avouer à ceux qui la considéreront que

l'appréhension de la mort n'avoit pas eu le pouvoir de lui causer

aucun trouble. Il pria M. Thomé de faire compliment de sa part à M.

le Cardinal de Lyon, et lui témoigna que s'il eust plu à Dieu de le

sortir de ce péril, il avoit dessein de quitter le monde et de se

donner entièrement au service de Dieu.

«Il écrivit deux lettres qui furent portées ouvertes à M. le

Chancelier, et puis remises entre les mains de son confesseur

pour les faire tenir; ces lettres étant fermées, il dit: _Voilà

la dernière pensée que je veux avoir pour le monde, partons au

paradis_. Et dès lors il reprit sans interruption ses discours

spirituels et se confessa une seconde fois. Il demandoit parfois

si l'heure de partir pour aller au supplice approchoit, quand on

le devoit lier, et prioit qu'on l'avertist quand l'exécuteur de la

justice seroit là, afin de l'embrasser, mais il ne le vit que sur

l'échafaud.»

_Sur la paraphrase que fit M. de Thou._

Le père Montbrun, confesseur de M. de Thou, est cité dans ce rapport,

et donne ces détails:

M. de Thou, étant sur l'échafaud, à genoux, récita aussi le

_Psaume 115_, et le paraphrasa en français presque tout du long,

d'une voix assez haute et d'une action assez vigoureuse, avec une

ferveur indicible, mêlée d'une sainte joie, incroyable à ceux qui

ne l'auroient point vue. Voici la paraphrase qu'il en fit, et que

je voudrais pouvoir accompagner de l'action avec laquelle il la

disoit; j'ai tâché de retenir ses propres paroles.

«_Credidi, propter quod locutus sum._ Mon Dieu, _credidi_; je l'ai

cru et je crois fermement, que vous êtes mon créateur et mon bon

père, que vous avez souffert pour moi, que vous m'avez racheté

au prix de votre sang, vous m'avez ouvert le paradis: _Credidi_.

Je vous demande, mon Dieu, un grain, un petit grain de cette foi

vive, qui enflammoit les coeurs des premiers chrétiens: _Credidi,

propter quod locutus sum_. Faites, mon Dieu, que je ne vous parle

pas seulement des lèvres, mais que mon coeur s'accorde à toutes mes

paroles, et que ma volonté ne démente point ma bouche: _Credidi_.

Je ne vous adore pas, mon Dieu, de la langue: je ne suis pas assez

éloquent; mais je vous adore d'esprit, oui, d'esprit, mon Dieu, je

vous adore en esprit et en vérité! Ah! ah! _credidi_. Je me suis

fié en vous, mon Dieu, je me suis abandonné à votre miséricorde

après tant de grâces que vous m'avez faites, _propter quod locutus

sum_; et, dans cette confiance, j'ai parlé, j'ai tout dit, je me

suis accusé.

«_Ego autem humiliatus sum nimis._ Il est vrai, Seigneur, me voilà

extrêmement humilié, mais non pas encore comme je le mérite. _Ego

dixi in excessu meo: Omnis homo mendax._ Ah! qu'il n'est que trop

vrai que tout ce monde n'est que mensonge, que folie, que vanité,

Ah! qu'il est vrai: _Omnis homo mendax! Quid retribuam Domino

pro omnibus quæ retribuit mihi?_ Il répétoit ceci d'une grande

véhémence: _Calicem salutis accipiam_. Mon père, il faut boire

courageusement ce calice de la mort; oui, et je le reçois d'un

grand coeur, et je suis prêt à le boire tout entier.

«_Et nomen Domini invocabo._ Vous m'aiderez, mon père, à implorer

l'assistance divine, afin qu'il plaise à Dieu de fortifier ma

foiblesse, et me donner du courage autant qu'il en faut pour avaler

ce calice que le bon Dieu m'a préparé pour mon salut.»

Il passa les deux versets qui suivent dans ce _Psalme_, et s'écria

d'une voix forte et animée: «_Dirupisti, Domine, vincula mea!_

Ah! mon Dieu, que vous avez fait un grand coup! vous avez brisé

ces liens qui me tenoient si fort attaché au monde! Il falloit

une puissance divine pour m'en dégager. _Dirupisti, Domine,

vincula mea!_» Voici les propres mots qu'il dit ici: «Que ceux

qui m'ont amené ici m'ont fait un grand plaisir! que je leur ai

d'obligations! Ah! qu'ils m'ont fait un grand bien, puisqu'ils

m'ont tiré de ce monde pour me loger dans le ciel.»

Ici son confesseur lui dit qu'il falloit tout oublier, qu'il ne

falloit pas avoir de ressentiment contre eux. A cette parole il se

tourna vers le père tout à genoux, comme il estoit, et d'une belle

action: «Quoi! mon père, dit-il, des ressentiments? Ah! Dieu le

sait, Dieu m'est témoin que je les aime de tout mon coeur, et qu'il

n'y a dans mon âme aucune aversion pour qui que ce soit au monde.

_Dirupisti, Domine, vincula mea: tibi sacrificabo hostiam laudis._

La voilà l'hostie, Seigneur (se montrant soi-même), la voilà cette

hostie qui vous doit être maintenant immolée: _Tibi sacrificabo

hostiam laudis, et nomen Domini invocabo. Vota mea Domino reddam_

(étendant les deux bras et la vue de tous côtés, d'un agréable

mouvement, le visage enflammé) _in conspectu omnis populi ejus_.

Oui, Seigneur, je veux vous rendre mes voeux, mon esprit, mon

coeur, mon âme, ma vie, _in conspectu omnis populi ejus_, devant

tout ce peuple, devant toute cette assemblée! _In atriis domus

Domini, in medio tui Jerusalem. In atriis domus Domini._ Nous y

voici à l'entrée de la maison du Seigneur. Oui, c'est d'ici, c'est

de Lyon, de Lyon qu'il faut monter là-haut (élevant les bras vers

le ciel). Lyon, que je t'ai bien plus d'obligation qu'au lieu de

ma naissance, qui m'a seulement donné une vie misérable, et tu me

donnes aujourd'hui une vie éternelle! _in medio tui Jerusalem_. Il

est vrai que j'ai trop de passion pour cette mort. N'y a-t-il point

de mal, mon père? dit-il plus bas en souriant, se tournant à côté

vers le père. J'ai trop d'aise. N'y a-t-il point de vanité? Pour

moi je n'en veux point.

_Détails du supplice de M. de Cinq-Mars._

(Fragment du même rapport.)

C'est une merveille incroyable qu'il ne témoigna jamais aucune

peur, ni trouble, ni aucune émotion, ains parut toujours gai,

assuré, inébranlable, et témoigna une si grande fermeté d'esprit,

que tous ceux qui le virent en sont encore dans l'étonnement.

M. de Cinq-Mars, sans avoir les yeux bandés, posa _fort proprement_

son col, dit le narrateur, sur le poteau, tenant le visage droit,

tourné vers le devant de l'échafaud, et embrassant fortement de ses

deux bras le poteau; il ferma les yeux et la bouche, et attendit le

coup que l'exécuteur lui vint donner assez pesamment et lentement,

et s'étant mis à gauche et tenant son couperet des deux mains.

En recevant le coup, il poussa une voix forte, comme: Ah! qui fut

étouffée dans son sang; il leva les genoux de dessus le bloc, comme

pour se lever, et retomba en la même assiette qu'il estoit. La tête

n'estant pas entièrement séparée du corps par ce coup, l'exécuteur

passa à sa droite par derrière, et, prenant la tête par les cheveux

de la main droite, de la gauche il scia avec son couperet une

partie de la trachée-artère et de la peau du cou, qui n'estoit pas

coupée; après quoi il jeta la tête sur l'échafaud, qui de là bondit

à terre, où l'on _remarqua soigneusement qu'elle fit encore un

demi-tour et palpita assez-longtemps_. Elle avoit le visage tourné

vers les religieuses de Saint-Pierre, et le dessus de la tête vers

l'échafaud, les yeux ouverts. Son corps demeura droit contre le

poteau, qu'il tenoit toujours embrassé, tant que l'exécuteur le

tira pour le dépouiller, ce qu'il fit, et puis le couvrit d'un

drap et mit son manteau par-dessus; la tête ayant été rendue sur

l'échafaud, elle fut mise auprès du corps, sous le même drap.

L'exécution de M. de Thou ressemble comme celle de M. de Cinq-Mars,

à un assassinat; la voici telle que la donne ce même journal, et plus

horriblement minutieux que la lettre de Montrésor.

L'exécuteur vint pour lui bander les yeux avec le mouchoir; mais

comme il lui faisoit fort mal, mettant les coins du mouchoir en

bas, qui couvroient sa bouche, il le retroussa et s'accommoda

mieux. Il adora le crucifix avant que de mettre la tête sur le

poteau. Il baisa le sang de M. de Cinq-Mars qui y estoit resté.

Après, il mit son col sur le poteau, qu'un frère jésuite avait

torché de son mouchoir, parce qu'il estoit tout mouillé de sang,

et demanda à ce frère s'il estoit bien, qui lui dit qu'il falloit

qu'il avançast mieux sa tête sur le devant, ce qu'il fit. En même

temps, l'exécuteur, s'apercevant que les cordons de sa chemise

n'estoient point déliés et qu'ils lui tenoient le cou serré,

lui porta la main au col pour les dénouer: ce qu'ayant senti,

il demanda: «Qu'y a-t-il? faut-il encore oster la chemise?» et

se disposoit déjà à l'oster. On lui dit que non, qu'il falloit

seulement dénouer les cordons; ce qu'ayant fait il tira sa chemise

pour découvrir son col et ses épaules, et, ayant mis sa tête sur

le poteau, il prononça ses dernières paroles, qui furent: _Maria,

mater gratiæ, mater misericordiæ_...; puis _In manus tuas_... et

lors ses bras commencèrent à trembloter en attendant le coup, qui

lui fut donné tout en haut du col, trop près de la tête, duquel

coup son col n'étant coupé qu'à demi, le corps tomba du costé

gauche du poteau, à la renverse, le visage contre le ciel, remuant

les jambes et haussant foiblement les mains. Le bourreau le voulut

renverser pour achever par où il avoit commencé; mais effrayé des

cris que l'on faisoit contre lui, il lui donna trois ou quatre

coups sur la gorge, et ainsi lui coupa la tête, qui demeura sur

l'échafaud.

L'exécuteur, l'ayant dépouillé, porta son corps, couvert d'un drap,

dans le carrosse qui les avoit amenés; puis il y mit aussi celui de

M. de Cinq-Mars et leurs têtes, qui avoient encore toutes deux les

yeux ouverts, particulièrement celle de M. de Thou, qui sembloit

être vivante. De là, ils furent portés aux Feuillans, où M. de

Cinq-Mars fut enterré devant le maître-autel, sous le balustre de

ladite église, par la bonté et autorité de M. du Gay, trésorier de

France en la généralité de Lyon. M. de Thou a été embaumé par le

soin de madame sa soeur et mis dans un cercueil de plomb, pour être

transporté en sa sépulture.

Telle fut la fin de ces deux personnes, qui certes, doivent laisser

à la postérité une autre mémoire que celle de leur mort. Je laisse

à chacun d'en faire tel jugement qu'il lui plaira, et me contente

de dire que ce nous est une grande leçon de l'inconstance des

choses de ce monde et de la fragilité de notre nature.

Les dernières volontés de ces deux nobles jeunes gens nous sont

demeurées par des lettres qu'ils écrivirent après la prononciation

de leur arrêt. Celle de M. de Cinq-Mars à la maréchale d'Effiat, sa

mère, peut paraître froide à quelques personnes, par la difficulté de

se reporter à cette époque où, dans les plus graves circonstances, on

s'attachait à contenir plus qu'à exprimer chaleureusement ses émotions,

et où le grand monde, dans les écrits et les discours, fuyait le

_pathétique_ autant que nous le cherchons.

_Lettre de M. le Grand à madame sa mère, la marquise d'Effiat._

Madame ma très-chère et très-honorée mère, je vous escris,

puisqu'il ne m'est plus permis de vous voir, pour vous conjurer,

madame, de me rendre deux marques de votre dernière bonté:

l'une, madame, en donnant à mon âme le plus de prières qu'il

vous sera possible, ce qui sera pour mon salut: l'autre, soit que

vous obteniez du Roy le bien que j'ai employé dans ma charge de

grand-escuyer, et ce que j'en pouvois avoir d'autre part auparavant

qu'il fust confisqué, ou soit que cette grâce ne vous soit pas

accordée, que vous ayez assez de générosité pour satisfaire à mes

créanciers. Tout ce qui dépend de la fortune est si peu de chose,

que vous ne devez pas me refuser cette dernière supplication, que

je vous fais pour le repos de mon âme. Croyez-moi, madame, en cela

plutôt que vos sentiments s'ils répugnent en mon souhait, puisque,

ne faisant plus un pas qui ne me conduise à la mort, je suis plus

capable que qui que ce soit de juger de la valeur des choses du

monde. Adieu, madame, et me pardonnez si je ne vous ay pas assez

respectée au temps que j'ai vescu, et vous assurez que je meurs,

Ma très-chère et très-honorée mère,

Votre très-humble et très-obéissant

et très-obligé fils et serviteur,

Henri D'EFFIAT DE CINQ-MARS.

Le manuscrit original est à la Bibliothèque royale de Paris, manusc. no

9327, écrit d'une main ferme et calme.

_Sur la dernière lettre de M. François-Auguste de Thou._

On a vu que, laissé seul un moment dans sa prison, M. de Thou écrivit

une lettre qui fut remise à son confesseur. _Voilà_, disait-il, _la

dernière pensée que je veux avoir pour ce monde_. On a vu ses efforts

pour se détacher de cette dernière pensée, et ce redoublement de

prières ferventes qu'il prononce en se frappant la poitrine. Il prie

Dieu d'avoir pitié de lui; il repousse tout le monde; il s'enveloppe

déjà dans son linceul. Cette dernière pensée était déjà la plus cruelle

qui puisse faire saigner le coeur d'un homme; c'était un dernier regard

jeté sur une femme aimée; c'était un adieu à sa maîtresse, la princesse

de Guéménée. Le ton est grave, et le respect du rang ne s'y perd pas,

non plus que celui de sa dignité personnelle et du moment solennel

qui s'approche. J'ai retrouvé dernièrement cette lettre précieuse.

(Bibliothèque royale de Paris, manuscrit no 9276, page 223.) La voici:

_Copie de la lettre de M. de Thou, escrite à madame la princesse de

Guémenée après la prononciation de l'arrest._

Madame,

Cinq-Mars; ou, Une conjuration sous Louis XIII (Tome 2 of 2) · 第 17 / 19 段