de gens de la Reine, qui n'avaient laissé parvenir jusqu'à elle que des
nouvelles dictées par cette princesse, elle avait su ou cru savoir que
la conjuration n'avait pas eu d'exécution; que le Roi et le Cardinal
étaient d'abord revenus à Paris presque ensemble: que MONSIEUR,
éloigné quelque temps, avait reparu à la cour; que le duc de Bouillon,
moyennant la cession de Sedan, était aussi rentré en grâce; et que, si
le Grand-Écuyer ne paraissait pas encore, le motif en était la haine
plus prononcée du Cardinal contre lui et la grande part qu'il avait
dans la conjuration. Mais le simple bon sens et le sentiment naturel
de la justice disaient assez que, n'ayant agi que sous les ordres du
frère du Roi, son pardon devait suivre celui du prince. Tout avait
donc calmé l'inquiétude première de son coeur, tandis que rien n'avait
adouci une sorte de ressentiment orgueilleux qu'elle avait contre
Cinq-Mars, assez indifférent pour ne pas lui faire savoir le lieu de sa
retraite, ignoré de la Reine même et de toute la cour, tandis qu'elle
n'avait songé qu'à lui, disait-elle. Depuis deux mois, d'ailleurs, les
bals et les carrousels s'étaient si rapidement succédé, et tant de
_devoirs_ impérieux l'avaient entraînée, qu'il lui restait à peine,
pour s'attrister et se plaindre, le temps de sa toilette, où elle
était presque seule. Elle commençait bien chaque soir cette réflexion
générale sur l'ingratitude et l'inconstance des hommes, pensée profonde
et nouvelle, qui ne manque jamais d'occuper la tête d'une jeune
personne à l'âge du premier amour; mais le sommeil ne lui permettait
jamais de l'achever; et la fatigue de la danse fermait ses grands yeux
noirs avant que ses idées eussent trouvé le temps de se classer dans
sa mémoire et de lui présenter des images bien nettes du passé. Dès son
réveil, elle se voyait entourée des jeunes princesses de la cour, et à
peine en état de paraître, elle était forcée de passer chez la Reine,
où l'attendaient les éternels, mais moins désagréables hommages du
prince Palatin; les Polonais avaient eu le temps d'apprendre à la cour
de France cette réserve mystérieuse et ce silence éloquent qui plaisent
tant aux femmes, parce qu'ils accroissent l'importance des secrets
toujours cachés, et rehaussent les êtres que l'on respecte assez pour
ne pas oser même souffrir en leur présence. On regardait Marie comme
accordée au roi Uladislas; et elle-même, il faut le confesser, s'était
si bien faite à cette idée, que le trône de Pologne occupé par une
autre reine lui eût paru une chose monstrueuse: elle ne voyait pas avec
bonheur le moment d'y monter, mais avait cependant pris possession
des hommages qu'on lui rendait d'avance. Aussi, sans se l'avouer à
elle-même, exagérait-elle beaucoup les prétendus torts de Cinq-Mars que
la Reine lui avait dévoilés à Saint-Germain.
--Vous êtes fraîche comme les roses de ce bouquet, dit la Reine;
allons, ma chère enfant, êtes-vous prête? Quel est ce petit air
boudeur? Venez, que je referme cette boucle d'oreilles... N'aimez-vous
pas ces topazes? Voulez-vous une autre parure?
--Oh! non, madame, je pense que je ne devrais pas me parer, car
personne ne sait mieux que vous combien je suis malheureuse. Les hommes
sont bien cruels envers nous! Je réfléchis encore à tout ce que vous
m'avez dit, et tout m'est bien prouvé actuellement. Oui, il est bien
vrai qu'il ne m'aimait pas; car enfin, s'il m'avait aimée, d'abord
il eût renoncé à une entreprise qui me faisait tant de peine, comme
je le lui avais dit; je me rappelle même, ce qui est bien plus fort,
ajouta-t-elle d'un air important et même solennel, que je lui dis qu'il
serait rebelle; oui, madame, _rebelle_, je le lui dis à Saint-Eustache.
Mais je vois que Votre Majesté avait bien raison: je suis bien
malheureuse! il avait plus d'ambition que d'amour.
Ici une larme de dépit s'échappa de ses yeux et roula vite et seule sur
sa joue, comme une perle sur une rose.
--Oui, c'est bien certain... continua-t-elle en attachant ses
bracelets; et la plus grande preuve, c'est que depuis deux mois qu'il
a renoncé à son entreprise (comme vous m'avez dit que vous l'aviez fait
sauver), il aurait bien pu me faire savoir où il s'est retiré. Et moi,
pendant ce temps-là, je pleurais, j'implorais toute votre puissance
en sa faveur; je mendiais un mot qui m'apprît une de ses actions; je
ne pensais qu'à lui; et encore à présent je refuse tous les jours le
trône de Pologne, parce que je veux prouver jusqu'à la fin que je suis
constante, que vous-même ne pouvez me faire manquer à mon attachement,
bien plus sérieux que le sien, et que nous valons mieux que les hommes;
mais du moins, je crois que je puis bien aller ce soir à cette fête,
puisque ce n'est pas un bal.
--Oui, oui, ma chère enfant, venez vite, dit la Reine, voulant faire
cesser ce langage enfantin qui l'affligeait, et dont elle avait causé
les erreurs ingénues; venez, vous verrez l'union qui règne entre les
princes et le Cardinal, et nous apprendrons peut-être quelques bonnes
nouvelles.
Elles partirent.
Lorsque les deux princesses entrèrent dans les longues galeries du
Palais-Cardinal, elles furent reçues et saluées froidement par le Roi
et le ministre, qui, entourés et pressés par une foule de courtisans
silencieux, jouaient aux échecs sur une table étroite et basse. Toutes
les femmes qui entrèrent avec la Reine, ou après elle, se répandirent
dans les appartements, et bientôt une musique fort douce s'éleva
dans l'une des salles, comme un accompagnement à mille conversations
particulières qui s'engagèrent autour des tables de jeu.
Auprès de la Reine passèrent, en saluant, deux jeunes et nouveaux
mariés, l'heureux Chabot et la belle duchesse de Rohan; ils semblaient
éviter la foule et chercher à l'écart le moment de se parler
d'eux-mêmes. Tout le monde les accueillait en souriant et les voyait
avec envie: leur félicité se lisait sur le visage des autres autant que
sur le leur.
Marie les suivit des yeux:--Ils sont heureux pourtant, dit-elle à la
Reine, se rappelant le blâme que l'on avait voulu jeter sur eux.
Mais, sans lui répondre, Anne d'Autriche craignant que, dans la foule,
un mot inconsidéré ne vînt apprendre quelque funeste événement à sa
jeune amie, se plaça derrière le Roi avec elle. Bientôt MONSIEUR, le
prince Palatin et le duc de Bouillon vinrent lui parler d'un air libre
et enjoué. Cependant le second, jetant sur Marie un regard sévère et
scrutateur, lui dit: «Madame la princesse, vous êtes ce soir d'une
beauté et d'une gaieté _surprenantes_.»
Elle fut interdite de ces paroles, et de le voir s'éloigner d'un air
sombre; elle parla au duc d'Orléans, qui ne répondit pas et sembla ne
pas entendre. Marie regarda la Reine, et crut remarquer de la pâleur et
de l'inquiétude sur ses traits. Cependant personne n'osait approcher
le Cardinal-Duc, qui méditait lentement ses coups d'échecs; Mazarin
seul, appuyé sur le bras de son fauteuil et suivant les coups avec une
attention servile, faisait des gestes d'admiration toutes les fois
que le Cardinal avait joué. L'application sembla dissiper un moment
le nuage qui couvrait le front du ministre: il venait d'avancer une
_tour_ qui mettait le _roi_ de Louis XIII dans cette fausse position
qu'on nomme _Pat_, situation où ce roi d'ébène, sans être attaqué
personnellement, ne peut cependant ni reculer ni avancer dans aucun
sens. Le Cardinal, levant les yeux, regarda son adversaire, et se
mit à sourire d'un côté des lèvres seulement, ne pouvant peut-être
s'interdire un secret rapprochement. Puis, en voyant les yeux éteints
et la figure mourante du prince, il se pencha à l'oreille de Mazarin,
et lui dit:
--Je crois, ma foi, qu'il partira avant moi; il est bien changé.
En même temps, il lui prit une longue et violente toux; souvent il
sentait en lui cette douleur aiguë et persévérante; à cet avertissement
sinistre il porta à sa bouche un mouchoir qu'il en retira sanglant;
mais, pour le cacher, il le jeta sous la table, et sourit en regardant
sévèrement autour de lui, comme pour défendre l'inquiétude.
Louis XIII, parfaitement insensible, ne fit pas le plus léger mouvement
et rangea ses pièces pour une autre partie avec une main décharnée et
tremblante. Ces deux mourants semblaient tirer au sort leur dernière
heure.
En cet instant une horloge sonna minuit. Le roi leva la tête:
--Ah! ah! dit-il froidement, ce matin, à la même heure, M. le Grand,
notre cher ami, a passé un mauvais moment.
Un cri perçant partit auprès de lui; il frémit et se jeta de l'autre
côté, renversant le jeu. Marie de Mantoue, sans connaissance, était
dans les bras de la Reine; celle-ci, pleurant amèrement, dit à
l'oreille du Roi:
--Ah! Sire, vous avez une hache à deux tranchants!
Elle donnait ensuite des soins et des baisers maternels à la jeune
princesse, qui, entourée de toutes les femmes de la cour, ne revint
de son évanouissement que pour verser des torrents de larmes. Sitôt
qu'elle rouvrit les yeux:
--Hélas! oui, mon enfant, lui dit Anne d'Autriche, ma pauvre enfant,
vous êtes reine de Pologne.
* * * * *
Il est arrivé souvent que le même événement qui faisait couler des
larmes dans le palais des rois a répandu l'allégresse au dehors; car
le peuple croit toujours que la joie habite avec les fêtes. Il y eut
cinq jours de réjouissances pour le retour du ministre, et chaque
soir, sous les fenêtres du Palais-Cardinal et sous celles du Louvre, se
pressaient les habitants de Paris; les dernières émeutes les avaient,
pour ainsi dire, mis en goût pour les mouvements publics; ils couraient
d'une rue à l'autre avec une curiosité quelquefois insultante et
hostile, tantôt marchant en processions silencieuses, tantôt poussant
de longs éclats de rire ou des huées prolongées dont on ignorait le
sens. Des bandes de jeunes hommes se battaient dans les carrefours
et dansaient en rond sur les places publiques, comme pour manifester
quelque espérance inconnue de plaisir et quelque joie insensée qui
serrait le coeur. Il était remarquable que le silence le plus triste
régnait justement dans les lieux que les ordres du ministre avaient
préparés pour les réjouissances, et que l'on passait avec dédain devant
les façades illuminées de son palais. Si quelques voix s'élevaient,
c'était pour lire et relire sans cesse avec ironie les légendes et
les inscriptions dont l'idiote flatterie de quelques écrivains obscurs
avait entouré le portrait du Cardinal-Duc. L'une de ces images était
gardée par des arquebusiers qui ne la garantissaient pas des pierres
que lui lançaient de loin des mains inconnues. Elle représentait le
Cardinal généralissime portant un casque entouré de lauriers. On lisait
au-dessus:
Grand Duc! c'est justement que la France t'honore;
Ainsi que le dieu Mars dans Paris on t'adore[38].
[38] Cette gravure existe encore.
Ces belles choses ne persuadaient pas au peuple qu'il fût heureux; et
en effet il n'adorait pas plus le Cardinal que le dieu Mars, mais il
acceptait ses fêtes à titre de désordre. Tout Paris était en rumeur, et
des hommes à longue barbe, portant des torches, des pots remplis de vin
et des verres d'étain qu'ils choquaient à grand bruit, se tenaient sous
le bras et chantaient à l'unisson, avec des voix rudes et grossières,
une ancienne ronde de la Ligue:
Reprenons la danse,
Allons, c'est assez:
Le printemps commence,
Les Rois sont passés.
Prenons quelque trève,
Nous sommes lassés;
Les Rois de la fève
Nous ont harassés.
Allons, Jean du Mayne,
Les Rois sont passés[39].
[39] Chant des guerres civiles. (Voy. _Mém. de la Ligue_.)
Les bandes effrayantes qui hurlaient ces paroles traversèrent les
quais et le Pont-Neuf, froissant, contre les hautes maisons qui
les couvraient alors, quelques bourgeois paisibles, attirés par la
curiosité. Deux jeunes gens enveloppés dans des manteaux furent jetés
l'un contre l'autre et se reconnurent à la lueur d'une torche placée au
pied de la statue de Henri IV, nouvellement élevée, sous laquelle ils
se trouvaient.
--Quoi! encore à Paris, monsieur? dit Corneille à Milton; je vous
croyais à Londres.
--Entendez-vous ce peuple, monsieur? l'entendez-vous? quel est ce
refrain terrible:
Les Rois sont passés?
--Ce n'est rien encore, monsieur; faites attention à leurs propos.
--Le Parlement est mort, disait l'un des hommes, les seigneurs sont
morts: dansons, nous sommes les maîtres; le vieux Cardinal s'en va, il
n'y a plus que le Roi et nous.
--Entendez-vous ce misérable, monsieur? reprit Corneille; tout est là,
toute notre époque est dans ce mot.
--Eh quoi! est-ce là l'oeuvre de ce ministre que l'on appelle _grand_
parmi vous, et même chez les autres peuples? Je ne comprends pas cet
homme.
--Je vous l'expliquerai tout à l'heure, lui répondit Corneille; mais,
avant cela, écoutez la fin de cette lettre que j'ai reçue aujourd'hui.
Approchons-nous de cette lanterne, sous la statue du feu roi... Nous
sommes seuls, la foule est passée, écoutez:
«...... C'est par une de ces imprévoyances qui empêchent
l'accomplissement des plus généreuses entreprises que nous n'avons
pu sauver MM. de Cinq-Mars et de Thou. Nous eussions dû penser que,
préparés à la mort par de longues méditations, ils refuseraient nos
secours; mais cette idée ne vint à aucun de nous; dans la précipitation
de nos mesures, nous fîmes encore la faute de nous trop disséminer
dans la foule, ce qui nous ôta le moyen de prendre une résolution
subite. J'étais placé, pour mon malheur, près de l'échafaud, et je vis
s'avancer jusqu'au pied nos malheureux amis, qui soutenaient le pauvre
abbé Quillet, destiné à voir mourir son élève, qu'il avait vu naître.
Il sanglotait et n'avait que la force de baiser les mains des deux
amis. Nous nous avançâmes tous, prêts à nous élancer sur les gardes
au signal convenu; mais je vis avec douleur M. de Cinq-Mars jeter
son chapeau loin de lui d'un air de dédain. On avait remarqué notre
mouvement, et la garde catalane fut doublée autour de l'échafaud. Je
ne pouvais plus voir; mais j'entendais pleurer. Après les trois coups
de trompette ordinaires, le greffier criminel de Lyon, étant à cheval
assez près de l'échafaud, lut l'arrêt de mort que ni l'un ni l'autre
n'écoutèrent. M. de Thou dit à M. de Cinq-Mars:
--«Eh bien! cher ami, qui mourra le premier? Vous souvient-il de saint
Gervais et de saint Protais?
--«Ce sera celui que vous jugerez à propos, répondit Cinq-Mars.»
«Le second confesseur, prenant la parole, dit à M. de Thou:
--«Vous êtes le plus âgé.
--«Il est vrai, dit M. de Thou, qui, s'adressant à M. le Grand, lui
dit:--Vous êtes le plus généreux, vous voulez bien me montrer le chemin
de la gloire du ciel?
--«Hélas! dit Cinq-Mars, je vous ai ouvert celui du précipice; mais
précipitons-nous dans la mort généreusement, et nous surgirons dans la
gloire et le bonheur du ciel.»
«Après quoi il l'embrassa et monta l'échafaud avec une adresse et une
légèreté merveilleuses. Il fit un tour sur l'échafaud, et considéra
haut et bas toute cette grande assemblée, d'un visage assuré et qui
ne témoignait aucune peur, et d'un maintien grave et gracieux; puis
il fit un autre tour, saluant le peuple de tous côtés, sans paraître
reconnaître aucun de nous, mais avec une face majestueuse et charmante;
puis il se mit à genoux, levant les yeux au ciel, adorant Dieu et
lui recommandant sa fin: comme il baisait le crucifix, le père cria
au peuple de prier Dieu pour lui, et M. le Grand, ouvrant les bras,
joignant les mains, tenant toujours son crucifix, fit la même demande
au peuple. Puis il s'alla jeter de bonne grâce à genoux devant le
bloc, embrassa le poteau, mit le cou dessus, leva les yeux au ciel, et
demanda au confesseur: «Mon père, serai-je bien ainsi?» Puis, tandis
que l'on coupait ses cheveux, il éleva les yeux au ciel et dit en
soupirant: «Mon Dieu, qu'est-ce que ce monde? mon Dieu, je vous offre
mon supplice en satisfaction de mes péchés.»
--«Qu'attends-tu? que fais-tu là? dit-il ensuite à l'exécuteur qui
était là et n'avait pas encore tiré son couperet d'un méchant sac
qu'il avait apporté. Son confesseur, s'étant approché, lui donna
une médaille; et lui, d'une tranquillité d'esprit incroyable, pria
le père de tenir le crucifix devant ses yeux, qu'il ne voulut point
avoir bandés. J'aperçus les deux mains tremblantes du vieil abbé
Quillet, qui élevait le crucifix. En ce moment, une voix claire et
pure comme celle d'un ange entonna l'_Ave, maris stella_. Dans le
silence universel, je reconnus la voix de M. de Thou, qui attendait au
pied de l'échafaud; le peuple répéta le chant sacré, M. de Cinq-Mars
embrassa plus étroitement le poteau, et je vis s'élever une hache
faite à la façon des haches d'Angleterre. Un cri effroyable du peuple,
jeté de la place, des fenêtres et des tours, m'avertit qu'elle était
retombée et que la tête avait roulé jusqu'à terre; j'eus encore la
force, heureusement, de penser à son âme et de commencer une prière
pour lui: je la mêlai avec celle que j'entendais prononcer à haute
voix par notre malheureux et pieux ami de Thou. Je me relevai, et le
vis s'élancer sur l'échafaud avec tant de promptitude, qu'on eût dit
qu'il volait. Le père et lui récitèrent les psaumes; il les disait avec
une ardeur de séraphin, comme si son âme eût emporté son corps vers
le ciel; puis, s'agenouillant, il baisa le sang de Cinq-Mars, comme
celui d'un martyr, et devint plus martyr lui-même. Je ne sais si Dieu
voulut lui accorder cette grâce; mais je vis avec horreur le bourreau,
effrayé sans doute du premier coup qu'il avait porté, le frapper sur
le haut de la tête, où le malheureux jeune homme porta la main; le
peuple poussa un long gémissement, et s'avança contre le bourreau: ce
misérable, tout troublé, lui porta un second coup, qui ne fit encore
que l'écorcher et l'abattre sur le théâtre, où l'exécuteur se roula sur
lui pour l'achever. Un événement étrange effrayait le peuple autant
que l'horrible spectacle. Le vieux domestique de M. de Cinq-Mars,
tenant son cheval comme à un convoi funèbre, s'était arrêté au pied
de l'échafaud, et, semblable à un homme paralysé, regarda son maître
jusqu'à la fin, puis tout à coup, comme frappé de la même hache, tomba
mort sous le coup qui avait fait tomber la tête.
«Je vous écris à la hâte ces tristes détails à bord d'une galère de
Gênes, où Fontrailles, Gondi, d'Entraigues, Beauvau, du Lude, moi et
tous les conjurés, sommes retirés. Nous allons en Angleterre attendre
que le temps ait délivré la France du tyran que nous n'avons pu
détruire. J'abandonne pour toujours le service du lâche prince qui nous
a trahis.
«MONTRÉSOR.»
Telle vient d'être, poursuivit Corneille, la fin de ces deux jeunes
gens que vous vîtes naguère si puissants. Leur dernier soupir a été
celui de l'ancienne monarchie; il ne peut plus régner ici qu'une cour
dorénavant; les Grands et les Sénats sont anéantis[40].
[40] On appelait le Parlement _Sénat_. Il existe des lettres
adressées à _Monseigneur de Harlay_, prince du Sénat de Paris et
premier juge du royaume.
--Et voilà donc ce prétendu grand homme! reprit Milton. Qu'a-t-il voulu
faire? Il veut donc créer des républiques dans l'avenir, puisqu'il
détruit les bases de votre monarchie?
--Ne le cherchez pas si loin, dit Corneille; il n'a voulu que régner
jusqu'à la fin de sa vie. Il a travaillé pour le moment, et non pour
l'avenir; il a continué l'oeuvre de Louis XI, et ni l'un ni l'autre
n'ont su ce qu'ils faisaient.
L'Anglais se prit à rire.
--Je croyais, dit-il, je croyais que le vrai génie avait une autre
marche. Cet homme a ébranlé ce qu'il devait soutenir, et on l'admire!
Je plains votre nation.
--Ne la plaignez pas! s'écria vivement Corneille; un homme passe, mais
un peuple se renouvelle. Celui-ci, monsieur, est doué d'une immortelle
énergie que rien ne peut éteindre: souvent son imagination l'égarera,
mais une raison supérieure finira toujours par dominer ses désordres.
Les deux jeunes et déjà grands hommes se promenaient en parlant ainsi
sur cet emplacement qui sépare la statue de Henri IV de la place
Dauphine, au milieu de laquelle ils s'arrêtèrent un moment.
--Oui, monsieur, poursuivit Corneille, je vois tous les soirs avec
quelle vitesse une pensée généreuse retentit dans les coeurs français,
et tous les soirs je me retire heureux de l'avoir vu. La reconnaissance
prosterne les pauvres devant cette statue d'un bon roi; qui sait quel
autre monument élèverait une autre passion auprès de celui-ci? qui sait
jusqu'où l'amour de la gloire conduirait notre peuple? qui sait si,
au lieu même où nous sommes, ne s'élèvera pas une pyramide arrachée à
l'Orient?
--Ce sont les secrets de l'avenir, dit Milton; j'admire, comme
vous, votre peuple passionné; mais je le crains pour lui-même; je le
comprends mal aussi, et je ne reconnais pas son esprit, quand je le
vois prodiguer son admiration à des hommes tels que celui qui vous
gouverne. L'amour du pouvoir est bien puéril, et cet homme en est
dévoré sans avoir la force de le saisir tout entier. Chose risible! il
est tyran sous un maître. Ce colosse, toujours sans équilibre, vient
d'être presque renversé sous le doigt d'un enfant. Est-ce là le génie?
non, non! Lorsqu'il daigne quitter ses hautes régions pour une passion
humaine du moins doit-il l'envahir. Puisque ce Richelieu ne voulait
que le pouvoir, que ne l'a-t-il donc pris par le sommet au lieu de
l'emprunter à une faible tête de Roi qui tourne et qui fléchit? Je
vais trouver un homme qui n'a pas encore paru, et que je vois dominé
par cette misérable ambition; mais je crois qu'il ira plus loin. Il se
nomme Cromwell.
Écrit en 1826.
FIN DE CINQ-MARS
NOTES
ET
DOCUMENTS HISTORIQUES
PAGE 342.
Il se faisait tirer, dit un journal manuscrit, etc., etc.
Son bateau prit terre contre la balme de Bonneri. En cette ville,
où quantité de noblesse l'attendoit, entre autres M. le comte de
Suze, Monseigneur de Viviers le salua à la sortie de son bateau;
mais il fallut attendre de lui parler jusques à ce qu'il fust
au logis qu'on lui avoit préparé dans la ville. Quand son bateau
abordoit la terre, il y avoit un pont de bois qui du bateau alloit
au bord de la rivière; après qu'on avoit vu s'il s'estoit bien
assuré, on sortoit le lit dans lequel ledit seigneur estoit couché,
car il estoit malade d'une douleur ou ulcère au bras. Il y avoit
six puissants hommes qui portoient le lit avec deux barres; et
les liens où les hommes mettoient les mains estoient rembourrés et
garnis de buffleteries. Ils portoient sur les épaules et autour du
cou certaines trapointes garnies en dedans de coton, et la main
couverte de buffle; si bien que les sangles ou surfaix qu'ils
mettoient au cou estoient comme une étole qui descendoit jusques
aux barres dans lesquelles elles estoient passées. Ainsi ces hommes
portoient le lit et ledit seigneur dans les villes ou aux maisons
auxquelles il devoit loger. Mais ce dont tout le monde estoit
étonné, c'est qu'il entroit dans les maisons par les fenêtres; car
auparavant qu'il arrivât, les maçons qu'il menoit abattoient les
croisées des maisons, ou faisoient des ouvertures aux murailles
des chambres où il devoit loger, et en après on faisait un pont
de bois qui venoit de la rue jusqu'aux fenêtres ou ouvertures de
son logis: ainsi estant dans son lit portatif, il passoit par les
rues, et on le passoit sur le pont jusque dans un autre lit qui lui
estoit préparé dans sa chambre, que ses officiers avoient tapissée
de damas incarnat et violet, avec des ameublements très-riches. Il
logea à Viviers dans la maison de Montarguy, qui est à présent à
l'université de notre église. On abattit la croisée de la chambre,
qui a sa vue sur la place, et le pont de bois pour y monter venoit
depuis la boutique de Noël de Viel, sous la maison d'Ales, du côté
nord, jusques à l'ouverture des fenêtres, où le seigneur Cardinal
fut porté de la manière expliquée. Sa chambre estoit gardée de
tous côtés, tant sous les voûtes qu'ès côtés et sur le dessus des
logements où il couchoit.
Sa cour ou suite était composée de gens d'importance; la civilité,
affabilité et courtoisie estoient avec eux. La dévotion y estoit
très-grande; car les soldats, qui sont ordinairement indévôts et
impies, firent de grandes dévotions. Le lendemain de son arrivée,
qui estoit un dimanche, plusieurs d'iceux se confessèrent et
communièrent avec démonstration de grande piété; ils ne firent
aucune insolence dans la ville, vivant quasi comme des pucelles.
La noblesse aussi fit de grandes dévotions. Quand on estoit
sur le Rhône, quoiqu'il y eust quantité de bateliers, tant dans
les barques qu'après les chevaux, on n'osait jamais blasphémer,
qu'est quasi un miracle que de telles gens demeurassent dans une
telle rétention; on ne leur voyait proférer que les mots qui leur
estoient nécessaires pour la conduite de leurs barques, mais si
modestement, que tout le monde en estoit ravi.
Monseigneur le cardinal Bigni logea à l'archidiaconé. On avoit
préparé la maison de M. Panisse pour monseigneur le cardinal
Mazarin; mais au partir du bourg Saint-Andéol, il prit la poste
pour aller trouver le Roy. Le dimanche 25, ledit seigneur fut
reporté dans son bateau avec le même ordre. (_Extrait du journal
manuscrit de J. de Banne._)
_Sur les derniers moments de MM. de Cinq-Mars et de Thou, et leurs
actes de dévotion._
La bravoure de M. de Cinq-Mars était froide, noble et élégante.
Il n'y en a pas de mieux attestée. Si, après tant de détails
historiques résumés dans le livre, il en fallait de nouvelles preuves,
j'ajouterais, pour les confirmer, cette lettre de M. de Marca, et des
fragments du rapport qui les suit, où l'on pourra remarquer ce passage:
«C'est une merveille incroyable qu'il ne témoigna jamais aucune peur,
ni trouble, ni aucune émotion, etc.»
Le recueil intitulé: _Journal de M. le Cardinal-Duc de Richelieu, qu'il
a faict durant le grand orage de la court, en l'an 1642, tirés de ses
Mémoires qu'il a écrits de sa main_, porte ces paroles à la relation de
l'instruction du procès:
M. de Cinq-Mars ne changea jamais de visage, ny de parole; toujours
les mêmes douceur, modération et assurance.
Tallemant des Réaux dit dans ses _Mémoires_, tome I, page 418, etc.,
etc.:
M. le Grand fut ferme, et le combat qu'il souffroit en luy-même
ne parut point au dehors.--Il mourut avec une grandeur de courage
étonnante, et ne s'amusa point à haranguer. Il ne voulut point de
bandeau. Il avoit les yeux ouverts quand on le frappa, et tenoit
le billot si ferme, qu'on eut de la peine à en retirer ses bras.
Il estoit plein de coeur et mourut en galant homme. Quoiqu'on
eût résolu de ne point lui donner la question, comme portoit la
sentence, on ne laissa pas de la lui présenter; cela le toucha,
mais ne lui fit rien faire qui le démentît, et il défaisoit déjà
son pourpoint quand on lui fit lever la main seul.