--_Du peuple!_ disaient-elles; et d'où est donc ce petit maçon avec ce
plâtre sur ses habits?
--Ah! interrompit une autre, tu ne vois pas que c'est quelque
gentilhomme déguisé? Regarde ses mains blanches: ça n'a jamais
travaillé.
--Oui, oui, c'est quelque petit conspirateur dameret; j'ai bien envie
d'aller chercher M. le Chevalier du Guet pour le faire arrêter.
L'abbé Gondi sentit tout le danger de cette situation, et, se
jetant d'un air de colère sur Olivier, avec toutes les manières d'un
menuisier dont il avait pris le costume et le tablier, il s'écria en le
saisissant au collet:
--Vous avez raison: c'est un petit drôle qui ne travaille jamais.
Depuis deux ans que mon père l'a mis en apprentissage, il n'a fait
que peigner ses cheveux blonds pour plaire aux petites filles. Allons,
rentre à la maison!
Et, lui donnant des coups de latte, il lui fit percer la foule et
revint se placer sur un autre point de la haie. Après avoir tancé le
page étourdi il lui demanda la lettre qu'il disait avoir à remettre à
M. de Cinq-Mars quand il serait évadé. Olivier l'avait depuis deux mois
dans sa poche, et la lui donna.
--C'est d'un prisonnier à un autre, dit-il; car le chevalier de Jars,
en sortant de la Bastille, me l'a envoyée de la part d'un de ses
compagnons de captivité.
--Ma foi, dit Gondi, il peut y avoir quelque secret important pour
notre ami; je la décachette, vous auriez dû y penser plus tôt.
--Ah! bah! c'est du vieux Bassompierre. Lisons.
«MON CHER ENFANT,
«J'apprends du fond de la Bastille, où je suis encore, que vous
voulez conspirer contre ce tyran de Richelieu, qui ne cesse d'humilier
notre bonne vieille Noblesse et les Parlements, et de saper dans ses
fondements l'édifice sur lequel reposait l'Etat. J'apprends que les
Nobles sont mis à la taille, et condamnés par de petits juges contre
les privilèges de leur condition, forcés à l'arrière-ban contre les
pratiques anciennes...»
--Ah! le vieux radoteur! interrompit le page en riant aux éclats.
--Pas si sot que vous croyez; seulement il est un peu reculé pour notre
affaire.
«Je ne puis qu'approuver ce généreux projet, et je vous prie de me
bailler advis de tout...»
--Ah! le vieux langage du dernier règne! dit Olivier; il ne savait pas
écrire: _me faire expert de toutes choses_, comme on dit à présent.
--Laissez-moi lire, pour Dieu, dit l'abbé; dans cent ans on se moquera
ainsi de nos phrases.
Il poursuivit:
«Je puis bien vous conseiller nonobstant mon grand âge, en vous
racontant ce qui m'advint en 1560.»
--Ah! ma foi, je n'ai pas le temps de m'ennuyer à lire tout. Voyons la
fin.
«Quand je me rappelle mon dîner chez madame la maréchale d'Effiat,
votre mère, et que je me demande ce que sont devenus tous les
convives, je m'afflige véritablement. Mon pauvre Puy-Laurens est mort
à Vincennes, de chagrin d'être oublié par MONSIEUR dans cette prison;
de Launay tué en duel, et j'en suis marri; car, malgré que je fusse
mal satisfait de mon arrestation, il y mit de la courtoisie, et je
l'ai toujours tenu pour un galant homme. Pour moi, me voilà sous clef
jusqu'à la fin de la vie de M. le Cardinal; aussi, mon enfant nous
étions treize à table: il ne faut pas se moquer des vieilles croyances.
Remerciez Dieu de ce que vous êtes le seul auquel il ne soit pas arrivé
malencontre...»
--Encore un à-propos! dit Olivier en riant de tout son coeur; et, cette
fois, l'abbé de Gondi ne put tenir son sérieux malgré ses efforts.
Ils déchirèrent la lettre inutile, pour ne pas prolonger encore la
détention du pauvre maréchal si elle était trouvée, et se rapprochèrent
de la place des Terreaux et de la haie des gardes qu'ils devaient
attaquer lorsque le signal du chapeau serait donné par le jeune
prisonnier.
Ils virent avec satisfaction tous leurs amis à leur poste, et prêts
à jouer des couteaux, selon leur propre expression. Le peuple, en se
pressant autour d'eux, les favorisait sans le vouloir. Il survint près
de l'abbé une troupe de jeunes demoiselles vêtues de blanc et voilées;
elles allaient à l'église pour communier, et les religieuses qui les
conduisaient, croyant comme tout le peuple que ce cortège était destiné
à rendre les honneurs à quelque grand personnage, leur permirent de
monter sur de larges pierres de taille accumulées derrière les soldats.
Là elles se groupèrent avec la grâce de cet âge, comme vingt belles
statues sur un seul piédestal. On eût dit ces vestales que l'antiquité
conviait aux sanglants spectacles des gladiateurs. Elles se parlaient
à l'oreille en regardant autour d'elles, riaient et rougissaient
ensemble, comme font les enfants.
L'abbé de Gondi vit avec humeur qu'Olivier allait encore oublier
son rôle de conspirateur et son costume de maçon pour leur lancer
des oeillades et prendre un maintien trop élégant et des gestes trop
civilisés pour l'état qu'on devait lui supposer: il commençait déjà à
s'approcher d'elles en bouclant ses cheveux avec ses doigts, lorsque
Fontrailles et Montrésor survinrent par bonheur sous un habit de
soldats suisses; un groupe de gentilshommes, déguisés en mariniers, les
suivait avec des bâtons ferrés à la main; ils avaient sur le visage une
pâleur qui n'annonçait rien de bon. On entendit une marche sonnée par
des trompettes.
--Restons ici, dit l'un d'eux à sa suite; c'est ici.
L'air sombre et le silence de ces spectateurs contrastaient
singulièrement avec les regards enjoués et curieux des jeunes filles et
leurs propos enfantins.
--Ah! le beau cortège! criaient-elles: voilà au moins cinq cents hommes
avec des cuirasses et des habits rouges, sur de beaux chevaux; ils ont
des plumes jaunes sur leurs grands chapeaux.--Ce sont des étrangers,
des Catalans, dit un garde-française.--Qui conduisent-ils donc?--Ah!
voici un beau carrosse doré! mais il n'y a personne dedans.
--Ah! je vois trois hommes à pied: où vont-ils?
--A la mort! dit Fontrailles d'une voix sinistre qui fit taire
toutes les voix. On n'entendit plus que les pas lents des chevaux
qui s'arrêtèrent tout à coup par un de ces retards qui arrivent dans
la marche de tout cortège. On vit alors un douloureux et singulier
spectacle. Un vieillard à la tête tonsurée marchait avec peine en
sanglotant, soutenu par deux jeunes gens d'une figure intéressante
et charmante, qui se donnaient une main derrière ses épaules voûtées,
tandis que de l'autre chacun d'eux tenait l'un de ses bras. Celui qui
marchait à sa gauche était vêtu de noir; il était grave et baissait
les yeux. L'autre beaucoup plus jeune, était revêtu d'une parure
éclatante[35]: un pourpoint de drap de Hollande, couvert de larges
dentelles d'or et portant des manches bouffantes et brodées, le
couvrait du cou à la ceinture, habillement assez semblable au corset
des femmes; le reste de ses vêtements en velours noir brodé de palmes
d'argent, des bottines grisâtres à talons rouges, où s'attachaient
des éperons d'or; un manteau d'écarlate chargé de boutons d'or, tout
rehaussait la grâce de sa taille élégante et souple. Il saluait à
droite et à gauche de la haie avec un sourire mélancolique.
[35] Le portrait en pied de M. de Cinq-Mars est conservé dans le
musée de Versailles.
Un vieux domestique, avec des moustaches et une barbe blanches,
suivait, le front baissé, tenant en main deux chevaux de bataille
caparaçonnés.
Les jeunes demoiselles se taisaient; mais elles ne purent retenir leurs
sanglots en les voyant.
--C'est donc ce pauvre vieillard qu'on mène à la mort?
s'écrièrent-elles; ses enfants le soutiennent.
--A genoux! mesdames, dit une religieuse, et priez pour lui.
--A genoux! cria Gondi, et prions que Dieu les sauve.
Tous les conjurés répétèrent:--A genoux! à genoux! et donnèrent
l'exemple au peuple qui les imita en silence.
--Nous pouvons mieux voir ses mouvements à présent, dit tout bas Gondi
à Montrésor: levez-vous; que fait-il?
--Il est arrêté et parle de notre côté en nous saluant; je crois qu'il
nous reconnaît.
Toutes les maisons, les fenêtres, les murailles, les toits, les
échafauds dressés, tout ce qui avait vue sur la place était chargé de
personnes de toute condition et de tout âge.
Le silence le plus profond régnait sur la foule immense; on eût entendu
les ailes du moucheron des fleuves, le souffle du moindre vent, le
passage des grains de poussière qu'il soulève; mais l'air était calme,
le soleil brillant, le ciel bleu. Tout le peuple écoutait. On était
proche de la place des Terreaux; on entendit des coups de marteau sur
les planches, puis la voix de Cinq-Mars.
Un jeune chartreux avança sa tête pâle entre deux gardes; tous les
conjurés se levèrent au-dessus du peuple à genoux, chacun d'eux portant
la main à sa ceinture ou dans son sein et serrant de près le soldat
qu'il devait poignarder.
--Que fait-il? dit le chartreux; a-t-il son chapeau sur la tête?
--Il jette son chapeau à terre loin de lui, dit paisiblement
l'arquebusier qu'il interrogeait.
CHAPITRE XXVI
LA FÊTE
Mon Dieu! qu'est-ce que ce monde?
(_Dernières paroles de M. de Cinq-Mars._)
Le jour même du cortège sinistre de Lyon, et durant les scènes que
nous venons de voir, une fête magnifique se donnait à Paris, avec tout
le luxe et le mauvais goût du temps. Le puissant Cardinal avait voulu
remplir à la fois de ses pompes les deux premières villes de France.
Sous le nom d'ouverture du Palais-Cardinal, on annonça cette fête
donnée au Roi et à toute la cour. Maître de l'empire par la force, il
voulut encore l'être des esprits par la séduction, et, las de dominer,
il espéra plaire. La tragédie de _Mirame_ allait être représentée dans
une salle construite exprès pour ce grand jour: ce qui éleva les frais
de cette soirée, dit Pélisson, à trois cent mille écus.
La garde entière du premier ministre[36] était sous les armes; ses
quatre compagnies de Mousquetaires et de Gens d'armes étaient rangées
en haie sur les vastes escaliers et à l'entrée des longues galeries du
Palais-Cardinal[37]. Ce brillant _Pandemonium_, où les péchés mortels
ont un temple à chaque étage, n'appartint ce jour-là qu'à l'orgueil,
qui l'occupait de haut en bas. Sur chaque marche était posté l'un des
arquebusiers de la garde du Cardinal, tenant une torche à la main
et une longue carabine dans l'autre; la foule de ses gentilshommes
circulait entre ces candélabres vivants, tandis que dans le grand
jardin, entouré d'épais marronniers, remplacés aujourd'hui par les
arcades, deux compagnies de Chevau-légers à cheval, le mousquet au
poing, se tenaient prêtes au premier ordre et à la première crainte de
leur maître.
[36] Le Roi donna au Cardinal, en 1626, une garde de deux cents
Arquebusiers; en 1632, quatre cents Mousquetaires à pied; en 1638,
deux compagnies de Gens d'armes et de Chevau-légers furent formées
par lui.
[37] Il avait donné au Roi, sous réserve d'usufruit durant sa vie,
ce palais avec ses dépendances, comme aussi sa magnifique chapelle
de diamants, avec son grand buffet d'argent ciselé, pesant trois
mille marcs, et son grand diamant en forme de coeur, pesant plus de
vingt carats; M. de Chavigny accepta cette donation pour le Roi.
(_Histoire du père Joseph._)
Le Cardinal, porté et suivi par ses trente-huit pages, vint se placer
dans sa loge tendue de pourpre, en face de celle où le Roi était couché
à demi derrière des rideaux verts qui le préservaient de l'éclat des
flambeaux. Toute la cour était entassée dans les loges, et se leva
lorsqu'il parut; la musique commença une ouverture brillante, et l'on
ouvrit le parterre à tous les hommes de la ville et de l'armée qui se
présentèrent. Trois flots impétueux de spectateurs s'y précipitèrent et
le remplirent en un instant; ils étaient debout et tellement pressés,
que le mouvement d'un bras suffisait pour causer sur toute la foule le
balancement d'un champ de blé. On vit tel homme dont la tête décrivait
ainsi un cercle assez étendu, comme celle d'un compas, sans que ses
pieds eussent quitté le point où ils étaient fixés, et on emporta
quelques jeunes gens évanouis. Le ministre, contre sa coutume, avança
sa tête décharnée hors de sa tribune, et salua l'assemblée d'un air
qui voulait être gracieux. Cette grimace n'obtint de réponse qu'aux
loges, le parterre fut silencieux. Richelieu avait voulu montrer qu'il
ne craignait pas le jugement public pour son ouvrage et avait permis
que l'on introduisît sans choix tous ceux qui se présenteraient.
Il commençait à s'en repentir, mais trop tard. En effet, cette
impartiale assemblée fut aussi froide que la _tragédie-pastorale_
l'était elle-même; en vain les _bergères_ du théâtre, couvertes de
pierreries, exhaussées sur des talons rouges, portant du bout des
doigts des houlettes ornées de rubans et suspendant des guirlandes de
fleurs sur leurs robes que soulevaient les _vertugadins_, se mouraient
d'amour en longues tirades de deux cents vers langoureux; en vain des
_amants parfaits_ (car c'était le beau idéal de l'époque) se laissaient
dépérir de faim dans un antre solitaire, et déploraient leur mort avec
emphase, en attachant à leurs cheveux des rubans de la couleur favorite
de leur belle; en vain les femmes de la cour donnaient des signes
de ravissement, penchées au bord de leurs loges, et tentaient même
l'évanouissement le plus flatteur: le morne parterre ne donnait d'autre
signe de vie que le balancement perpétuel des têtes noires à longs
cheveux. Le Cardinal mordait ses lèvres et faisait le distrait pendant
le premier acte et le second; le silence avec lequel s'écoulèrent le
troisième et le quatrième fit une telle blessure à son coeur paternel,
qu'il se fit soulever à demi hors de son balcon, et, dans cette immonde
et ridicule attitude, faisait signe à ses amis de la cour de remarquer
les plus beaux endroits, et donnait le signal des applaudissements; on
y répondait de quelques loges, mais l'impassible parterre était plus
silencieux que jamais; laissant la scène se passer entre le théâtre et
les régions supérieures, il s'obstinait à demeurer neutre. Le maître de
l'Europe et de la France, jetant alors un regard de feu sur ce petit
amas d'hommes qui osaient ne pas admirer son oeuvre, sentit dans son
coeur le voeu de Néron, et pensa un moment combien il serait heureux
qu'il n'y eût là qu'une tête.
Tout à coup cette masse noire et immobile s'anima, et des salves
interminables d'applaudissements éclatèrent, au grand étonnement
des loges, et surtout du ministre. Il se pencha, saluant avec
reconnaissance; mais il s'arrêta en remarquant que les battements de
mains interrompaient les acteurs toutes les fois qu'ils voulaient
recommencer. Le Roi fit ouvrir les rideaux de sa loge fermés,
jusque-là, pour voir ce qui excitait tant d'enthousiasme; toute la
cour se pencha hors des colonnes: on aperçut alors dans la foule des
spectateurs assis sur le théâtre, un jeune homme humblement vêtu, qui
venait de se placer avec peine; tous les regards se portaient sur lui.
Il en paraissait fort embarrassé, et cherchait à se couvrir de son
petit manteau noir trop court. _Le Cid! Le Cid!_ cria le parterre, ne
cessant d'applaudir. Corneille, effrayé, se sauva dans les coulisses,
et tout retomba dans le silence.
Le Cardinal, hors de lui, fit fermer les rideaux de sa loge et se fit
emporter dans ses galeries.
Ce fut là que s'exécuta une autre scène préparée dès longtemps par les
soins de Joseph, qui avait sur ce point endoctriné les gens de sa suite
avant de quitter Paris. Le cardinal Mazarin, s'écriant qu'il était
plus prompt de faire passer Son Éminence par une longue fenêtre vitrée
qui ne s'élevait qu'à deux pieds de terre et conduisait de sa loge aux
appartements, la fit ouvrir, et les pages y firent passer le fauteuil.
Aussitôt cent voix s'élevèrent pour dire et proclamer l'accomplissement
de la grande prophétie de Nostradamus. On se disait à demi-voix: «Le
_bonnet rouge_, c'est Monseigneur; _quarante onces_, c'est Cinq-Mars;
_tout_ finira, c'était de Thou: quel heureux coup du ciel! Son Éminence
règne sur l'avenir comme sur le présent».
Il s'avançait ainsi sur son trône ambulant dans de longues et
resplendissantes galeries, écoutant ce doux murmure d'une flatterie
nouvelle; mais, insensible à ce bruit des voix qui divinisaient son
génie, il eût donné tous leurs propos pour un seul mot, un seul geste
de ce public immobile et inflexible, quand même ce mot eût été un
cri de haine; car on étouffe les clameurs, mais comment se venger
du silence? On empêche un peuple de frapper, mais qui l'empêchera
d'attendre? Poursuivi par le fantôme importun de l'opinion publique,
le sombre ministre ne se crut en sûreté qu'arrivé au fond de son
palais, au milieu de sa cour tremblante et flatteuse, dont les
adorations lui firent bientôt oublier que quelques hommes avaient
osé ne pas l'admirer. Il se fit placer comme un roi au milieu de ses
vastes appartements, et, regardant autour de lui, se mit à compter
attentivement les hommes puissants et soumis qui l'entouraient: il
les compta et s'admira. Les chefs de toutes les grandes familles,
les princes de l'Église, les présidents de tous les parlements, les
gouverneurs des provinces, les maréchaux et les généraux en chef des
armées, le nonce, les ambassadeurs de tous les royaumes, les députés
et les sénateurs des républiques, étaient immobiles, soumis et rangés
autour de lui, comme attendant ses ordres. Plus un regard qui osât
soutenir son regard, plus une parole qui osât s'élever sans sa volonté,
plus un projet qu'on osât former dans le repli le plus secret du
coeur, plus une pensée qui ne procédât de la sienne. L'Europe muette
l'écoutait par représentants. De loin en loin il élevait une voix
impérieuse, et jetait une parole satisfaite au milieu de ce cercle
pompeux, comme un denier dans la foule des pauvres. On pouvait alors
reconnaître, à l'orgueil qui s'allumait dans ses regards et à la joie
de sa contenance, celui des princes sur qui venait de tomber une telle
faveur; celui-là se trouvait même transformé tout à coup en un autre
homme, et semblait avoir fait un pas dans la hiérarchie des pouvoirs,
tant on entourait d'adorations inespérées et de soudaines caresses ce
fortuné courtisan, dont le Cardinal n'apercevait pas même le bonheur
obscur. Le frère du Roi et le duc de Bouillon étaient debout dans la
foule, d'où le ministre ne daigna pas les tirer; seulement il affecta
de dire qu'il serait bon de démanteler quelques places fortes, parla
longuement de la nécessité des pavés et des quais dans les rues de
Paris, et dit en deux mots à Turenne qu'on pourrait l'envoyer à l'armée
d'Italie, près du prince Thomas, pour chercher son bâton de maréchal.
Tandis que Richelieu ballottait ainsi dans ses mains puissantes les
plus grandes et les moindres choses de l'Europe, au milieu d'une fête
bruyante dans son magnifique palais, on avertissait la Reine au Louvre
que l'heure était venue de se rendre chez le Cardinal, où le Roi
l'attendait après la tragédie. La sérieuse Anne d'Autriche n'assistait
à aucun spectacle; mais elle n'avait pu refuser la fête du premier
ministre. Elle était dans son oratoire, prête à partir et couverte
de perles, sa parure favorite; debout près d'une grande glace avec
Marie de Mantoue, elle se plaisait à terminer la toilette de la jeune
princesse, qui, vêtue d'une longue robe rose, contemplait elle-même
avec attention, mais un peu d'ennui et d'un air boudeur, l'ensemble de
sa toilette.
La Reine considérait son propre ouvrage dans Marie, et, plus troublée
qu'elle, songeait avec crainte au moment où cesserait cette éphémère
tranquillité, malgré la profonde connaissance qu'elle avait du
caractère sensible mais léger de Marie. Depuis la conversation de
Saint-Germain, depuis la lettre fatale, elle n'avait pas quitté un seul
instant la jeune princesse, et avait donné tous ses soins à conduire
son esprit dans la voie qu'elle avait tracée d'avance; car le trait
le plus prononcé du caractère d'Anne d'Autriche était une invincible
obstination dans ses calculs, auxquels elle eût voulu soumettre tous
les événements et toutes les passions avec une exactitude géométrique,
et c'est sans doute à cet esprit positif et sans mobilité que l'on
doit attribuer tous les malheurs de sa régence. La sinistre réponse
de Cinq-Mars, son arrestation, son jugement, tout avait été caché à
la princesse Marie, dont la faute première, il est vrai, avait été un
mouvement d'amour-propre et un instant d'oubli. Cependant la Reine
était bonne, et s'était amèrement repentie de sa précipitation à
écrire de si décisives paroles, dont les conséquences avaient été si
graves, et tous ses efforts avaient tendu à en atténuer les suites. En
envisageant son action dans ses rapports avec le bonheur de la France,
elle s'applaudissait d'avoir étouffé ainsi tout à coup le germe d'une
guerre civile qui eût ébranlé l'État jusque dans ses fondements; mais
lorsqu'elle s'approchait de sa jeune amie et considérait cet être
charmant qu'elle brisait dans sa fleur, et qu'un vieillard sur un trône
ne dédommagerait pas de la perte qu'elle avait faite pour toujours;
quand elle songeait à l'entier dévouement, à cette totale abnégation de
soi-même qu'elle venait de voir dans un jeune homme de vingt-deux ans,
d'un si grand caractère et presque maître du royaume, elle plaignait
Marie, et admirait du fond de l'âme l'homme qu'elle avait si mal jugé.
Elle aurait voulu du moins faire connaître tout ce qu'il valait à
celle qu'il avait tant aimée, et qui ne le savait pas; mais elle
espérait encore en ce moment que tous les conjurés, réunis à Lyon,
parviendraient à le sauver, et, une fois le sachant en pays étranger,
elle pourrait alors tout dire à sa chère Marie.