tut, et, pour se consoler, se mit à une fenêtre du côté de la rivière
où le soleil ne se montrait pas encore, et il sembla ne plus faire
attention à ce qui se passait dans la chambre.
Cependant Laubardemont, craignant que les juges ne vinssent à
s'attendrir, dit à haute voix:
--Actuellement, d'après l'ordre de monseigneur le Cardinal, on va
mettre ces deux messieurs à la gêne, c'est-à-dire la question ordinaire
et extraordinaire.
Cinq-Mars rentra dans son caractère par indignation, et, croisant les
bras, fit, vers Laubardemont et Joseph, deux pas qui les épouvantèrent.
Le premier porta involontairement la main à son front.
--Sommes-nous ici à Loudun? s'écria le prisonnier.
Mais de Thou, s'approchant, lui prit la main et la serra; il se tut, et
reprit d'un ton calme en regardant les juges:
--Messieurs, cela me semble bien rude; un homme de mon âge et de ma
condition ne devrait pas être sujet à toutes ces formalités. J'ai
tout dit et je dirai tout encore. Je prends la mort à gré et de grand
coeur: la question n'est donc point nécessaire. Ce n'est point à
des âmes comme les nôtres que l'on peut arracher des secrets par les
souffrances du corps. Nous sommes devenus prisonniers par notre volonté
et à l'heure marquée par nous-mêmes; nous avons dit seulement ce qu'il
fallait pour nous faire mourir, vous ne sauriez rien de plus; nous
avons ce que nous voulons.
--Que faites-vous, ami? interrompit de Thou?... Il se trompe,
messieurs; nous ne refusons pas le martyre que Dieu nous offre, nous le
demandons.
--Mais, disait Cinq-Mars, qu'avez-vous besoin de ces tortures infâmes
pour conquérir le ciel? vous, martyr déjà, martyr volontaire de
l'amitié! Messieurs moi seul je puis avoir d'importants secrets:
mettez-moi seul à la question, si nous devons être traités comme les
plus vils malfaiteurs.
--Par charité, messieurs, reprenait de Thou, ne me privez pas des
mêmes douleurs que lui; je ne l'ai pas suivi si loin pour l'abandonner
à cette heure précieuse, et ne pas faire tous mes efforts pour
l'accompagner jusque dans le ciel.
Pendant ce débat, il s'en était engagé un autre entre Laubardemont
et Joseph; celui-ci, craignant que la douleur n'arrachât le récit
de son entretien, n'était pas d'avis de donner la question; l'autre
ne trouvant pas son triomphe complété par la mort, l'exigeait
impérieusement. Les juges entouraient et écoutaient ces deux ministres
secrets du grand ministre; cependant, plusieurs choses leur ayant fait
soupçonner que le crédit du capucin était plus puissant que celui du
juge, ils penchaient pour lui, et se décidèrent à l'humanité quand il
finit par ces paroles prononcées à voix basse:
--Je connais leurs secrets; nous n'avons pas besoin de les savoir,
parce qu'ils sont inutiles et qu'ils visent trop haut. M. le Grand
n'a à dénoncer que le Roi, et l'autre la Reine; c'est ce qu'il vaut
mieux ignorer. D'ailleurs, ils ne parleraient pas; je les connais, ils
se tairaient, l'un par orgueil, l'autre par piété. Laissons-les: la
torture les blessera; ils seront défigurés et ne pourront plus marcher;
cela gâtera toute la cérémonie; il faut les conserver pour paraître.
Cette dernière considération prévalut; les juges se séparèrent
pour aller délibérer avec le chancelier. En sortant, Joseph dit à
Laubardemont:
--Je vous ai laissé assez de plaisir ici: maintenant vous allez encore
avoir celui de délibérer, et vous irez interroger trois prévenus dans
la tour du Nord.
C'étaient les trois juges d'Urbain Grandier.
Il dit, rit aux éclats, et sortit le dernier, poussant devant lui le
maître des requêtes ébahi.
A peine le sombre tribunal eut-il défilé, que Grandchamp, délivré de
ses deux estafiers, se précipita vers son maître, et, lui saisissant la
main, lui dit:
--Au nom du ciel, venez sur la terrasse, monseigneur, je vous montrerai
quelque chose; au nom de votre mère, venez...
Mais la porte s'ouvrit au vieil abbé Quillet presque dans le même
instant.
--Mes enfants! mes pauvres enfants! criait le vieillard en pleurant;
hélas! pourquoi ne m'a-t-on permis d'entrer qu'aujourd'hui? Cher Henri,
votre mère, votre frère, votre soeur, sont ici cachés...
--Taisez-vous, monsieur l'abbé, disait Grandchamp; venez sur la
terrasse, monseigneur.
Mais le vieux prêtre retenait son élève en l'embrassant.
--Nous espérons, nous espérons beaucoup la grâce.
--Je la refuserais, dit Cinq-Mars.
--Nous n'espérons que les grâces de Dieu, reprit de Thou.
--Taisez-vous, interrompit encore Grandchamp, les juges viennent.
En effet, la porte s'ouvrit encore à la sinistre procession, où Joseph
et Laubardemont manquaient.
--Messieurs, s'écria le bon abbé s'adressant aux commissaires, je suis
heureux de vous dire que je viens de Paris, que personne ne doute de la
grâce de tous les conjurés. J'ai vu chez Sa Majesté, MONSIEUR lui-même.
Et quant au duc de Bouillon, son interrogatoire n'est pas défav...
--Silence! dit M. de Ceton, lieutenant des Gardes écossaises.
Et les quatorze commissaires rentrèrent et se rangèrent de nouveau dans
la chambre.
M. de Thou, entendant que l'on appelait le greffier criminel
du présidial de Lyon pour prononcer l'arrêt, laissa éclater
involontairement un de ces transports de joie religieuse qui ne se
virent jamais que dans les martyrs et les saints aux approches de la
mort; et s'avançant au devant de cet homme, il s'écria:
--_Quam speciosi pedes evangelizantium pacem, evangelizantium bona!_
Puis, prenant la main de Cinq-Mars il se mit à genoux et tête nue pour
entendre l'arrêt, ainsi qu'il était ordonné. D'Effiat demeura debout,
mais on n'osa le contraindre.
L'arrêt leur fut prononcé en ces mots:
«Entre le procureur général du Roi demandeur en cas de crime de
lèse-majesté, d'une part;
«Et messire Henri d'Effiat de Cinq-Mars, Grand-Écuyer de France, âgé
de vingt-deux ans; et François-Auguste de Thou, âgé de trente-cinq
ans, conseiller du Roi en ses conseils; prisonniers au château de
Pierre-Encise de Lyon, défendeurs et accusés, d'autre part;
«Vu le procès extraordinairement fait à la requête dudit procureur
général du Roi, à l'encontre desdits d'Effiat et de Thou, informations,
interrogation, confessions, dénégations et confrontations, et copies
reconnues du traité fait avec l'Espagne; considérant, la chambre
déléguée:
«1º Que celui qui attente à la personne des ministres, des princes,
est regardé par les lois anciennes et constitutions des Empereurs comme
criminel de lèse-majesté;
«2º Que la troisième ordonnance du roi Louis XI porte peine de mort
contre quiconque ne révèle pas une conjuration contre l'État;
«Les commissaires députés par Sa Majesté ont déclaré lesdits d'Effiat
et de Thou atteints et convaincus de crime de lèse-majesté, savoir:
«Ledit d'Effiat de Cinq-Mars pour les conspirations et entreprises,
ligues et traités faits par lui avec les étrangers contre l'Etat;
«Et ledit de Thou, pour avoir eu connaissance desdites entreprises;
«Pour réparation desquels crimes, les ont privés de tous honneurs et
dignités, et les ont condamnés et condamnent à avoir la tête tranchée
sur un échafaud, qui, pour cet effet, sera dressé en la place des
Terreaux de cette ville;
«Ont déclaré et déclarent tous et un chacun de leur biens, meubles
et immeubles, acquis et confisqués au Roi; et iceux par eux tenus
immédiatement de la couronne, réunis au domaine d'icelle; sur iceux
préalablement prise la somme de 60,000 livres applicables à oeuvres
pies.»
Après la prononciation de l'arrêt, M. de Thou dit à haute voix:
--Dieu soit béni! Dieu soit loué!
--La mort ne m'a jamais fait peur, dit froidement Cinq-Mars.
Ce fut alors que, suivant les formes, M. de Ceton, le lieutenant des
Gardes écossaises, vieillard de soixante-six ans, déclara avec émotion
qu'il remettait les prisonniers entre les mains du sieur Thomé, prévôt
des marchands du Lyonnais, prit congé d'eux, et ensuite tous les gardes
du corps, silencieux et les larmes aux yeux.
--Ne pleurez point, leur disait Cinq-Mars, les larmes sont inutiles;
mais plutôt priez Dieu pour nous, et assurez-vous que je ne crains pas
la mort.
Il leur serrait la main, et de Thou les embrassait. Après quoi ces
gentilshommes sortirent les yeux humides de larmes et se couvrant le
visage de leurs manteaux.
--Les cruels! dit l'abbé Quillet, pour trouver des armes contre eux,
il leur a fallu fouiller dans l'arsenal des tyrans. Pourquoi me laisser
entrer en ce moment?...
--Comme confesseur, monsieur, dit à voix basse un commissaire; car,
depuis deux mois, aucun étranger n'a eu permission d'entrer ici...
* * * * *
Dès que les grandes portes furent refermées et les portières abaissées:
--Sur la terrasse, au nom du ciel! s'écria encore Grandchamp. Et il
y entraîna son maître et de Thou. Le vieux gouverneur les suivit en
boitant.
--Que nous veux-tu dans un moment semblable? dit Cinq-Mars avec une
gravité pleine d'indulgence.
--Regardez les chaînes de la ville, dit le fidèle domestique.
Le soleil naissant colorait le ciel depuis un instant à peine. Il
paraissait à l'horizon une ligne éclatante et jaune, sur laquelle les
montagnes découpaient durement leurs formes d'un bleu foncé; les vagues
de la Saône et les chaînes de la ville, tendues d'un bord à l'autre,
étaient encore voilées par une légère vapeur qui s'élevait aussi de
Lyon et dérobait à l'oeil le toit des maisons. Les premiers jets de la
lumière matinale ne coloraient encore que les points les plus élevés
du magnifique paysage. Dans la cité, les clochers de l'hôtel de ville
et de Saint-Nizier, sur les collines environnantes, les monastères des
Carmes et de Sainte-Marie, et la forteresse entière de Pierre-Encise,
étaient dorés de tous les feux de l'aurore. On entendait le bruit des
carillons joyeux des villages. Les murs seuls de la prison étaient
silencieux.
--Eh bien, dit Cinq-Mars, que nous faut-il voir? est-ce la beauté des
plaines ou la richesse des villes? est-ce la paix de ces villages? Ah!
mes amis, il y a partout là des passions et des douleurs comme celles
qui nous ont amenés ici!
Le vieil abbé et Grandchamp se penchèrent sur le parapet de la terrasse
pour regarder du côté de la rivière.
--Le brouillard est trop épais: on ne voit rien encore, dit l'abbé.
--Que notre dernier soleil est lent à paraître! disait de Thou.
--N'apercevez-vous pas en bas, au pied des rochers, sur l'autre rive,
une petite maison blanche entre la porte d'Halincourt et le boulevard
Saint-Jean? dit l'abbé.
--Je ne vois rien, répondit Cinq-Mars, qu'un amas de murailles
grisâtres.
--Ce maudit brouillard est épais! reprenait Grandchamp toujours penché
en avant, comme un marin qui s'appuie sur la dernière planche d'une
jetée pour apercevoir une voile à l'horizon.
--Chut! dit l'abbé, on parle près de nous.
En effet, un murmure confus, sourd et inexplicable, se faisait entendre
dans une petite tourelle adossée à la plate-forme de la terrasse.
Comme elle n'était guère plus grande qu'un colombier, les prisonniers
l'avaient à peine remarquée jusque-là.
--Vient-on déjà nous chercher? dit Cinq-Mars.
--Bah! bah! répondit Grandchamp, ne vous occupez pas de cela; c'est
la tour des oubliettes. Il y a deux mois que je rôde autour du fort,
et j'ai vu tomber du monde de là dans l'eau, au moins une fois par
semaine. Pensons à notre affaire: je vois une lumière à la fenêtre
là-bas.
Une invincible curiosité entraîna cependant les deux prisonniers à
jeter un regard sur la tourelle, malgré l'horreur de leur situation.
Elle s'avançait, en effet, en dehors du rocher à pic et au-dessus
d'un gouffre rempli d'une eau verte bouillonnante, sorte de source
inutile, qu'un bras égaré de la Saône formait entre les rocs à une
profondeur effrayante. On y voyait tourner rapidement la roue d'un
moulin abandonné depuis longtemps. On entendit trois fois un craquement
semblable à celui d'un pont-levis qui s'abaisserait et se relèverait
tout à coup comme par ressort en frappant contre la pierre des murs: et
trois fois on vit quelque chose de noir tomber dans l'eau et la faire
rejaillir en écume à une grande hauteur.
--Miséricorde! seraient-ce des hommes? s'écria l'abbé en se signant.
--J'ai cru voir des robes brunes qui tourbillonnaient en l'air, dit
Grandchamp; ce sont des amis du Cardinal.
Un cri terrible partit de la tour avec un jurement impie.
La lourde trappe gémit une quatrième fois. L'eau verte reçut avec bruit
un fardeau qui fit crier l'énorme roue du moulin, un de ses larges
rayons fut brisé et un homme embarrassé dans les poutres vermoulues
parut hors de l'écume, qu'il colorait d'un sang noir, tourna deux fois
en criant, et s'engloutit. C'était Laubardemont.
Pénétré d'une profonde horreur, Cinq-Mars recula.
--Il y a une Providence, dit Grandchamp: Urbain Grandier l'avait
ajourné à trois ans. Allons, allons, le temps est précieux; messieurs,
ne restez pas là immobiles. Que ce soit lui ou non, je n'en serais pas
étonné, car ces coquins-là se mangent eux-mêmes comme les rats. Mais
tâchons de leur enlever leur meilleur morceau. Vive Dieu! je vois le
signal! nous sommes sauvés; tout est prêt; accourez de ce côté-ci,
monsieur l'abbé. Voilà le mouchoir blanc à la fenêtre; nos amis sont
préparés.
L'abbé saisit aussitôt la main de chacun des deux amis, et les entraîna
du côté de la terrasse où ils avaient d'abord attaché leurs regards.
--Ecoutez-moi tous deux, leur dit-il: apprenez qu'aucun des conjurés
n'a voulu de la retraite que vous leur assuriez; ils sont tous accourus
à Lyon, travestis en grand nombre; ils ont versé dans la ville assez
d'or pour n'être pas trahis; ils veulent tenter un coup de main pour
vous délivrer. Le moment choisi est celui où l'on vous conduira au
supplice; le signal sera votre chapeau que vous mettrez sur votre tête
quand il faudra commencer.
Le bon abbé, moitié pleurant, moitié souriant par espoir, raconta que,
lors de l'arrestation de son élève, il était accouru à Paris; qu'un tel
secret enveloppait toutes les actions du Cardinal, que personne n'y
savait le lieu de la détention du Grand-Ecuyer; beaucoup le disaient
exilé; et, lorsque l'on avait su l'accommodement de MONSIEUR et du duc
de Bouillon avec le Roi, on n'avait plus douté que la vie des autres
ne fût assurée, et l'on avait cessé de parler de cette affaire, qui
compromettait peu de personnes, n'ayant pas eu d'exécution. On s'était
même en quelque sorte réjoui dans Paris de voir la ville de Sedan et
son territoire ajoutés au royaume, en échange des lettres d'_abolition_
accordées à M. de Bouillon reconnu innocent, comme MONSIEUR; que le
résultat de tous les arrangements avait fait admirer l'habileté du
Cardinal et sa clémence envers les conspirateurs, qui, disait-on,
avaient voulu sa mort. On faisait même courir le bruit qu'il avait fait
évader Cinq-Mars et de Thou, s'occupant généreusement de leur retraite
en pays étranger, après les avoir fait arrêter courageusement au milieu
du camp de Perpignan.
A cet endroit du récit, Cinq-Mars ne put s'empêcher d'oublier sa
résignation; et, serrant la main de son ami:
--_Arrêter!_ s'écria-t-il; faut-il renoncer même à l'honneur de nous
être livrés volontairement? Faut-il tout sacrifier, jusqu'à l'opinion
de la postérité?
--C'était encore là une vanité, reprit de Thou en mettant le doigt sur
sa bouche; mais chut! écoutons l'abbé jusqu'au bout.
Le gouverneur, ne doutant pas que le calme des deux jeunes gens ne vînt
de la joie qu'ils ressentaient de leur fuite assurée, et voyant que le
soleil avait à peine encore dissipé les vapeurs du matin, se livra sans
contrainte à ce plaisir involontaire qu'éprouvent les vieillards en
racontant des événements nouveaux, ceux mêmes qui doivent affliger. Il
leur dit toutes ses peines infructueuses pour découvrir la retraite de
son élève, ignorée de la cour et de la ville, où l'on n'osait pas même
prononcer son nom dans les asiles les plus secrets. Il n'avait appris
l'emprisonnement à Pierre-Encise que par la Reine elle-même, qui avait
daigné le faire venir et le charger d'en avertir la maréchale d'Effiat
et tous les conjurés, afin qu'ils tentassent un effort désespéré pour
délivrer leur jeune chef. Anne d'Autriche avait même osé envoyer
beaucoup de gentilshommes d'Auvergne et de la Touraine à Lyon pour
aider à ce dernier coup.
--La bonne Reine! dit-il, elle pleurait beaucoup lorsque je la vis,
et disait qu'elle donnerait tout ce qu'elle possède pour vous sauver;
elle se faisait beaucoup de reproches d'une lettre, je ne sais quelle
lettre. Elle parlait du salut de la France, mais ne s'expliquait pas.
Elle me dit qu'elle vous admirait et vous conjurait de vous sauver,
ne fût-ce que par pitié pour elle, à qui vous laisseriez des remords
éternels.
--N'a-t-elle rien dit de plus? interrompit de Thou, qui soutenait
Cinq-Mars pâlissant.
--Rien de plus, dit le vieillard.
--Et personne ne vous a parlé de moi? répondit le Grand-Écuyer.
--Personne, dit l'abbé.
--Encore, si elle m'eût écrit! dit Henri à demi-voix.
--Souvenez-vous donc, mon père, que vous êtes envoyé ici comme
confesseur, reprit de Thou.
Cependant le vieux Grandchamp, aux genoux de Cinq-Mars et le tirant
par ses habits de l'autre côté de la terrasse, lui criait d'une voix
entrecoupée:
--Monseigneur... mon maître... mon bon maître... les voyez-vous? les
voilà... ce sont eux, ce sont elles... elles toutes...
--Eh! qui donc, mon vieil ami? disait son maître.
--Qui? grand Dieu! Regardez cette fenêtre, ne les reconnaissez-vous
pas? Votre mère, vos soeurs, votre frère.
En effet, le jour entièrement venu lui fit voir dans l'éloignement
des femmes qui agitaient des mouchoirs blancs: l'une d'elles, vêtue de
noir, étendait ses bras vers la prison, se retirait de la fenêtre comme
pour reprendre des forces, puis, soutenue par les autres, reparaissait
et ouvrait les bras, ou posait sa main sur son coeur.
Cinq-Mars reconnut sa mère et sa famille, et ses forces le quittèrent
un moment. Il pencha la tête sur le sein de son ami, et pleura.
--Combien de fois me faudra-t-il donc mourir? dit-il.
Puis, répondant du haut de la tour par un geste de sa main à ceux de sa
famille:
--Descendons vite, mon père, répondit-il au vieil abbé; vous allez me
dire au tribunal de la pénitence, et devant Dieu, si le reste de ma vie
vaut encore que je fasse verser du sang pour la conquérir.
Ce fut alors que Cinq-Mars dit à Dieu ce que lui seul et Marie de
Mantoue ont connu de leurs secrètes et malheureuses amours. «Il remit
à son confesseur, dit le P. Daniel, un portrait d'une grande dame tout
entouré de diamants, lesquels durent être vendus, pour l'argent être
employé en oeuvres pieuses.»
Pour M. de Thou, après s'être aussi confessé, il écrivit une
lettre[34]. «Après quoi (selon le récit de son confesseur) il me dit:
«_Voilà la dernière pensée que je veux avoir pour ce monde: partons en
paradis._» Et, se promenant dans la chambre à grands pas, il récitoit
à haute voix le psaume _Miserere mei, Deus_, etc., avec une ardeur
d'esprit incroyable, et des tressaillements de tout son corps si
violents qu'on eust dit qu'il ne touchoit pas la terre et qu'il alloit
sortir de luy-mesme. Les gardes étoient muets à ce spectacle, qui les
faisoit tous frémir de respect et d'horreur.»
[34] Voir la copie de cette lettre à Mme la princesse de Guéménée,
dans les notes à la fin du volume.
* * * * *
Cependant tout était calme le 12 du même mois de septembre 1642 dans
la ville de Lyon, lorsque, au grand étonnement de ses habitants, on
vit arriver dès le point du jour, par toutes ses portes, des troupes
d'infanterie et de cavalerie que l'on savait campées et cantonnées
fort loin de là. Les Gardes françaises et suisses, les régiments de
Pompadour, les Gens d'armes de Maurevert et les Carabins de La Roque,
tous défilèrent en silence; la cavalerie, portant le mousquet appuyé
sur le pommeau de la selle, vint se ranger autour du château de
Pierre-Encise; l'infanterie forma la haie sur les bords de la Saône,
depuis la porte du fort jusqu'à la place des Terreaux. C'était le lieu
ordinaire des exécutions.
Quatre compagnies des bourgeois de Lyon, que l'on appelle _Pennonnage_,
faisant environ onze ou douze cents hommes, «furent rangées, dit le
journal de Montrésor, au milieu de la place des Terreaux, en sorte
qu'elles enfermoient un espace d'environ quatre-vingts pas de chaque
côté, dans lequel on ne laissoit entrer personne, sinon ceux qui
étoient nécessaires.
«Au milieu de cet espace fut dressé un échafaud de sept pieds de haut
et environ neuf pieds en quarré, au milieu duquel, un peu plus sur le
devant, s'élevoit un poteau de la hauteur de trois pieds ou environ,
devant lequel on coucha un bloc de la hauteur d'un demi-pied, si que
la principale façade ou le devant de l'échafaud regardoit vers la
boucherie des Terreaux, du côté de la Saône; contre lequel échafaud
on dressa une petite échelle de huit échelons du côté des Dames de
Saint-Pierre.»
Rien n'avait transpiré dans la ville sur le nom des prisonniers, les
murs inaccessibles de la forteresse ne laissaient rien sortir ni rien
pénétrer que dans la nuit, et les cachots profonds avaient quelquefois
renfermé le père et le fils durant des années entières, à quatre pieds
l'un de l'autre, sans qu'ils s'en doutassent. La surprise fut extrême à
cet appareil éclatant, et la foule accourut, ne sachant s'il s'agissait
d'une fête ou d'un supplice.
Ce même secret qu'avaient gardé les agents du ministre avait été aussi
soigneusement caché par les conjurés, car leur tête en répondait.
Montrésor, Fontrailles, le baron de Beauvau, Olivier d'Entraigues,
Gondi, le comte du Lude et l'avocat Fournier, déguisés en soldats,
en ouvriers et en baladins, armés de poignards sous leurs habits,
avaient jeté et partagé dans la foule plus de cinq cents gentilshommes
et domestiques déguisés comme eux; des chevaux étaient préparés sur
la route d'Italie, et des barques sur le Rhône avaient été payées
d'avance. Le jeune marquis d'Effiat, frère aîné de Cinq-Mars, habillé
en chartreux, parcourait la foule, allait et venait sans cesse de la
place des Terreaux à la petite maison où sa mère et sa soeur étaient
enfermées avec la présidente de Pontac, soeur du malheureux de Thou. Il
les rassurait, leur donnait un peu d'espérance, et revenait trouver les
conjurés et s'assurer que chacun d'eux était disposé à l'action.
Chaque soldat formant la haie avait à ses côtés un homme prêt à le
poignarder.
La foule innombrable entassée derrière la ligne des gardes les poussait
en avant, débordait leur alignement, et leur faisait perdre du terrain.
Ambrosio, domestique espagnol, qu'avait conservé Cinq-Mars, s'était
chargé du capitaine des piquiers, et déguisé en musicien catalan, avait
entamé une dispute avec lui, feignant de ne pas vouloir cesser de jouer
de la vielle. Chacun était à son poste.
L'abbé de Gondi, Olivier d'Entraigues et le marquis d'Effiat étaient au
milieu d'un groupe de poissardes et d'écaillères qui se disputaient et
jetaient de grands cris. Elles disaient des injures à l'une d'elles,
plus jeune et plus timide que ses mâles compagnes. Le frère de
Cinq-Mars approcha pour écouter leur querelle.
--Eh! pourquoi, disait-elle aux autres, voulez-vous que Jean Le Roux,
qui est un honnête homme, aille couper la tête à deux chrétiens, parce
qu'il est boucher de son état? Tant que je serai sa femme, je ne le
souffrirai pas, j'aimerais mieux...
--Eh bien! tu as tort, répondaient ses compagnes; qu'est-ce que cela te
fait que la viande qu'il coupe se mange ou ne se mange pas? Il n'en est
pas moins vrai que tu aurais cent écus pour faire habiller tes trois
enfants à neuf. T'es trop heureuse d'être _l'épouse_ d'un boucher.
Profite donc, ma mignonne, de ce que Dieu t'envoie par la grâce de Son
Éminence.
--Laissez-moi tranquille, reprenait la première, je ne veux pas
accepter. J'ai vu ces beaux jeunes gens à la fenêtre, ils ont l'air
doux comme des agneaux.
--Eh bien, est-ce qu'on ne tue pas tes agneaux et tes veaux? reprenait
la femme Le Bon. Qu'il arrive donc du bonheur à une petite femme comme
ça! Quelle pitié! quand c'est de la part du révérend capucin, encore!
--Que la gaieté du peuple est horrible! s'écria Olivier d'Entraigues
étourdiment.