--Aimez-vous mieux que je me retire? dit Richelieu.

Le roi signa.

--Est-ce donc fini? dit-il avec un profond gémissement.

Ce n'était pas fini: une autre douleur lui était réservée.

La porte s'ouvrit brusquement et l'on vit entrer Cinq-Mars. Ce fut,

cette fois, le Cardinal qui trembla.

--Que voulez-vous, monsieur? dit-il en saisissant la sonnette pour

appeler.

Le Grand-Écuyer était d'une pâleur égale à celle du Roi; et, sans

daigner répondre à Richelieu, il s'avança d'un air calme vers Louis

XIII. Celui-ci le regarda comme regarde un homme qui vient de recevoir

sa sentence de mort.

[Illustration: Jeanniot del. Héliogr. Dujardin.]

--Vous devez trouver, Sire, quelque difficulté à me faire arrêter, car

j'ai vingt mille hommes à moi, dit Henri d'Effiat avec la voix la plus

douce.

--Hélas! Cinq-Mars, dit Louis douloureusement, est-ce toi qui as fait

de telles choses?

--Oui, Sire, et c'est moi aussi qui vous apporte mon épée, car vous

venez sans doute de me livrer, dit-il en la détachant et la posant aux

pieds du Roi, qui baissa les yeux sans répondre.

Cinq-Mars sourit avec tristesse et sans amertume, parce qu'il

n'appartenait déjà plus à la terre. Ensuite, regardant Richelieu avec

mépris:

--Je me rends parce que je veux mourir, dit-il; mais je ne suis pas

vaincu.

Le Cardinal serra les poings par fureur; mais il se contraignit.

--Et quels sont vos complices? dit-il.

Cinq-Mars regarda Louis XIII fixement et entr'ouvrit les lèvres pour

parler... Le Roi baissa la tête et souffrit en cet instant un supplice

inconnu à tous les hommes.

--Je n'en ai point, dit enfin Cinq-Mars, ayant pitié du prince.

Et il sortit de l'appartement.

Il s'arrêta dès la première galerie, où tous les gentilshommes et

Fabert se levèrent en le voyant. Il marcha à celui-ci et lui dit:

--Monsieur, donnez ordre à ces gentilshommes de m'arrêter.

Tous se regardèrent sans oser l'approcher.

--Oui, monsieur, je suis votre prisonnier... oui, messieurs, je suis

sans épée, et, je vous le répète, prisonnier du Roi.

--Je ne sais ce que je vois, dit le général; vous êtes deux qui venez

vous rendre, et je n'ai l'ordre d'arrêter personne.

--Deux? dit Cinq-Mars, ce ne peut être que M. de Thou; hélas! à ce

dévouement je le devine.

--Eh! ne t'avais-je pas aussi deviné? s'écria celui-ci en se montrant

et se jetant dans ses bras.

CHAPITRE XXV

LES PRISONNIERS

J'ai trouvé dans mon coeur le dessein de mon frère.

PICHALD, _Léonidas_.

Mourir sans vider mon carquois!

Sans percer, sans fouler, sans pétrir dans leur fange

Ces bourreaux barbouilleurs de lois!

ANDRÉ CHÉNIER.

Parmi ces vieux châteaux dont la France se dépouille à regret chaque

année, comme des fleurons de sa couronne, il y en avait un d'un aspect

sombre et sauvage sur la rive gauche de la Saône. Il semblait une

sentinelle formidable placée à l'une des portes de Lyon, et tenait

son nom de l'énorme rocher de Pierre-Encise, qui s'élève à pic comme

une sorte de pyramide naturelle, et dont la cime, recourbée sur la

route et penchée jusque sur le fleuve, se réunissait jadis, dit-on,

à d'autres roches que l'on voit sur la rive opposée, formant comme

l'arche naturelle d'un pont; mais le temps, les eaux et la main des

hommes n'ont laissé debout que le vieux amas de granit qui servait de

piédestal à la forteresse, détruite aujourd'hui. Les archevêques de

Lyon l'avaient élevée autrefois, comme seigneurs temporels de la ville,

et y faisaient leur résidence; depuis, elle devint place de guerre, et,

sous Louis XIII, une prison d'État. Une seule tour colossale, où le

jour ne pouvait pénétrer que par trois longues meurtrières, dominait

l'édifice; et quelques bâtiments irréguliers l'entouraient de leurs

épaisses murailles, dont les lignes et les angles suivaient les formes

de la roche immense et perpendiculaire.

Ce fut là que le Cardinal de Richelieu, avare de sa proie, voulut

bientôt incarcérer et conduire lui-même ses jeunes ennemis. Laissant

Louis le précéder à Paris, il les enleva de Narbonne, les traînant à

sa suite pour orner son dernier triomphe, et venant prendre le Rhône

à Tarascon, presque à son embouchure, comme pour prolonger ce plaisir

de la vengeance que les hommes ont osé nommer celui des dieux; étalant

aux yeux des deux rives le luxe de sa haine, il remonta le fleuve avec

lenteur sur des barques à rames dorées et pavoisées de ses armoiries

et de ses couleurs, couché dans la première et remorquant ses deux

victimes dans la seconde, au bout d'une longue chaîne.

Souvent le soir, lorsque la chaleur était passée, les deux nacelles

étaient dépouillées de leur tente, et l'on voyait dans l'une Richelieu,

pâle et décharné, assis sur la poupe; dans celle qui suivait, les

deux jeunes prisonniers, debout, le front calme, appuyés l'un sur

l'autre, et regardant s'écouler les flots rapides du fleuve. Jadis les

soldats de César, qui campèrent sur ces mêmes bords, eussent cru voir

l'inflexible batelier des enfers conduisant les ombres amies de Castor

et Pollux: des chrétiens n'eurent pas même l'audace de réfléchir et d'y

voir un prêtre menant ses deux ennemis au bourreau: c'était le premier

ministre qui passait.

En effet, il passa, les laissant en garde à cette ville même où les

conjurés avaient proposé de le faire périr. Il aimait à se jouer ainsi,

en face, de la destinée, et à planter un trophée où elle avait voulu

mettre sa tombe.

«Il se faisait tirer, dit un journal manuscrit de cette année,

contre-mont la rivière du Rhône, dans un bateau où l'on avait bâti une

chambre de bois, tapissée de velours rouge cramoisi à feuillages, le

fond étant d'or. Dans le bateau, il y avait une antichambre de même

façon; à la proue et à l'arrière du bateau, il y avait quantité de

soldats de ses gardes portant la casaque écarlate, en broderie d'or,

d'argent et de soie, ainsi que beaucoup de seigneurs de marque. Son

Éminence était dans un lit garni de taffetas de pourpre. Monseigneur le

cardinal Bigny et messeigneurs les évêques de Nantes et de Chartres y

étaient avec quantité d'abbés et de gentilshommes en d'autres bateaux.

Au-devant du sien, une frégate faisait la découverte des passagers,

et après montait un autre bateau chargé d'arquebusiers et d'officiers

pour les commander. Lorsqu'on abordait en quelque île, on mettait des

soldats en icelle, pour voir s'il y avait des gens suspects; et n'y en

rencontrant point, ils en gardaient les bords, jusques à ce que deux

bateaux qui suivaient eussent passé; ils étaient remplis de noblesse et

de soldats bien armés.

«Et après venait le bateau de Son Eminence, à la queue duquel était

attaché un petit bateau dans lequel étaient MM. de Thou et Cinq-Mars,

gardés par un exempt des gardes du Roi et douze gardes de Son Eminence.

Après les bateaux venaient trois barques où étaient les hardes et la

vaisselle d'argent de Son Eminence, avec plusieurs gentilshommes et

soldats.

«Sur le bord du Rhône, en Dauphiné, marchaient deux compagnies de

chevau-légers, et autant sur le bord du côté du Languedoc et Vivarais;

il y avait un très beau régiment de gens de pied qui entrait dans les

villes où Son Eminence devait entrer ou coucher. Il y avait plaisir

d'ouïr les trompettes qui jouaient en Dauphiné avec les réponses de

celles du Vivarais, et les redits des échos de nos rochers; on eût dit

que tout jouait à mieux faire.»

* * * * *

Au milieu d'une nuit du mois de septembre 1642, tandis que tout

semblait sommeiller dans l'inexpugnable tour des prisonniers, la porte

de leur première chambre tourna sans bruit sur ses gonds, et sur le

seuil parut un homme vêtu d'une robe brune ceinte d'une corde, ses

pieds chaussés de sandales, et un paquet de grosses clefs à la main:

c'était Joseph. Il regarda avec précaution sans avancer, et contempla

en silence l'appartement du Grand-Ecuyer. D'épais tapis, de larges et

splendides tentures voilaient les murs de la prison; un lit de damas

rouge était préparé, mais le captif n'y était pas; assis près d'une

haute cheminée, dans un grand fauteuil, vêtu d'une longue robe grise

de la forme de celle des prêtres, la tête baissée, les yeux fixés

sur une petite croix d'or, à la lueur tremblante d'une lampe, il

était absorbé par une méditation si profonde, que le capucin eut le

loisir d'approcher jusqu'à lui et de se placer debout face à face du

prisonnier avant qu'il s'en aperçût. Enfin il leva la tête et s'écria:

--Que viens-tu faire ici, misérable?

--Jeune homme, vous êtes emporté, répondit d'une voix très basse le

mystérieux visiteur; deux mois de prison auraient pu vous calmer. Je

viens pour vous dire d'importantes choses: écoutez-moi; j'ai beaucoup

pensé à vous, et je ne vous hais pas tant que vous croyez. Les moments

sont précieux: je vous dirai tout en peu de mots. Dans deux heures on

va venir vous interroger, vous juger et vous mettre à mort avec votre

ami: cela ne peut manquer parce qu'il faut que tout se termine le même

jour.

--Je le sais, dit Cinq-Mars, et j'y compte.

--Eh bien! je puis encore vous tirer d'affaire, car j'ai beaucoup

réfléchi, comme je vous l'ai dit, et je viens vous proposer des choses

qui vous seront agréables. Le Cardinal n'a pas six mois à vivre; ne

faisons pas les mystérieux, entre nous il faut être francs: vous voyez

où je vous ai amené pour lui, et vous pouvez juger par là du point où

je le conduirai pour vous si vous voulez; nous pouvons lui retrancher

ces six mois qui lui restent. Le Roi vous aime et vous rappellera près

de lui avec transport quand il vous saura vivant; vous êtes jeune, vous

serez longtemps heureux et puissant; vous me protégerez, vous me ferez

cardinal.

L'étonnement rendit muet le jeune prisonnier, qui ne pouvait comprendre

un tel langage et semblait avoir de la peine à y descendre de la

hauteur de ses méditations. Tout ce qu'il put dire fut:

--Votre bienfaiteur! Richelieu!

Le capucin sourit et poursuivit tout bas en se rapprochant de lui:

--Il n'y a point de bienfaits en politique, il y a des intérêts,

voilà tout. Un homme employé par un ministre ne doit pas être plus

reconnaissant qu'un cheval monté par un écuyer ne l'est d'être préféré

aux autres. Mon allure lui a convenu, j'en suis bien aise. A présent il

me convient de le jeter à terre.

«Oui, cet homme n'aime que lui-même; il m'a trompé, je le vois bien,

en reculant toujours mon élévation; mais encore une fois, j'ai des

moyens sûrs de vous faire évader sans bruit; je peux tout ici. Je

ferai mettre à la place des hommes sur lesquels il compte, d'autres

hommes qu'il destinait à la mort, et qui sont ici près, dans la tour du

Nord, la tour des oubliettes, qui s'avance là-bas au-dessus de l'eau.

Ses créatures iront remplacer ces gens-là. J'envoie un médecin, un

empirique qui m'appartient, au glorieux Cardinal, que les plus savants

de Paris ont abandonné; si vous vous entendez avec moi, il lui portera

un remède universel et éternel.

--Retire-toi, dit Cinq-Mars, retire-toi, religieux infernal! aucun

homme n'est semblable à toi; tu n'es pas un homme! tu marches d'un

pas furtif et silencieux dans les ténèbres, tu traverses les murailles

pour présider à des crimes secrets; tu te places entre les coeurs des

amants pour les séparer éternellement. Qui es-tu? tu ressembles à l'âme

tourmentée d'un damné.

--Romanesque enfant! dit Joseph; vous auriez eu de grandes qualités

sans vos idées fausses. Il n'y a peut-être ni damnation ni âme. Si

celles des morts revenaient se plaindre, j'en aurais mille autour de

moi, et je n'en ai jamais vu, même en songe.

--Monstre! dit Cinq-Mars à demi-voix.

--Voilà encore des mots, reprit Joseph; il n'y a point de monstre ni

d'homme vertueux. Vous et M. de Thou, qui vous piquez de ce que vous

nommez vertu, vous avez manqué de causer la mort de cent mille hommes

peut-être, en masse et au grand jour, pour rien, tandis que Richelieu

et moi nous en avons fait périr beaucoup moins, en détail, et la nuit,

pour fonder un grand pouvoir. Quand on veut rester pur, il ne faut

point se mêler d'agir sur les hommes, ou plutôt ce qu'il y a de plus

raisonnable est de voir ce qui est, et de se dire comme moi: Il est

possible que l'âme n'existe pas: nous sommes les fils du hasard; mais,

relativement aux autres hommes, nous avons des passions qu'il faut

satisfaire.

--Je respire! s'écria Cinq-Mars, il ne croit pas en Dieu!

Joseph poursuivit:

--Or, Richelieu, vous et moi, sommes nés ambitieux; il fallait donc

tout sacrifier à cette idée!

--Malheureux! ne me confondez pas avec vous!

--C'est la vérité pure cependant, reprit le capucin; et seulement vous

voyez à présent que notre système valait mieux que le vôtre.

--Misérable! c'était par amour...

--Non! non! non! non!... Ce n'est point cela. Voici encore des mots;

vous l'avez cru peut-être vous-même, mais c'était pour vous; je vous

ai entendu parler à cette jeune fille, vous ne pensiez qu'à vous-mêmes

tous les deux; vous ne vous aimiez ni l'un ni l'autre: elle ne songeait

qu'à son rang, et vous à votre ambition. C'est pour s'entendre dire

qu'on est parfait et se voir adorer qu'on veut être aimé, c'est encore

et toujours là le saint égoïsme qui est mon Dieu.

--Cruel serpent! dit Cinq-Mars, n'était-ce pas assez de nous faire

mourir? pourquoi viens-tu jeter tes venins sur la vie que tu nous ôtes;

quel démon t'a enseigné ton horrible analyse des coeurs?

--La haine de tout ce qui m'est supérieur, dit Joseph avec un rire bas

et faux, et le désir de fouler aux pieds tous ceux que je hais, m'ont

rendu ambitieux et ingénieux à trouver le côté faible de vos rêves. Il

y a un ver qui rampe au coeur de tous ces beaux fruits.

--Grand Dieu! l'entends-tu? s'écria Cinq-Mars, se levant et étendant

ses bras vers le ciel.

La solitude de sa prison, les pieuses conversations de son ami, et

surtout la présence de la mort, qui vient comme la lumière d'un astre

inconnu donner d'autres couleurs à tous les objets accoutumés de nos

regards; les méditations de l'éternité, et (le dirons-nous?) de grands

efforts pour changer ses regrets déchirants en espérances immortelles

et pour diriger vers Dieu toute cette force d'aimer qui l'avait égaré

sur la terre; tout avait fait en lui-même une étrange révolution; et,

semblable à ces épis que mûrit subitement un seul coup de soleil, son

âme acquit de plus vives lumières, exaltée par l'influence mystérieuse

de la mort.

--Grand Dieu! répéta-t-il, si celui-ci et son maître sont des hommes,

suis-je un homme aussi? Contemple, contemple deux ambitions réunies,

l'une égoïste et sanglante, l'autre dévouée et sans tache; la leur

soufflée par la haine, la nôtre inspirée par l'amour. Regarde,

Seigneur, regarde, juge et pardonne. Pardonne, car nous fûmes bien

criminels de marcher un seul jour dans la même voie à laquelle on ne

donne qu'un nom sur la terre, quel que soit le but où elle conduise.

Joseph l'interrompit durement en frappant du pied.

--Quand vous aurez fini votre prière, dit-il, vous m'apprendrez si vous

voulez m'aider, et je vous sauverai à l'instant.

--Jamais, scélérat impur, jamais, dit Henri d'Effiat, je ne

m'associerai à toi et à un assassinat! Je l'ai refusé quand j'étais

puissant, et sur toi-même.

--Vous avez eu tort: vous seriez maître à présent.

--Eh! quel bonheur aurais-je de mon pouvoir, partagé qu'il serait avec

une femme qui ne me comprit pas, m'aima faiblement et me préféra une

couronne? Après son abandon je n'ai pas voulu devoir ce qu'on nomme

l'Autorité à la victoire; juge si je la recevrai du crime!

--Inconcevable folie! dit le capucin en riant.

--Tout avec elle, rien sans elle: c'était là toute mon âme.

--C'est par entêtement et par vanité que vous persistez; c'est

impossible! reprit Joseph: ce n'est pas dans la nature.

--Toi qui veux nier le dévouement, reprit Cinq-Mars, comprends-tu du

moins celui de mon ami?

--Il n'existe pas davantage; il a voulu vous suivre parce que...

Ici le capucin, un peu embarrassé, chercha un instant.

--Parce que... parce que... il vous a formé, vous êtes son oeuvre...

il tient à vous par amour-propre d'auteur... Il était habitué à vous

sermonner, et il sent qu'il ne trouverait plus d'élève si docile à

l'écouter et à l'applaudir... La coutume constante lui a persuadé

que sa vie tenait à la vôtre... c'est quelque chose comme cela... il

vous accompagne par routine... D'ailleurs ce n'est pas fini... nous

verrons la suite et l'interrogatoire; il niera sûrement qu'il ait su la

conjuration.

--Il ne le niera pas! s'écria impétueusement Cinq-Mars.

--Il la savait donc? vous l'avouez, dit Joseph triomphant; vous n'en

aviez pas encore dit si long.

--O ciel! qu'ai-je fait? soupira Cinq-Mars en se cachant la tête.

--Calmez-vous: il est sauvé malgré cet aveu, si vous acceptez mon offre.

D'Effiat fut quelque temps sans répondre... le capucin poursuivit:

--Sauvez votre ami... la faveur du Roi vous attend, et peut-être

l'amour égaré un moment...

--Homme, ou qui que tu sois, si tu as quelque chose en toi de semblable

à un coeur, répondit le prisonnier, sauve-le; c'est le plus pur des

êtres créés. Mais fais le emporter loin d'ici pendant son sommeil, car,

s'il s'éveille, tu ne le pourras pas.

--A quoi cela me serait-il bon? dit en riant le capucin; c'est vous et

votre faveur qu'il me faut.

L'impétueux Cinq-Mars se leva, et, saisissant le bras de Joseph, qu'il

regardait d'un air terrible:

--Je l'abaissais en te priant pour lui: viens, scélérat! dit-il en

soulevant une tapisserie qui séparait l'appartement de son ami du sien;

viens et doute du dévouement et de l'immortalité des âmes... Compare

l'inquiétude de ton triomphe au calme de notre défaite, la bassesse de

ton règne à la grandeur de notre captivité, et ta veille sanglante au

sommeil du juste.

Une lampe solitaire éclairait de Thou. Ce jeune homme était à genoux

encore devant un prie-Dieu surmonté d'un vaste crucifix d'ébène; il

semblait s'être endormi en priant; sa tête, penchée en arrière, était

élevée encore vers la croix; ses lèvres souriaient d'un sourire calme

et divin, et son corps affaissé reposait sur les tapis et le coussin du

siège.

--Jésus! comme il dort! dit le capucin stupéfait, mêlant par oubli

à ses affreux propos le nom céleste qu'il prononçait habituellement

chaque jour.

Puis tout à coup il se retira brusquement, en portant la main à ses

yeux, comme ébloui par une vision du ciel...

--Brou... brr... brr... dit-il en secouant la tête et se passant la

main sur le visage... Tout cela est un enfantillage: cela me gagnerait

si j'y pensais... Ces idées-là peuvent être bonnes, comme l'opium pour

calmer...

Mais il ne s'agit pas de cela: dites oui ou non.

--Non, dit Cinq-Mars, le jetant à la porte par l'épaule; je ne veux

point de la vie et ne me repens pas d'avoir perdu une seconde fois de

Thou, car il n'en aurait pas voulu au prix d'un assassinat: et quand il

s'est livré à Narbonne, ce n'était pas pour reculer à Lyon.

--Réveillez-le donc car voici les juges, dit d'une voix aigre et riante

le capucin furieux.

En ce moment entrèrent, à la lueur des flambeaux et précédés par

un détachement de Gardes écossaises, quatorze juges vêtus de leurs

longues robes, et dont on distinguait mal les traits. Ils se rangèrent

et s'assirent en silence à droite et à gauche de la vaste chambre;

c'étaient les commissaires délégués par le Cardinal-Duc pour cette

sombre et solennelle affaire.--Tous hommes sûrs et de _confiance_

pour le Cardinal de Richelieu, qui, de Tarascon, les avait choisis

et inscrits. Il avait voulu que le chancelier Séguier vînt à Lyon

lui-même, _pour éviter_, dit-il dans les instructions ou ordres

qu'il envoie au Roi Louis XIII par Chavigny, «_pour éviter toutes les

accroches qui arriveront s'il n'y est point. M. Marillac_, ajoutait-il,

_fut à Nantes au procès de Chalais_. M. de Château-Neuf, à Toulouse,

à la mort de M. de Montmorency; et M. de Bellièvre, à Paris, au procès

de M. de Biron. L'autorité et l'intelligence qu'ont ces messieurs des

formes de justice est tout à fait nécessaire.»

Le chancelier Séguier vint donc à la hâte; mais en ce moment on annonça

qu'il avait ordre de ne point paraître, de peur d'être influencé par le

souvenir de son ancienne amitié pour le prisonnier, qu'il ne vit que

seul à seul. Les commissaires et lui avaient d'abord, et rapidement,

reçu les lâches dépositions du duc d'Orléans, à Villefranche, en

Beaujolais, puis à _Vivey_[33], à deux lieues de Lyon, où ce triste

prince avait eu ordre de se rendre, tout suppliant et tremblant au

milieu de ses gens, qu'on lui laissait par pitié, bien surveillé par

les Gardes françaises et suisses. Le Cardinal avait fait dicter à

Gaston son rôle et ses réponses mot pour mot; et, moyennant cette

docilité, on l'avait exempté en forme des confrontations trop

pénibles avec MM. de Cinq-Mars et de Thou. Ensuite le chancelier et

les commissaires avaient préparé M. de Bouillon, et, forts de leur

travail préliminaire, venaient tomber de tout leur poids sur les

jeunes coupables que l'on ne voulait pas sauver.--L'histoire ne nous a

conservé que les noms des conseillers d'État qui accompagnèrent Pierre

Séguier, mais non ceux des autres commissaires, dont il est seulement

dit qu'ils étaient six du Parlement de Grenoble et deux présidents.

Le rapporteur conseiller d'État Laubardemont, qui les avait dirigés en

tout, était à leur tête. Joseph leur parla souvent à l'oreille avec une

politesse révérencieuse, tout en regardant en dessous Laubardemont avec

une ironie féroce.

[33] Maison qui appartenait à un abbé d'Esnay, frère de M. de

Villeroy, dit Montrésor.

Il fut convenu que le fauteuil servirait de sellette, et l'on se tut

pour écouter la réponse du prisonnier.

Il parla d'une voix douce et calme.

--Dites à M. le chancelier que j'aurais le droit d'en appeler au

Parlement de Paris et de récuser mes juges, parce qu'il y a parmi

eux deux de mes ennemis, et à leur tête un de mes amis, M. Séguier

lui-même, que j'ai conservé dans sa charge; mais je vous épargnerai

bien des peines, Messieurs, en me reconnaissant coupable de toute la

conjuration, par moi seul conçue et ordonnée. Ma volonté est de mourir.

Je n'ai donc rien à ajouter pour moi; mais, si vous voulez être justes,

vous laisserez la vie à celui que le Roi même a nommé le plus honnête

homme de France, et qui ne meurt que pour moi.

--Qu'on l'introduise, dit Laubardemont.

Deux gardes entrèrent chez M. de Thou, et l'amenèrent.

Il entra et salua gravement avec un sourire angélique sur les lèvres,

et embrassant Cinq-Mars:

--Voici donc enfin le jour de notre gloire! dit-il; nous allons gagner

le ciel et le bonheur éternel.

--Nous apprenons, monsieur, dit Laubardemont, nous apprenons par la

bouche même de M. de Cinq-Mars, que vous avez su la conjuration.

De Thou répondit à l'instant et sans aucun trouble, toujours avec un

demi-sourire et les yeux baissés:

--Messieurs, j'ai passé ma vie à étudier les lois humaines, et je sais

que le témoignage d'un accusé ne peut condamner l'autre. Je pourrais

répéter aussi ce que j'ai déjà dit, que l'on ne m'aurait pas cru si

j'avais dénoncé sans preuve le frère du Roi. Vous voyez donc que ma vie

et ma mort sont entre vos mains. Pourtant, lorsque j'ai bien envisagé

l'une et l'autre, j'ai connu clairement que, de quelque vie que je

puisse jamais jouir, elle ne pourrait être que malheureuse après la

perte de M. de Cinq-Mars; j'avoue donc et confesse que j'ai su sa

conspiration; j'ai fait mon possible pour l'en détourner.--Il m'a

cru son ami unique et fidèle, et je ne l'ai pas voulu trahir; c'est

pourquoi je me condamne par les lois qu'a rapportées mon père lui-même,

qui me pardonne, j'espère.

A ces mots, les deux amis se jetèrent dans les bras l'un de l'autre.

Cinq-Mars s'écriait:

--Ami! ami! que je regrette ta mort que j'ai causée! Je t'ai trahi deux

fois, mais tu sauras comment.

Mais de Thou l'embrassant et le consolant, répondait en levant les yeux

en haut:

--Ah! que nous sommes heureux de finir de la sorte! Humainement parlant

je pourrais me plaindre de vous, monsieur, mais Dieu sait combien je

vous aime! Qu'avons-nous fait qui nous mérite la grâce du martyre et le

bonheur de mourir ensemble?

Les juges n'étaient pas préparés à cette douceur, et se regardaient

avec surprise.

--Ah! si l'on me donnait seulement une pertuisane, dit une voix enrouée

(c'était le vieux Grandchamp, qui s'était glissé dans la chambre, et

dont les yeux étaient rouges de fureur), je déferais bien monseigneur

de tous ces hommes noirs! disait-il.

Cinq-Mars; ou, Une conjuration sous Louis XIII (Tome 2 of 2) · 第 13 / 19 段