--Ce doit être quelque fièvre maligne qui égare le cerveau; mais, en

vérité, monseigneur, je vous avoue que je n'y avais jamais réfléchi

jusqu'ici, et j'ai toujours été embarrassé pour parler à une femme;

je voudrais qu'on pût les retrancher de la société, car je ne vois

pas à quoi elles servent, si ce n'est à faire découvrir des secrets,

comme la petite duchesse ou comme Marion de Lorme, que je ne puis

trop recommander à Votre Éminence. Elle a pensé à tout, et a jeté

avec beaucoup d'adresse notre petite prophétie au milieu de ces

conspirateurs. Nous n'avons pas manqué le _merveilleux_[27], cette

fois, comme pour le siège d'Hesdin; il ne s'agira plus que de trouver

une fenêtre par laquelle vous passerez le jour de l'exécution.

[27] En 1638, le prince Thomas ayant fait lever le siége d'Hesdin,

le Cardinal en fut très peiné. Une religieuse du couvent du

Mont-Calvaire avait dit que la victoire seroit au Roy, et le

père Joseph vouloit ainsi que l'on crût que le Ciel protégeoit le

ministre.

(_Mémoires pour l'histoire du Cardinal de Richelieu._)

--Voilà encore de vos sottises, monsieur! dit le Cardinal; vous me

rendrez aussi ridicule que vous, si vous continuez. Je suis trop

fort pour me servir du ciel, que cela ne vous arrive plus. Ne vous

occupez que des gens que je vous donne: je vous ai fait votre part

tout à l'heure. Quand le Grand-Écuyer sera pris, vous le ferez juger

et exécuter à Lyon. Je ne veux plus m'en mêler, cette affaire est trop

petite pour moi: c'est un caillou sous mes pieds, auquel je n'aurais

pas dû penser si longtemps.

Joseph se tut. Il ne pouvait comprendre cet homme qui, entouré

d'ennemis armés, parlait de l'avenir comme d'un présent à sa

disposition, et du présent comme d'un passé qu'il ne craignait plus. Il

ne savait s'il devait le croire fou ou prophète, inférieur ou supérieur

à l'humanité.

Sa surprise redoubla lorsque Chavigny entra précipitamment, et,

heurtant ses bottes fortes contre le tabouret du Cardinal, de manière à

courir les risques de tomber, s'écria d'un air fort troublé:

--Monseigneur, un de vos domestiques arrive de Perpignan, et il a vu le

camp en rumeur et vos ennemis à cheval...

--Ils mettront pied à terre, monsieur, répondit Richelieu en replaçant

son tabouret; vous me paraissez manquer de calme.

--Mais... mais... monseigneur, ne faut-il pas avertir M. de Fabert?

--Laissez-le dormir, et allez vous coucher vous-même, ainsi que Joseph.

--Monseigneur, une autre chose extraordinaire: le Roi vient.

--En effet, c'est extraordinaire, dit le ministre en regardant

l'horloge; je ne l'attendais que dans deux heures. Sortez tous deux.

Bientôt on entendit un bruit de bottes et d'armes qui annonçait

l'arrivée du prince. On ouvrit les deux battants; les gardes du

Cardinal frappèrent trois fois leurs piques sur le parquet, et le Roi

parut.

Il marchait en s'appuyant sur une canne de jonc d'un côté, et de

l'autre sur l'épaule de son confesseur, le père Sirmond, qui se retira

et le laissa avec le Cardinal. Celui-ci s'était levé avec la plus

grande peine et ne put faire un pas au devant du Roi, parce que ses

jambes malades étaient enveloppées. Il fit le geste d'aider le prince à

s'asseoir près du feu, en face de lui. Louis XIII tomba dans un grand

fauteuil garni d'oreillers, demanda et but un verre d'élixir préparé

pour le fortifier contre les évanouissements fréquents que lui causait

sa maladie de langueur, fit un geste pour éloigner tout le monde, et

seul avec Richelieu, lui parla d'une voix languissante:

--Je m'en vais, mon cher Cardinal; je sens que je m'en vais à Dieu: je

m'affaiblis de jour en jour; ni l'été ni l'air du Midi ne m'ont rendu

mes forces.

--Je précèderai Votre Majesté, répondit le ministre; la mort a déjà

conquis mes jambes, vous le voyez; mais tant qu'il me restera la tête

pour penser et la main pour écrire, je serai bon pour votre service.

--Et je suis sûr que votre intention était d'ajouter: le coeur pour

m'aimer, dit le Roi.

--Votre Majesté en peut-elle douter? répondit le Cardinal en fronçant

le sourcil et se mordant les lèvres par l'impatience que lui donnait ce

début.

--Quelquefois j'en doute, répondit le prince; tenez, j'ai besoin de

vous parler à coeur ouvert, et de me plaindre de vous à vous-même. Il

y a deux choses que j'ai sur la conscience depuis trois ans: jamais

je ne vous en ai parlé, mais je vous en voulais en secret, et même, si

quelque chose eût été capable de me faire consentir à des propositions

contraires à vos intérêts, c'eût été ce souvenir.

C'était là de cette sorte de franchise propre aux caractères faibles,

qui se dédommagent ainsi, en inquiétant leur dominateur, du mal qu'ils

n'osent pas lui faire complètement, et se vengent de la sujétion

par une controverse puérile. Richelieu reconnut à ces paroles qu'il

avait couru un grand danger; mais il vit en même temps le besoin

de confesser, pour ainsi dire, toute sa rancune; et, pour faciliter

l'explosion de ces importants aveux, il accumula les protestations

qu'il croyait les plus propres à impatienter le Roi.

--Non, non, s'écria enfin celui-ci, je ne croirai rien tant que vous

ne m'aurez pas expliqué ces deux choses qui me reviennent toujours

à l'esprit, et dont on me parlait dernièrement encore, et que je ne

puis justifier par aucun raisonnement: je veux dire le procès d'Urbain

Grandier, dont je ne fus jamais bien instruit, et les motifs de votre

haine pour ma malheureuse mère et même contre sa cendre.

--N'est-ce que cela, Sire? dit Richelieu. Sont-ce là mes seules

fautes? Elles sont faciles à expliquer. La première affaire devait

être soustraite aux regards de Votre Majesté par ses détails horribles

et dégoûtants de scandale. Il y eut, certes, un art, qui ne peut

être regardé comme coupable, à nommer _magie_ des crimes dont le nom

révolte la pudeur, dont le récit eût révélé à l'innocence de dangereux

mystères; ce fut une sainte ruse, pour dérober aux yeux des peuples ces

impuretés...

--Assez, c'en est assez, Cardinal, dit Louis XIII, détournant la tête

et baissant les yeux en rougissant; je ne puis en entendre davantage;

je vous conçois, ces tableaux m'offenseraient; j'approuve vos motifs,

c'est bon. On ne m'avait pas dit cela; on m'avait caché ces vices

affreux. Vous êtes-vous assuré des preuves de ces crimes?

--Je les eus toutes entre les mains, Sire; et quant à la glorieuse

Reine Marie de Médicis, je suis étonné que Votre Majesté oublie combien

je lui fus attaché. Oui, je ne crains pas de l'avouer, c'est à elle

que je dus toute mon élévation; elle daigna la première jeter les

yeux sur l'évêque de Luçon, qui n'avait alors que vingt-deux ans, pour

l'approcher d'elle. Combien j'ai souffert lorsqu'elle me força de la

combattre dans l'intérêt de Votre Majesté! Mais, comme ce sacrifice fut

fait pour vous, je n'en eus et n'en aurai jamais aucun scrupule.

--Vous, à la bonne heure; mais moi! dit le prince avec amertume.

--Eh! Sire, s'écria le Cardinal, le Fils de Dieu[28] lui-même vous en

donna l'exemple; c'est sur le modèle de toutes les perfections que nous

réglâmes nos avis; et si les monuments dus aux précieux restes de votre

mère ne sont pas encore élevés, Dieu m'est témoin que ce fut dans la

crainte d'affliger votre coeur et de vous rappeler sa mort, que nous

en retardâmes les travaux. Mais béni soit ce jour où il m'est permis

de vous en parler! je dirai moi-même la première messe à Saint-Denis,

quand nous l'y verrons déposée, si la Providence m'en laisse la force.

[28] En 1639, le Roi consulta son conseil sur la supplique de sa

mère exilée pour rentrer en France; Richelieu répondit:

«Qui peut douter qu'il ne soit permis à un prince de se séparer

d'une mère pour des considérations importantes?... Le Fils de Dieu

n'a point fait difficulté de se séparer un temps de sa mère et de

la laisser en peine quelques jours. La réponse qu'il fit à sa mère,

lorsqu'elle s'en plaignoit, apprend aux Roys que ceux à qui Dieu

a commis le soin du bien général d'un royaume doivent toujours le

préférer à toutes les obligations particulières.»

(_Relation de M. de Fontrailles._)

Ici le Roi prit un visage un peu plus affable, mais toujours froid,

et le Cardinal, jugeant qu'il n'irait pas plus loin pour ce soir dans

la persuasion, se résolut tout à coup à faire la plus puissante des

diversions et à attaquer l'ennemi en face. Continuant donc à regarder

fixement le Roi, il dit froidement:

--Est-ce donc pour cela que vous avez permis ma mort?

--Moi? dit le Roi: on vous a trompé; j'ai bien entendu parler de

conjuration, et je voulais vous en dire quelque chose; mais je n'ai

rien ordonné contre vous.

--Ce n'est pas ce que disent les conjurés, Sire; cependant j'en dois

croire Votre Majesté, et je suis bien aise pour elle que l'on se soit

trompé. Mais quel avis daignez-vous me donner?

--Je... voulais vous dire franchement entre nous que vous feriez bien

de prendre garde à MONSIEUR...

--Ah! Sire, je ne puis le croire à présent, car voici une lettre qu'il

vient de m'envoyer pour vous, et il semblerait avoir été coupable

envers Votre Majesté même.

Le Roi, étonné, lut:

«MONSEIGNEUR,

«Je suis au désespoir d'avoir encore manqué à la fidélité que je

dois à Votre Majesté; je la supplie très humblement d'agréer que

je lui en demande un million de pardons, avec un compliment de

soumission et de repentance.

«Votre très humble sujet,

«GASTON.»

--Qu'est-ce que cela veut dire? s'écria Louis; osaient-ils s'armer

contre moi-même aussi?

--_Aussi!_ dit tout bas le Cardinal, se mordant les lèvres; puis il

reprit:--Oui, Sire, aussi; c'est ce que me ferait croire jusqu'à un

certain point ce petit rouleau de papiers.

Et il tirait, en parlant, un parchemin roulé d'un morceau de bois de

sureau creux, et le déployait sous les yeux du Roi.

--C'est tout simplement un traité avec l'Espagne, auquel, par exemple,

je ne crois pas que Votre Majesté ait souscrit. Vous pouvez en voir les

vingt articles bien en règle[29]. Tout est prévu, la place de sûreté,

le nombre des troupes, les secours d'hommes et d'argent.

[29] Les articles de ce traité sont rapportés en détail dans la

_Relation de Fontrailles_. V. les notes.

--Les traîtres! s'écria Louis agité. Il faut les faire saisir: mon

frère renonce et se repent; mais faites arrêter le duc de Bouillon...

--Oui, Sire.

--Ce sera difficile au milieu de son armée d'Italie.

--Je réponds de son arrestation sur ma tête, Sire: mais ne reste-t-il

pas un autre nom?

--Lequel?... quoi?... Cinq-Mars! dit le Roi en balbutiant.

--Précisément, Sire, dit le Cardinal.

--Je le vois bien... Mais je crois que l'on pourrait...

--Écoutez-moi, dit tout à coup Richelieu d'une voix tonnante, il faut

que tout finisse aujourd'hui. Votre favori est à cheval à la tête de

son parti; choisissez entre lui et moi. Livrez l'enfant à l'homme ou

l'homme à l'enfant, il n'y a pas de milieu.

--Eh! que voulez-vous donc si je vous favorise? dit le Roi.

--Sa tête et celle de son confident.

--Jamais... c'est impossible! reprit le Roi avec horreur et tombant

dans la même irrésolution où il était avec Cinq-Mars contre Richelieu.

Il est mon ami aussi bien que vous; mon coeur souffre de l'idée de sa

mort. Pourquoi aussi n'étiez-vous pas d'accord tous les deux? pourquoi

cette division? C'est ce qui l'a amené jusque-là. Vous avez fait mon

désespoir: vous et lui, vous me rendez le plus malheureux des hommes!

Louis cachait sa tête dans ses deux mains en parlant et peut-être

versait-il des larmes; mais l'inflexible ministre le suivait des yeux

comme on regarde sa proie, et sans pitié, sans lui accorder un moment

pour respirer, profita au contraire de ce trouble pour parler plus

longtemps.

--Est-ce ainsi, disait-il, avec une parole dure et froide, que vous

vous rappelez les commandements que Dieu même vous a faits par la

bouche de votre confesseur? Vous me dites un jour que l'Église vous

ordonnait expressément de révéler à votre premier ministre tout ce

que vous entendriez contre lui, et je n'ai jamais rien su par vous

de ma mort prochaine. Il a fallu que des amis plus fidèles vinssent

m'apprendre la conjuration, que les coupables eux-mêmes, par un coup

de la Providence, se livrassent à moi pour me faire l'aveu de leurs

fautes. Un seul, le plus endurci, le moindre de tous, résiste encore;

et c'est lui qui a tout conduit, c'est lui qui livre la France à

l'étranger, qui renverse en un jour l'ouvrage de mes vingt années,

soulève les Huguenots du Midi, appelle aux armes tous les ordres de

l'État, ressuscite des prétentions écrasées, et rallume enfin la Ligue

éteinte par votre père; car c'est elle, ne vous y trompez pas, c'est

elle qui relève toutes ses têtes contre vous. Êtes-vous prêt au combat?

où donc est votre massue?

Le Roi, anéanti, ne répondait pas et cachait toujours sa tête dans ses

mains. Le Cardinal, inexorable, croisa les bras et poursuivit:

--Je crains qu'il ne vous vienne à l'esprit que c'est pour moi que

je parle. Croyez-vous vraiment que je ne me juge pas, et qu'un tel

adversaire m'importe beaucoup? En vérité, je ne sais à quoi il tient

que je vous laisse faire, et mettre cet immense fardeau de l'État

dans la main de ce jouvenceau. Vous pensez bien que depuis vingt ans

que je connais votre cour je ne suis pas sans m'être assuré quelque

retraite où, malgré vous-même, je pourrais aller, de ce pas, achever

les six mois peut-être qu'il me reste de vie. Ce serait un curieux

spectacle pour moi que celui d'un tel règne! Que répondrez-vous, par

exemple, lorsque tous ces petits potentats, se relevant dès que je ne

pèserai plus sur eux, viendront à la suite de votre frère vous dire,

comme ils l'osèrent à Henri IV sur son trône: «Partagez-nous tous

les grands gouvernements à titres héréditaires et de souveraineté,

nous serons contents[30]!» Vous le ferez, je n'en doute pas, et c'est

la moindre chose que vous puissiez accorder à ceux qui vous auront

délivré de Richelieu; et ce sera plus heureux peut-être, car pour

gouverner l'Ile-de-France, qu'ils vous laisseront sans doute comme

domaine originaire, votre nouveau ministre n'aura pas besoin de tant de

papiers.

[30] _Mémoires de Sully_, 1595.

En parlant, il poussa avec colère la vaste table qui remplissait

presque la chambre, et que surchargeaient des papiers et des

portefeuilles sans nombre.

Louis fut tiré de son apathique méditation par l'excès d'audace de

ce discours; il leva la tête et sembla un instant avoir pris une

résolution par crainte d'en prendre une autre.

--Eh bien, monsieur, dit-il, je répondrai que je veux régner par moi

seul.

--A la bonne heure, dit Richelieu, mais je dois vous prévenir que les

affaires du moment sont difficiles. Voici l'heure où l'on m'apporte mon

travail ordinaire.

--Je m'en charge, reprit Louis, j'ouvrirai les portefeuilles, je

donnerai mes ordres.

--Essayez donc, dit Richelieu, je me retire, et, si quelque chose vous

arrête, vous m'appellerez.

Il sonna: à l'instant même et comme s'ils eussent attendu le signal,

quatre vigoureux valets de pied entrèrent et emportèrent son fauteuil

et sa personne dans un autre appartement; car, nous l'avons dit, il ne

pouvait plus marcher. En passant dans la chambre où travaillaient les

secrétaires, il dit à haute voix:

--Qu'on prenne les ordres de Sa Majesté.

Le Roi resta seul. Fort de sa nouvelle résolution et fier d'avoir une

fois résisté, il voulut sur-le-champ se mettre à l'ouvrage politique.

Il fit le tour de l'immense table, et vit autant de portefeuilles que

l'on comptait alors d'Empires, de Royaumes et de Cercles dans l'Europe;

il en ouvrit un et le trouva divisé en cases dont le nombre égalait

celui des subdivisions de tout le pays auquel il était destiné. Tout

était en ordre, mais dans un ordre effrayant pour lui, parce que chaque

note ne renfermait que la quintessence de chaque affaire, si l'on peut

parler ainsi, et ne touchait que le point juste des relations du moment

avec la France. Ce laconisme était à peu près aussi énigmatique pour

Louis que les lettres en chiffres qui couvraient la table. Là, tout

était confusion: sur des édits de bannissements et d'expropriation

des Huguenots de la Rochelle se trouvaient jetés les traités avec

Gustave-Adolphe et les Huguenots du Nord contre l'Empire; des notes

sur le général Bannier, sur Walstein, le duc de Weimar et Jean de Wert,

étaient roulées pêle-mêle avec le détail des lettres trouvées dans la

cassette de la Reine, la liste de ses colliers et des bijoux qu'ils

renfermaient et la double interprétation qu'on eût pu donner à chaque

phrase de ses billets. Sur la marge de l'un d'eux étaient ces mots:

«_Sur quatre lignes de l'écriture d'un homme, on peut lui faire un

procès criminel_». Plus loin étaient entassés les dénonciations contre

les Huguenots, les plans de république qu'ils avaient arrêtés; la

division de la France en Cercles, sous la dictature annuelle d'un chef;

le sceau de cet Etat projeté y était joint représentant un ange appuyé

sur une croix, et tenant à la main la Bible, qu'il élevait sur son

front. A côté était une liste des cardinaux que le Pape avait nommés

autrefois le même jour que l'évêque de Luçon (Richelieu). Parmi eux se

trouvait le marquis de Bédémar, ambassadeur et conspirateur à Venise.

Louis XIII épuisait en vain ses forces sur des détails d'une autre

époque, cherchant inutilement les papiers relatifs à la conjuration, et

propres à lui montrer son véritable noeud et ce que l'on avait tenté

contre lui-même, lorsqu'un petit homme d'une figure olivâtre, d'une

taille courbée, d'une démarche contrainte et dévote, entra dans le

cabinet: c'était un secrétaire d'Etat, nommé Desnoyers; il s'avança en

saluant:

--Puis-je parler à Sa Majesté des affaires du Portugal? dit-il.

--D'Espagne, par conséquent, dit Louis; le Portugal est une province

d'Espagne.

--De Portugal, insista Desnoyers. Voici le manifeste que nous recevons

à l'instant. Et il lut:

«Don Juan, par la grâce de Dieu, roi de Portugal, des Algarves,

royaumes deçà d'Afrique, seigneur de la Guinée, conqueste, navigation

et commerce de l'Esthiopie, Arabie, Perse et des Indes...»

--Qu'est-ce que tout cela? dit le Roi; qui parle donc ainsi?

--Le duc de Bragance, roi de Portugal, couronné il y a déjà une... il

y a quelque temps, Sire, par un homme appelé Pinto. A peine remonté sur

le trône, il tend la main à la Catalogne révoltée.

--La Catalogne se révolte aussi? Le roi Philippe IV n'a donc plus pour

premier ministre le Comte-Duc?

--Au contraire, Sire, c'est parce qu'il l'a encore. Voici la

déclaration des Etats-généraux catalans à Sa Majesté Catholique,

contenant que tout le pays prend les armes contre ses troupes

_sacrilèges_ et _excommuniées_. Le roi de Portugal...

--Dites le duc de Bragance, reprit Louis; je ne reconnais pas un

révolté.

--Le duc de Bragance donc, Sire, dit froidement le conseiller

d'Etat, envoie à la PRINCIPAUTÉ de Catalogne son neveu, D. Ignace

de Mascarenas, pour s'emparer de la protection de ce pays (et de sa

souveraineté peut-être, qu'il voudrait ajouter à celle qu'il vient de

reconquérir). Or, les troupes de Votre Majesté sont devant Perpignan.

--Eh bien, qu'importe? dit Louis.

--Les Catalans ont le coeur plus français que portugais, Sire, et

il est encore temps d'enlever cette tutelle au roi de... au duc de

Portugal.

--Moi, soutenir des rebelles! vous osez!

--C'était le projet de Son Eminence, poursuivit le secrétaire d'Etat;

l'Espagne et la France sont en pleine guerre d'ailleurs, et M.

d'Olivarès n'a pas hésité à tendre la main de Sa Majesté Catholique à

nos Huguenots.

--C'est bon; j'y penserai, dit le Roi; laissez-moi.

--Sire, les Etats-généraux de Catalogne sont pressés, les troupes

d'Aragon marchent contre eux...

--Nous verrons... Je me déciderai dans un quart d'heure, répondit Louis

XIII.

Le petit secrétaire d'Etat sortit avec un air mécontent et découragé.

A sa place, Chavigny se présenta, tenant un portefeuille aux armes

britanniques.

--Sire, dit-il, je demande à Votre Majesté des ordres pour les affaires

d'Angleterre. Les parlementaires, sous le commandement du comte

d'Essex, viennent de faire lever le siège de Glocester; le prince

Rupert a livré à Newbury une bataille désastreuse et peu profitable

à Sa Majesté Britannique. Le Parlement se prolonge, et il a pour lui

les grandes villes, les ports et toute la population presbytérienne.

Le roi Charles Ier demande des secours que la Reine ne trouve plus en

Hollande.

--Il faut envoyer des troupes à mon frère d'Angleterre, dit Louis. Mais

il voulut voir les papiers précédents, et, en parcourant les notes du

Cardinal, il trouva que, sur une première demande du Roi d'Angleterre,

il avait écrit de sa main:

«Faut réfléchir longtemps et attendre:--les Communes sont fortes;--le

Roi Charles compte sur les Ecossais; ils le vendront.

«Faut prendre garde. Il y a là un homme de guerre qui est venu voir

Vincennes, et a dit qu'on «_ne devrait jamais frapper les princes qu'à

la tête_. REMARQUABLE», ajoutait le Cardinal. Puis il avait rayé ce

mot, y substituant: «REDOUTABLE».

Et plus bas:

«Cet homme domine Fairfax;--il fait l'inspiré; ce sera un grand

homme.--Secours refusé;--argent perdu.»

Le Roi dit alors:--Non, non, ne précipitez rien, j'attendrai.

--Mais, Sire, dit Chavigny, les événements sont rapides; si le courrier

retarde d'une heure, la perte du roi d'Angleterre peut s'avancer d'un

an.

--En sont-ils là? demanda Louis.

--Dans le camp des Indépendants, on prêche la République la Bible à la

main; dans celui des Royalistes, on se dispute le pas, et l'on rit.

--Mais un moment de bonheur peut tout sauver!

--Les Stuarts ne sont pas heureux, Sire, reprit Chavigny

respectueusement, mais sur un ton qui laissait beaucoup à penser.

--Laissez-moi, dit le Roi d'un ton d'humeur.

Le secrétaire d'Etat sortit lentement.

Ce fut alors que Louis XIII se vit tout entier, et s'effraya du néant

qu'il trouvait en lui-même. Il promena d'abord sa vue sur l'amas de

papiers qui l'entourait, passant de l'un à l'autre, trouvant partout

des dangers et ne les trouvant jamais plus grands que dans les

ressources mêmes qu'il inventait. Il se leva et, changeant de place, se

courba ou plutôt se jeta sur une carte géographique de l'Europe; il y

trouva toutes ses terreurs ensemble, au nord, au midi, au centre de son

royaume; les révolutions lui apparaissaient comme des Euménides; sous

chaque contrée, il crut voir fumer un volcan; il lui semblait entendre

les cris de détresse des rois qui l'appelaient, et les cris de fureur

des peuples; il crut sentir la terre de France craquer et se fendre

sous ses pieds; sa vue faible et fatiguée se troubla, sa tête malade

fut saisie d'un vertige qui refoula le sang vers son coeur.

--Richelieu! cria-t-il d'une voix étouffée en agitant une sonnette;

qu'on appelle le Cardinal!

Et il tomba évanoui dans un fauteuil.

Lorsque le Roi rouvrit les yeux, ranimé par les odeurs fortes et

les sels qu'on lui avait mis sur les lèvres et les tempes, il vit un

instant des pages, qui se retirèrent sitôt qu'il eut entr'ouvert ses

paupières, et se retrouva seul avec le Cardinal. L'impassible ministre

avait fait poser sa chaise longue contre le fauteuil du Roi, comme

le siège d'un médecin près du lit de son malade, et fixait ses yeux

étincelants et scrutateurs sur le visage pâle de Louis. Sitôt qu'il put

l'entendre, il reprit d'une voix sombre son terrible dialogue:

--Vous m'avez rappelé, dit-il, que me voulez-vous?

Louis, renversé sur l'oreiller, entr'ouvrit les yeux et le regarda,

puis se hâta de les refermer. Cette tête décharnée, armée de deux

yeux flamboyants et terminée par une barbe aiguë et blanchâtre; cette

calotte et ces vêtements de la couleur du sang et des flammes, tout lui

représentait un esprit infernal.

--Régnez, dit-il d'une voix faible.

--Mais me livrez-vous Cinq-Mars et de Thou? poursuivit l'implacable

ministre en s'approchant pour lire dans les yeux éteints du prince,

comme un avide héritier poursuit jusque dans la tombe les dernières

lueurs de la volonté d'un mourant.

--Régnez, répéta le Roi en détournant la tête.

--Signez donc, reprit Richelieu, ce papier porte: «Ceci est ma volonté,

de les prendre morts ou vifs».

Louis, toujours la tête renversée sur le dossier du fauteuil, laissa

tomber sa main sur le papier fatal, et signa.

--Laissez-moi, par pitié! je meurs! dit-il.

--Ce n'est pas tout encore, continua celui qu'on appelle le grand

politique; je ne suis pas sûr de vous; il me faut dorénavant des

garanties et des gages. Signez encore ceci, et je vous quitte.

«Quand le Roi ira voir le Cardinal, les gardes de celui-ci ne

quitteront pas les armes; et quand le Cardinal ira chez le Roi, ses

gardes partageront le poste avec ceux de Sa Majesté[31].»

[31] _Manuscrit de Pointis_, 1642, no 183.

De plus:

«Sa Majesté s'engage à remettre les deux Princes ses fils en otage

entre les mains du Cardinal, comme garantie de la bonne foi de son

attachement[32].»

[32] _Mémoires d'Anne d'Autriche_, 1642.

--Mes enfants! s'écria Louis relevant sa tête, vous osez...

Cinq-Mars; ou, Une conjuration sous Louis XIII (Tome 2 of 2) · 第 12 / 19 段