dix heures et tout dormait. Les opérations lentes et presque suspendues
du siège avaient engourdi le camp et la ville. Chez les Espagnols on
s'occupait peu des Français, toutes les communications étant libres
vers la Catalogne, comme en temps de paix; et dans l'armée française
tous les esprits étaient travaillés par cette secrète inquiétude qui
annonce les grands événements. Cependant tout était calme en apparence;
on n'entendait que le bruit des pas mesurés des sentinelles. On ne
voyait, dans la nuit sombre, que la petite lumière rouge de la mèche
toujours fumante de leurs fusils, lorsque tout à coup les trompettes
des Mousquetaires, des Chevau-légers et des Gens d'armes sonnèrent
presque en même temps le _boute selle_ et _à cheval_. Tous les
factionnaires crièrent aux armes, et on vit les sergents de bataille,
portant des flambeaux, aller de tente en tente, une longue pique à la
main, pour réveiller les soldats, les ranger en ligne et les compter.
De longs pelotons marchaient dans un sombre silence, circulaient
dans les rues du camp et venaient prendre leur place de bataille;
on entendait le choc des bottes pesantes et le bruit du trot des
escadrons, annonçant que la cavalerie faisait les mêmes dispositions.
Après une demi-heure de mouvements, les bruits cessèrent, les flambeaux
s'éteignirent et tout rentra dans le calme; seulement l'armée était
debout.
Des flambeaux intérieurs faisaient briller comme une étoile l'une des
dernières tentes du camp; on distinguait, en approchant, cette petite
pyramide blanche et transparente; sur sa toile se dessinaient deux
ombres qui allaient et venaient. Dehors plusieurs hommes à cheval
attendaient; dedans étaient de Thou et Cinq-Mars.
A voir ainsi levé et armé à cette heure le pieux et sage de Thou, on
l'aurait pris pour un des chefs de la révolte. Mais en examinant de
plus près sa contenance sévère et ses regards mornes, on aurait compris
bientôt qu'il la blâmait et s'y laissait conduire et compromettre par
une résolution extraordinaire qui l'aidait à surmonter l'horreur qu'il
avait de l'entreprise en elle-même. Depuis le jour où Henri d'Effiat
lui avait ouvert son coeur et confié tout son secret, il avait vu
clairement que toute remontrance était inutile auprès d'un jeune homme
aussi fortement résolu. Il avait même compris plus que M. de Cinq-Mars
ne lui avait dit, il avait vu dans l'union secrète de son ami avec la
princesse Marie un de ces liens d'amour dont les fautes mystérieuses et
fréquentes, les abandons voluptueux et involontaires, ne peuvent être
trop tôt épurés par les publiques bénédictions. Il avait compris ce
supplice impossible à supporter plus longtemps d'un amant, maître adoré
de cette jeune personne, et qui chaque jour était condamné à paraître
devant elle en étranger et à recevoir les confidences politiques des
mariages que l'on préparait pour elle. Le jour où il avait reçu son
entière confession, il avait tout tenté pour empêcher Cinq-Mars d'aller
dans ses projets jusqu'à l'alliance étrangère. Il avait évoqué les plus
graves souvenirs et les meilleurs sentiments, sans autre résultat que
de rendre plus rude vis-à-vis de lui la résolution invincible de son
ami. Cinq-Mars, on s'en souvient, lui avait dit durement: «_Eh! vous
ai-je prié de prendre part à la conjuration?_» et lui, il n'avait voulu
promettre que de ne pas le dénoncer, et il avait rassemblé toutes ses
forces contre l'amitié pour dire: «_N'attendez rien de plus de ma part
si vous signez ce traité._» Cependant Cinq-Mars avait signé le traité,
et de Thou était encore là, près de lui.
L'habitude de discuter familièrement les projets de son ami les lui
avait peut-être rendus moins odieux; son mépris pour les vices du
Cardinal-Duc, son indignation de l'asservissement des Parlements,
auxquels tenait sa famille, et de la corruption de la justice; les
noms puissants et surtout les nobles caractères des personnages qui
dirigeaient l'entreprise, tout avait contribué à adoucir sa première
et douloureuse impression. Ayant une fois promis le secret à M.
de Cinq-Mars, il se considérait comme pouvant accepter en détail
toutes les confidences secondaires; et, depuis l'événement fortuit
qui l'avait compromis chez Marion de Lorme parmi les conjurés, il se
regardait comme lié par l'honneur avec eux, et engagé à un silence
inviolable. Depuis ce temps il avait vu Monsieur, le duc de Bouillon
et Fontrailles; ils s'étaient accoutumés à parler devant lui sans
crainte, et lui à les entendre sans colère. A présent les dangers de
son ami l'entraînaient dans leur tourbillon comme un aimant invincible.
Il souffrait dans sa conscience; mais il suivait Cinq-Mars partout où
il allait, sans vouloir, par délicatesse excessive, hasarder désormais
une seule réflexion qui eût pu ressembler à une crainte personnelle.
Il avait donné sa vie tacitement, et eût jugé indigne de tous deux de
faire signe de la vouloir reprendre.
Le Grand-Écuyer était couvert de sa cuirasse, armé, et chaussé de
larges bottes. Un énorme pistolet était posé sur sa table, entre deux
flambeaux, avec sa mèche allumée; une montre pesante dans sa boîte
de cuivre devant le pistolet. De Thou, couvert d'un manteau noir, se
tenait immobile, les bras croisés; Cinq-Mars se promenait, les bras
derrière le dos, regardant de temps à autre l'aiguille trop lente à son
gré; il entr'ouvrit sa tente et regarda le ciel, puis revint:
--Je ne vois pas mon étoile en haut, dit-il, mais n'importe! elle est
là, dans mon coeur.
--Le temps est sombre, dit de Thou.
--Dites que le temps s'avance. Il marche, mon ami, il marche; encore
vingt minutes, et tout sera fait. L'armée attend le coup de pistolet
pour commencer.
De Thou tenait à la main un crucifix d'ivoire, et portait ses regards
tantôt sur la croix, tantôt au ciel.
--Voici l'heure, disait-il, d'accomplir le sacrifice; je ne me repens
pas, mais que la coupe du péché a d'amertume pour mes lèvres! J'avais
voué mes jours à l'innocence et aux travaux de l'esprit, et me voici
prêt à commettre le crime et à saisir l'épée.
Mais, prenant avec force la main de Cinq-Mars:
--C'est pour vous, c'est pour vous, ajouta-t-il avec l'élan d'un coeur
aveuglément dévoué; je m'applaudis de mes erreurs si elles tournent à
votre gloire, je ne vois que votre bonheur dans ma faute. Pardonnez-moi
un moment de retour vers les idées habituelles de toute ma vie.
Cinq-Mars le regardait fixement, et une larme coulait lentement sur sa
joue.
--Vertueux ami, dit-il, puisse votre faute ne retomber que sur ma tête!
Mais espérons que Dieu, qui pardonne à ceux qui aiment, sera pour nous;
car nous sommes criminels: moi par amour, et vous par amitié.
Mais tout à coup, regardant la montre, il prit le long pistolet dans
ses mains, et considéra la mèche fumante d'un air farouche. Ses longs
cheveux tombaient sur son visage comme la crinière d'un jeune lion.
--Ne te consume pas, s'écria-t-il, brûle lentement! Tu vas allumer un
incendie que toutes les vagues de l'Océan ne sauraient éteindre; la
flamme va bientôt éclairer la moitié d'un monde, et il se peut qu'on
aille jusqu'au bois des trônes. Brûle lentement, flamme précieuse,
les vents qui t'agiteront sont violents et redoutables: l'amour et la
haine. Conserve-toi, ton explosion va retentir au loin, et trouvera
des échos dans la chaumière du pauvre et dans le palais du Roi. Brûle,
brûle, flamme chétive, tu es pour moi le sceptre et la foudre.
De Thou, tenant toujours la petite croix d'ivoire, disait à voix basse:
--Seigneur, pardonnez-nous le sang qui sera versé; nous combattrons le
méchant et l'impie!
Puis, élevant la voix:
--Mon ami, la cause de la vertu triomphera, dit-il, elle triomphera
seule. C'est Dieu qui a permis que le traité coupable ne nous parvînt
pas: ce qui faisait le crime est anéanti, sans doute; nous combattrons
sans l'étranger, et peut-être même ne combattrons-nous pas; Dieu
changera le coeur du roi.
--Voici l'heure, voici l'heure! dit Cinq-Mars les yeux attachés sur la
montre avec une sorte de rage joyeuse: encore quelques minutes, et les
Cardinalistes du camp seront écrasés; nous marcherons sur Narbonne, il
est là... Donnez ce pistolet.
A ces mots, il ouvrit brusquement sa tente et prit la mèche du
pistolet.
--Courrier de Paris! courrier de la cour! cria une voix au dehors.
Et un homme couvert de sueur, haletant de fatigue, se jeta en bas de
son cheval, entra, et remit une petite lettre à Cinq-Mars.
--De la Reine, monseigneur, dit-il.
Cinq-Mars pâlit, et lut:
«MONSIEUR LE MARQUIS DE CINQ-MARS,
«Je vous fais cette lettre pour vous conjurer et prier de rendre à
ses devoirs notre bien-aimée fille adoptive et amie, la princesse
Marie de Gonzague, que votre affection détourne seule du royaume
de Pologne à elle offert. J'ai sondé son âme; elle est bien
jeune encore, et _j'ai lieu de croire_ qu'elle accepterait la
couronne avec _moins d'efforts et de douleur que vous ne le pensez
peut-être_.
«C'est pour elle que vous avez entrepris une guerre qui va mettre à
feu et à sang mon beau et cher pays de France; je vous conjure et
supplie d'agir en gentilhomme, et de délier noblement la duchesse
de Mantoue des promesses qu'elle aura pu vous faire. Rendez ainsi
le repos à son âme et la paix à notre cher pays.
«La Reine, qui se jette à vos pieds, s'il le faut.
«ANNE.»
Cinq-Mars remit avec calme le pistolet sur la table; son premier
mouvement avait fait tourner le canon contre lui-même; cependant il le
remit, et, saisissant vite un crayon, il écrivit sur le revers de la
même lettre:
«MADAME,
«Marie de Gonzague étant ma femme, ne peut être reine de Pologne
qu'après ma mort; je meurs.
«CINQ-MARS.»
Et comme s'il n'eût pas voulu se donner un instant de réflexion, la
mettant de force dans la main du courrier:
--A cheval! à cheval! lui dit-il d'un ton furieux: si tu demeures un
instant de plus, tu es mort.
Il le vit partir et rentra.
Seul avec son ami, il resta un instant debout mais pâle, mais l'oeil
fixe et regardant la terre comme un insensé. Il se sentit chanceler.
--De Thou! s'écria-t-il.
--Que voulez-vous, ami, cher ami? je suis près de vous. Vous venez
d'être grand, bien grand! sublime!
--De Thou! cria-t-il encore d'une voix étouffée.
Et il tomba la face contre terre, comme tombe un arbre déraciné.
Les vastes tempêtes prennent différents aspects, selon les climats
où elles passent; celles qui avaient une étendue terrible dans les
pays du nord se rassemblent, dit-on, en un seul nuage sous la zone
torride, d'autant plus redoutables qu'elles laissent à l'horizon toute
sa pureté, et que les vagues en fureur réfléchissent encore l'azur du
ciel en se teignant du sang de l'homme. Il en est de même des grandes
passions: elles prennent d'étranges aspects, selon nos caractères;
mais qu'elles sont terribles dans les coeurs vigoureux qui ont conservé
leur force sous le voile des formes sociales! Quand la jeunesse et le
désespoir viennent à se réunir, on ne peut dire à quelles fureurs ils
se porteront, ou quelle sera leur résignation subite; on ne sait si
le volcan va faire éclater la montagne, ou s'il s'éteindra tout à coup
dans ses entrailles.
De Thou épouvanté releva son ami, le sang ruisselait par ses narines et
ses oreilles; il l'aurait cru mort si des torrents de larmes n'eussent
coulé de ses yeux; c'était le seul signe de sa vie: mais tout à coup
il rouvrit ses paupières, regarda autour de lui, et, avec une force de
tête extraordinaire, reprit toutes ses pensées et la puissance de sa
volonté.
--Je suis en présence des hommes, dit-il, il faut en finir avec eux.
Mon ami, il est onze heures et demie; l'heure du signal est passée;
donnez pour moi l'ordre de rentrer dans les quartiers; c'était une
fausse alerte que j'expliquerai ce soir même.
De Thou avait déjà senti l'importance de cet ordre: il sortit et revint
sur-le-champ; il retrouva Cinq-Mars assis, calme, et cherchant à faire
disparaître le sang de son visage.
--De Thou, dit-il en le regardant fixement, retirez-vous, vous me gênez.
--Je ne vous quitte pas, répondit celui-ci.
--Fuyez, vous dis-je, les Pyrénées ne sont pas loin. Je ne sais plus
parler longtemps, même pour vous; mais si vous restez avec moi vous
mourrez, je vous en avertis.
--Je reste, dit encore de Thou.
--Que Dieu vous préserve donc! reprit Cinq-Mars, car je n'y pourrai
rien, ce moment passé. Je vous laisse ici. Appelez Fontrailles et
tous les conjurés, distribuez-leur ces passeports, qu'ils s'enfuient
sur-le-champ; dites-leur que tout est manqué et que je les remercie.
Pour vous, encore une fois, partez avec eux, je vous le demande; mais,
quoi que vous fassiez, sur votre vie, ne me suivez pas. Je vous jure de
ne point me frapper moi-même.
A ces mots, serrant la main de son ami sans le regarder, il s'élança
brusquement hors de sa tente.
Cependant à quelques lieues de là se tenaient d'autres discours. A
Narbonne, dans le même cabinet où nous vîmes autrefois Richelieu régler
avec Joseph les intérêts de l'État, étaient encore assis ces deux
hommes, à peu près les mêmes; le ministre, cependant fort vieilli par
trois ans de souffrances, et le capucin aussi effrayé du résultat de
ses voyages que son maître était tranquille.
Le Cardinal, assis dans sa chaise longue et les jambes liées et
entourées d'étoffes chaudes et fourrées, tenait sur ses genoux trois
jeunes chats qui se roulaient et se culbutaient sur sa robe rouge;
de temps en temps il en prenait un, et le plaçait sur les autres pour
perpétuer leurs jeux; il riait en les regardant; sur ses pieds était
couchée leur mère, comme un énorme manchon et une fourrure vivante.
Joseph, assis près de lui, renouvelait le récit de tout ce qu'il avait
entendu dans le confessionnal; pâlissant encore du danger qu'il avait
couru d'être découvert ou tué par Jacques, il finit par ces paroles:
--Enfin, monseigneur, je ne puis m'empêcher d'être troublé jusqu'au
fond du coeur lorsque je me rappelle les périls qui menaçaient et
menacent encore Votre Eminence. Des spadassins s'offraient pour vous
poignarder; je vois en France toute la cour soulevée contre vous,
la moitié de l'armée et deux provinces; à l'étranger, l'Espagne et
l'Autriche prêtes à fournir des troupes; partout des pièges ou des
combats, des poignards ou des canons!...
Le Cardinal bâilla trois fois sans cesser son jeu, et dit:
--C'est un bien joli animal qu'un chat! c'est un tigre de salon: quelle
souplesse! quelle finesse extraordinaire! Voyez ce petit jaune qui fait
semblant de dormir pour que l'autre rayé ne prenne pas garde à lui,
et tombe sur son frère; et celui-là, comme il le déchire! voyez comme
il lui enfonce ses griffes dans le côté! Il le tuerait, je crois, il
le mangerait, s'il était plus fort! C'est très plaisant! quels jolis
animaux!
Il toussa, éternua assez longtemps, puis reprit:
--Messire Joseph, je vous ai fait dire de ne me parler d'affaires
qu'après mon souper; j'ai faim maintenant et ce n'est pas mon heure;
mon médecin Chicot m'a recommandé la régularité, et j'ai ma douleur au
côté. Voici quelle sera ma soirée, ajouta-t-il en regardant l'horloge:
à neuf heures, nous règlerons les affaires de M. le Grand; à dix, je me
ferai porter autour du jardin pour prendre l'air au clair de la lune;
ensuite je dormirai une heure ou deux; à minuit, le Roi viendra, et
à quatre heures vous pourrez repasser pour prendre les divers ordres
d'arrestations, condamnations ou autres que j'aurai à vous donner pour
les provinces, Paris ou les armées de Sa Majesté.
Richelieu dit tout ceci avec le même son de voix et une prononciation
uniforme, altérée seulement par l'affaiblissement de sa poitrine et la
perte de plusieurs dents.
Il était sept heures du soir; le capucin se retira. Le Cardinal soupa
avec la plus grande tranquillité, et quand l'horloge frappa huit heures
et demie, il fit appeler Joseph, et lui dit lorsqu'il fut assis près de
la table:
--Voilà donc tout ce qu'ils ont pu faire contre moi pendant plus de
deux années! Ce sont de pauvres gens, en vérité! Le duc de Bouillon
même, que je croyais assez capable, se perd tout à fait dans mon esprit
par ce trait; je l'ai suivi des yeux, et, je te le demande, a-t-il fait
un pas digne d'un véritable homme d'Etat? Le Roi, MONSIEUR, et tous
les autres, n'ont fait que se monter la tête ensemble contre moi, et
ne m'ont seulement pas enlevé un homme. Il n'y a que ce petit Cinq-Mars
qui ait de la suite dans les idées; tout ce qu'il a fait était conduit
d'une manière surprenante: il faut lui rendre justice, il avait
des dispositions; j'en aurais fait mon élève sans la roideur de son
caractère; mais il m'a rompu en visière, j'en suis bien fâché pour lui.
Je les ai tous laissés nager plus de deux ans en pleine eau; à présent
tirons le filet.
--Il en est temps, monseigneur, dit Joseph, qui souvent frémissait
involontairement en parlant: savez-vous que de Perpignan à Narbonne le
trajet est court? savez-vous que, si vous avez ici une forte armée, vos
troupes du camp sont faibles et incertaines? que cette jeune noblesse
est furieuse, et que le Roi n'est pas sûr?
Le Cardinal regarda l'horloge.
--Il n'est encore que huit heures et demie, mons Joseph; je vous ai
déjà dit que je ne m'occuperais de cette affaire qu'à neuf heures.
En attendant, comme il faut que justice se fasse, vous allez écrire
ce que j'ai à vous dicter, car j'ai la mémoire fort bonne. Il reste
encore au monde, je le vois sur mes notes, quatre des juges d'Urbain
Grandier; c'était un homme d'un vrai génie que cet Urbain Grandier,
ajouta-t-il avec méchanceté (Joseph mordit ses lèvres); tous ses autres
juges sont morts misérablement; il reste Houmain, qui sera pendu comme
contrebandier; nous pouvons le laisser tranquille: mais voici cet
horrible Lactance, qui vit en paix avec Barré et Mignon. Prenez une
plume et écrivez à M. l'évêque de Poitiers:
«MONSEIGNEUR,
«Le bon plaisir de Sa Majesté est que les pères Barré et Mignon
soient remplacés dans leurs cures, et envoyés dans le plus court
délai dans la ville de Lyon, ainsi que le père Lactance, capucin,
pour y être traduits devant un tribunal spécial, comme prévenus de
quelques criminelles intentions envers l'Etat.»
Joseph écrivait aussi froidement qu'un Turc fait tomber une tête au
geste de son maître.
Le Cardinal lui dit en signant la lettre:
--Je vous ferai savoir comment je veux qu'ils disparaissent; car il
est important d'effacer toutes les traces de cet ancien procès. La
Providence m'a bien servi en enlevant tous ces hommes; j'achève son
ouvrage. Voici tout ce qu'en saura la postérité.
Et il lut au capucin cette page de ses Mémoires où il raconte la
possession et les sortilèges du magicien[23].
[23] Voyez les Mémoires de Richelieu, _Collection des Mémoires_, t.
XXVIII. p. 139.
Pendant sa lente lecture, Joseph ne pouvait s'empêcher de regarder
l'horloge.
--Il te tarde d'en venir à M. le Grand, dit enfin le Cardinal; eh
bien, pour te faire plaisir, passons-y. Tu crois donc que je n'ai pas
mes raisons pour être tranquille? Tu crois que j'ai laissé aller ces
pauvres conspirateurs trop loin? Non. Voici de petits papiers qui te
rassureraient si tu les connaissais. D'abord, dans ce rouleau de bois
creux, est le traité avec l'Espagne, saisi à Oloron. Je suis très
satisfait de Laubardemont: c'est un habile homme!
Le feu d'une féroce jalousie brilla sous les épais sourcils de Joseph.
--Ah! monseigneur, dit-il, ignore à quel homme il l'a arraché; il
est vrai qu'il l'a laissé mourir, et sous ce rapport on n'a pas à se
plaindre; mais enfin il était l'agent de la conjuration: c'était son
fils.
--Dites-vous la vérité? dit le Cardinal d'un air sévère; oui, car vous
n'oseriez pas mentir avec moi. Comment l'avez-vous su?
--Par les gens de sa suite, monseigneur: voici leurs rapports; ils
comparaîtront.
Le Cardinal examina ces papiers nouveaux et ajouta:
--Donc nous allons l'employer encore à juger nos conjurés, et ensuite
vous en ferez ce que vous voudrez; je vous le donne.
Joseph, joyeux, reprit ses précieuses dénonciations et continua:
--Son Éminence parle de juger des hommes encore armés et à cheval?
--Ils n'y sont pas tous. Lis cette lettre de MONSIEUR à Chavigny; il
demande grâce, il en a assez. Il n'osait même pas s'adresser à moi le
premier jour, et n'élevait pas sa prière plus haut que les genoux d'un
de mes serviteurs[24].
[24] COPIE TEXTUELLE DE LA CORRESPONDANCE DE MONSIEUR ET DU
CARDINAL DE RICHELIEU.
_A Monsieur de Chavigny._
«Monsieur de Chavigny,
«Encore que je croie que vous n'êtes pas satisfait de moy, et
que véritablement vous en ayez sujet, je ne laisse pas de vous
prier de travailler à mon accommodement avec Son Eminence, et
d'attendre cet effet de la véritable affection que vous avez
pour moy, qui, je crois, sera encore plus grande que votre
colère. Vous sçavez le besoin que j'ai que vous me tiriez de la
peine où je suis. Vous l'avez déjà fait deux fois auprès de Son
Eminence. Je vous jure que ce sera la dernière fois que je vous
donnerai de pareils employs.
«GASTON D'ORLÉANS.»
Mais le lendemain il a repris courage et m'a envoyé celle-ci à
moi-même[25], et une troisième pour le Roi.
[25] _A Son Excellence le Cardinal-Duc._
«Mon Cousin,
«Ce mesconnoissant M. le Grand est homme du monde le plus
coupable de vous avoir dépleu; les grâces qu'il recevoit de
Sa Majesté m'ont toujours fait garder de lui et de tous ses
artifices; mais c'est pour vous, mon Cousin, que je conserve
mon estime et mon amitié tout entière... Je suis touché d'un
véritable repentir d'avoir encore manqué à la fidélité que je
dois au Roy, mon seigneur, et je prends Dieu à témoin de la
sincérité avec laquelle je serai toute ma vie le plus fidèle de
vos amis, et avec la mesme passion que je suis,
«Mon Cousin,
«Votre affectionné Cousin,
«GASTON.»
Son projet l'étouffait, il n'a pas pu le garder. Mais on ne m'apaise
pas à si peu de frais, il me faut une confession détaillée, ou bien je
le chasserai du royaume. Je lui ai fait écrire ce matin[26].
[26] _Réponse du Cardinal._
«Monsieur,
«Puisque Dieu veut que les hommes aient recours à une ingénue
et entière confession pour être absous de leurs fautes en ce
monde, je vous enseigne le chemin que vous devez tenir pour
vous tirer de peine. Votre Altesse a bien commencé, c'est à
elle d'achever. C'est tout ce que je puis vous dire.
Quant au magnifique et puissant duc de Bouillon, seigneur souverain de
Sedan et général en chef des armées d'Italie, il vient d'être saisi par
ses officiers au milieu de ses soldats, et s'était caché dans une botte
de paille. Il reste donc encore seulement mes deux jeunes voisins.
Ils s'imaginèrent avoir le camp tout entier à leurs ordres, et il ne
leur demeure attaché que les Compagnies rouges; tout le reste, étant
à MONSIEUR, n'agira pas, et mes régiments les arrêteront. Cependant
j'ai permis qu'on eût l'air de leur obéir. S'ils donnent le signal à
onze heures et demie, ils seront arrêtés aux premiers pas, sinon le Roi
me les livrera ce soir... N'ouvre pas tes yeux étonnés; il va me les
livrer, te dis-je, entre minuit et une heure. Vous voyez que tout s'est
fait sans vous, Joseph; nous nous en passons fort bien, et, pendant
ce temps-là, je ne vois pas que nous ayons reçu de grands services de
vous; vous vous négligez.
--Ah! monseigneur, si vous saviez ce qu'il m'a fallu de peines pour
découvrir le chemin des messagers du traité! Je ne l'ai su qu'en
risquant ma vie entre ces deux jeunes gens...
Ici le Cardinal se mit à rire d'un air moqueur du fond de son fauteuil.
--Tu devais être bien ridicule et avoir bien peur dans cette boîte,
Joseph, et je pense que c'est la première fois de ta vie que tu aies
entendu parler d'amour. Aimes-tu ce langage-là, père Joseph? et,
dis-moi, le comprends-tu bien clairement? Je ne crois pas que tu t'en
fasses une idée très belle.
Richelieu, les bras croisés, regardait avec plaisir son capucin
interdit, et poursuivit du ton persifleur d'un grand seigneur qu'il
prenait quelquefois, se plaisant à faire passer les plus nobles
expressions par les lèvres les plus impures:
--Voyons, Joseph, fais-moi une définition de l'amour selon tes idées.
Qu'est-ce que cela peut être? car enfin, tu vois que cela existe
ailleurs que dans les romans. Ce bon jeune homme n'a fait toutes ces
petites conjurations que par amour. Tu l'as entendu toi-même de tes
oreilles indignes. Voyons, qu'est-ce que l'amour? Moi, d'abord, je n'en
sais rien.
Cet homme fut anéanti et regarda le parquet avec l'oeil stupide de
quelque animal ignoble. Après avoir cherché longtemps, il répondit
enfin d'une voix traînante et nasillarde: