marche en courant près de lui.
Aï! aï! aï! la ronde vient et la fusillade s'élève
dans la montagne.
Aï! aï! aï! mon petit cheval, tire-moi de ce
danger.
Vive! vive mon cheval! mon cheval qui a le
chanfrein blanc!
Jeunes filles, _jaleo!_ jeunes filles, achetez-moi
du fil noir[20]!
[20]
Ay! ay! que viene la ronda,
Y se mueve el tiroteo;
Ay! ay! cavallito mio, Ay!
saca me deste aprieto.
Viva, viva mi cavallo,
Cavallo mio carreto:
Ay! jaleo! Muchachas, ay! jaleo...
En achevant, il sentit son siège vaciller, et tomba à la renverse;
Jacques, après s'en être débarrassé ainsi, s'élançait vers la porte,
lorsqu'elle s'ouvrit, et son visage se heurta contre la figure pâle et
glacée de la folle. Il recula.
--Le juge! dit-elle en entrant.
Et elle tomba étendue sur la terre froide.
Jacques avait déjà passé un pied par-dessus elle; mais une autre figure
apparut, livide et surprise, celle d'un homme de grande taille, couvert
d'un manteau ruisselant de neige. Il recula encore, et rit d'horreur et
de rage. C'était Laubardemont suivi d'hommes armés; ils se regardèrent.
--Eh! eh! ca...a...ma...ra...de coquin! dit Houmain, se relevant avec
peine, serais-tu royaliste, par hasard?
Mais lorsqu'il vit ces deux hommes qui semblaient pétrifiés l'un par
l'autre, il se tut comme eux, ayant la conscience de son ivresse, et
s'approcha en trébuchant pour relever la folle, toujours étendue entre
le juge et le capitaine. Le premier prit la parole.
--N'êtes-vous pas celui que nous poursuivions tout à l'heure?
--C'est lui, dirent les gens de sa suite tout d'une voix, l'autre est
échappé.
Jacques recula jusqu'aux planches fendues qui formaient le mur
chancelant de la case: s'enveloppant dans son manteau comme un ours
acculé contre un arbre par une meute nombreuse, et voulant faire
diversion et s'assurer un moment de réflexion, il répondit avec une
voix forte et sombre:
--Le premier qui passera ce brasier et le corps de cette fille est un
homme mort!
Et il tira un long poignard de son manteau. En ce moment, Houmain,
agenouillé, retourna la tête de la jeune femme; les yeux en étaient
fermés; il l'approcha du brasier, dont la lueur l'éclaira.
--Ah! grand Dieu! s'écria Laubardemont s'oubliant par effroi, Jeanne
encore!
--Soyez tranquille, mon... on... seigneur, dit Houmain en essayant
de soulever les longues paupières noires qui retombaient, et la
tête qui se renversait comme un lin mouillé; soi...yez tranquille;
ne...e...vou...ous fâchez pas, elle est bien morte, très morte.
Jacques posa le pied sur ce corps comme sur une barrière, et, se
courbant avec un rire féroce sous le visage de Laubardemont, lui dit à
demi-voix:
--Laisse-moi passer, et je ne te compromettrai pas, courtisan; je ne te
dirai pas qu'elle fut ta nièce et que je suis ton fils.
Laubardemont se recueillit, regarda ses gens qui se pressaient autour
de lui avec des carabines avancées, et leur faisant signe de se retirer
à quelques pas, il répondit d'une voix très basse:
--Livre-moi le traité, et tu passeras.
--Le voilà dans ma ceinture; mais si l'on y touche, je t'appellerai mon
père tout haut. Que dira ton maître?
--Donne-le-moi, et je te pardonnerai ta vie.
--Laisse-moi passer, et je te pardonnerai de me l'avoir donnée.
--Toujours le même, brigand?
--Oui, assassin!
--Que t'importe un enfant qui conspire? dit le juge.
--Que t'importe un vieillard qui règne? répondit l'autre.
--Donne-moi ce papier; j'ai fait serment de l'avoir.
--Laisse-le-moi, j'ai juré de le reporter.
--Quel peut être ton serment et ton Dieu? dit Laubardemont.
--Et le tien, reprit Jacques, est-ce le crucifix de fer rouge?
Mais, se levant entre eux, Houmain, riant et chancelant, dit au juge en
lui frappant sur l'épaule:
--Vous êtes bien longtemps à vous expliquer, l'...ami; est-ce que vous
le connaîtriez d'ancienne date? C'est... est un bon garçon.
--Moi! non! s'écria Laubardemont à haute voix, je ne l'ai jamais vu.
Pendant cet instant, Jacques, que protégeaient l'ivrogne et la
petitesse de la chambre embarrassée, s'élança avec violence contre les
faibles planches qui formaient le mur, d'un coup de talon en jeta deux
dehors et passa par l'espace qu'elles avaient laissé. Tout ce côté de
la cabane fut brisé, elle chancela tout entière: le vent y entra avec
violence.
--Eh! eh! Demonio! santo Demonio! où vas-tu? s'écria le contrebandier;
tu casses ma maison! et c'est le côté du Gave.
Tous s'approchèrent avec précaution, arrachèrent les planches qui
restaient, et se penchèrent sur l'abîme. Ils contemplèrent un spectacle
étrange: l'orage était dans toute sa force, et c'était un orage des
Pyrénées; d'immenses éclairs partaient ensemble des quatre points de
l'horizon, et leurs feux se succédaient si vite qu'on n'en voyait pas
l'intervalle, et qu'ils paraissaient immobiles et durables: seulement
la voûte flamboyante s'éteignait quelquefois tout à coup, puis
reprenait ses lueurs constantes. Ce n'était plus la flamme qui semblait
étrangère à cette nuit, c'était l'obscurité. L'on eût dit que, dans ce
ciel naturellement lumineux, il se faisait des éclipses d'un moment:
tant les éclairs étaient longs et tant leur absence était rapide! Les
pics allongés et les rochers blanchis se détachaient sur ce fond rouge
comme des blocs de marbre sur une coupole d'airain brûlant et simulant
au milieu des frimas les prodiges du volcan; les eaux jaillissaient
comme des flammes, les neiges s'écoulaient comme une lave éblouissante.
Dans leur amas mouvant se débattait un homme, et ses efforts le
faisaient entrer plus en avant dans le gouffre tournoyant et liquide;
ses genoux ne se voyaient déjà plus; en vain il tenait embrassé un
énorme glaçon pyramidal et transparent, que les éclairs faisaient
briller comme un rocher de cristal; ce glaçon même fondait par sa base
et glissait lentement sur la pente du rocher. On entendait sous la
nappe de neige le bruit des quartiers de granit qui se heurtaient, en
tombant, à des profondeurs immenses. Cependant on aurait pu le sauver
encore; l'espace de quatre pieds à peine le séparait de Laubardemont.
--J'enfonce! s'écria-t-il; tends-moi quelque chose et tu auras le
traité.
--Donne-le-moi, et je te tendrai ce mousquet, dit le juge.
--Le voilà, dit le spadassin, puisque le diable est pour Richelieu.
Et, lâchant d'une main son glissant appui, il jeta un rouleau de bois
dans la cabane. Laubardemont y rentra, se précipitant sur le traité
comme un loup sur sa proie. Jacques avait en vain étendu son bras; on
le vit glisser lentement avec le bloc énorme et dégelé qui croulait sur
lui, et s'enfoncer sans bruit dans les neiges.
--Ah! misérable! tu m'as trompé! s'écria-t-il; mais on ne m'a pas pris
le traité... je te l'ai donné... entends-tu... mon père!
Il disparut sous la couche épaisse et blanche de la neige; on ne vit
plus à sa place que cette nappe éblouissante que sillonnait la foudre
en s'y éteignant; on n'entendit plus que les roulements du tonnerre et
le sifflement des eaux qui tourbillonnaient contre les rochers, car les
hommes groupés autour d'un cadavre et d'un scélérat, dans la chambre à
demi-brisée, se taisaient glacés par l'horreur, et craignaient que Dieu
ne vînt à diriger la foudre[21].
[21] «Il vécut et mourut avec des brigands. Ne voilà-t-il pas une
punition divine dans la famille de ce juge, pour expier en quelque
façon la mort cruelle et impitoyable de ce pauvre _Grandier_, dont
le sang crie vengeance?» (PATIN, lettre LXV, du 22 décembre 1631.)
CHAPITRE XXIII
L'ABSENCE
L'absence est le plus grand des maux,
Non pas pour vous, cruelle!
LA FONTAINE.
Qui de nous n'a trouvé du charme à suivre des yeux les nuages du ciel?
Qui ne leur a envié la liberté de leurs voyages au milieu des airs,
soit lorsque, roulés en masse par les vents et colorés par le soleil,
ils s'avancent paisiblement comme une flotte de sombres navires dont
la proue serait dorée; soit lorsque, parsemés en légers groupes,
ils glissent avec vitesse, sveltes et allongés comme des oiseaux de
passage, transparents comme de vastes opales détachées du trésor des
cieux, ou bien éblouissants de blancheur comme les neiges des monts que
les vents emportent sur leurs ailes? L'homme est un lent voyageur qui
envie ces passagers rapides, rapides moins encore que son imagination;
ils ont vu pourtant, en un seul jour, tous les lieux qu'il aime par le
souvenir ou l'espérance, ceux qui furent témoins de son bonheur ou de
ses peines, et ces pays si beaux que l'on ne connaît pas, et où l'on
croit tout rencontrer à la fois. Il n'est pas un endroit de la terre,
sans doute, un rocher sauvage, une plaine aride où nous passons avec
indifférence, qui n'ait été consacré dans la vie d'un homme et ne
se peigne dans ses souvenirs; car, pareils à des vaisseaux délabrés,
avant de trouver l'infaillible naufrage, nous laissons un débris de
nous-mêmes sur tous les écueils.
Où vont-ils les nuages bleus et sombres de cet orage des Pyrénées?
C'est le vent d'Afrique qui les pousse devant lui avec une haleine
enflammée; ils volent, ils roulent sur eux-mêmes en grondant, jettent
des éclairs devant eux, comme leurs flambeaux, et laissent pendre
à leur suite une longue traînée de pluie comme une robe vaporeuse.
Dégagés avec efforts des défilés de rochers qui avaient un moment
arrêté leur course, ils arrosent, dans le Béarn, le pittoresque
patrimoine de Henri IV; en Guienne, les conquêtes de Charles VII;
dans la Saintonge, le Poitou, la Touraine, celles de Charles V et
de Philippe-Auguste, et, se ralentissant enfin au-dessus du vieux
domaine de Hugues Capet, s'arrêtèrent en murmurant sur les tours de
Saint-Germain.
--Oh! madame, disait Marie de Mantoue à la Reine, voyez-vous quel orage
vient du Midi?
--Vous regardez souvent de ce côté, ma chère, répondit Anne d'Autriche,
appuyée sur le balcon.
--C'est le côté du soleil, madame.
--Et des tempêtes, dit la Reine, vous le voyez; croyez en mon amitié,
mon enfant, ces nuages ne peuvent avoir rien vu d'heureux pour vous.
J'aimerais mieux vous voir tourner les yeux vers le côté de la Pologne.
Regardez à quel beau peuple vous pourriez commander.
En ce moment, pour éviter la pluie qui commençait, le prince Palatin
passait rapidement sous les fenêtres de la Reine avec une suite
nombreuse de jeunes Polonais à cheval; leurs vestes turques, couvertes
de boutons de diamants, d'émeraudes et de rubis, leurs manteaux
verts et gris de lin, les hautes plumes de leurs chevaux et leur air
d'aventure les faisaient briller d'un singulier éclat auquel la cour
s'était habituée sans peine. Ils s'arrêtèrent un moment, et le prince
salua deux fois, pendant que le léger animal qu'il montait marchait
de côté, tournant toujours le front vers les princesses; se cabrant
et hennissant, il agitait les crins de son cou et semblait saluer en
mettant sa tête entre ses jambes; toute sa suite répéta cette même
évolution en passant. La princesse Marie s'était d'abord jetée en
arrière, de peur que l'on ne distinguât les larmes de ses yeux; mais ce
spectacle brillant et flatteur la fit revenir sur le balcon, et elle ne
put s'empêcher de s'écrier:
--Que le Palatin monte avec grâce ce joli cheval! Il semble n'y pas
songer.
La Reine sourit:
--Il songe à celle qui serait sa reine demain si elle voulait faire
un signe de tête et laisser tomber sur ce trône un regard de ses
grands yeux noirs en amande, au lieu d'accueillir toujours ces pauvres
étrangers avec ce petit air boudeur, et en faisant la moue comme à
présent.
Anne d'Autriche donnait en parlant un petit coup d'éventail sur
les lèvres de Marie, qui ne put s'empêcher de sourire aussi; mais à
l'instant elle baissa la tête en se le reprochant, et se recueillit
pour reprendre sa tristesse qui commençait à lui échapper. Elle eut
même besoin de contempler encore les gros nuages qui planaient sur le
château.
--Pauvre enfant, continua la Reine, tu fais tout ce que tu peux pour
être bien fidèle et te bien maintenir dans la mélancolie de ton roman;
tu te fais mal en ne dormant plus pour pleurer et en cessant de manger
à table; tu passes la nuit à rêver ou à écrire; mais, je t'en avertis,
tu ne réussiras à rien, si ce n'est à maigrir, à être moins belle et à
n'être pas reine. Ton Cinq-Mars est un petit ambitieux qui s'est perdu.
Voyant Marie cacher sa tête dans son mouchoir pour pleurer encore, Anne
d'Autriche rentra un moment dans sa chambre en la laissant au balcon,
et feignit de s'occuper à chercher des bijoux dans sa toilette; elle
revint bientôt lentement et gravement se remettre à la fenêtre; Marie
était plus calme, et regardait tristement la campagne, les collines de
l'horizon, et l'orage qui s'étendait peu à peu.
La Reine reprit avec un ton plus grave:
--Dieu a eu plus de bonté pour vous que vos imprudences ne le
méritaient peut-être, Marie; il vous a sauvée d'un grand péril; vous
aviez voulu faire de grands sacrifices, mais heureusement ils ne se
sont pas accomplis comme vous l'aviez cru. L'innocence vous a sauvée de
l'amour; vous êtes comme une personne qui, croyant se donner un poison
mortel, n'aurait pris qu'une eau pure et sans danger.
--Hélas! madame, que voulez-vous me dire? Ne suis-je pas assez
malheureuse?
--Ne m'interrompez pas, dit la Reine; vous allez voir avec d'autres
yeux votre position présente. Je ne veux point vous accuser
d'ingratitude envers le Cardinal; j'ai trop de raisons de ne pas
l'aimer! j'ai moi-même vu naître la conjuration. Cependant vous
pourriez, ma chère, vous rappeler qu'il fut le seul en France à
vouloir, contre l'avis de la Reine-mère et de la cour, la guerre du
duché de Mantoue, qu'il arracha à l'Empire et à l'Espagne et rendit au
duc de Nevers votre père; ici, dans ce château même de Saint-Germain,
fut signé le traité qui renversait le duc de Guastalla[22]. Vous étiez
bien jeune alors... On a dû vous l'apprendre pourtant. Voici toutefois
que, par amour uniquement (je veux le croire comme vous), un jeune
homme de vingt-deux ans est prêt à le faire assassiner...
[22] Le 19 mai 1632.
--Oh! madame, il en est incapable. Je vous jure qu'il l'a refusé...
--Je vous ai priée, Marie, de me laisser parler. Je sais qu'il est
généreux et loyal; je veux croire que, contre l'usage de notre temps,
il ait assez de modération pour ne pas aller jusque-là, et le tuer
froidement, comme le chevalier de Guise a tué le vieux baron de Luz,
dans la rue. Mais sera-t-il le maître de l'empêcher s'il le fait
prendre à force ouverte? c'est ce que nous ne pouvons savoir plus que
lui! Dieu seul sait l'avenir. Du moins est-il sûr que pour vous il
l'attaque, et, pour le renverser, prépare la guerre civile, qui éclate
peut-être à l'heure même où nous parlons, une guerre sans succès! De
quelque manière qu'elle tourne, il ne peut réussir qu'à faire du mal,
car MONSIEUR va abandonner la conjuration.
--Quoi! madame...
--Ecoutez-moi, vous dis-je, j'en suis certaine, je n'ai pas besoin de
m'expliquer davantage. Que fera le Grand-Ecuyer? Le Roi, il l'a bien
jugé, est allé consulter le Cardinal. Le consulter, c'est lui céder;
mais le traité d'Espagne a été signé: s'il est découvert, que fera
seul M. de Cinq-Mars? Ne tremblez pas ainsi, nous le sauverons, nous
sauverons ses jours, je vous le promets; il en est temps... j'espère...
--Ah! madame, vous espérez! je suis perdue! s'écria Marie affaiblie et
s'évanouissant à moitié.
--Asseyons-nous, dit la Reine.
Et, se plaçant près de Marie, à l'entrée de la chambre, elle poursuivit:
--Sans doute MONSIEUR traitera pour tous les conjurés en traitant pour
lui, mais l'exil sera leur moindre peine, l'exil perpétuel. Voilà donc
la duchesse de Nevers et de Mantoue, la princesse Marie de Gonzague,
femme de M. Henri d'Effiat, marquis de Cinq-Mars, exilé!
--Eh bien, madame! je le suivrai dans l'exil: c'est mon devoir, je suis
sa femme!... s'écria Marie en sanglotant; je voudrais déjà l'y savoir
en sûreté.
--Rêves de dix-huit ans! dit la Reine en soutenant Marie.
Réveillez-vous, enfant, réveillez-vous, il le faut; je ne veux nier
aucune des qualités de M. de Cinq-Mars. Il a un grand caractère, un
esprit vaste, un grand courage; mais il ne peut plus être rien pour
vous, et heureusement vous n'êtes ni sa femme ni même sa fiancée.
--Je suis à lui, madame, à lui seul...
--Mais sans bénédiction, reprit Anne d'Autriche, sans mariage enfin:
aucun prêtre ne l'eût osé; le vôtre même ne l'a pas fait, et me l'a
dit. Taisez-vous, ajouta-t-elle en posant ses deux belles mains sur la
bouche de Marie, taisez-vous! Vous allez me dire que Dieu a entendu
vos serments, que vous ne pouvez vivre sans lui, que vos destinées
sont inséparables, que la mort seule peut briser votre union: propos
de votre âge, délicieuses chimères d'un moment dont vous sourirez un
jour, heureuse de ne pas avoir à les pleurer toute votre vie. De toutes
ces jeunes femmes si brillantes que vous voyez autour de moi, à la
cour, il n'en est pas une qui n'ait eu, à votre âge, quelque beau songe
d'amour comme le vôtre, qui n'ait formé de ces liens que l'on croit
indissolubles, et n'ait fait en secret d'éternels serments. Eh bien,
ces songes sont évanouis, ces noeuds rompus, ces serments oubliés;
et pourtant vous les voyez femmes et mères heureuses, entourées des
honneurs de leur rang; elles viennent rire et danser tous les soirs...
Je devine encore ce que vous voulez me dire... Elles n'aimaient pas
autant que vous, n'est-ce pas? Eh bien, vous vous trompez, ma chère
enfant; elles aimaient autant et ne pleuraient pas moins. Mais c'est
ici que je dois vous apprendre à connaître ce grand mystère qui fait
votre désespoir, parce que vous ignorez le mal qui vous dévore. Notre
existence est double, mon amie: notre vie intérieure, celle de nos
sentiments, nous travaille avec violence, tandis que la vie extérieure
nous domine malgré nous. On n'est jamais indépendante des hommes, et
surtout dans une condition élevée. Seule, on se croit maîtresse de
sa destinée; mais la vue de trois personnes qui surviennent nous rend
toutes nos chaînes en nous rappelant notre rang et notre entourage. Que
dis-je? soyez enfermée et livrée à tout ce que les passions vous feront
naître de résolutions courageuses et extraordinaires, vous suggèreront
de sacrifices merveilleux, il suffira d'un laquais qui viendra vous
demander vos ordres pour rompre le charme et vous rappeler votre
existence réelle. C'est ce combat entre vos projets et votre position
qui vous tue; vous vous en voulez intérieurement, vous vous faites
d'amers reproches.
Marie détourna la tête.
--Oui, vous vous croyez bien criminelle. Pardonnez-vous, Marie: tous
les hommes sont des êtres tellement relatifs et dépendants les uns
des autres, que je ne sais si les grandes retraites du monde, que
nous voyons quelquefois, ne sont pas faites pour le monde même: le
désespoir a sa recherche et la solitude sa coquetterie. On prétend
que les plus sombres ermites n'ont pu se retenir de s'informer de ce
qu'on disait d'eux. Ce besoin de l'opinion générale est un bien, en ce
qu'il combat presque toujours victorieusement ce qu'il y a de déréglé
dans notre imagination, et vient à l'aide des devoirs que l'on oublie
trop aisément. On éprouve, vous le sentirez, j'espère, en reprenant
son sort tel qu'il doit être, après le sacrifice de ce qui détournait
de la raison, la satisfaction d'un exilé qui rentre dans sa famille,
d'un malade qui revoit le jour et le soleil après une nuit troublée
par le cauchemar. C'est ce sentiment d'un être revenu, pour ainsi
dire, à son état naturel, qui donne le calme que vous voyez dans bien
des yeux qui ont eu leurs larmes aussi; car il est peu de femmes qui
n'aient connu les vôtres. Vous vous trouveriez parjure en renonçant
à Cinq-Mars? Mais rien ne vous lie; vous vous êtes plus qu'acquittée
envers lui en refusant, durant plus de deux années, les mains royales
qui vous étaient présentées. Eh! qu'a-t-il fait, après tout, cet amant
si passionné? Il s'est élevé pour vous atteindre; mais l'ambition, qui
vous semble ici avoir aidé l'amour, ne pourrait-elle pas s'être aidée
de lui? Ce jeune homme me semble être bien profond, bien calme dans ses
ruses politiques, bien indépendant dans ses vastes résolutions, dans
ses monstrueuses entreprises, pour que je le croie uniquement occupé
de sa tendresse. Si vous n'aviez été qu'un moyen au lieu d'un but, que
diriez-vous?
--Je l'aimerais encore, répondit Marie. Tant qu'il vivra, je lui
appartiendrai, madame.
--Mais tant que je vivrai, moi, dit la Reine avec fermeté, je m'y
opposerai.
A ces derniers mots, la pluie et la grêle tombèrent sur le balcon avec
violence; la Reine en profita pour quitter brusquement la porte et
rentrer dans les appartements, où la duchesse de Chevreuse, Mazarin,
Mme de Guémenée et le prince Palatin attendaient depuis un moment. La
Reine marcha au-devant d'eux. Marie se plaça dans l'ombre près d'un
rideau, afin qu'on ne vît pas la rougeur de ses yeux. Elle ne voulut
point d'abord se mêler à la conversation trop enjouée; cependant
quelques mots attirèrent son attention. La Reine montrait à la
princesse de Guémenée des diamants qu'elle venait de recevoir de Paris.
--Quant à cette couronne, elle ne m'appartient pas, le Roi a voulu la
faire préparer pour la future Reine de Pologne; on ne sait qui ce sera.
Puis, se tournant vers le prince Palatin:
--Nous vous avons vu passer, prince; chez qui donc alliez-vous?
--Chez Mlle la duchesse de Rohan, répondit le Polonais.
L'insinuant Mazarin, qui profitait de tout pour chercher à deviner les
secrets et à se rendre nécessaire par des confidences arrachées, dit en
s'approchant de la Reine:
--Cela vient à propos quand nous parlions de la couronne de Pologne.
Marie, qui écoutait, ne put soutenir ce mot devant elle, et dit à Mme
de Guémenée, qui était à ses côtés:
--Est-ce que M. de Chabot est roi de Pologne!
La Reine entendit ce mot, et se réjouit de ce léger mouvement
d'orgueil. Pour en développer le germe, elle affecta une attention
approbative pour la conversation qui suivit et qu'elle encourageait.
La princesse de Guémenée se récriait:
--Conçoit-on un semblable mariage? on ne peut le lui ôter de la tête.
Enfin, cette même Mlle de Rohan, que nous vîmes toutes si fière,
après avoir refusé le comte de Soissons, le duc de Weymar et le duc de
Nemours, n'épouser qu'un gentilhomme! cela fait pitié, en vérité! Où
allons-nous? on ne sait ce que cela deviendra.
Mazarin ajoutait d'un ton équivoque:
--Eh quoi! est-ce bien vrai? aimer! à la cour! un amour véritable,
profond! cela peut-il se croire?
Pendant ceci, la Reine continuait à fermer et rouvrir, en jouant, la
nouvelle couronne.
--Les diamants ne vont bien qu'aux cheveux noirs, dit-elle; voyons,
donnez votre front, Marie...
Mais elle va à ravir, continua-t-elle.
--On la croirait faite pour madame la princesse, dit le Cardinal.
--Je donnerais tout mon sang pour qu'elle demeurât sur ce front, dit le
prince Palatin.
Marie laissa voir, à travers les larmes qu'elle avait encore sur les
joues, un sourire enfantin et involontaire, comme un rayon de soleil à
travers la pluie; puis, tout à coup, devenant d'une excessive rougeur,
elle se sauva en courant dans les appartements.
On riait. La Reine la suivit des yeux, sourit, donna sa main à baiser à
l'ambassadeur polonais, et se retira pour écrire une lettre.
CHAPITRE XXIV
LE TRAVAIL
Peu d'espérance doiuent auoir les pauures et menues gens au
fait de ce monde, puisque si grand Roy a tant souffert et tant
trauaillé.
PHILIPPE DE COMINES.