vieux gouverneur; celui-ci, gardant toujours un silence surprenant,
avança le camail sur son front.
--Rendez, dit Cinq-Mars d'une voix moins ferme, rendez cet anneau
nuptial à la duchesse de Mantoue; je ne puis le garder qu'elle ne me
le donne une seconde fois, car je ne suis plus le même qu'elle promit
d'épouser.
Le prêtre saisit brusquement la bague et la passa au travers des
losanges du grillage opposé; cette marque d'indifférence étonna
Cinq-Mars.
--Eh quoi! mon père, dit-il, êtes-vous aussi changé?
Cependant Marie ne pleurait plus; mais élevant sa voix angélique qui
éveilla un faible écho le long des ogives du temple, comme le plus doux
soupir de l'orgue, elle dit:
--O mon ami! ne soyez plus en colère, je ne vous comprends pas;
pouvons-nous rompre ce que Dieu vient d'unir, et pourrais-je vous
quitter quand je vous sais malheureux! Si le Roi ne vous aime plus,
du moins vous êtes assuré qu'il ne viendra pas vous faire du mal,
puisqu'il n'en a pas fait au Cardinal, qu'il n'a jamais aimé. Vous
croyez-vous perdu parce qu'il n'aura pas voulu peut-être se séparer
de son vieux serviteur? Eh bien, attendons le retour de son amitié;
oubliez ces conspirateurs qui m'effrayent. S'ils n'ont plus d'espoir,
j'en remercie Dieu, je ne tremblerai plus pour vous. Qu'avez-vous donc,
mon ami, et pourquoi nous affliger inutilement? La Reine nous aime,
et nous sommes tous deux bien jeunes, attendons. L'avenir est beau,
puisque nous sommes unis et sûrs de nous-mêmes. Racontez-moi ce que le
Roi vous disait à Chambord. Je vous ai suivi longtemps des yeux. Dieu!
que cette partie de chasse fut triste pour moi!
--Il m'a trahi! vous dis-je, répondit Cinq-Mars; et qui l'aurait pu
croire lorsque vous l'avez vu nous serrant la main, passant de son
frère à moi et au duc de Bouillon, qu'il se faisait instruire des
moindres détails de la conjuration, du jour même où l'on arrêterait
Richelieu à Lyon, fixait le lieu de son exil (car ils voulaient
sa mort; mais le souvenir de mon père me fit demander sa vie). Le
Roi disait que lui-même dirigerait tout à Perpignan; et cependant
Joseph, cet impur espion, sortait du cabinet des Lys! O Marie! vous
l'avouerai-je? au moment où je l'ai appris, mon âme a été bouleversée;
j'ai douté de tout, et il m'a semblé que le centre du monde chancelait
en voyant la vérité quitter le coeur d'un roi. Je voyais s'écrouler
tout notre édifice: une heure encore, et la conjuration s'évanouissait;
je vous perdais pour toujours; un moyen me restait, je l'ai employé.
--Lequel? dit Marie.
--Le traité d'Espagne était dans ma main, je l'ai signé.
--O ciel! déchirez-le.
--Il est parti.
--Qui le porte?
--Fontrailles.
--Rappelez-le.
--Il doit avoir déjà dépassé les défilés d'Oloron, dit Cinq-Mars,
se levant debout. Tout est prêt à Madrid; tout à Sedan; des armées
m'attendent, Marie; des armées! et Richelieu est au milieu d'elles! Il
chancelle, il ne faut plus qu'un seul coup pour le renverser, et vous
êtes à moi pour toujours, à Cinq-Mars triomphant!
--A Cinq-Mars rebelle, dit-elle en gémissant.
--Eh bien, oui, rebelle, mais non plus favori! Rebelle, criminel,
digne de l'échafaud, je le sais! s'écria ce jeune homme passionné en
retombant à genoux; mais rebelle par amour, rebelle pour vous, que mon
épée va conquérir enfin tout entière.
--Hélas! l'épée que l'on trempe dans le sang des siens n'est-elle pas
un poignard?
--Arrêtez, par pitié, Marie! Que des rois m'abandonnent, que des
guerriers me délaissent, j'en serai plus ferme encore: mais je serai
vaincu par un mot de vous, et encore une fois le temps de réfléchir
est passé pour moi; oui, je suis criminel, c'est pourquoi j'hésite à
me croire encore digne de vous. Abandonnez-moi, Marie, reprenez cet
anneau.
--Je ne le puis, dit-elle, car je suis votre femme, quel que vous soyez.
--Vous l'entendez, mon père, dit Cinq-Mars, transporté de bonheur;
bénissez cette seconde union, c'est celle du dévouement, plus belle
encore que celle de l'amour. Qu'elle soit à moi tant que je vivrai!
Sans répondre, l'abbé ouvrit la porte du confessionnal, sortit
brusquement, et fut hors de l'église avant que Cinq-Mars eût le temps
de se lever pour le suivre.
--Où allez-vous? qu'avez-vous? s'écria-t-il.
Mais personne ne paraissait et ne se faisait entendre.
--Ne criez pas, au nom du ciel! dit Marie, ou je suis perdue! il a sans
doute entendu quelqu'un dans l'église.
Mais troublé et sans lui répondre, d'Effiat, s'élançant sous les
arcades et cherchant en vain son gouverneur, courut à une porte qu'il
trouva fermée; tirant son épée, il fit le tour de l'église et, arrivant
à l'entrée que devait garder Grandchamp, il l'appela et écouta.
--Lâchez-le à présent, dit une voix au coin de la rue.
Et des chevaux partirent au galop.
--Grandchamp, répondras-tu? cria Cinq-Mars.
--A mon secours, Henri, mon cher enfant! répondit la voix de l'abbé
Quillet.
--Eh! d'où venez-vous donc? Vous m'exposez! dit le Grand-Écuyer
s'approchant de lui.
Mais il s'aperçut que son pauvre gouverneur, sans chapeau, sous la
neige qui tombait, n'était pas en état de lui répondre.
--Ils m'ont arrêté, dépouillé, criait-il, les scélérats! les assassins!
ils m'ont empêché d'appeler, ils m'ont serré les lèvres avec un
mouchoir!
A ce bruit Grandchamp survint enfin, se frottant les yeux comme un
homme qui se réveille. Laura, épouvantée, courut dans l'église près de
sa maîtresse; tous rentrèrent précipitamment pour rassurer Marie, et
entourèrent le vieil abbé.
--Les scélérats! ils m'ont attaché les mains comme vous voyez, ils
étaient plus de vingt; ils m'ont pris la clef de cette porte de
l'église.
--Quoi! tout à l'heure? dit Cinq-Mars; et pourquoi nous quittiez-vous?
--Vous quitter! Il y a plus de deux heures qu'ils me tiennent.
--Deux heures! s'écria Henri effrayé.
--Ah! malheureux vieillard que je suis! cria Grandchamp, j'ai dormi
pendant le danger de mon maître! c'est la première fois!
--Vous n'étiez donc pas avec nous dans le confessionnal? poursuivit
Cinq-Mars avec anxiété, tandis que Marie tremblante se pressait contre
son bras.
--Eh quoi! dit l'abbé, n'avez-vous pas vu le scélérat à qui ils ont
donné ma clef?
--Non! qui? dirent-ils tous à la fois.
--Le père Joseph! répondit le bon prêtre.
--Fuyez! vous êtes perdu! s'écria Marie.
CHAPITRE XXII
L'ORAGE
Blow, blow, thou winter wind
Thou art not so unkind
As man's ingratitude:
Thy touth is not so keen,
Because thou art not seen
Altho thy breath be rude.
Heig-ho! sing, heig-ho! unto the green holly,
Most friendship is feigning; most loving mere folly.
SHAKSPEARE.
Souffle, souffle, vent d'hiver:
Tu n'es pas si cruel
Que l'ingratitude de l'homme;
Ta dent n'est pas si pénétrante,
Car tu es invisible,
Quoique ton souffle soit rude.
Hé, ho, hé! chante; hé, ho, hé! dans le houx vert.
La plupart des amis sont faux, les amants fous.
Au milieu de cette longue et superbe chaîne des Pyrénées qui forme
l'isthme crénelé de la Péninsule au centre de ces pyramides bleues
chargées de neige, de forêts et de gazons, s'ouvre un étroit défilé,
un sentier taillé dans le lit desséché d'un torrent perpendiculaire;
il circule parmi les rocs, se glisse sous les ponts de neige épaissie,
serpente au bord des précipices inondés, pour escalader les montagnes
voisines d'Urdoz et d'Oloron, et, s'élevant enfin sur leur dos inégal,
laboure leur cime nébuleuse; pays nouveau qui a encore ses monts et ses
profondeurs, tourne à droite, quitte la France et descend en Espagne.
Jamais le fer relevé de la mule n'a laissé sa trace dans ses détours;
l'homme peut à peine s'y tenir debout; il lui faut la chaussure
de corde qui ne peut pas glisser, et le trèfle du bâton ferré qui
s'enfonce dans les fentes des rochers.
Dans les beaux mois de l'été, le _pastour_, vêtu de sa cape brune,
et le bélier noir à la longue barbe, y conduisent des troupeaux dont
la laine tombante balaye le gazon. On n'entend plus dans ces lieux
escarpés que le bruit des grosses clochettes que portent les moutons,
et dont les tintements inégaux produisent des accords imprévus, des
gammes fortuites, qui étonnent le voyageur et réjouissent leur berger
sauvage et silencieux. Mais, lorsque vient le long mois de septembre,
un linceul de neige se déroule de la cime des monts jusqu'à leur base,
et ne respecte que ce sentier profondément creusé, quelques gorges
ouvertes par les torrents, et quelques rocs de granit qui allongent
leur forme bizarre comme les ossements d'un monde enseveli.
C'est alors qu'on voit accourir de légers troupeaux d'isards qui,
renversant sur leur dos leurs cornes recourbées, s'élancent de rocher
en rocher, comme si le vent les faisait bondir devant lui, et prennent
possession de leur désert aérien; des volées de corbeaux et de
corneilles tournent sans cesse dans les gouffres et les puits naturels,
qu'elles transforment en ténébreux colombiers, tandis que l'ours brun,
suivi de sa famille velue qui se joue et se roule autour de lui sur
la neige, descend avec lenteur de sa retraite envahie par les frimas.
Mais ce ne sont là ni les plus sauvages ni les plus cruels habitants
que ramène l'hiver dans ces montagnes; le contrebandier rassuré se
hasarde jusqu'à se construire une demeure de bois sur la barrière même
de la nature et de la politique; là des traités inconnus, des échanges
occultes, se font entre les deux Navarres, au milieu des brouillards et
des vents.
Ce fut dans cet étroit sentier, sur le _versant_ de la France,
qu'environ deux mois après les scènes que nous avons vues se passer
à Paris, deux voyageurs venant d'Espagne s'arrêtèrent à minuit,
fatigués et pleins d'épouvante. On entendait des coups de fusil dans la
montagne.
--Les coquins! comme ils nous ont poursuivis! dit l'un d'eux; je n'en
puis plus! sans vous j'étais pris.
--Et vous le serez encore, ainsi que ce damné papier, si vous perdez
votre temps en paroles; voilà un second coup de feu sur le roc de
Saint-Pierre-de-l'Aigle; ils nous croient partis par la côte du
Limaçon; mais, en bas, ils s'apercevront du contraire. Descendez. C'est
une ronde, sans doute, qui chasse les contrebandiers. Descendez!
--Eh! comment? je n'y vois pas.
--Descendez toujours, et prenez-moi le bras.
--Soutenez-moi; je glisse avec mes bottes, dit le premier voyageur,
s'accrochant aux pointes du roc pour s'assurer de la solidité du
terrain avant d'y poser le pied.
--Allez donc, allez donc! lui dit l'autre en le poussant; voilà un de
ces drôles qui passe sur notre tête.
En effet, l'ombre d'un homme armé d'un long fusil se dessina sur
la neige. Les deux aventuriers se tinrent immobiles. Il passa; ils
continuèrent à descendre.
--Ils nous prendront! dit celui qui soutenait l'autre, nous sommes
tournés. Donnez-moi votre diable de parchemin; je porte l'habit des
contrebandiers, et je me ferai passer pour tel en cherchant asile chez
eux; mais vous n'auriez pas de ressource avec votre habit galonné.
--Vous avez raison, dit son compagnon en s'arrêtant sur une pointe de
roc.
Et, restant suspendu au milieu de la pente, il lui donna un rouleau de
bois creux.
Un coup de fusil partit, et une balle vint s'enterrer en sifflant et en
frissonnant dans la neige à leurs pieds.
--Averti! dit le premier. Roulez en bas; si vous n'êtes pas mort, vous
suivrez la route. A gauche du Gave est Sainte-Marie; mais tournez à
droite, traversez Oloron, et vous êtes sur le chemin de Pau et sauvé.
Allons, roulez.
En parlant, il poussa son camarade, et, sans daigner le regarder, ne
voulant ni monter ni descendre, se mit à suivre horizontalement le
front du mont, en s'accrochant aux pierres, aux branches, aux plantes
même, avec une adresse de chat sauvage, et bientôt se trouva sur un
tertre solide, devant une petite case de planches à jour, à travers
lesquelles on voyait une lumière. L'aventurier tourna tout autour comme
un loup affamé autour d'un parc, et, appliquant son oeil à l'une des
ouvertures, vit des choses qui le décidèrent apparemment, car, sans
hésiter, il poussa la porte chancelante que ne fermait pas même un
faible loquet. La case entière s'ébranla au coup de poing qu'il avait
donné; il vit alors qu'elle était divisée en deux cellules par une
cloison. Un grand flambeau de cire jaune éclairait la première; là, une
jeune fille, pâle et d'une effroyable maigreur, était accroupie dans un
coin sur la terre humide où coulait la neige fondue sous les planches
de la chaumière. Des cheveux noirs, mêlés et couverts de poussière,
mais très longs, tombaient en désordre sur son vêtement de bure
brune; le capuchon rouge des Pyrénées couvrait sa tête et ses épaules;
elle baissait les yeux et filait une petite quenouille attachée à sa
ceinture. L'entrée d'un homme ne la troubla pas.
--Eh! eh! la _moza_[13], lève-toi et donne-moi à boire; je suis las et
j'ai soif.
[13] La fille.
La jeune fille ne répondit pas, et, sans lever les yeux, continua de
filer avec application.
--Entends-tu? dit l'étranger la poussant avec le pied; va dire au
patron, que j'ai vu là, qu'un ami vient le voir, et donne-moi à boire
avant. Je coucherai ici.
Elle répondit d'une voix enrouée en filant toujours:
--Je bois la neige qui fond sur le rocher, ou l'écume verte qui nage
sur l'eau des marais; mais, quand j'ai bien filé, on me donne l'eau de
la source de fer.
Quand je dors, le lézard froid passe sur mon visage; mais lorsque j'ai
bien lavé une mule, on jette le foin; le foin est chaud; le foin est
bon et chaud; je le mets sur mes pieds de marbre.
--Quelle histoire me fais-tu là? dit Jacques; je ne parle pas de toi.
Elle poursuivit:
--On me fait tenir un homme pendant qu'on le tue. Oh! que j'ai eu du
sang sur les mains! Que Dieu leur pardonne si cela se peut. Ils m'ont
fait tenir sa tête et le baquet rempli d'une eau rouge. O ciel! moi
qui étais l'épouse de Dieu! on jette leurs corps dans l'abîme de neige;
mais le vautour les trouve; il tapisse son nid avec leurs cheveux. Je
te vois à présent plein de vie, je te verrai sanglant, pâle et mort.
L'aventurier, haussant les épaules, se mit à siffler en entrant, et
poussa la seconde porte; il trouva l'homme qu'il avait vu par les
fentes de la cabane: il portait le _berret_[14] bleu des Basques sur
l'oreille, et, couvert d'un ample manteau, assis sur un bât de mulet,
courbé sur un large brasier de fonte, fumait un cigare et vidait une
outre placée à son côté. La lueur de la braise éclairait son visage
gras et jaune, ainsi que la chambre où étaient rangées des selles de
mulet autour du _brasero_ comme des sièges. Il souleva la tête sans se
déranger.
[14] Petit bonnet de laine.
--Ah! ah! c'est toi, Jacques? dit-il, c'est bien toi? Quoiqu'il y ait
quatre ans que je ne t'ai vu, je te reconnais, tu n'es pas changé,
brigand; c'est toujours ta grande face de vaurien. Mets-toi là et
buvons un coup.
--Oui, me voilà encore ici; mais comment diable y es-tu, toi? Je te
croyais juge, Houmain!
--Et moi, donc, je te croyais bien capitaine espagnol, Jacques!
--Ah! je l'ai été quelque temps, c'est vrai, et puis prisonnier; mais
je m'en suis tiré assez joliment, et j'ai repris l'ancien état, l'état
libre, la bonne vieille contrebande.
--Viva! viva! _jaleo!_ s'écria Houmain; nous autres braves, nous sommes
bons à tout. Ah ça! mais... tu as donc toujours passé par les autres
_ports_[15]? car je ne t'ai pas revu depuis que j'ai repris le métier.
[15] Noms des chemins qui mènent d'Espagne en France par les
Pyrénées.
--Oui, oui, j'ai passé par où tu ne passeras pas, va! dit Jacques.
--Et qu'apportes-tu?
--Une marchandise inconnue; mes mules viendront demain.
--Sont-ce les ceintures de soie, les cigares ou la laine?
--Tu le sauras plus tard, amigo, dit le spadassin; donne-moi l'outre,
j'ai soif.
--Tiens, bois, c'est du vrai valdepenas!... Nous sommes si heureux ici,
nous autres bandoleros! Ai! _jaleo! jaleo[16]!_ bois donc, les amis
vont venir.
[16] Exclamation et jurement habituel et intraduisible.
--Quels amis? dit Jacques laissant retomber l'outre.
--Ne t'inquiète pas, bois toujours; je vais te conter ça, et puis nous
chanterons la Tirana[17] andalouse!
[17] Sorte de ballade.
L'aventurier prit l'outre et fit semblant de boire tranquillement.
--Quelle est donc cette grande diablesse que j'ai vue à ta porte?
reprit-il; elle a l'air à moitié morte.
--Non, non; elle n'est que folle; bois toujours, je te conterai ça.
Et, prenant à sa ceinture rouge le long poignard dentelé de chaque côté
en manière de scie, Houmain s'en servit pour retourner et enflammer la
braise, et dit d'un air grave:
--Tu sauras d'abord, si tu ne le sais pas, que là-bas (il montrait le
côté de la France) ce vieux loup de Richelieu les mène tambour battant.
--Ah! ah! dit Jacques.
--Oui; on l'appelle le _roi du Roi_. Tu sais? Cependant il y a un petit
jeune homme qui est à peu près aussi fort que lui, et qu'on appelle M.
le Grand. Ce petit bonhomme commande presque toute l'armée de Perpignan
dans ce moment-ci, et il est arrivé il y a un mois; mais le vieux est
toujours à Narbonne, et il est bien fin. Pour le Roi, il est tantôt
comme ci, tantôt comme çà (en parlant, Houmain retournait sa main sur
le dos et du côté de la paume); oui, entre le zist et le zest. Mais
en attendant qu'il se décide, moi je suis pour le zist, c'est à dire
Cardinaliste, et j'ai toujours fait les affaires de monseigneur, depuis
la première qu'il me donna il y a bientôt trois ans. Je vais te la
conter.
Il avait besoin de gens de caractère et d'esprit pour une petite
expédition, et me fit chercher pour être lieutenant criminel.
--Ah! ah! c'est un joli poste, on me l'a dit.
--Oui, c'est un trafic comme le nôtre, où l'on vend la corde au lieu
du fil; c'est moins honnête, car on tue plus souvent, mais aussi c'est
plus solide: chaque chose a son prix.
--C'est juste, dit Jacques.
--Me voilà donc en robe rouge; je servis à en donner une jaune en
soufre à un grand beau garçon qui était curé à Loudun, et qui était
dans un couvent de nonnes comme un loup dans la bergerie: aussi il lui
en cuisit.
--Ah! ah! ah! c'est fort drôle! s'écria Jacques en riant.
--Bois toujours, continua Houmain. Oui, je t'assure, Jago, que je
l'ai vu, après l'affaire, réduit en petits tas noirs comme ce charbon,
tiens, ce charbon-là au bout de mon poignard. Ce que c'est que de nous!
voilà comme nous serons chez le diable.
--Oh! pas de ces plaisanteries-là! dit l'autre très gravement; vous
savez bien que moi j'ai de la religion.
--Ah! je ne dis pas non: cela peut être, reprit Houmain du même ton.
Richelieu est bien cardinal! mais, enfin, n'importe. Tu sauras que,
comme j'étais rapporteur, cela me rapporta...
--Ah! de l'esprit, coquin!
--Oui, toujours un peu! Je dis donc que cela me rapporta cinq cents
piastres; car Armand Duplessis paye bien son monde; il n'y a rien à
dire, si ce n'est que l'argent n'est pas à lui; mais nous faisons tous
comme cela. Alors, ma foi, j'ai voulu placer cet argent dans notre
ancien négoce; je suis revenu ici. Le métier va bien, heureusement: il
y a peine de mort contre nous, et la marchandise renchérit.
--Qu'est-ce que je vois là? s'écria Jacques; un éclair dans ce mois-ci!
--Oui, les orages vont commencer: il y en a déjà eu deux. Nous sommes
dans le nuage; entends-tu les roulements? Mais ce n'est rien; va, bois
toujours. Il est une heure du matin à peu près, nous achèverons l'outre
et la nuit ensemble. Je te disais donc que je fis connaissance avec
notre président, un grand drôle nommé Laubardemont. Je ne sais pas si
tu le connais.
--Oui, oui, un peu, dit Jacques; c'est un fier avare; mais c'est égal,
parle.
--Eh bien, comme nous n'avions rien de caché l'un pour l'autre, je
lui dis mes petits projets de commerce, et lui recommandai, quand
l'occasion des bonnes affaires se présenterait, de penser à son
camarade du tribunal. Il n'y a pas manqué, je n'ai pas à me plaindre.
--Ah! ah! dit Jacques. Et qu'a-t-il fait?
--D'abord il y a deux ans qu'il m'a amené lui-même, en croupe, sa
nièce, que tu as vue à la porte.
--Sa nièce! dit Jacques en se levant, et tu la traites comme une
esclave! _Demonio!_
--Bois toujours, continua Houmain en attisant doucement la braise avec
son poignard; c'est lui-même qui l'a désiré. Rassieds-toi.
Jacques se rassit.
--Je crois, poursuivit le contrebandier, qu'il n'aurait pas même été
fâché de la savoir... tu m'entends. Il aurait mieux aimé la savoir sous
la neige que dessus, mais il ne voulait pas l'y mettre lui-même, parce
qu'il est bon parent, comme il le dit.
--Et comme je le sais, dit le nouveau venu, mais va...
--On conçoit qu'un homme comme lui, qui vit à la cour, n'aime pas
avoir une nièce folle chez lui. C'est tout simple. Si j'avais continué
aussi mon rôle d'homme de robe, j'en aurais fait autant en pareil cas.
Mais ici nous ne représentons pas, comme tu vois, et je l'ai prise
pour _criada_[18]: elle a montré plus de bon sens que je n'aurais cru,
quoiqu'elle n'ait presque jamais dit qu'un seul mot, et qu'elle ait
fait la délicate d'abord. A présent, elle brosse un mulet comme un
garçon. Elle a un peu de fièvre depuis quelques jours cependant; mais
ça finira de manière ou d'autre. Ah ça! ne va pas dire à Laubardemont
qu'elle vit encore: il croirait que c'est par économie que je l'ai
gardée pour servante.
[18] Servante.
--Comment! est-ce qu'il est ici? s'écria Jacques.
--Bois toujours, reprit le flegmatique Houmain, qui donnait lui-même
un grand exemple de cette leçon, sa phrase favorite, et commençait
à fermer à demi les yeux d'un air tendre. C'est, vois-tu, la seconde
affaire que j'ai avec ce petit bon Lombard dimon, démon, des monts,
comme tu voudras. Je l'aime comme mes yeux, et je veux que nous buvions
à sa santé ce petit vin de Jurançon que voici; c'est le vin d'un luron,
du feu roi Henri. Que nous sommes heureux ici! L'Espagne dans la main
droite, la France dans la gauche, entre l'outre et la bouteille! La
bouteille! j'ai quitté tout pour elle!
Et il fit sauter le goulot d'une bouteille de vin blanc. Après en
avoir pris des longues gorgées, il continua, tandis que l'étranger le
dévorait des yeux:
--Oui, il est ici, et il doit avoir froid aux pieds, car il court la
montagne depuis la fin du jour avec des gardes à lui et nos camarades,
tu sais, nos _bandoleros_, les vrais _contrabandistas_.
--Et pourquoi courent-ils? dit Jacques.
--Ah! voilà le plaisant de l'affaire! dit l'ivrogne. C'est pour arrêter
deux coquins qui veulent apporter ici soixante mille soldats espagnols
en papier dans leur poche. Tu ne comprends pas peut-être à demi-mot,
croquant! hein! eh bien, c'est pourtant comme je te dis, dans leur
propre poche!
--Si, si, je comprends! dit Jacques en tâtant son poignard dans sa
ceinture et regardant la porte.
--Eh bien, enfant du diable, chantons la Tirana; prends ta bouteille,
jette ton cigare, et chante.
A ces mots l'hôte, chancelant, se mit à chanter en espagnol,
entrecoupant ses chants de rasades qu'il jetait dans son gosier en se
renversant, tandis que Jacques, toujours assis, le regardait d'un oeil
sombre à la lueur du brasier, et méditait ce qu'il allait faire.
Moi qui suis contrebandier et qui n'ai peur de rien, me voilà. Je
les défie tous, je veille sur moi-même, et on me respecte[19].
_Ai, ai, ai, jaleo!_ Jeunes filles, jeunes filles, qui veut
m'acheter du fil noir?
[19] Aucune expression française ne peut représenter la précision
énergique de cette romance espagnole. Il faut l'entendre chanter
par la voix nasillarde et éclatante, dure et molle, vive et
nonchalante tour à tour de quelque Andalous qui caresse de
l'extrémité des doigts les cordes d'une petite guitare. Le
mouvement est celui d'une danse, et les pensées celles d'un chant
de guerre.
Yo que soy contrabandista
Y campo por mi respecto,
A todos los désafio
Pues a nadie tengo miedo.
Ay, jaleo! Muchachas.
Quien me marca un hilo negro?
Mi caballo esta cansado,
Y yo me marcho corriendo.
La lueur d'un éclair entra par une petite lucarne, et remplit la
chambre d'une odeur de soufre; une effroyable détonation le suivit de
près: la cabane trembla, et une poutre tomba en dehors.
--Oh! eh! la maison! s'écria le buveur; le diable est chez nous! les
amis ne viennent donc pas?
--Chantons, dit Jacques en rapprochant le bât sur lequel il était assis
de celui de Houmain.
Celui-ci but pour se raffermir, et reprit: