--J'ai voulu, messieurs, ne vous rien cacher des projets de MONSIEUR,

de ceux du duc de Bouillon et des miens, parce qu'il est juste qu'un

homme qui joue sa vie sache à quel jeu; mais je vous ai mis sous

les yeux les chances les plus malheureuses, et je ne vous ai pas

détaillé nos forces, parce qu'il n'est pas un de vous qui n'en sache

le secret. Est-ce à vous, messieurs de Montrésor et de Saint-Thibal,

que j'apprendrai les richesses que MONSIEUR met à notre disposition?

Est-ce à vous, monsieur d'Aignan, monsieur de Mouy, que je dirai

combien de jeunes gentilshommes ont voulu s'adjoindre à vos compagnies

de gens d'armes et de chevau-légers, pour combattre les Cardinalistes?

combien en Touraine et dans l'Auvergne, où sont les terres de la

maison d'Effiat, et d'où vont sortir deux mille seigneurs avec leurs

vassaux? Baron de Beauvau, vous ferai-je redire le zèle et la valeur

des cuirassiers que vous donnâtes au malheureux comte de Soissons,

dont la cause était la nôtre, et que vous vîtes assassiner au milieu

de son triomphe par celui qu'il avait vaincu avec vous? Dirai-je à ces

messieurs la joie du Comte-Duc[10] à la nouvelle de nos dispositions,

et les lettres du Cardinal-Infant au duc de Bouillon? Parlerai-je

de Paris à l'abbé de Gondi, à d'Entraigues, et à vous, messieurs,

qui voyez tous les jours son malheur, son indignation et son besoin

d'éclater? Tandis que tous les royaumes étrangers demandent la paix,

que le cardinal de Richelieu détruit toujours par sa mauvaise foi

(comme il l'a fait en rompant le traité de Ratisbonne), tous les ordres

de l'État gémissent de ses violences et redoutent cette colossale

ambition, qui ne tend pas moins qu'au trône temporel et même spirituel

de la France.

[10] D'Olivarès, comte-duc de San-Lucar.

Un murmure approbateur interrompit Cinq-Mars. On se tut un moment, et

l'on entendit le son des instruments à vent et le trépignement mesuré

du pied des danseurs.

Ce bruit causa un instant de distraction et quelques rires dans les

plus jeunes gens de l'assemblée.

Cinq-Mars en profita, et levant les yeux:

--Plaisirs de la jeunesse, s'écria-t-il, amours, musique, danses

joyeuses, que ne remplissez-vous seuls nos loisirs! que n'êtes-vous

nos seules ambitions! Qu'il nous faut de ressentiments pour que nous

venions faire entendre nos cris d'indignation à travers les éclats de

joie, nos redoutables confidences dans l'asile des entretiens du coeur,

et nos serments de guerre et de mort au milieu de l'enivrement des

fêtes de la vie!

Malheur à celui qui attriste la jeunesse d'un peuple! Quand les rides

sillonnent le front de l'adolescent, on peut dire hardiment que le

doigt d'un tyran les a creusées. Les autres peines du jeune âge lui

donnent le désespoir, et non la consternation. Voyez passer en silence,

chaque matin, ces étudiants tristes et mornes, dont le front est

jauni, dont la démarche est lente et la voix basse; on croirait qu'ils

craignent de vivre et de faire un pas vers l'avenir. Qu'y a-t-il donc

en France? Un homme de trop.

Oui, continua-t-il, j'ai suivi pendant deux années la marche insidieuse

et profonde de son ambition. Ses étranges procédures, ses commissions

secrètes, ses assassinats juridiques, vous sont connus: princes, pairs,

maréchaux, tout a été écrasé par lui; il n'y a pas une famille de

France qui ne puisse montrer quelque trace douloureuse de son passage.

S'il nous regarde tous comme ennemis de son autorité, c'est qu'il ne

veut laisser en France que sa maison, qui ne tenait, il y a vingt ans,

qu'un des plus petits fiefs du Poitou.

Les Parlements humiliés n'ont plus de voix; les présidents de Mesmes,

de Novion, de Bellièvre, vous ont-ils révélé leur courageuse mais

inutile résistance pour condamner à mort le duc de La Valette?

Les présidents et conseils des cours souveraines ont été emprisonnés,

chassés, interdits, chose inouïe! lorsqu'ils ont parlé pour le Roi ou

pour le public.

Les premières charges de justice, qui les remplit? des hommes infâmes

et corrompus qui sucent le sang et l'or du pays. Paris et les villes

maritimes taxées; les campagnes ruinées et désolées par les soldats,

sergents et gardes du scel; les paysans réduits à la nourriture et à

la litière des animaux tués par la peste ou la faim, se sauvant en pays

étranger: tel est l'ouvrage de cette nouvelle justice. Il est vrai que

ces dignes agents ont fait battre monnaie à l'effigie du Cardinal-Duc.

Voici de ses pièces royales.

Ici le grand écuyer jeta sur le tapis une vingtaine de doublons en

or où Richelieu était représenté. Un nouveau murmure de haine pour le

Cardinal s'éleva dans la salle.

--Et croyez-vous le clergé moins avili et moins mécontent? Non. Les

évêques ont été jugés contre les lois de l'État et le respect dû à

leurs personnes sacrées. On a vu des corsaires d'Alger commandés par un

archevêque. Des gens de néant ont été élevés au cardinalat. Le ministre

même, dévorant les choses les plus saintes, s'est fait élire général

des ordres de Cîteaux, Cluny, Prémontré, jetant dans les prisons les

religieux qui lui refusaient leurs voix. Jésuites, Carmes, Cordeliers,

Augustins, Jacobins ont été forcés d'élire en France des vicaires

généraux pour ne plus communiquer à Rome avec leurs propres supérieurs,

parce qu'il veut être patriarche en France et chef de l'Église

gallicane.

--C'est un schismatique, un monstre! s'écrièrent plusieurs voix.

--Sa marche est donc visible, messieurs; il est prêt à saisir le

pouvoir temporel et spirituel; il s'est cantonné, peu à peu, contre

le Roi même, dans les plus fortes places de la France; saisi des

embouchures des principales rivières, des meilleurs ports de l'Océan,

des salines et de toutes les sûretés du royaume; c'est donc le Roi

qu'il faut délivrer de cette oppression. _Le Roi et la Paix_ sera notre

cri. Le reste à la Providence.

Cinq-Mars étonna beaucoup toute l'assemblée et de Thou lui-même par ce

discours. Personne ne l'avait entendu jusque-là parler longtemps de

suite, même dans les conversations familières; et jamais il n'avait

laissé entrevoir par un seul mot la moindre aptitude à connaître les

affaires publiques; il avait, au contraire, affecté une insouciance

très grande aux yeux même de ceux qu'il disposait à servir ses projets,

ne leur montrant qu'une indignation vertueuse contre les violences du

ministre, mais affectant de ne mettre en avant aucune de ses propres

idées, pour ne pas faire voir son ambition personnelle comme but de

ses travaux. La confiance qu'on lui témoignait reposait sur sa faveur

et sur sa bravoure. La surprise fut donc assez grande pour causer un

moment de silence; ce silence fut bientôt rompu par tous ces transports

communs aux Français, jeunes ou vieux, lorsqu'on leur présente un

avenir de combats, quel qu'il soit.

Parmi tous ceux qui vinrent serrer la main du jeune chef de parti,

l'abbé de Gondi bondissait comme un chevreau.

--J'ai déjà enrôlé mon régiment! cria-t-il, j'ai des hommes superbes!

Puis, s'adressant à Marion de Lorme:

--Parbleu, mademoiselle, je veux porter vos couleurs: votre ruban gris

de lin et votre ordre de l'_Allumette_. La devise en est charmante:

Nous ne brûlons que pour brûler les autres,

et je voudrais que vous pussiez voir tout ce que nous ferons de beau,

si par bonheur on en vient aux mains.

La belle Marion, qui l'aimait peu, se mit à parler par dessus sa tête à

M. de Thou, mortification qui exaspérait toujours le petit abbé; aussi

la quitta-t-il brusquement en se redressant et relevant dédaigneusement

sa moustache.

Tout à coup un mouvement de silence subit se fit dans l'assemblée: un

papier roulé avait frappé le plafond et était venu tomber aux pieds de

Cinq-Mars. Il le ramassa et le déplia, après avoir regardé vivement

autour de lui; on chercha en vain d'où il pouvait être venu; tous

ceux qui s'avancèrent n'avaient sur le visage que l'expression de

l'étonnement et d'une grande curiosité.

--Voici mon nom mal écrit, dit-il froidement.

A CINQ-MARCS.

CENTURIE DE NOSTRADAMUS.

Quand _bonnet rouge_ passera par la fenêtre

A _quarante onces_ on coupera la tête,

Et _tout_ finira[11].

[11] Cette sorte de prédiction en calembours fut publique trois

mois avant la conjuration.

Il y a un traître parmi nous, messieurs, ajouta-t-il en jetant ce

papier. Mais que nous importe? Nous ne sommes pas gens à nous effrayer

de ces sanglants jeux de mots.

--Il faut le chercher et le jeter par la fenêtre! dirent les jeunes

gens.

Cependant l'assemblée avait éprouvé une sensation fâcheuse, on ne

se parlait plus qu'à l'oreille, et chacun regardait son voisin avec

méfiance. Quelques personnes se retirèrent: la réunion s'éclaircit.

Marion de Lorme ne cessait de dire à chacun qu'elle chasserait ses

gens, qui seuls devaient être soupçonnés. Malgré ses efforts, il régna

dans cet instant quelque froideur dans la salle. Les premières phrases

du discours de Cinq-Mars laissaient aussi de l'incertitude sur les

intentions du Roi, et cette franchise intempestive avait un peu ébranlé

les caractères les moins fermes.

Gondi le fit remarquer à Cinq-Mars.

--Ecoutez, lui dit-il tout bas: croyez-moi, j'ai étudié avec soin les

conspirations et les assemblées; il y a des choses purement mécaniques

qu'il faut savoir; suivez mon avis ici. Je suis vraiment devenu assez

fort dans cette partie. Il leur faut encore un petit mot, et employez

l'esprit de contradiction; cela réussit toujours en France; vous les

réchaufferez ainsi. Ayez l'air de ne pas vouloir les retenir malgré

eux, ils resteront.

Le Grand-Ecuyer trouva la recette bonne, et s'avançant vers ceux qu'il

savait les plus engagés, leur dit:

--Du reste, messieurs, je ne veux forcer personne à me suivre; assez de

braves nous attendent à Perpignan, et la France entière est de notre

opinion. Si quelqu'un veut s'assurer une retraite, qu'il parle; nous

lui donnerons les moyens de se mettre dès à présent en sûreté.

Nul ne voulut entendre parler de cette proposition, et le mouvement

qu'elle occasionna fit renouveler les serments de haine contre le

Cardinal-Duc.

Cinq-Mars continua pourtant à interroger quelques personnes qu'il

choisissait bien, car il finit par Montrésor qui cria qu'il se

passerait son épée à travers le corps s'il en avait eu la seule pensée,

et par Gondi, qui, se dressant fièrement sur les talons, dit:

--Monsieur le Grand-Ecuyer, ma retraite à moi, c'est l'archevêché de

Paris et l'île Notre-Dame; j'en ferai une place assez forte pour qu'on

ne m'enlève pas.

--La vôtre? dit-il à de Thou.

--A vos côtés, répondit celui-ci doucement en baissant les yeux, ne

voulant pas même donner de l'importance à sa résolution par la fermeté

du regard.

--Vous le voulez? eh bien, j'accepte, dit Cinq-Mars; mon sacrifice est

plus grand que le vôtre en cela.

Puis, se retournant vers l'assemblée:

--Messieurs, dit-il, je vois en vous les derniers hommes de la France;

car, après les Montmorency et les Soissons, vous seuls osez encore

lever une tête libre et digne de notre vieille franchise. Si Richelieu

triomphe, les antiques monuments de la monarchie crouleront avec nous;

la cour régnera seule à la place des Parlements, antiques barrières

et en même temps puissants appuis de l'autorité royale; mais soyons

vainqueurs, et la France nous devra la conservation de ses anciennes

moeurs et de ses sûretés. Du reste, messieurs, il serait fâcheux

de gâter un bal pour cela; vous entendez la musique; ces dames vous

attendent; allons danser.

--Le Cardinal payera les violons, ajouta Gondi.

Les jeunes gens applaudirent en riant, et tous remontèrent vers la

salle de danse comme ils auraient été se battre.

CHAPITRE XXI

LE CONFESSIONNAL

C'est pour vous, beauté fatale, que je viens dans ce lieu

terrible!

LEWIS, _le Moine_.

C'était le lendemain de l'assemblée qui avait eu lieu chez Marion de

Lorme. Une neige épaisse couvrait les toits de Paris, et fondait dans

ses rues et dans ses larges ruisseaux, où elle s'élevait en monceaux

grisâtres, sillonnés par les roues de quelques chariots.

Il était huit heures du soir et la nuit était sombre; la ville du

tumulte était silencieuse à cause de l'épais tapis que l'hiver y

avait jeté. Il empêchait d'entendre le bruit des roues sur la pierre,

et celui des pas du cheval ou de l'homme. Dans une rue étroite qui

serpente autour de la vieille église de Saint-Eustache, un homme,

enveloppé dans son manteau, se promenait lentement, et cherchait à

distinguer si rien ne paraissait au détour de la place; souvent il

s'asseyait sur l'une des bornes de l'église, se mettant à l'abri de la

fonte des neiges sous ces statues horizontales de saints qui sortent

du toit de ce temple, et s'allongent presque de toute la largeur de la

ruelle, comme des oiseaux de proie qui, prêts à s'abattre, ont reployé

leurs ailes. Souvent ce vieillard, ouvrant son manteau, frappait ses

bras contre sa poitrine en les croisant et les étendant rapidement pour

se réchauffer, ou bien soufflait dans ses doigts, que garantissait mal

du froid une paire de gants de buffle montant jusqu'au coude. Enfin,

il aperçut une petite ombre qui se détachait sur la neige et glissait

contre la muraille.

--Ah! santa Maria! quels vilains pays que ceux du Nord! dit une petite

voix en tremblant. Ah! le _duzé di_ Mantoue, que ze voudrais y être

encore, mon vieux Grandchamp.

--Allons! Allons! ne parlez pas si haut, répondit brusquement le vieux

domestique; les murs de Paris ont des oreilles de cardinal, et surtout

les églises. Votre maîtresse est-elle entrée? mon maître l'attendait à

la porte.

--Oui, oui, elle est entrée dans l'église.

--Taisez-vous, dit Grandchamp, le son de l'horloge est fêlé, c'est

mauvais signe.

--Cette horloge a sonné l'heure d'un rendez-vous.

--Pour moi elle sonne une agonie. Mais, taisez-vous, Laura, voici trois

manteaux qui passent.

Ils laissèrent passer trois hommes. Grandchamp les suivit, s'assura du

chemin qu'ils prenaient, et revint s'asseoir; il soupira profondément.

--La neige est froide, Laura, et je suis vieux. M. le Grand aurait bien

pu choisir un autre de ses gens pour rester en sentinelle comme je fais

pendant qu'il fait l'amour. C'est bon pour vous de porter des poulets

et des petits rubans, et des portraits et autres fariboles pareilles;

pour moi, on devrait me traiter avec plus de considération, et M. le

maréchal n'aurait pas fait cela. Les vieux domestiques font respecter

une maison.

--Votre maître est-il arrivé depuis longtemps, _caro amico_?

--Et _cara! caro!_ laissez-moi tranquille. Il y avait une heure que

nous gelions quand vous êtes arrivées toutes les deux; j'aurais eu le

temps de fumer trois pipes turques. Faites votre affaire, et allez

voir aux autres entrées de l'église s'il rôde quelqu'un de suspect;

puisqu'il n'y a que deux vedettes, il faut qu'elles battent le champ.

--Ah? _Signor Jesu!_ n'avoir personne à qui dire une parole amicale

quand il fait si froid? Et ma pauvre maîtresse? venir à pied depuis

l'hôtel de Nevers. Ah? _Amore qui regna, amore!_

--Allons? Italienne, fais volte-face, te dis-je; que je ne t'entende

plus avec ta langue de musique.

--Ah! Jésus! la grosse voix, cher Grandchamp? vous étiez bien plus

aimable à Chaumont, dans la _Turena_, quand vous me parliez de _miei

occhi_ noirs.

--Tais-toi, bavarde! encore une fois, ton italien n'est bon qu'aux

baladins et aux danseurs de corde, pour amuser les chiens savants.

--Ah? _Italia mia!_ Grandchamp, écoutez-moi, et vous entendrez le

langage de la Divinité. Si vous étiez un galant _uomo_, comme celui qui

a fait ceci pour une Laura comme moi...

Et elle se mit à chanter à demi-voix:

Lieti fiori e felici, e ben nate erbe

Che Madona pensanda premer sole;

Piagga ch'ascolti su dolci parole

E del bel piede alcun vestigio serbe[12].

[12]

Rive où Laure égarait ses pas et ses pensées,

Qui de sa voix touchante écoutais les accents:

Fleurs qui de vos parfums lui présentiez l'encens,

Que ses pieds délicats ont doucement pressées.

PÉTRARQUE, trad. de Saint-Geniez.

Le vieux soldat était peu accoutumé à la voix d'une jeune fille; et,

en général, lorsqu'une femme lui parlait, le ton qu'il prenait en

lui répondant était toujours flottant entre une politesse gauche et

la mauvaise humeur. Cependant cette fois, en faveur de la chanson

italienne, il sembla s'attendrir, et retroussa sa moustache, ce qui

était chez lui un signe d'embarras et de détresse; il fit entendre même

un bruit rauque assez semblable au rire, et dit:

--C'est assez gentil, mordieu! cela me rappelle le siège de Casal; mais

tais-toi, petite; je n'ai pas encore entendu venir l'abbé Quillet, cela

m'inquiète; il faut qu'il soit arrivé avant nos deux jeunes gens, et

depuis longtemps...

Laura, qui avait peur d'être envoyée seule sur la place Saint-Eustache,

lui dit qu'elle était bien sûre que l'abbé était entré tout à l'heure

et continua:

Ombrose selve, ove percote il sole

Che vi fa co' suoi reggi alte e superbe.

--Hon! dit en grommelant le bonhomme, j'ai les pieds dans la neige et

une gouttière dans l'oreille; j'ai le froid sur la tête et la mort dans

le coeur, et tu ne me chantes que des violettes, du soleil, des herbes

et de l'amour: tais-toi!

Et, s'enfonçant davantage sous l'ogive du temple, il laissa tomber

sa vieille tête et ses cheveux blanchis sur ses deux mains, pensif et

immobile. Laura n'osa plus lui parler.

Mais, pendant que sa femme de chambre était allée trouver Grandchamp,

la jeune et tremblante Marie avait poussé, d'une main timide, la porte

battante de l'église; elle avait rencontré là Cinq-Mars, debout,

déguisé, et attendant avec inquiétude. A peine l'eut-elle reconnu

qu'elle marcha d'un pas précipité dans le temple, tenant son masque de

velours sur son visage, et courut se réfugier dans un confessionnal,

tandis qu'Henri refermait avec soin la porte de l'église qu'elle avait

franchie. Il s'assura qu'on ne pouvait l'ouvrir du dehors et vint après

elle s'agenouiller, comme d'habitude, dans le lieu de la pénitence.

Arrivé une heure avant elle, avec son vieux valet, il avait trouvé

cette porte ouverte, signe certain et convenu que l'abbé Quillet, son

gouverneur, l'attendait à sa place accoutumée. Le soin qu'il avait

d'empêcher toute surprise le fit rester lui-même à garder cette entrée

jusqu'à l'arrivée de Marie: heureux de voir l'exactitude du bon abbé,

il ne voulut pourtant pas quitter son poste pour l'en aller remercier.

C'était un second père pour lui, à cela près de l'autorité, et il

agissait avec ce bon prêtre sans beaucoup de cérémonie.

La vieille paroisse de Saint-Eustache était obscure; seulement, avec

la lampe perpétuelle, brûlaient quatre flambeaux de cire jaune, qui,

attachés au-dessus des bénitiers, contre les principaux piliers,

jetaient une lueur rouge sur les marbres bleus et noirs de la basilique

déserte. La lumière pénétrait à peine dans les niches enfoncées des

ailes du pieux bâtiment. Dans une de ces chapelles, et la plus sombre,

était ce confessionnal, dont une grille de fer assez élevée, et doublée

de planches épaisses, ne laissait apercevoir que le petit dôme et la

croix de bois. Là, s'agenouillèrent, de chaque côté, Cinq-Mars et Marie

de Mantoue; ils ne se voyaient qu'à peine, et trouvèrent que, selon

son usage, l'abbé Quillet, assis entre eux, les avait entendus depuis

longtemps. Ils pouvaient entrevoir, à travers les petits grillages,

l'ombre de son camail. Henri d'Effiat s'était approché lentement; il

venait arrêter et régler, pour ainsi dire, le reste de sa destinée.

Ce n'était plus devant son Roi qu'il allait paraître, mais devant

une souveraine plus puissante, devant celle pour laquelle il avait

entrepris son immense ouvrage. Il allait éprouver sa foi et tremblait.

Il frémit surtout lorsque sa jeune fiancée fut agenouillée en face

de lui; il frémit parce qu'il ne put s'empêcher, à l'aspect de cet

ange, de sentir tout le bonheur qu'il pourrait perdre; il n'osa

parler le premier, et demeura encore un instant à contempler sa tête

dans l'ombre, cette jeune tête sur laquelle reposaient toutes ses

espérances. Malgré son amour, toutes les fois qu'il la voyait, il ne

pouvait se garantir de quelque effroi d'avoir tant entrepris pour une

enfant dont la passion n'était qu'un faible reflet de la sienne, et

qui n'avait peut-être pas apprécié tous les sacrifices qu'il avait

faits, son caractère ployé pour elle aux complaisances d'un courtisan

condamné aux intrigues et aux souffrances de l'ambition, livré aux

combinaisons profondes, aux criminelles méditations, aux sombres et

violents travaux d'un conspirateur. Jusque-là, dans leurs secrètes

et chastes entrevues, elle avait toujours reçu chaque nouvelle de ses

progrès dans sa carrière avec les transports de plaisir d'un enfant,

mais sans apprécier la fatigue de chacun de ces pas si pesants que l'on

fait vers les honneurs, et lui demandant toujours avec naïveté quand il

serait Connétable enfin, et quand ils se marieraient, comme si elle eût

demandé quand il viendrait au carrousel, et si le temps était serein.

Jusque-là, il avait souri de ces questions et de cette ignorance,

pardonnable à dix-huit ans dans une jeune fille née sur un trône et

accoutumée à des grandeurs pour ainsi dire naturelles et trouvées

autour d'elle en venant à la vie; mais à cette heure, il fit de plus

sérieuses réflexions sur ce caractère, et lorsque, sortant presque

de l'assemblée imposante des conspirateurs, représentants de tous les

ordres du royaume, son oreille où résonnaient encore les voix mâles qui

avaient juré d'entreprendre une vaste guerre, fut frappée des premières

paroles de celle pour qui elle était commencée, il craignit, pour la

première fois, que cette sorte d'innocence ne fût de la légèreté et ne

s'étendît jusqu'au coeur: il résolut de l'approfondir.

--Dieu! que j'ai peur, Henri! dit-elle en entrant dans le

confessionnal; vous me faites venir sans gardes, sans carrosses;

je tremble toujours d'être vue de mes gens en sortant de l'hôtel de

Nevers. Faudra-t-il donc me cacher encore longtemps comme une coupable?

La Reine n'a pas été contente lorsque je le lui ai avoué; si elle m'en

parle encore, ce sera avec son air sévère que vous connaissez, et qui

me fait toujours pleurer; j'ai bien peur.

Elle se tut, et Cinq-Mars ne répondit que par un profond soupir.

--Quoi! vous ne me parlez pas! dit-elle.

--Sont-ce bien là toutes vos terreurs! dit Cinq-Mars avec amertume.

--Dois-je en avoir de plus grandes? O mon ami! de quel ton, avec quelle

voix me parlez-vous! êtes-vous fâché par ce que je suis venue trop

tard?

--Trop tôt, madame, beaucoup trop tôt, pour les choses que vous devez

entendre, car je vous en vois bien éloignée.

Marie, affligée de l'accent sombre et amer de sa voix, se prit à

pleurer.

--Hélas! mon Dieu! qu'ai-je donc fait, dit-elle, pour que vous

m'appeliez madame et me traitiez si durement?

--Ah! rassurez-vous, reprit Cinq-Mars, mais toujours avec ironie.

En effet, vous n'êtes pas coupable; mais je le suis, je suis seul à

l'être; ce n'est pas envers vous, mais pour vous.

--Avez-vous donc fait du mal? Avez-vous ordonné la mort de quelqu'un?

Oh! non, j'en suis bien sûre, vous êtes si bon!

--Eh quoi! dit Cinq-Mars, n'êtes-vous pour rien dans mes projets? ai-je

mal compris votre pensée lorsque vous me regardiez chez la Reine? ne

sais-je plus lire dans vos yeux? le feu qui les animait était-ce un

grand amour pour Richelieu? cette admiration que vous promettiez à

celui qui oserait tout dire au Roi, qu'est-elle devenue? Est-ce un

mensonge que tout cela?

Marie fondait en larmes.

--Vous me parlez toujours d'un air contraint, dit-elle: je ne l'ai

point mérité. Si je ne vous dis rien de cette conjuration effrayante,

croyez-vous que je l'oublie? ne me trouvez-vous pas assez malheureuse?

avez-vous besoin de voir mes pleurs? les voilà. J'en verse assez en

secret, Henri; croyez que si j'ai évité, dans nos dernières entrevues,

ce terrible sujet, c'était de crainte d'en trop apprendre: ai-je

une autre pensée que celle de vos dangers? ne sais-je pas bien que

c'est pour moi que vous les courez? Hélas! si vous combattez pour

moi, n'ai-je pas aussi à soutenir des attaques non moins cruelles?

Plus heureux que moi, vous n'avez à combattre que la haine, tandis

que je lutte contre l'amitié: le Cardinal vous opposera des hommes et

des armes; mais la Reine, la douce Anne d'Autriche, n'emploie que de

tendres conseils, des caresses, et quelquefois des larmes.

--Touchante et invincible contrainte, dit Cinq-Mars avec amertume,

pour vous faire accepter un trône. Je conçois que vous ayez besoin de

quelques efforts contre de telles séductions; mais avant, madame, il

importe de vous délier de vos serments.

--Hélas! grand Dieu? qu'y a-t-il contre nous?

--Il y a Dieu sur nous, et contre nous, reprit Henri d'une voix sévère;

le Roi m'a trompé.

L'abbé s'agita dans le confessionnal. Marie s'écria:

--Voilà ce que je pressentais; voilà le malheur que j'entrevoyais.

Est-ce moi qui l'ai causé?

--Il m'a trompé en me serrant la main, poursuivit Cinq-Mars; il m'a

trahi par le vil Joseph qu'on m'offre de poignarder.

L'abbé fit un mouvement d'horreur qui ouvrit à demi la porte du

confessionnal.

--Ah! mon père, ne craignez rien, continua Henri d'Effiat; votre élève

ne frappera jamais de tels coups. Ils s'entendront de loin, ceux que

je prépare, et le grand jour les éclairera; mais il me reste un devoir

à remplir, un devoir sacré: voyez votre enfant s'immoler devant vous.

Hélas! je n'ai pas vécu longtemps pour le bonheur: je viens le détruire

peut-être, par votre main, la même qui l'avait consacré.

Cinq-Mars; ou, Une conjuration sous Louis XIII (Tome 2 of 2) · 第 8 / 19 段