la table une sorte de carte géographique ornée de rubans bleus, il
démontra lui-même les lignes d'encre rose qu'il y avait tracées.
--Voici le plus beau morceau de la _Clélie_, dit-il; on trouve
généralement cette carte fort galante, mais ce n'est qu'un simple
enjouement de l'esprit, pour plaire à notre petite _cabale_
littéraire. Cependant, comme il y a d'étranges personnes par le
monde, j'appréhende que tous ceux qui la verront n'aient pas l'esprit
assez bien tourné pour l'entendre. Ceci est le chemin que l'on doit
suivre pour aller de _Nouvelle Amitié_ à _Tendre_; et remarquez,
messieurs, que comme on dit Cumes sur la mer d'Ionie, Cumes sur la
mer Tyrrhène, on dira _Tendre-sur-Inclination_, _Tendre-sur-Estime_
et _Tendre-sur-Reconnaissance_. Il faudra commencer par habiter les
villages de _Grand-Coeur_, _Générosité_, _Exactitude_, _Petits-Soins_,
_Billet-Galant_, puis _Billet-Doux_!...
--Oh! c'est du dernier ingénieux! criaient Vaugelas, Colletet et tous
les autres.
--Et remarquez, poursuivait l'auteur, enflé de ce succès, qu'il faut
passer par _Complaisance_ et _Sensibilité_, et que, si l'on ne prend
cette route, on court le risque de s'égarer jusqu'à _Tiédeur_, _Oubli_,
et l'on tombe dans le lac d'_Indifférence_.
--Délicieux! délicieux! galant _au suprême_! s'écriaient tous les
auditeurs. On n'a pas plus de génie!
--Eh bien, madame, reprenait Scudéry, je le déclare chez vous: cet
ouvrage, imprimé sous mon nom, est de ma soeur; c'est elle qui a
traduit _Sapho_ d'une manière si agréable. Et, sans en être prié, il
déclama d'un ton emphatique des vers qui finissaient par ceux-ci:
L'amour est un mal agréable[8]
Dont mon coeur ne saurait guérir;
Mais quand il serait guérissable,
Il est bien plus doux d'en mourir.
[8] Lisez la _Clélie_, t. I.
--Comment! cette Grecque avait tant d'esprit que cela? Je ne puis le
croire! s'écria Marion de Lorme; combien Mlle de Scudéry lui était
supérieure! Cette idée lui appartient; qu'elle les mette dans _Clélie_,
je vous en prie, ces vers charmants; que cela figurera bien dans cette
histoire romaine!
--A merveille! c'est parfait, dirent tous les savants: Horace, Arunce
et l'aimable Porsenna sont des amants si galants!
Ils étaient tous penchés sur la carte de Tendre, et leurs doigts se
croisaient et se heurtaient en suivant tous les détours des fleuves
amoureux. Le jeune Poquelin osa élever une voix timide et son regard
mélancolique et fin, et leur dit:
--A quoi cela sert-il? est-ce à donner du bonheur ou du plaisir?
Monsieur ne me semble pas bien heureux, et je ne me sens pas bien gai.
Il n'obtint pour réponse que des regards de dédain, et se consola en
méditant _les Précieuses ridicules_.
Des Barreaux se préparait à lire un sonnet pieux qu'il s'accusait
d'avoir fait dans sa maladie; il paraissait honteux d'avoir songé un
moment à Dieu en voyant le tonnerre, et rougissait de cette faiblesse;
la maîtresse de la maison l'arrêta:
--Il n'est pas temps encore de dire vos beaux vers; vous seriez
interrompu; nous attendons M. le Grand-Écuyer et d'autres
gentilshommes; ce serait un meurtre que de laisser parler un grand
esprit pendant ce bruit et ces dérangements. Mais voici un jeune
Anglais qui vient de voyager en Italie et retourne à Londres. On m'a
dit qu'il composait un poëme, je ne sais lequel; il va nous en dire
quelques vers. Beaucoup de ces messieurs de la Compagnie Eminente
savent l'anglais; et, pour les autres, il a fait traduire, par un
ancien secrétaire du duc de Buckingham, les passages qu'il nous lira,
et en voici des copies en français sur cette table.
En parlant ainsi, elle les prit et les distribua à tous ses érudits.
On s'assit, et l'on fit silence. Il fallut quelque temps pour décider
le jeune étranger à parler et à quitter l'embrasure de la croisée, où
il semblait s'entendre fort bien avec Corneille. Il s'avança enfin
jusqu'au fauteuil placé près de la table; il semblait d'une santé
faible, et tomba sur ce siège plutôt qu'il ne s'y assit. Il appuya son
coude sur la table, et de sa main couvrit ses yeux grands et beaux,
mais à demi fermés et rougis par des veilles ou des larmes. Il dit ses
fragments de mémoire; ses auditeurs défiants le regardaient d'un air de
hauteur ou du moins de protection; d'autres parcouraient nonchalamment
la traduction de ses vers.
Sa voix, d'abord étouffée, s'épura par le cours même de son harmonieux
récit; le souffle de l'inspiration poétique l'enleva bientôt à
lui-même, et son regard, élevé au ciel, devint sublime comme celui du
jeune évangéliste qu'inventa Raphaël, car la lumière s'y réfléchissait
encore. Il annonça dans ses vers la première désobéissance de l'homme,
et invoqua le Saint-Esprit, qui préfère à tous les temples un coeur
simple et pur, qui sait tout, et qui assistait à la naissance du Temps.
Un profond silence accueillit ce début, et un léger murmure s'éleva
après la dernière pensée. Il n'entendait pas, il ne voyait qu'à travers
un nuage, il était dans le monde de sa création; il poursuivit.
Il dit l'esprit infernal attaché dans un feu vengeur par des chaînes
de diamants; le Temps partageant neuf fois le jour et la nuit aux
mortels pendant sa chute; l'obscurité visible des prisons éternelles
et l'océan flamboyant où flottaient les anges déchus; sa voix tonnante
commença le discours du prince des démons: «Es-tu, disait-il, es-tu
celui qu'entourait une lumière éblouissante dans les royaumes fortunés
du jour? Oh! combien tu es déchu!... Viens avec moi... Et qu'importe
ce champ de nos célestes batailles? tout est-il perdu? Une indomptable
volonté, l'esprit immuable de la vengeance, une haine mortelle, un
courage qui ne sera jamais ployé, conserver cela, n'est-ce pas une
victoire?»
Ici un laquais annonça d'une voix éclatante MM. de Montrésor et
d'Entraigues. Ils saluèrent, parlèrent, dérangèrent les fauteuils,
et s'établirent enfin. Les auditeurs en profitèrent pour entamer dix
conversations particulières; on n'y entendait guère que des paroles
de blâme et des reproches de mauvais goût; quelques hommes d'esprit,
engourdis par la routine, s'écriaient qu'ils ne comprenaient pas, que
c'était au-dessus de leur intelligence (ne croyant pas dire si vrai),
et par cette fausse humilité s'attiraient un compliment, et au poëte
une injure: double avantage. Quelques voix prononcèrent même le mot de
_profanation_.
Le poëte, interrompu, mit sa tête dans ses deux mains et ses coudes
sur la table pour ne pas entendre tout ce bruit de politesses et de
critiques. Trois hommes seuls se rapprochèrent de lui: c'étaient un
officier, Poquelin et Corneille; celui-ci dit à l'oreille de Milton:
--Changez de tableau, je vous le conseille; vos auditeurs ne sont pas à
la hauteur de celui-ci.
L'officier serra la main du poëte anglais, et lui dit:
--Je vous admire de toute la puissance de mon âme.
L'Anglais, étonné, le regarda et vit un visage spirituel, passionné et
malade.
Il lui fit un signe de tête, et chercha à se recueillir pour continuer.
Sa voix reprit une expression très douce à l'oreille et un accent
paisible; il parlait du bonheur chaste des deux plus belles créatures;
il peignit leur majestueuse nudité, la candeur et l'autorité de leur
regard, puis leur marche au milieu des tigres et des lions qui se
jouaient encore à leurs pieds; il dit aussi la pureté de leur prière
matinale, leurs sourires enchanteurs, les folâtres abandons de leur
jeunesse et l'amour de leurs propos si douloureux au prince des démons.
De douces larmes bien involontaires coulaient des yeux de la belle
Marion de Lorme: la nature avait saisi son coeur malgré son esprit; la
poésie la remplit de pensées graves et religieuses dont l'enivrement
des plaisirs l'avait toujours détournée, l'idée de l'amour dans la
vertu lui apparut pour la première fois avec toute sa beauté, et elle
demeura comme frappée d'une baguette magique et changée en une pâle et
belle statue.
Corneille, son jeune ami et l'officier étaient pleins d'une silencieuse
admiration qu'ils n'osaient exprimer, car des voix assez élevées
couvrirent celle du poëte surpris.
--On n'y tient pas! s'écriait des Barreaux: c'est d'un fade à faire mal
au coeur!
--Et quelle absence de gracieux, de galant et de belle flamme! disait
froidement Scudéry.
--Ce n'est pas là notre immortel d'Urfé! disait Baro le continuateur.
--Où est l'_Ariane_? où est l'_Astrée_? s'écriait en gémissant Godeau
l'annotateur.
Toute l'assemblée se soulevait ainsi avec d'obligeantes remarques, mais
faites de manière à n'être entendues du poëte que comme un murmure
dont le sens était incertain pour lui; il comprit pourtant qu'il ne
produisait pas d'enthousiasme, et se recueillit avant de toucher une
autre corde de sa lyre.
En ce moment on annonça le conseiller de Thou, qui, saluant
modestement, se glissa en silence derrière l'auteur, près de Corneille,
de Poquelin et du jeune officier. Milton reprit ses chants.
Il raconta l'arrivée d'un hôte céleste dans les jardins d'Éden, comme
une seconde aurore au milieu du jour; secouant les plumes de ses ailes
divines, il remplissait les airs d'une odeur ineffable, et venait
révéler à l'homme l'histoire des cieux; la révolte de Lucifer revêtu
d'une armure de diamant, élevé sur un char brillant comme le soleil,
gardé par d'étincelants chérubins, et marchant contre l'Éternel. Mais
Emmanuel paraît sur le char vivant du Seigneur, et les deux mille
tonnerres de sa main droite roulent jusqu'à l'enfer, avec un bruit
épouvantable, l'armée maudite confondue sous les immenses décombres du
ciel démantelé.
Cette fois on se leva, et tout fut interrompu, car les scrupules
religieux étaient venus se liguer avec le faux goût; on n'entendait
que des exclamations qui obligèrent la maîtresse de la maison à se
lever aussi pour s'efforcer de les cacher à l'auteur. Ce ne fut pas
difficile, car il était tout entier absorbé par la hauteur de ses
pensées; son génie n'avait plus rien de commun avec la terre dans ce
moment; et, quand il rouvrit ses yeux sur ceux qui l'entouraient,
il trouva près de lui quatre admirateurs dont la voix se fit mieux
entendre que celle de l'assemblée.
Corneille lui dit cependant:
--Écoutez-moi. Si vous voulez la gloire présente, ne l'espérez pas d'un
aussi bel ouvrage. La poésie pure est sentie par bien peu d'âmes; il
faut, pour le vulgaire des hommes, qu'elle s'allie à l'intérêt presque
physique du drame. J'avais été tenté de faire un poëme de _Polyeucte_;
mais je couperai ce sujet: j'en retrancherai les cieux, et ce ne sera
qu'une tragédie.
--Que m'importe la gloire du moment! répondit Milton; je ne songe
point au succès: je chante parce que je me sens poëte; je vais où
l'inspiration m'entraîne; ce qu'elle produit est toujours bien. Quand
on ne devrait lire ces vers que cent ans après ma mort, je les ferais
toujours.
--Ah! moi, je les admire avant qu'ils ne soient écrits, dit le jeune
officier; j'y vois le Dieu dont j'ai trouvé l'image innée dans mon
coeur.
--Qui me parle donc d'une manière si affable? dit le poëte.
--Je suis René Descartes, reprit doucement le militaire.
--Quoi! monsieur! s'écria de Thou, seriez-vous assez heureux pour
appartenir à l'auteur des _Principes_?
--J'en suis l'auteur, dit-il.
--Vous, monsieur! mais... cependant... pardonnez-moi... mais...
n'êtes-vous pas homme d'épée? dit le conseiller rempli d'étonnement.
--Eh! monsieur, qu'a de commun la pensée avec l'habit du corps? Oui, je
porte l'épée, et j'étais au siège de La Rochelle; j'aime la profession
des armes, parce qu'elle soutient l'âme dans une région d'idées nobles
par le sentiment continuel du sacrifice de la vie; cependant elle
n'occupe pas tout un homme; on ne peut pas y appliquer ses pensées
continuellement: la paix les assoupit. D'ailleurs on a aussi à craindre
de les voir interrompues par un coup obscur ou un accident ridicule
et intempestif; et si l'homme est tué au milieu de l'exécution de son
plan, la postérité conserve de lui l'idée qu'il n'en avait pas, ou en
avait conçu un mauvais; et c'est désespérant.
De Thou sourit de plaisir en entendant ce langage simple de l'homme
supérieur, celui qu'il aimait le mieux après le langage du coeur; il
serra la main du jeune sage de la Touraine, et l'entraîna dans un
cabinet voisin avec Corneille, Milton et Molière, et là ils eurent
de ces conversations qui font regarder comme perdu le temps qui les
précéda et le temps qui doit les suivre.
Il y avait deux heures qu'ils s'enchantaient de leurs discours, lorsque
le bruit de la musique, des guitares et des flûtes, qui jouaient des
menuets, des sarabandes, des allemandes et des danses espagnoles que
la jeune Reine avait mises à la mode, le passage continuel des groupes
de jeunes femmes et leurs éclats de rire, tout annonça qu'un bal
commençait. Une très jeune et belle personne, tenant un grand éventail
comme un sceptre, et entourée de dix jeunes gens, entra dans leur
petit salon retiré, avec sa cour brillante, qu'elle dirigeait comme une
reine, et acheva de mettre en déroute les studieux causeurs.
--Adieu, messieurs, dit de Thou: je cède la place à mademoiselle de
Lenclos et à ses mousquetaires.
--Vraiment, messieurs, dit la jeune Ninon, vous faisons-nous peur? vous
ai-je troublés? vous avez l'air de conspirateurs!
--Nous le sommes peut-être plus que ces messieurs tout en dansant! dit
Olivier d'Entraigues qui lui donnait la main.
--Oh! votre conjuration est contre moi, monsieur le page, répondit
Ninon, tout en regardant un autre chevau-léger et abandonnant à un
troisième le bras qui lui restait, tandis que les autres cherchaient à
se placer sur le chemin des oeillades errantes; car elle promenait sur
eux ses regards brillants comme la flamme légère que l'on voit courir
sur l'extrémité des flambeaux qu'elle allume tour à tour.
De Thou s'esquiva sans que personne songeât à l'arrêter, et descendait
le grand escalier, lorsqu'il y vit monter le petit abbé de Gondi, tout
rouge, en sueur et essoufflé, qui l'arrêta brusquement avec un air
animé et joyeux.
--Eh bien! Eh bien! où allez-vous donc? laissez aller les étrangers
et les savants, vous êtes des nôtres. J'arrive un peu tard, mais notre
belle Aspasie me pardonnera. Pourquoi donc vous en allez-vous? est-ce
que tout est fini?
--Mais il paraît que oui; puisque l'on danse, la lecture est faite.
--La lecture, oui; mais les serments? dit tout bas l'abbé.
--Quels serments? dit de Thou.
--M. le Grand n'est-il pas venu?
--Je croyais le voir; mais je pense qu'il n'est pas venu ou qu'il est
parti.
--Non, non, venez avec moi, dit l'étourdi, vous êtes des nôtres,
parbleu! il est impossible que vous n'en soyez pas, venez.
De Thou, n'osant refuser et avoir l'air de renier ses amis, même pour
des parties de plaisirs qui lui déplaisaient, le suivit, ouvrit deux
cabinets et descendit un petit escalier dérobé. A chaque pas qu'il
faisait, il entendait plus distinctement des voix d'hommes assemblés.
Gondi ouvrit la porte. Un spectacle inattendu s'offrit à ses yeux.
La chambre où il entrait, éclairée par un demi-jour mystérieux,
semblait l'asile des plus voluptueux rendez-vous; on voyait d'un côté
un lit doré, chargé d'un dais de tapisseries, empanaché de plumes,
couvert de dentelles et d'ornements; tous les meubles, ciselés et
dorés, étaient d'une soie grisâtre richement brodée, des carreaux
de velours s'étendaient aux pieds de chaque fauteuil sur d'épais
tapis. De petits miroirs, unis l'un à l'autre par des ornements
d'argent, simulaient une glace entière, perfection alors inconnue,
et multipliaient partout leurs facettes étincelantes. Nul bruit
extérieur ne pouvait parvenir dans ce lieu de délices; mais les gens
qu'il rassemblait paraissaient bien éloignés des pensées qu'il pouvait
donner. Une foule d'hommes, qu'il reconnut pour des personnages de
la cour ou des armées, se pressaient à l'entrée de cette chambre et
se répandaient dans un appartement voisin qui paraissait plus vaste;
attentifs, ils dévoraient des yeux le spectacle qu'offrait le premier
salon. Là dix jeunes gens debout et tenant à la main leurs épées nues,
dont la pointe était baissée vers la terre, étaient rangés autour d'une
table: leurs visages tournés du côté de Cinq-Mars annonçaient qu'ils
venaient de lui adresser leur serment; le Grand-Écuyer était seul,
devant la cheminée, les bras croisés et l'air profondément absorbé dans
ses réflexions. Debout près de lui, Marion de Lorme, grave, recueillie,
semblait lui avoir présenté ces gentilshommes.
Dès que Cinq-Mars aperçut son ami, il se précipita vers la porte qu'il
ouvrait, en jetant un regard irrité à Gondi, et saisit de Thou par les
deux bras en l'arrêtant sur le dernier degré:
--Que faites-vous ici? lui dit-il d'une voix étouffée, qui vous amène?
que me voulez-vous? vous êtes perdu si vous entrez.
--Que faites-vous vous-même? que vois-je dans cette maison?
--Les conséquences de ce que vous savez; retirez-vous, vous dis-je; cet
air est empoisonné pour tous ceux qui sont ici.
--Il n'est plus temps, on m'a déjà vu; que dirait-on si je me retirais?
je les découragerais, vous seriez perdu.
Tout ce dialogue s'était dit à demi-voix et précipitamment; au dernier
mot, de Thou, poussant son ami, entra, et d'un pas ferme traversa
l'appartement pour aller vers la cheminée.
Cinq-Mars, profondément blessé, vint reprendre sa place, baissa
la tête, se recueillit, et, relevant bientôt un visage plus calme,
continua un discours que l'entrée de son ami avait interrompu:
--Soyez donc des nôtres, messieurs; mais il n'est plus besoin de tant
de mystères; souvenez-vous que lorsqu'un esprit ferme embrasse une
idée, il doit la suivre dans toutes ses conséquences. Vos courages
vont avoir un plus vaste champ que celui d'une intrigue de cour.
Remerciez-moi: en échange d'une conjuration, je vous donne une
guerre. M. de Bouillon est parti pour se mettre à la tête de son
armée d'Italie; dans deux jours, et avant le Roi, je quitte Paris pour
Perpignan; venez-y tous, les Royalistes de l'armée nous y attendent.
Ici, il jeta autour de lui des regards confiants et calmes; il vit
des éclairs de joie et d'enthousiasme dans tous les yeux de ceux
qui l'entouraient. Avant de laisser gagner son propre coeur par la
contagieuse émotion qui précède les grandes entreprises, il voulut
s'assurer d'eux encore, et répéta d'un air grave:
--Oui, la guerre, messieurs, songez-y, une guerre ouverte. La Rochelle
et la Navarre se préparent au grand réveil de leurs religionnaires,
l'armée d'Italie entrera d'un côté, le frère du Roi viendra nous
joindre de l'autre: l'homme sera entouré, vaincu, écrasé. Les
Parlements marcheront à notre arrière-garde, apportant leur supplique
au Roi, arme aussi forte que nos épées; et, après la victoire, nous
nous jetterons aux pieds de Louis XIII, notre maître, pour qu'il
nous fasse grâce et nous pardonne de l'avoir délivré d'un ambitieux
sanguinaire et de hâter sa résolution.
Ici, regardant autour de lui, il vit encore une assurance croissante
dans les regards et l'attitude de ses complices.
--Quoi! reprit-il, croisant ses bras et contenant encore avec effort
sa propre émotion, vous ne reculez pas devant cette résolution qui
paraîtrait une révolte à d'autres hommes qu'à vous? Ne pensez-vous
pas que j'aie abusé des pouvoirs que vous m'aviez remis? J'ai porté
loin les choses; mais il est des temps où les rois veulent être servis
comme malgré eux. Tout est prévu, vous le savez. Sedan nous ouvrira ses
portes, et nous sommes assurés de l'Espagne.
Douze mille hommes de vieilles troupes entreront avec nous jusqu'à
Paris. Aucune place pourtant ne sera livrée à l'étranger; elles auront
toutes garnison française, et seront prises au nom du Roi.
--Vive le Roi! vive l'Union! la nouvelle Union, la sainte Ligue!
s'écrièrent tous les jeunes gens de l'assemblée.
--Le voici venu, s'écria Cinq-Mars avec enthousiasme, le voici, le plus
beau jour de ma vie! O jeunesse, jeunesse, toujours nommée imprévoyante
et légère de siècle en siècle! de quoi t'accuse-t-on aujourd'hui? Avec
un chef de vingt-deux ans s'est conçue, mûrie, et va s'exécuter la
plus vaste, la plus juste, la plus salutaire des entreprises. Amis,
qu'est-ce qu'une grande vie, sinon une pensée de la jeunesse exécutée
par l'âge mûr? La jeunesse regarde fixement l'avenir de son oeil
d'aigle, y trace un large plan, y jette une pierre fondamentale; et
tout ce que peut faire notre existence entière, c'est d'approcher de ce
premier dessein. Ah! quand pourraient naître les grands projets, sinon
lorsque le coeur bat fortement dans la poitrine? L'esprit n'y suffirait
pas, il n'est rien qu'un instrument.
Une nouvelle explosion de joie suivait ces paroles, lorsqu'un vieillard
à barbe blanche sortit de la foule.
--Allons, dit Gondi à demi-voix, voilà le vieux chevalier de Guise qui
va radoter et nous refroidir.
En effet, le vieillard, serrant la main de Cinq-Mars, dit lentement et
péniblement, après s'être placé près de lui:
--Oui, mon enfant, et vous, mes enfants, je vois avec joie que mon
vieil ami Bassompierre sera délivré par vous, et que vous allez venger
le comte de Soissons et le jeune Montmorency... Mais il convient à la
jeunesse, tout ardente qu'elle est, d'écouter ceux qui ont beaucoup
vu. J'ai vu la Ligue, mes enfants, et je vous dis que vous ne pourrez
pas prendre cette fois, comme on fit alors, le titre de _sainte
Ligue_, _sainte Union_, de _Protecteurs de saint Pierre_ et _Piliers
de l'Église_, parce que je vois que vous comptez sur l'appui des
_huguenots_; vous ne pourrez pas non plus mettre sur votre grand sceau
de cire verte un trône vide, puisqu'il est occupé par un roi.
--Vous pouvez dire par deux, interrompit Gondi en riant.
--Il est pourtant d'une grande importance, poursuivit le vieux Guise
au milieu de ces jeunes gens en tumulte, il est pourtant d'une grande
importance de prendre un nom auquel s'attache le peuple; celui de
_Guerre du bien public_ a été pris autrefois, _Princes de la paix_
dernièrement; il faudrait en trouver un...
--Eh bien, la _Guerre du Roi_, dit Cinq-Mars...
--Oui, c'est cela! _Guerre du Roi_, dirent Gondi et tous les jeunes
gens.
--Mais, reprit encore le vieux ligueur, il serait essentiel aussi de se
faire approuver par la Faculté théologique de Sorbonne, qui sanctionna
autrefois même les _haut-gourdiers_ et les _sorgueurs_[9], et remettre
en vigueur sa deuxième proposition: qu'il est permis au peuple de
désobéir aux magistrats et de les pendre.
[9] Termes des ligueurs.
--Hé! chevalier, s'écria Gondi, il ne s'agit plus de cela; laissez
parler M. le Grand; nous ne pensons pas plus à la Sorbonne à présent
qu'à votre saint Jacques Clément.
On rit, et Cinq-Mars reprit: