l'hiver avait fait tomber presque toutes les feuilles des grands chênes
du parc, et les branches noires se détachaient sur un ciel gris comme
les branches de candélabres funèbres; un léger brouillard semblait
annoncer une pluie prochaine; à travers le bois éclairci et les tristes
rameaux, on voyait passer lentement les pesants carrosses de la cour,
remplis de femmes vêtues de noir uniformément[6], et condamnées
à attendre le résultat d'une chasse qu'elles ne voyaient pas; les
meutes donnaient des _voix_ éloignées, et le cor se faisait entendre
quelquefois comme un soupir; un vent froid et piquant obligeait chacun
à se couvrir; et quelques femmes, mettant sur leur visage un voile ou
un masque de velours noir pour se préserver de l'air que n'arrêtaient
pas les rideaux de leurs carrosses (car ils n'avaient point de glaces
encore), semblaient porter le costume que nous appelons _domino_.
[6] Un édit de 1639 avait déterminé le costume de la cour. Il était
simple et noir.
Tout était languissant et triste. Seulement quelques groupes de jeunes
gens, emportés par la chasse, traversaient comme le vent l'extrémité
d'une allée en jetant des cris ou donnant du cor; puis tout retombait
dans le silence, comme, après la fusée du feu d'artifice, le ciel
paraît plus sombre.
Dans un sentier parallèle à celui que suivait lentement le Roi,
s'étaient réunis quelques courtisans enveloppés dans leur manteau.
Paraissant s'occuper fort peu du chevreuil, ils marchaient à cheval à
la hauteur de la brouette du Roi, et ne la perdaient pas de vue. Ils
parlaient à demi-voix.
--C'est bien, Fontrailles, c'est bien; victoire! Le Roi lui prend le
bras à tout moment. Voyez-vous comme il lui sourit? Voilà M. le Grand
qui descend de cheval et monte sur le siége à côté de lui. Allons,
allons, le vieux matois est perdu cette fois!
--Ah! ce n'est rien encore que cela! n'avez-vous pas vu comme le Roi
a touché la main à MONSIEUR? Il vous a fait signe, Montrésor; Gondi,
regardez donc.
--Eh! regardez! c'est bien aisé à dire; mais je n'y vois pas avec
mes yeux, moi; je n'ai que ceux de la foi et les vôtres. Eh bien,
qu'est-ce qu'ils font? Je voudrais bien ne pas avoir la vue si basse.
Racontez-moi cela, qu'est-ce qu'ils font?
Montrésor reprit:
--Voici le Roi qui se penche à l'oreille du duc de Bouillon et qui lui
parle... Il parle encore; il gesticule, il ne cesse pas. Oh! il va être
ministre.
--Il sera ministre, dit Fontrailles.
--Il sera ministre, dit le comte du Lude.
--Ah! ce n'est pas douteux, reprit Montrésor.
--J'espère que celui-là me donnera un régiment, et j'épouserai ma
cousine! s'écria Olivier d'Entraigues d'un ton de page.
L'abbé de Gondi, en ricanant et regardant au ciel, se mit à chanter un
air de chasse:
Les étourneaux ont le vent bon,
Ton ton, ton ton, ton taine, ton ton.
... Je crois, messieurs, que vous y voyez plus trouble que moi, ou
qu'il se fait des miracles dans l'an de grâce 1642; car M. de Bouillon
n'est pas plus près d'être premier ministre que moi, quand le Roi
l'embrasserait. Il a de grandes qualités, mais il ne parviendra pas,
parce qu'il est tout d'une pièce; cependant j'en fais grand cas pour sa
vaste et sotte ville de Sedan; c'est un foyer, c'est un bon foyer pour
nous.
Montrésor et les autres étaient trop attentifs à tous les gestes du
prince pour répondre, et ils continuèrent:
--Voilà M. le Grand qui prend les rênes des chevaux et qui conduit.
L'abbé reprit sur le même air:
Si vous conduisez ma brouette,
Ne versez pas, beau postillon,
Ton ton, ton ton, ton taine, ton ton.
--Ah! l'abbé, vos chansons me rendront fou! dit Fontrailles; vous avez
donc des airs pour tous les événements de la vie?
--Je vous fournirai aussi des événements qui iront sur tous les airs,
reprit Gondi.
--Ma foi, l'air de ceux-ci me plaît, répondit Fontrailles plus bas;
je ne serai pas obligé par MONSIEUR de porter à Madrid son diable
de traité, et je n'en suis point fâché; c'est une commission assez
scabreuse: les Pyrénées ne se passent point si facilement qu'il le
croit, et le Cardinal est sur la route.
--Ah! ah! ah! s'écria Montrésor.
--Ah! ah! dit Olivier.
--Eh bien, quoi? ah! ah! dit Gondi; qu'avez-vous donc découvert de si
beau?
--Ma foi, pour le coup, le Roi a touché la main de MONSIEUR; Dieu soit
loué, messieurs! Nous voilà défaits du Cardinal: le vieux sanglier est
forcé. Qui se chargera de l'expédier? Il faut le jeter dans la mer.
--C'est trop beau pour lui, dit Olivier; il faut le juger.
--Certainement, dit l'abbé; comment donc! nous ne manquerons pas de
chefs d'accusation contre un insolent qui a osé congédier un page;
n'est-il pas vrai?
Puis, arrêtant son cheval et laissant marcher Olivier et Montrésor, il
se pencha du côté de M. du Lude, qui parlait à deux personnages plus
sérieux, et dit:
--En vérité, je suis tenté de mettre mon valet de chambre aussi dans
le secret; on n'a jamais vu traiter une conjuration aussi légèrement.
Les grandes entreprises veulent du mystère; celle-ci serait admirable
si l'on s'en donnait la peine. Notre partie est plus belle qu'aucune
que j'aie lue dans l'histoire; il y aurait là de quoi renverser trois
royaumes si l'on voulait, et les étourderies gâteront tout. C'est
vraiment dommage; j'en aurais un regret mortel. Par goût, je suis
porté à ces sortes d'affaires, et je suis attaché de coeur à celle-ci,
qui a de la grandeur; vraiment, on ne peut pas le nier. N'est-ce pas,
d'Aubijoux? n'est-il pas vrai, Montmort?
Pendant ces discours, plusieurs grands et pesants carrosses, à six
et quatre chevaux, suivaient la même allée à deux cents pas de ces
messieurs; les rideaux étaient ouverts du côté gauche pour voir le Roi.
Dans le premier était la Reine: elle était seule dans le fond, vêtue
de noir et voilée. Sur le devant était la maréchale d'Effiat, et aux
pieds de la Reine était placée la princesse Marie. Assise de côté, sur
un tabouret, sa robe et ses pieds sortaient de la voiture et étaient
appuyés sur un marchepied doré, car il n'y avait point de portières,
comme nous l'avons déjà dit; elle cherchait à voir aussi, à travers
les arbres, les gestes du Roi, et se penchait souvent, importunée du
passage continuel des chevaux du prince Palatin et de sa suite.
Ce prince du Nord était envoyé par le roi de Pologne pour négocier de
grandes affaires en apparence, mais, au fond, pour préparer la duchesse
de Mantoue à épouser le vieux roi Uladislas VI, et il déployait à la
cour de France tout le luxe de la sienne, appelée alors _barbare_ et
_scythe_ à Paris, et justifiait ces noms par des costumes étranges
et orientaux. Le Palatin de Posnanie était fort beau, et portait,
ainsi que les gens de sa suite, une barbe longue, épaisse, la tête
rasée à la turque, et couverte d'un bonnet fourré, une veste courte
et enrichie de diamants et de rubis; son cheval était peint en rouge
et chargé de plumes. Il avait à sa suite une compagnie de gardes
polonais habillés de rouge et de jaune, portant de grands manteaux à
manches longues qu'ils laissaient pendre négligemment sur l'épaule.
Les seigneurs polonais qui l'escortaient étaient vêtus de brocart d'or
et d'argent, et l'on voyait flotter derrière leur tête rasée une seule
mèche de cheveux qui leur donnait un aspect asiatique et tartare aussi
inconnu de la cour de Louis XIII que celui des Moscovites. Les femmes
trouvaient tout cela un peu sauvage et assez effrayant.
Marie de Gonzague était importunée des saluts profonds et des grâces
orientales de cet étranger et de sa suite. Toutes les fois qu'il
passait devant elle, il se croyait obligé de lui adresser un compliment
à moitié français, où il mêlait gauchement quelques mots d'espérance et
de royauté. Elle ne trouva d'autre moyen de s'en défaire que de porter
plusieurs fois son mouchoir à son nez en disant assez haut à la Reine:
--En vérité, madame, ces messieurs ont une odeur sur eux qui fait mal
au coeur.
--Il faudra bien raffermir votre coeur, cependant, et vous accoutumer à
eux, répondit Anne d'Autriche, un peu sèchement.
Puis tout à coup, craignant de l'avoir affligée:
--Vous vous y accoutumerez comme nous, continua-t-elle avec gaieté; et
vous savez qu'en fait d'odeurs je suis fort difficile. M. Mazarin m'a
dit l'autre jour que ma punition en purgatoire serait d'en respirer de
mauvaises et de coucher dans des draps de toile de Hollande.
Malgré quelques mots enjoués, la Reine fut cependant fort grave, et
retomba dans le silence. S'enfonçant dans son carrosse, enveloppée
de sa mante, et ne prenant en apparence aucun intérêt à tout ce qui
se passait autour d'elle, elle se laissait aller au balancement de
la voiture. Marie, toujours occupée du Roi, parlait à demi-voix à la
maréchale d'Effiat; toutes deux cherchaient à se donner des espérances
qu'elles n'avaient pas, et se trompaient par amitié.
--Madame, je vous félicite; M. le Grand est assis près du Roi; jamais
on n'a été si loin, disait Marie.
Puis elle se taisait longtemps, et la voiture roulait tristement sur
des feuilles mortes et desséchées.
--Oui, je le vois avec une grande joie; Le Roi est si bon! répondait la
maréchale.
Et elle soupirait profondément.
Un long et morne silence succéda encore; toutes deux se regardèrent et
se trouvèrent mutuellement les yeux en larmes. Elles n'osèrent plus se
parler, et Marie, baissant la tête, ne vit plus que la terre brune et
humide qui fuyait sous les roues. Une triste rêverie occupait son âme;
et, quoiqu'elle eût sous les yeux le spectacle de la première cour de
l'Europe aux pieds de celui qu'elle aimait, tout lui faisait peur, et
de noirs pressentiments la troublaient involontairement.
Tout à coup un cheval passa devant elle comme le vent; elle leva
les yeux, et eut le temps de voir le visage de Cinq-Mars. Il ne la
regardait pas; il était pâle comme un cadavre, et ses yeux se cachaient
sous ses sourcils froncés et l'ombre de son chapeau abaissé. Elle
le suivit du regard en tremblant; elle le vit s'arrêter au milieu du
groupe des cavaliers qui précédaient les voitures, et qui le reçurent
le chapeau bas. Un moment après, il s'enfonça dans un taillis avec l'un
d'entre eux, la regarda de loin, et la suivit des yeux jusqu'à ce que
la voiture fût passée; puis il lui sembla qu'il donnait à cet homme
un rouleau de papiers en disparaissant dans le bois. Le brouillard
qui tombait l'empêcha de le voir plus loin. C'était une de ces brumes
si fréquentes aux bords de la Loire. Le soleil parut d'abord comme
une petite lune sanglante, enveloppée dans un linceul déchiré, et se
cacha en une demi-heure sous un voile si épais, que Marie distinguait à
peine les premiers chevaux du carrosse, et que les hommes qui passaient
à quelques pas de lui semblaient des ombres grisâtres. Cette vapeur
glacée devint une pluie pénétrante et en même temps un nuage d'une
odeur fétide. La Reine fit asseoir la belle princesse près d'elle
et voulut rentrer; on retourna vers Chambord en silence et au pas.
Bientôt on entendit les cors qui sonnaient le retour et rappelaient
les meutes égarées; des chasseurs passèrent rapidement près de la
voiture, cherchant leur chemin dans le brouillard et s'appelant à haute
voix. Marie ne voyait souvent que la tête d'un cheval ou un corps
sombre sortant de la triste vapeur des bois, et cherchait en vain à
distinguer quelques paroles. Cependant son coeur battit; on appelait
M. de Cinq-Mars. _Le Roi demande M. le Grand_, répétait-on; _où peut
être allé M. le Grand-Écuyer?_ Une voix dit en passant près d'elle:
_Il s'est perdu tout à l'heure_. Et ces paroles bien simples la firent
frissonner, car son esprit affligé leur donnait un sens terrible. Cette
pensée la suivit jusqu'au château et dans ses appartements, où elle
courut s'enfermer. Bientôt elle entendit le bruit de la rentrée du Roi
et de MONSIEUR, puis, dans la forêt, quelques coups de fusil dont on ne
voyait pas la lumière. Elle regardait en vain aux étroits vitraux; ils
semblaient tendus au dehors d'un drap blanc qui ôtait le jour.
Cependant à l'extrémité de la forêt, vers Montfrault, s'étaient égarés
deux cavaliers; fatigués de chercher la route du château dans la
monotone similitude des arbres et des sentiers, ils allaient s'arrêter
près d'un étang, lorsque huit ou dix hommes environ, sortant des
taillis, se jetèrent sur eux, et, avant qu'ils eussent le temps de
s'armer, se pendirent à leurs jambes, à leurs bras et à la bride de
leurs chevaux, de manière à les tenir immobiles. En même temps une voix
rauque, partant du brouillard, s'écria:
--Etes-vous Royalistes ou Cardinalistes? Criez: Vive le Grand! ou vous
êtes morts.
--Vils coquins! répondit le premier cavalier en cherchant à ouvrir les
fontes de ses pistolets, je vous ferai pendre pour abuser de mon nom!
--_Dios el Senor!_ cria la même voix.
Aussitôt tous ces hommes lâchèrent leur proie et s'enfuirent dans les
bois; un éclat de rire sauvage retentit, et un homme seul s'approcha de
Cinq-Mars.
--_Amigo_, ne me reconnaissez-vous pas? C'est une plaisanterie de
Jacques, le capitaine espagnol.
Fontrailles se rapprocha et dit tout bas au Grand-Écuyer:
--Monsieur, voilà un gaillard entreprenant; je vous conseille de
l'employer; il ne faut rien négliger.
--Ecoutez-moi, reprit Jacques de Laubardemont, et parlons vite. Je ne
suis pas un faiseur de phrases comme mon père, moi. Je me souviens que
vous m'avez rendu quelques bons offices, et dernièrement encore vous
m'avez été utile, comme vous l'êtes toujours, sans le savoir; car j'ai
un peu réparé ma fortune dans vos petites émeutes. Si vous voulez, je
puis vous rendre un important service: je commande quelques braves.
--Quel service? dit Cinq-Mars; nous verrons.
--Je commence par un avis. Ce matin, pendant que vous descendiez de
chez le Roi par un côté de l'escalier, le père Joseph y montait par
l'autre.
--O ciel! voilà donc le secret de son changement subit et inexplicable!
Se peut-il? un Roi de France! et il nous a laissés lui confier tous nos
projets!
--Eh bien! voilà tout! vous ne me dites rien? Vous savez que j'ai une
vieille affaire à démêler avec le capucin.
--Que m'importe?
Et il baissa la tête, absorbé dans une rêverie profonde.
--Cela vous importe beaucoup, puisque, si vous dites un mot, je vous
déferai de lui avant trente-six heures d'ici, quoiqu'il soit à présent
bien près de Paris. Nous pourrions y ajouter le Cardinal, si l'on
voulait.
--Laissez-moi: je ne veux point de poignards, dit Cinq-Mars.
--Ah! oui, je vous comprends, reprit Jacques, vous avez raison: vous
aimez mieux qu'on le dépêche à coups d'épée. C'est juste, il en vaut la
peine, on doit cela au rang. Il convient mieux que ce soient des grands
seigneurs qui s'en chargent, et que celui qui l'expédiera soit en passe
d'être maréchal. Moi je suis sans prétention; il ne faut pas avoir trop
d'orgueil, quelque mérite qu'on puisse avoir dans sa profession: je ne
dois pas toucher au Cardinal, c'est un morceau de Roi.
--Ni à d'autres, dit le Grand-Écuyer.
--Ah! laissez-nous le capucin, reprit en insistant le capitaine Jacques.
--Si vous refusez cette offre, vous avez tort, dit Fontrailles; on n'en
fait pas d'autres tous les jours. Vitry a commencé sur Concini, et
on l'a fait maréchal. Nous voyons des gens fort bien en cour qui ont
tué leurs ennemis de leur propre main dans les rues de Paris, et vous
hésitez à vous défaire d'un misérable? Richelieu a bien ses coquins, il
faut que vous ayez les vôtres; je ne conçois pas vos scrupules.
--Ne le tourmentez pas, lui dit Jacques brusquement; je connais cela,
j'ai pensé comme lui étant enfant, avant de raisonner. Je n'aurais pas
tué seulement un moine; mais je vais lui parler, moi.
Puis, se tournant du côté de Cinq-Mars:
--Écoutez: quand on conspire, c'est qu'on veut la mort ou tout au moins
la perte de quelqu'un... Hein?
Et il fit une pause.
--Or, dans ce cas-là, on est brouillé avec le bon Dieu et d'accord avec
le diable... Hein?
«_Secundo_, comme on dit à la Sorbonne, il n'en coûte pas plus, quand
on est damné, de l'être pour beaucoup que pour peu... Hein?
«_Ergo_, il est indifférent d'en tuer mille ou d'en tuer un. Je vous
défie de répondre à cela.
--On ne peut pas mieux dire, docteur en estoc, répondit Fontrailles en
riant à demi, et je vois que vous serez un bon compagnon de voyage. Je
vous mène avec moi en Espagne, si vous voulez.
--Je sais bien que vous y allez porter le traité, reprit Jacques,
et je vous conduirai dans les Pyrénées par des chemins inconnus aux
hommes; mais je n'en aurai pas moins un chagrin mortel de n'avoir pas
tordu le cou, avant de partir, à ce vieux bouc que nous laissons en
arrière, comme un cavalier au milieu d'un jeu d'échecs. Encore une
fois, monseigneur, continua t-il d'un air de componction en s'adressant
de nouveau à Cinq-Mars, si vous avez de la religion, ne vous y refusez
plus; et souvenez-vous des paroles de nos pères théologiens, Hurtado
de Mendoza et Sanchez, qui ont prouvé qu'on peut tuer en cachette son
ennemi, puisque l'on évite par ce moyen deux péchés: celui d'exposer
sa vie, et celui de se battre en duel. C'est d'après ce grand principe
consolateur que j'ai toujours agi.
--Laissez-moi, laissez-moi, dit encore Cinq-Mars d'une voix étouffée
par la fureur; je pense à d'autres choses.
--A quoi de plus important? dit Fontrailles; cela peut être d'un grand
poids dans la balance de nos destins.
--Je cherche combien y pèse le coeur d'un Roi, reprit Cinq-Mars.
--Vous m'épouvantez moi-même, répondit le gentilhomme; nous n'en
demandons pas tant.
--Je n'en dis pas tant non plus que vous croyez, monsieur, continua
d'Effiat d'une voix sévère; ils se plaignent quand un sujet les trahit:
c'est à quoi je songe. Eh bien, la guerre! la guerre! Guerres civiles,
guerres étrangères, que vos fureurs s'allument! puisque je tiens la
flamme, je vais l'attacher aux mines. Périsse l'État, périssent vingt
royaumes s'il le faut! il ne doit pas arriver des malheurs ordinaires
lorsque le Roi trahit le sujet. Écoutez-moi.
Et il emmena Fontrailles à quelques pas.
--Je ne vous avais chargé que de préparer notre retraite et nos secours
en cas d'abandon de la part du Roi. Tout à l'heure je l'avais pressenti
à cause de ses amitiés forcées, et je m'étais décidé à vous faire
partir, parce qu'il a fini sa conversation par nous annoncer son départ
pour Perpignan. Je craignais Narbonne; je vois à présent qu'il y va se
rendre comme prisonnier au Cardinal. Partez, et partez sur-le-champ.
J'ajoute aux lettres que je vous ai données le traité que voici; il est
sous des noms supposés, mais voici la contre-lettre; elle est signée
de MONSIEUR, du duc de Bouillon et de moi. Le comte-duc d'Olivarès ne
désire que cela. Voici encore des _blancs_ du duc d'Orléans que vous
remplirez comme vous le voudrez. Partez, dans un mois je vous attends à
Perpignan, et je ferai ouvrir Sedan aux dix-sept mille Espagnols sortis
de Flandre.
Puis marchant vers l'aventurier qui l'attendait:
--Pour vous, mon brave, puisque vous voulez faire le _capitan_, je
vous charge d'escorter ce gentilhomme jusqu'à Madrid; vous en serez
récompensé largement.
Jacques, frisant sa moustache, lui répondit:
--Vous n'êtes pas dégoûté en m'employant! vous faites preuve de tact
et de bon goût. Savez-vous que la grande reine Christine de Suède m'a
fait demander, et voulait m'avoir près d'elle en qualité d'homme de
confiance! Elle a été élevée au son du canon par le _Lion du Nord_,
Gustave Adolphe, son père. Elle aime l'odeur de la poudre et les
hommes courageux: mais je n'ai pas voulu la servir parce qu'elle est
huguenote et que j'ai de certains principes, moi, dont je ne m'écarte
pas. Ainsi, par exemple, je vous jure ici, par saint Jacques, de faire
passer monsieur par les ports des Pyrénées à Oloron aussi sûrement
que dans ces bois, et de le défendre contre le diable s'il le faut,
ainsi que vos papiers, que nous vous rapporterons sans une tache ni
une déchirure. Pour les récompenses, je n'en veux point; je les trouve
toujours dans l'action même. D'ailleurs, je ne reçois jamais d'argent,
car je suis gentilhomme. Les Laubardemont sont très anciens et très
bons.
--Adieu donc, noble homme, dit Cinq-Mars, partez.
Après avoir serré la main à Fontrailles, il s'enfonça en gémissant dans
les bois pour retourner au château de Chambord.
CHAPITRE XX
LA LECTURE
Les circonstances dévoilent pour ainsi dire la royauté du génie,
dernière ressource des peuples éteints. Les grands écrivains...
ces rois qui n'en ont pas le nom, mais qui règnent véritablement
par la force du caractère et la grandeur des pensées, sont élus
par les événements auxquels ils doivent commander. Sans ancêtres
et sans postérité, seuls de leur race, leur mission remplie, ils
disparaissent en laissant à l'avenir des ordres qu'il exécutera
fidèlement.
F. DE LAMENNAIS.
A peu de temps de là, un soir, au coin de la place Royale, près d'une
petite maison assez jolie, on vit s'arrêter beaucoup de carrosses et
s'ouvrir souvent une petite porte où l'on montait par trois degrés
de pierre. Les voisins se mirent plusieurs fois à leurs fenêtres pour
se plaindre du bruit qui se faisait encore à cette heure de la nuit,
malgré la crainte des voleurs, et les gens du guet s'étonnèrent et
s'arrêtèrent souvent, ne se retirant que lorsqu'ils voyaient auprès de
chaque voiture dix ou douze valets de pied, armés de bâtons et portant
des torches. Un jeune gentilhomme, suivi de trois laquais, entra en
demandant mademoiselle de Lorme; il portait une longue rapière ornée
de rubans roses; d'énormes noeuds de la même couleur, placés sur ses
souliers à talons hauts, cachaient presque entièrement ses pieds, qu'il
tournait fort en dehors, selon la mode. Il retroussait souvent une
petite moustache frisée, et peignait avant d'entrer, sa barbe légère et
pointue. Ce ne fut qu'un cri lorsqu'on l'annonça.
--Enfin le voilà donc! s'écria une voix jeune et éclatante; il s'est
bien fait attendre, cet aimable des Barreaux. Allons, vite un siège;
placez-vous près de cette table, et lisez.
Celle qui parlait était une femme de vingt-quatre ans environ, grande,
belle, malgré des cheveux noirs très crépus et un teint olivâtre.
Elle avait dans les manières quelque chose de mâle qu'elle semblait
tenir de son cercle, composé d'hommes uniquement; elle leur prenait
le bras assez brusquement en parlant avec une liberté qu'elle leur
communiquait. Ses propos étaient animés plutôt qu'enjoués; souvent
ils excitaient le rire autour d'elle, mais c'était à force d'esprit
qu'elle faisait de la gaieté (si l'on peut s'exprimer ainsi); car sa
figure, toute passionnée qu'elle était, semblait incapable de se ployer
au sourire; et ses yeux grands et bleus, sous des cheveux de jais, lui
donnaient d'abord un aspect étrange.
Des Barreaux lui baisa la main d'un air galant et cavalier; puis il
fit avec elle, en lui parlant toujours, le tour d'un salon assez
grand où étaient assemblés trente personnages à peu près; les uns
assis sur de grands fauteuils, les autres debout sous la voûte de
l'immense cheminée, d'autres causant dans l'embrasure des croisées,
sous de larges tapisseries. Les uns étaient des hommes obscurs, fort
illustres à présent; les autres, des hommes illustres, fort obscurs
pour nous, postérité. Ainsi, parmi ces derniers, il salua profondément
MM. d'Aubijoux, de Brion, de Montmort, et d'autres gentilshommes très
brillants, qui se trouvaient là pour juger; serra la main tendrement
et avec estime à MM. de Monteruel, de Sirmond, de Malleville, Baro,
Gombauld, et d'autres savants, presque tous appelés grands hommes
dans les annales de l'Académie, dont ils étaient fondateurs, et
nommée elle-même alors tantôt l'_Académie des beaux esprits_, tantôt
l'_Académie éminente_. Mais M. des Barreaux fit à peine un signe de
tête protecteur au jeune Corneille, qui parlait dans un coin avec un
étranger et un adolescent qu'il présentait à la maîtresse de la maison
sous le nom de M. Poquelin, fils du valet de chambre tapissier du Roi.
L'un était Molière, et l'autre Milton[7].
[7] Milton passa en cette année même à Paris, en retournant
d'Italie en Angleterre. (Voyez _Teland's Life of Milton_.)
Avant la lecture que l'on attendait du jeune sybarite, une grande
contestation s'éleva entre lui et d'autres poètes ou prosateurs du
temps; ils parlaient entre eux avec beaucoup de facilité, échangeant de
vives répliques, un langage inconcevable pour un honnête homme qui fût
tombé tout à coup parmi eux sans être initié, se serrant vivement la
main avec d'affectueux compliments et des allusions sans nombre à leurs
ouvrages.
--Ah! vous voilà donc, illustre Baro! s'écria le nouveau venu; j'ai
lu votre dernier sixain. Ah! quel sixain! comme il est poussé dans le
galant et le tendre!
--Que dites-vous du Tendre? interrompit Marion de Lorme. Avez-vous
jamais connu ce pays? Vous vous êtes arrêté au village de Grand-Esprit
et à celui de Jolis-Vers, mais vous n'avez pas été plus loin. Si
monsieur le gouverneur de Notre-Dame de la Garde veut nous montrer sa
nouvelle carte, je vous dirai où vous en êtes.