Il lui fut utile, cependant, d'être descendu jusqu'au bas des degrés

de sa maison, car il vit des groupes hideux de gens du peuple qui

revenaient du Louvre, et fut à même alors de juger de l'importance de

leur mouvement dans la matinée; il entendit des voix grossières crier

comme en triomphe:

--Elle a paru tout de même, la petite Reine!--Vive le bon duc de

Bouillon, qui nous arrive! Il a cent mille hommes avec lui, qui

viennent en radeau sur la Seine. Le vieux Cardinal de La Rochelle est

mort.--Vive le Roi! vive M. le Grand!

Les cris redoublèrent à l'arrivée d'une voiture à quatre chevaux dont

les gens portaient la livrée du Roi, et qui s'arrêta devant la porte

du conseiller. Il reconnut l'équipage de Cinq-Mars, à qui Ambrosio

descendit ouvrir les grands rideaux, comme les avaient les carrosses

de cette époque. Le peuple s'était jeté entre le marchepied et les

premiers degrés de la porte, de sorte qu'il lui fallut de véritables

efforts pour descendre et se débarrasser des femmes de la Halle, qui

voulaient l'embrasser en criant:

--Te voilà donc, mon coeur, mon petit ami! Tu arrives donc, mon mignon!

Voyez comme il est joli, c't amour avec sa grande collerette! Ça ne

vaut-il pas mieux que c't autre avec sa moustache blanche? Viens, mon

fils, apporte-nous du bon vin comme ce matin.

Henri d'Effiat serra en rougissant la main de son ami, qui se hâta de

faire fermer ses portes.

--Cette faveur populaire est un calice qu'il faut boire, dit-il en

entrant...

--Il me semble, répondit gravement de Thou, que vous le buvez jusqu'à

la lie.

--Je vous expliquerai ce bruit, répondit Cinq-Mars un peu embarrassé.

A présent, si vous m'aimez, habillez-vous pour m'accompagner à la

toilette de la Reine.

--Je vous ai promis bien de l'aveuglement, dit le conseiller; cependant

il ne peut se prolonger plus longtemps, en bonne foi...

--Encore une fois, je vous parlerai longuement en revenant de chez la

Reine. Mais dépêchez-vous, il est dix heures bientôt.

--J'y vais avec vous, dit de Thou en le faisant entrer dans son

cabinet, où se trouvaient le comte du Lude et Fournier.

Et il passa lui-même dans un autre appartement.

CHAPITRE XVII

LA TOILETTE

Nous allons chercher, comme dans les abîmes, les anciennes

prérogatives de cette Noblesse qui, depuis onze siècles, est

couverte de poussière, de sang et de sueur.

MONTESQUIEU.

La voiture du Grand-Écuyer roulait rapidement vers le Louvre, lorsque,

fermant les rideaux dont elle était garnie, il prit la main de son ami,

et lui dit avec émotion:

--Cher de Thou, j'ai gardé de grands secrets sur mon coeur, et croyez

qu'ils y ont été bien pesants; mais deux craintes m'ont forcé au

silence: celle de vos dangers, et, le dirai-je, celle de vos conseils.

--Vous savez cependant bien, dit de Thou, que je méprise les premiers,

et je pensais que vous ne méprisiez pas les autres.

--Non; mais je les redoutais, je les crains encore; je ne veux point

être arrêté. Ne parlez pas, mon ami, pas un mot, je vous en conjure,

avant d'avoir entendu et vu ce qui va se passer. Je vous ramène

chez vous en sortant du Louvre; là, je vous écoute, et je pars pour

continuer mon ouvrage, car rien ne m'ébranlera, je vous en avertis; je

l'ai dit à ces messieurs chez vous tout à l'heure.

Cinq-Mars n'avait rien dans son accent de la rudesse que supposeraient

ces paroles: sa voix était caressante, son regard doux, amical et

affectueux, son air tranquille et déterminé dès longtemps; rien

n'annonçait le moindre effort sur soi-même. De Thou le remarqua et en

gémit.

--Hélas! dit-il en descendant de sa voiture avec lui.

Et il le suivit, en soupirant, dans le grand escalier du Louvre.

Lorsqu'ils entrèrent chez la Reine, annoncés par des huissiers vêtus

de noir et portant une verge d'ébène, elle était assise à sa toilette.

C'était une sorte de table d'un bois noir, plaquée d'écaille, de

nacre et de cuivre incrustés, et formant une infinité de dessins

d'assez mauvais goût, mais qui donnaient à tous les meubles un air

de grandeur qu'on y admire encore; un miroir arrondi par le haut, et

que les femmes du monde trouveraient aujourd'hui petit et mesquin,

était seulement posé au milieu de la table; des bijoux et des colliers

épars la couvraient. Anne d'Autriche, assise devant et placée sur un

grand fauteuil de velours cramoisi à longues franges d'or, restait

immobile et grave comme sur un trône, tandis que dona Stephania et

Mme de Motteville donnaient de chaque côté quelques coups de peigne

fort légers, comme pour achever la coiffure de la Reine, qui était

cependant en fort bon état, et déjà entremêlée de perles tressées

avec ses cheveux blonds. Sa longue chevelure avait des reflets d'une

beauté singulière, qui annonçaient qu'elle devait avoir au toucher la

finesse et la douceur de la soie. Le jour tombait sans voile sur son

front; il ne devait point redouter cet éclat, et en jetait un presque

égal par sa surprenante blancheur, qu'elle se plaisait à faire briller

ainsi; ses yeux bleus mêlés de vert étaient grands et réguliers, et

sa bouche, très fraîche, avait cette lèvre inférieure des princesses

d'Autriche, un peu avancée et fendue légèrement en forme de cerise, que

l'on peut remarquer encore dans tous les portraits de cette époque. Il

semble que leurs peintres aient pris à tâche d'imiter la bouche de la

Reine, pour plaire peut-être aux femmes de sa suite, dont la prétention

devait être de lui ressembler. Les vêtements noirs, adoptés alors

par la cour et dont la forme fut même fixée par un édit, relevaient

encore l'ivoire de ses bras, découverts jusqu'au coude et ornés d'une

profusion de dentelles qui sortaient de ses larges manches. De grosses

perles pendaient à ses oreilles et un bouquet d'autres perles plus

grandes se balançait sur sa poitrine et se rattachait à sa ceinture.

Tel était l'aspect de la Reine en ce moment. A ses pieds, sur deux

coussins de velours, un enfant de quatre ans jouait avec un petit

canon qu'il brisait: c'était le Dauphin, depuis Louis XIV. La duchesse

Marie de Mantoue était assise à sa droite sur un tabouret, la princesse

de Guéménée, la duchesse de Chevreuse et Mlle de Montbazon, Mlles de

Guise, de Rohan et de Vendôme, toutes belles ou brillantes de jeunesse,

étaient placées derrière la Reine, et debout. Dans l'embrasure d'une

croisée, MONSIEUR, le chapeau sous le bras, causait à voix basse avec

un homme d'une taille élevée, assez gros, rouge de visage et l'oeil

fixe et hardi: c'était le duc de Bouillon. Un officier, d'environ

vingt-cinq ans, d'une tournure svelte et d'une figure agréable, venait

de remettre plusieurs papiers au prince; le duc de Bouillon paraissait

les lui expliquer.

M. de Thou, après avoir salué la Reine, qui lui dit quelques mots,

aborda la princesse de Guéménée et lui parla à demi-voix avec une

intimité affectueuse; mais, pendant cet aparté, attentif à surveiller

tout ce qui touchait son ami, et tremblant en secret que sa destinée ne

fût confiée à un être moins digne qu'il ne l'eût désiré, il examina la

princesse Marie avec cette attention scrupuleuse, cet oeil scrutateur

d'une mère sur la jeune personne qu'elle choisirait pour compagne de

son fils; car il pensait qu'elle n'était pas étrangère aux entreprises

de Cinq-Mars. Il vit avec mécontentement que sa parure, extrêmement

brillante, semblait lui donner plus de vanité que cela n'eût dû être

pour elle et dans un tel moment. Elle ne cessait de replacer sur

son front et d'entre-mêler avec ses boucles de cheveux les rubis qui

paraient sa tête, et n'égalaient pas l'éclat et les couleurs animées

de son teint: elle regardait souvent Cinq-Mars, mais c'était plutôt

le regard de la coquetterie que celui de l'amour, et souvent ses yeux

étaient attirés vers les glaces de la toilette, où elle veillait à la

symétrie de sa beauté. Ces observations du conseiller commencèrent à

lui persuader qu'il s'était trompé en faisant tomber ses soupçons sur

elle, et surtout quand il vit qu'elle semblait éprouver quelque plaisir

à s'asseoir près de la Reine, tandis que les duchesses étaient debout

derrière elle, et qu'elle les regardait souvent avec hauteur.--Dans ce

coeur de dix-neuf ans, se dit-il, l'amour serait seul, et aujourd'hui

surtout: donc... ce n'est pas elle.

La Reine fit un signe de tête presque imperceptible à Mme de Guéménée

après que les deux amis eurent parlé à voix basse un moment avec

chacun; et, à ce signe, toutes les femmes, excepté Marie de Gonzague,

sortirent de l'appartement sans parler, avec de profondes révérences,

comme si c'eût été convenu d'avance. Alors la Reine, retournant son

fauteuil elle-même, dit à MONSIEUR:

--Mon frère, je vous prie de vouloir bien venir vous asseoir près de

moi. Nous allons nous consulter sur ce que je vous ai dit. La princesse

Marie ne sera point de trop, je l'ai priée de rester. Nous n'aurons

aucune interruption à redouter d'ailleurs.

La Reine semblait plus libre dans ses manières et dans son langage;

et, ne gardant plus sa sévère et cérémonieuse immobilité, elle fit aux

autres assistants un geste qui les invitait à s'approcher d'elle.

Gaston d'Orléans, un peu inquiet de ce début solennel, vint

nonchalamment s'asseoir à sa droite, et dit avec un demi-sourire et

un air négligent, jouant avec sa fraise et la chaîne du Saint-Esprit

pendante à son cou:

--Je pense bien, madame, que nous ne fatiguerons pas les oreilles

d'une si jeune personne par une longue conférence; elle aimerait mieux

entendre parler de danse et de mariage, d'un électeur ou du roi de

Pologne, par exemple.

Marie prit un air dédaigneux; Cinq-Mars fronça le sourcil.

--Pardonnez-moi, répondit la Reine en la regardant, je vous assure

que la politique du moment l'intéresse beaucoup. Ne cherchez pas à

nous échapper, mon frère, ajouta-t-elle en souriant, je vous tiens

aujourd'hui! C'est bien la moindre chose que nous écoutions M. de

Bouillon.

Celui-ci s'approcha, tenant par la main le jeune officier dont nous

avons parlé.

--Je dois d'abord, dit-il, présenter à Votre Majesté le baron de

Beauvau, qui arrive d'Espagne.

--D'Espagne? dit la Reine avec émotion; il y a du courage à cela. Vous

avez vu ma famille?

--Il vous en parlera, ainsi que du comte-duc d'Olivarès. Quant au

courage, ce n'est pas la première fois qu'il en montre; vous savez

qu'il commandait les cuirassiers du comte de Soissons.

--Comment! si jeune, monsieur! vous aimez bien les guerres politiques!

--Au contraire, j'en demande pardon à Votre Majesté, répondit-il, car

je servais avec les _princes de la Paix_.

Anne d'Autriche se rappela le nom qu'avaient pris les vainqueurs de la

Marfée, et sourit. Le duc de Bouillon, saisissant le moment d'entamer

la grande question qu'il avait en vue, quitta Cinq-Mars, auquel il

venait de donner la main avec une effusion d'amitié, et, s'approchant

avec lui de la Reine:--Il est miraculeux, madame, lui dit-il, que cette

époque fasse encore jaillir de son sein quelques grands caractères

comme ceux-ci (et il montra le Grand-Écuyer, le jeune Beauvau et M. de

Thou): ce n'est qu'en eux que nous pouvons espérer désormais, ils sont

à présent bien rares, car le grand niveleur a passé sur la France une

longue faux.

--Est-ce du Temps que vous voulez parler, dit la Reine, ou d'un

personnage réel?

--Trop réel, trop vivant, trop longtemps vivant, madame, répondit le

duc plus animé; cette ambition démesurée, cet égoïsme colossal, ne

peuvent plus se supporter. Tout ce qui porte un grand coeur s'indigne

de ce joug, et dans ce moment, plus que jamais, on entrevoit toutes les

infortunes de l'avenir. Il faut le dire, madame; oui, ce n'est plus le

temps des ménagements: la maladie du Roi est très grave; le moment de

penser et de résoudre est arrivé, car le temps d'agir n'est pas loin.

Le ton sévère et brusque de M. de Bouillon ne surprit pas Anne

d'Autriche; mais elle l'avait toujours trouvé plus calme, et fut un

peu émue de l'inquiétude qu'il témoignait: aussi, quittant le ton de la

plaisanterie qu'elle avait d'abord voulu prendre:

--Eh bien, quoi? que craignez-vous, et que voulez-vous faire?

--Je ne crains rien pour moi, madame, car l'armée d'Italie ou Sedan me

mettront toujours à l'abri; mais je crains pour vous-même, et peut-être

pour les princes vos fils.

--Pour mes enfants, monsieur le duc, pour les fils de France?

L'entendez-vous, mon frère, l'entendez-vous? et vous ne paraissez pas

étonné?

La Reine était fort agitée en parlant.

--Non, madame, dit Gaston d'Orléans fort paisiblement; vous savez que

je suis accoutumé à toutes les persécutions; je m'attends à tout de la

part de cet homme; il est le maître, il faut se résigner.

--Il est le maître! reprit la Reine; et de qui tient-il son pouvoir, si

ce n'est du Roi! et, après le Roi, quelle main le soutiendra, s'il vous

plaît! qui l'empêchera de retomber dans le néant? sera-ce vous ou moi?

--Ce sera lui-même, interrompit M. de Bouillon, car il veut se faire

nommer régent, et je sais qu'à l'heure qu'il est il médite de vous

enlever vos enfants, et demande au Roi que leur garde lui soit confiée.

--Me les enlever! s'écria la mère, saisissant involontairement le

Dauphin et le prenant dans ses bras.

L'enfant, debout entre les genoux de la Reine, regarda les hommes qui

l'entouraient avec une gravité singulière à cet âge, et, voyant sa mère

tout en larmes, mit la main sur la petite épée qu'il portait.

--Ah! monseigneur, dit le duc de Bouillon en se baissant à demi pour

lui adresser ce qu'il voulait faire entendre à la princesse, ce n'est

pas contre nous qu'il faut tirer votre épée, mais contre celui qui

déracine votre trône; il vous prépare une grande puissance, sans doute;

vous aurez un sceptre absolu; mais il a rompu le faisceau d'armes qui

le soutenait. Ce faisceau-là, c'était votre vieille Noblesse, qu'il

a décimée. Quand vous serez roi, vous serez un grand roi, j'en ai le

pressentiment; mais vous n'aurez que des sujets et point d'amis, car

l'amitié n'est que dans l'indépendance et une sorte d'égalité qui

naît de la force. Vos ancêtres avaient leurs _pairs_, et vous n'aurez

pas les vôtres. Que Dieu vous soutienne alors, monseigneur, car les

hommes ne le pourront pas ainsi sans les institutions. Soyez grand;

mais surtout qu'après vous, grand homme, il en vienne toujours d'aussi

forts; car, en cet état de choses, si l'un d'eux trébuche, toute la

monarchie s'écroulera.

Le duc de Bouillon avait une chaleur d'expression et une assurance qui

captivaient toujours ceux qui l'entendaient; sa valeur, son coup d'oeil

dans les combats, la profondeur de ses vues politiques, sa connaissance

des affaires d'Europe, son caractère réfléchi et décidé tout à la fois

le rendaient l'un des hommes les plus capables et les plus imposants

de son temps, le seul même que redoutât réellement le Cardinal-Duc. La

Reine l'écoutait toujours avec confiance, et lui laissait prendre une

sorte d'empire sur elle. Cette fois elle fut plus fortement émue que

jamais.

--Ah! plût à Dieu, s'écria-t-elle, que mon fils eût l'âme ouverte à vos

discours et le bras assez fort pour en profiter! Jusque-là pourtant

j'entendrai, j'agirai pour lui; c'est moi qui dois être et c'est moi

qui serai régente, je n'abandonnerai ce droit qu'avec la vie: s'il

faut faire une guerre, nous la ferons, car je veux tout, excepté la

honte et l'effroi de livrer le futur Louis XIV à ce sujet couronné!

Oui, dit-elle en rougissant et serrant fortement le bras du jeune

Dauphin; oui, mon frère, et vous, messieurs, conseillez-moi: parlez,

où en sommes-nous? Faut-il que je parte? dites-le ouvertement. Comme

femme, comme épouse, j'étais prête à pleurer, tant ma situation était

douloureuse; mais à présent, voyez, comme mère je ne pleure pas; je

suis prête à vous donner des ordres s'il le faut!

Jamais Anne d'Autriche n'avait semblé si belle qu'en ce moment, et cet

enthousiasme qui paraissait en elle électrisa tous les assistants, qui

ne demandaient qu'un mot de sa bouche pour parler. Le duc de Bouillon

jeta un regard rapide sur MONSIEUR, qui se décida à prendre la parole.

--Ma foi, dit-il d'un air assez délibéré, si vous donnez des ordres,

ma soeur, je veux être votre capitaine des gardes, sur mon honneur;

car je suis las aussi des tourments que m'a causés ce misérable, qui

ose encore me poursuivre pour rompre mon mariage, et tient toujours

mes amis à la Bastille ou les fait assassiner de temps en temps; et

d'ailleurs je suis indigné, dit-il en se reprenant et baissant les yeux

d'un air solennel, je suis indigné de la misère du peuple.

--Mon frère, reprit vivement la princesse, je vous prends au mot, car

il faut faire ainsi avec vous, et j'espère qu'à nous deux nous serons

assez forts; faites seulement comme M. le comte de Soissons, et ensuite

survivez à votre victoire; rangez-vous avec moi comme vous fîtes avec

M. de Montmorency, mais sautez le fossé.

Gaston sentit l'épigramme; il se rappela son trait trop connu, lorsque

l'infortuné révolté de Castelnaudary franchit presque seul un large

fossé et trouva de l'autre côté dix-sept blessures, la prison et la

mort, à la vue de MONSIEUR, immobile comme son armée. Dans la rapidité

de la prononciation de la Reine, il n'eut pas le temps d'examiner si

elle avait employé cette expression proverbialement ou avec intention;

mais dans tous les cas, il prit le parti de ne pas le relever, et en

fut empêché par elle-même, qui reprit en regardant Cinq-Mars:

--Mais, avant tout, pas de terreur panique: sachons bien où nous en

sommes. Monsieur le Grand, vous quittez le Roi; avons-nous de telles

craintes?

D'Effiat n'avait pas cessé d'observer Marie de Mantoue, dont la

physionomie expressive peignait pour lui toutes ses idées plus

rapidement et aussi sûrement que la parole; il y lut le désir de

l'entendre parler, l'intention de faire décider MONSIEUR et la Reine;

un mouvement d'impatience de son pied lui donna l'ordre d'en finir et

de régler enfin toute la conjuration. Son front devint pâle et plus

pensif; il se recueillit un moment, car il sentait que là étaient

toutes ses destinées. De Thou le regarda et frémit, parce qu'il le

connaissait; il eût voulu lui dire un mot, un seul mot; mais Cinq-Mars

avait déjà relevé la tête et parla ainsi:

--Je ne crois point, madame, que le Roi soit aussi malade qu'on vous

l'a pu dire; Dieu nous conservera longtemps encore ce prince, je

l'espère, j'en suis certain même. Il souffre, il est vrai, il souffre

beaucoup; mais son âme surtout est malade, et d'un mal que rien ne peut

guérir, d'un mal que l'on ne souhaiterait pas à son plus grand ennemi

et qui le ferait plaindre de tout l'univers si on le connaissait.

Cependant la fin de ses malheurs, je veux dire de sa vie, ne lui sera

pas donnée encore de longtemps. Sa langueur est toute morale; il se

fait dans son coeur une grande révolution; il voudrait l'accomplir et

ne le peut pas: il a senti depuis longues années s'amasser en lui les

germes d'une juste haine contre un homme auquel il croit devoir de

la reconnaissance, et c'est ce combat intérieur entre sa bonté et sa

colère qui le dévore. Chaque année qui s'est écoulée a déposé à ses

pieds, d'un côté les travaux de cet homme, et de l'autre ses crimes.

Voici qu'aujourd'hui ceux-ci l'emportent dans la balance; le Roi voit

et s'indigne: il veut punir; mais tout à coup il s'arrête et le pleure

d'avance. Si vous pouviez le contempler ainsi, madame, il vous ferait

pitié. Je l'ai vu saisir la plume qui devait tracer son exil, la

noircir d'une main hardie, et s'en servir pour quoi? Pour le féliciter

par une lettre. Alors il s'applaudit de sa bonté comme chrétien; il se

maudit comme juge souverain; il se méprise comme Roi; il cherche un

refuge dans la prière et se plonge dans les méditations de l'avenir;

mais il se lève épouvanté, parce qu'il a entrevu les flammes que mérite

cet homme, et que personne ne sait aussi bien que lui les secrets de sa

damnation. Il faut l'entendre en cet instant s'accuser d'une coupable

faiblesse et s'écrier qu'il sera puni lui-même de n'avoir pas su le

punir! On dirait quelquefois qu'il y a des ombres qui lui ordonnent de

frapper, car son bras se lève en dormant. Enfin, madame, l'orage gronde

dans son coeur, mais ne brûle que lui; la foudre n'en peut pas sortir.

--Eh bien, qu'on la fasse donc éclater! s'écria le duc de Bouillon.

--Celui qui la touchera peut en mourir, dit MONSIEUR.

--Mais quel beau dévoûment! dit la Reine.

--Que je l'admirerais! dit Marie à demi-voix.

--Ce sera moi, dit Cinq-Mars.

--Ce sera nous, dit M. de Thou à son oreille.

Le jeune Beauvau s'était rapproché du duc de Bouillon.

--Monsieur, lui dit-il, oubliez-vous la suite?

--Non, pardieu, je ne l'oublie pas! répondit tout bas celui-ci. Et

s'adressant à la Reine:--Acceptez, madame, l'offre de M. le Grand, il

est à portée de décider le Roi plus que vous et nous; mais tenez-vous

prête à tout, car le Cardinal est trop habile pour s'endormir. Je

ne crois pas à sa maladie, je ne crois point à son silence et à son

immobilité, qu'il veut nous persuader depuis deux ans; je ne croirais

point à sa mort même, que je n'eusse porté sa tête dans la mer, comme

celle du géant de l'Arioste. Attendez-vous à tout, hâtons-nous sur

toutes choses. J'ai fait montrer mes plans à MONSIEUR tout à l'heure;

je vais vous en faire l'abrégé: je vous offre Sedan, madame, pour

vous et messeigneurs vos fils. L'armée d'Italie est à moi; je la fais

rentrer s'il le faut. M. le Grand-Écuyer est maître de la moitié du

camp de Perpignan; tous les vieux huguenots de La Rochelle et du Midi

sont prêts au premier signe à le venir trouver: tout est organisé

depuis un an par mes soins en cas d'événements.

--Je n'hésite point, dit la Reine, à me mettre dans vos mains pour

sauver mes enfants s'il arrivait quelque malheur au Roi. Mais dans ce

plan général vous oubliez Paris.

--Il est à nous par tous les points: le peuple par l'archevêque, sans

qu'il s'en doute, et par M. de Beaufort, qui est son roi; les troupes

par vos gardes et ceux de MONSIEUR, qui commandera tout, s'il le veut

bien.

--Moi! moi! oh! cela ne se peut pas absolument! je n'ai pas assez de

monde et il me faut une retraite plus forte que Sedan, dit Gaston.

--Mais elle suffit à la Reine, reprit M. de Bouillon.

--Ah! cela peut bien être, mais ma soeur ne risque pas autant qu'un

homme qui tire l'épée. Savez-vous que c'est très hardi ce que nous

faisons là?

--Quoi! même ayant le Roi pour nous? dit Anne d'Autriche.

--Oui, madame, oui, on ne sait pas combien cela peut durer: il faut

prendre ses sûretés, et je ne fais rien sans le traité avec l'Espagne.

--Ne faites donc rien, dit la Reine en rougissant; car certes je n'en

entendrai jamais parler.

--Ah! madame, ce serait pourtant plus sage, et MONSIEUR a raison, dit

le duc de Bouillon; car le comte-duc de San-Lucar nous offre dix-sept

mille hommes de vieilles troupes et cinq cent mille écus comptant.

--Quoi! dit la Reine étonnée, on a osé aller jusque-là sans mon

consentement! déjà des accords avec l'étranger!

--L'étranger, ma soeur! devions-nous supposer qu'une princesse

d'Espagne se servirait de ce mot? répondit Gaston.

Anne d'Autriche se leva en prenant le Dauphin par la main, et,

s'appuyant sur Marie:

--Oui, MONSIEUR, dit-elle, je suis Espagnole; mais je suis petite-fille

de Charles-Quint, et je sais que la patrie d'une reine est autour de

son trône. Je vous quitte, messieurs; poursuivez sans moi; je ne sais

plus rien désormais.

Elle fit quelques pas pour sortir, et, voyant Marie tremblante et

inondée de larmes, elle revint.

--Je vous promets cependant solennellement un inviolable secret, mais

rien de plus.

Tous furent un peu déconcertés, hormis le duc de Bouillon, qui, ne

voulant rien perdre de ses avantages, lui dit en s'inclinant avec

respect:

--Nous sommes reconnaissants de cette promesse, madame, et nous n'en

voulons pas plus, persuadés qu'après le succès vous serez tout à fait

des nôtres.

Ne voulant plus s'engager dans une guerre de mots, la Reine salua un

peu sèchement, et sortit avec Marie, qui laissa tomber sur Cinq-Mars un

de ces regards qui renferment à la fois toutes les émotions de l'âme.

Il crut lire dans ses beaux yeux le dévouement éternel et malheureux

d'une femme donnée pour toujours, et il sentit que, s'il avait jamais

eu la pensée de reculer dans son entreprise, il se serait regardé comme

le dernier des hommes. Sitôt qu'on quitta les deux princesses:

Cinq-Mars; ou, Une conjuration sous Louis XIII (Tome 2 of 2) · 第 3 / 19 段