--Là, là, là, je vous l'avais bien dit, Bouillon, vous fâchez la Reine,

dit MONSIEUR; vous avez été trop loin aussi. On ne m'accusera pas

certainement d'avoir faibli ce matin; j'ai montré, au contraire, plus

de résolution que je n'aurais dû.

--Je suis plein de joie et de reconnaissance pour Sa Majesté, répondit

M. de Bouillon d'un air triomphant; nous voilà sûrs de l'avenir.

Qu'allez vous faire à présent, monsieur de Cinq-Mars?

--Je vous l'ai dit, monsieur, je ne recule jamais; quelles qu'en

puissent être les suites pour moi, je verrai le Roi; je m'exposerai à

tout pour arracher ses ordres.

--Et le traité d'Espagne!

--Oui, je le...

De Thou saisit le bras de Cinq-Mars, et, s'avançant tout à coup, dit

d'un air solennel:

--Nous avons décidé que ce serait après l'entrevue avec le Roi qu'on le

signerait; car, si la juste sévérité de Sa Majesté envers le Cardinal

vous en dispense, il vaut mieux, avons-nous pensé, ne pas s'exposer à

la découverte d'un si dangereux traité.

M. de Bouillon fronça le sourcil.

--Si je ne connaissais M. de Thou, dit-il, je prendrais ceci pour une

défaite; mais de sa part...

--Monsieur, reprit le conseiller, je crois pouvoir m'engager sur

l'honneur à faire ce que fera M. le Grand; nous sommes inséparables.

Cinq-Mars regarda son ami, et s'étonna de voir sur sa figure douce

l'expression d'un sombre désespoir; il en fut si frappé qu'il n'eut pas

la force de le contredire.

--Il a raison, messieurs, dit-il seulement avec un sourire froid,

mais gracieux, le Roi nous épargnera peut-être bien des choses; on est

très fort avec lui. Du reste, monseigneur, et vous, monsieur le duc,

ajouta-t-il avec une inébranlable fermeté, ne craignez pas que jamais

je recule; j'ai brûlé tous les ponts derrière moi: il faut que je

marche en avant; la puissance du Cardinal tombera ou ce sera ma tête.

--C'est singulier! fort singulier! dit MONSIEUR; je remarque que tout

le monde ici est plus avancé que je ne le croyais dans la conjuration.

--Point du tout, MONSIEUR, dit le duc de Bouillon; on n'a préparé que

ce que vous voudrez accepter. Remarquez qu'il n'y a rien d'écrit, et

que vous n'avez qu'à parler pour que rien n'existe et n'ait existé;

selon votre ordre, tout ceci sera un rêve ou un volcan.

--Allons, allons, je suis content, puisqu'il en est ainsi, dit Gaston;

occupons-nous de choses plus agréables. Grâce à Dieu, nous avons un

peu de temps devant nous: moi j'avoue que je voudrais que tout fût déjà

fini; je ne suis point né pour les émotions violentes, cela prend sur

ma santé, ajouta-t-il, s'emparant du bras de M. de Beauvau: dites-nous

plutôt si les Espagnoles sont toujours jolies, jeune homme. On vous dit

fort galant. Tudieu! je suis sûr qu'on a parlé de vous là-bas. On dit

que les femmes portent des vertugadins énormes! Eh bien, je n'en suis

pas ennemi du tout. En vérité cela fait paraître le pied plus petit et

plus joli; je suis sûr que la femme de don Louis de Haro n'est pas plus

belle que Mme de Guéménée, n'est-il pas vrai? Allons, soyez franc, on

m'a dit qu'elle avait l'air d'une religieuse. Ah!... vous ne répondez

pas, vous êtes embarrassé... elle vous a donné dans l'oeil... ou bien

vous craignez d'offenser notre ami M. de Thou en la comparant à la

belle Guéménée. Eh bien, parlons des usages: le roi a un nain charmant,

n'est-ce pas? on le met dans un pâté. Qu'il est heureux, le roi

d'Espagne! je n'en ai jamais pu trouver un comme cela. Et la Reine, on

la sert à genoux toujours, n'est-il pas vrai? oh! c'est un bon usage;

nous l'avons perdu; c'est malheureux, plus malheureux qu'on ne croit.

Gaston d'Orléans eut le courage de parler sur ce ton près d'une

demi-heure de suite à ce jeune homme, dont le caractère sérieux ne

s'accommodait point de cette conversation, et qui, tout rempli encore

de l'importance de la scène dont il venait d'être témoin et des grands

intérêts qu'on avait traités, ne répondit rien à ce flux de paroles

oiseuses: il regardait le duc de Bouillon d'un air étonné, comme pour

lui demander si c'était bien là cet homme que l'on allait mettre à

la tête de la plus audacieuse entreprise conçue depuis longtemps,

tandis que le prince, sans vouloir s'apercevoir qu'il restait sans

réponses, les faisait lui-même souvent, et parlait avec volubilité en

se promenant et l'entraînant avec lui dans la chambre. Il craignait

que l'un des assistants ne s'avisât de renouer la conversation terrible

du traité; mais aucun n'en était tenté, sinon le duc de Bouillon qui,

cependant, garda le silence de la mauvaise humeur. Pour Cinq-Mars il

fut entraîné par de Thou, qui lui fit faire sa retraite à l'abri de ce

bavardage, sans que MONSIEUR eût l'air de l'avoir vu sortir.

CHAPITRE XVIII

LE SECRET

Et prononcés ensemble, à l'amitié fidèle

Nos deux noms fraternels serviront de modèle.

A. SOUMET, _Clytemnestre_.

De Thou était chez lui avec son ami, les portes de sa chambre refermées

avec soin, et l'ordre donné de ne recevoir personne et de l'excuser

auprès des deux réfugiés s'il les laissait partir sans les revoir; et

les deux amis ne s'étaient encore adressé aucune parole.

Le conseiller était tombé dans son fauteuil et méditait profondément.

Cinq-Mars, assis dans la cheminée haute, attendait d'un air sérieux et

triste la fin de ce silence, lorsque de Thou, le regardant fixement et

croisant les bras, lui dit d'une voix sombre:

--Voilà donc où vous en êtes venu! voilà donc les conséquences de

votre ambition! Vous allez faire exiler, peut-être tuer un homme,

et introduire en France une armée étrangère; je vais donc vous voir

assassin et traître à votre patrie! Par quel chemin êtes-vous arrivé

jusque-là? par quels degrés êtes-vous descendu si bas?

--Un autre que vous ne me parlerait pas ainsi deux fois, dit froidement

Cinq-Mars; mais je vous connais, et j'aime cette explication; je

la voulais et je l'ai provoquée. Vous verrez aujourd'hui mon âme

tout entière, je le veux. J'avais eu d'abord une autre pensée, une

pensée meilleure peut-être, plus digne de notre amitié, plus digne de

l'amitié, l'amitié, qui est la seconde chose de la terre.

Il élevait les yeux au ciel en parlant, comme s'il y eût cherché cette

divinité.

--Oui, cela eût mieux valu. Je ne voulais rien dire; c'était une tâche

pénible, mais jusqu'ici j'y avais réussi. Je voulais tout conduire sans

vous, et ne vous montrer cette oeuvre qu'achevée; je voulais toujours

vous tenir hors du cercle de mes dangers; mais, vous avouerai-je ma

faiblesse? J'ai craint de mourir mal jugé par vous, si j'ai à mourir:

à présent je supporte bien l'idée de la malédiction du monde, mais non

celle de la vôtre: c'est ce qui m'a décidé à vous avouer tout.

--Quoi! et sans cette pensée vous auriez eu le courage de vous cacher

toujours de moi! Ah! cher Henri, que vous ai-je fait pour prendre ce

soin de mes jours? Par quelle faute avais-je mérité de vous survivre,

si vous mouriez? Vous avez eu la force de me tromper durant deux années

entières; vous ne m'avez présenté de votre vie que ses fleurs; vous

n'êtes entré dans ma solitude qu'avec un visage riant, et chaque fois

paré d'une faveur nouvelle? ah! il fallait que ce fût bien coupable ou

bien vertueux!

--Ne voyez dans mon âme que ce qu'elle renferme. Oui, je vous ai

trompé; mais c'était la seule joie paisible que j'eusse au monde.

Pardonnez-moi d'avoir dérobé ces moments à ma destinée, hélas! si

brillante. J'étais heureux du bonheur que vous me supposiez; je faisais

le vôtre avec ce songe; et je ne suis coupable qu'aujourd'hui en venant

le détruire et me montrer tel que j'étais. Écoutez-moi, je ne serai

pas long: c'est toujours une histoire bien simple que celle d'un coeur

passionné. Autrefois, je m'en souviens, c'était sous la tente, lorsque

je fus blessé: mon secret fut près de m'échapper; c'eût été un bonheur

peut-être. Cependant que m'auraient servi des conseils? je ne les

aurais pas suivis; enfin, c'est Marie de Gonzague que j'aime.

--Quoi! celle qui va être reine de Pologne?

--Si elle est reine, ce ne peut être qu'après ma mort. Mais écoutez:

pour elle je fus courtisan; pour elle j'ai presque régné en France, et

c'est pour elle que je vais succomber et peut-être mourir.

--Mourir! succomber! quand je vous reprochais votre triomphe! quand je

pleurais sur la tristesse de votre victoire!

--Ah! que vous me connaissez mal si vous croyez que je sois dupe

de la Fortune quand elle me sourit; si vous croyez que je n'aie pas

vu jusqu'au fond de mon destin! Je lutte contre lui, mais il est le

plus fort, je le sens; j'ai entrepris une tâche au-dessus des forces

humaines, je succomberai.

--Eh! ne pouvez-vous vous arrêter? A quoi sert l'esprit dans les

affaires du monde?

--A rien, si ce n'est pourtant à se perdre avec connaissance de cause,

à tomber au jour qu'on avait prévu. Je ne puis reculer enfin. Lorsqu'on

a en face un ennemi tel que ce Richelieu, il faut le renverser ou en

être écrasé. Je vais frapper demain le dernier coup; ne m'y suis-je pas

engagé devant vous tout à l'heure?

--Et c'est cet engagement même que je voulais combattre. Quelle

confiance avez-vous dans ceux à qui vous livrez ainsi votre vie?

N'avez-vous pas lu leurs pensées secrètes?

--Je les connais toutes; j'ai lu leur espérance à travers leur feinte

colère; je sais qu'ils tremblent en menaçant: je sais qu'ils sont déjà

prêts à faire leur paix en me livrant comme gage; mais c'est à moi

de les soutenir et de décider le Roi: il le faut, car Marie est ma

fiancée, et ma mort est écrite à Narbonne.

C'est volontairement, c'est avec connaissance de tout mon sort que

je me suis placé ainsi entre l'échafaud et le bonheur suprême. Il me

faut l'arracher des mains de la Fortune, ou mourir. Je goûte en ce

moment le plaisir d'avoir rompu toute incertitude. Eh quoi! vous ne

rougissez pas de m'avoir cru ambitieux par un vil égoïsme comme ce

Cardinal? ambitieux par le puéril désir d'un pouvoir qui n'est jamais

satisfait? Je le suis, ambitieux, mais parce que j'aime. Oui, j'aime,

et tout est dans ce mot. Mais je vous accuse à tort; vous avez embelli

mes intentions secrètes, vous m'avez prêté de nobles desseins (je m'en

souviens), de hautes conceptions politiques; elles sont belles, elles

sont vastes, peut-être; mais, vous le dirai-je? ces vagues projets

du perfectionnement des sociétés corrompues me semblent ramper encore

bien loin au-dessous du dévouement de l'amour. Quand l'âme vibre tout

entière, pleine de cette unique pensée, elle n'a plus de place à donner

aux plus beaux calculs des intérêts généraux; car les hauteurs mêmes de

la terre sont au-dessous du ciel.

De Thou baissa la tête.

--Que vous répondre? dit-il. Je ne vous comprends pas; vous raisonnez

le désordre, vous pesez la flamme, vous calculez l'erreur.

--Oui, reprit Cinq-Mars, loin de détruire mes forces, ce feu intérieur

les a développées; vous l'avez dit, j'ai tout calculé; une marche lente

m'a conduit au but que je suis prêt d'atteindre. Marie me tenait par la

main, aurais-je reculé? Devant un monde je ne l'aurais pas fait. Tout

était bien jusqu'ici: mais une barrière invisible m'arrête: il faut

la rompre, cette barrière; c'est Richelieu. Je l'ai entrepris tout à

l'heure devant vous, mais peut-être me suis-je trop hâté: je le crois à

présent. Qu'il se réjouisse; il m'attendait. Sans doute il a prévu que

ce serait le plus jeune qui manquerait de patience; s'il en est ainsi,

il a bien joué. Cependant, sans l'amour qui m'a précipité, j'aurais été

plus fort que lui, quoique vertueux.

Ici, un changement presque subit se fît sur les traits de Cinq-Mars; il

rougit et pâlit deux fois, et les veines de son front s'élevaient comme

des lignes bleues tracées par une main invisible.

--Oui, ajouta-t-il en se levant et tordant ses mains avec une force

qui annonçait un violent désespoir concentré dans son coeur, tous

les supplices dont l'amour peut torturer ses victimes, je les porte

dans mon sein. Cette jeune enfant timide, pour qui je remuerais des

empires, pour qui j'ai tout subi, jusqu'à la faveur d'un prince (et

qui peut-être n'a pas senti tout ce que j'ai fait pour elle), ne peut

encore être à moi. Elle m'appartient devant Dieu, et je lui parais

étranger; que dis-je? il faut que j'entende discuter chaque jour,

devant moi, lequel des trônes de l'Europe lui conviendra le mieux,

dans des conversations où je ne peux même élever la voix pour avoir une

opinion, tant on est loin de me mettre sur les rangs, et dans lesquels

on dédaigne pour elle les princes de sang royal qui marchent encore

devant moi. Il faut que je me cache comme un coupable pour entendre à

travers les grilles la voix de celle qui est ma femme; il faut qu'en

public je m'incline devant elle! son amant et son mari dans l'ombre,

son serviteur au grand jour! C'en est trop; je ne puis vivre ainsi; il

faut faire le dernier pas, qu'il m'élève ou me précipite.

--Et, pour votre bonheur personnel, vous voulez renverser un État!

--Le bonheur de l'État s'accorde avec le mien. Je le fais en passant,

si je détruis le tyran du Roi. L'horreur que m'inspire cet homme est

passée dans mon sang. Autrefois, en venant le trouver, je rencontrai

sur mes pas son plus grand crime, l'assassinat et la torture d'Urbain

Grandier; il est le génie du mal pour le malheureux Roi, je le

conjurerai: j'aurais pu devenir celui du bien pour Louis XIII; c'était

une des pensées de Marie, sa pensée la plus chère. Mais je crois que je

ne triompherai pas dans l'âme tourmentée du Roi.

--Sur quoi comptez-vous donc? dit de Thou.

--Sur un coup de dés. Si sa volonté peut cette fois durer quelques

heures, j'ai gagné; c'est un dernier calcul auquel est suspendue ma

destinée.

--Et celle de votre Marie!

--L'avez-vous cru! dit impétueusement Cinq-Mars. Non, non! s'il

m'abandonne, je signe le traité d'Espagne et la guerre.

--Ah! quelle horreur! dit le conseiller; quelle guerre! une guerre

civile! et l'alliance avec l'étranger!

--Oui, un crime, reprit froidement Cinq-Mars; eh! vous ai-je prié d'y

prendre part?

--Cruel! ingrat! reprit son ami, pouvez-vous me parler ainsi? ne

savez-vous pas, ne vous ai-je pas prouvé que l'amitié tenait dans mon

coeur la place de toutes les passions? Puis-je survivre non seulement à

votre mort? mais même au moindre de vos malheurs! Cependant laissez-moi

vous fléchir et vous empêcher de frapper la France. O mon ami! mon

seul ami! je vous en conjure à genoux, ne soyons pas ainsi parricides,

n'assassinons pas notre patrie! Je dis nous, car jamais je ne me

séparerai de vos actions; conservez-moi l'estime de moi-même, pour

laquelle j'ai tant travaillé; ne souillez pas ma vie et ma mort que je

vous ai vouées.

De Thou était tombé aux genoux de son ami, et celui-ci, n'ayant plus

la force de conserver sa froideur affectée, se jeta dans ses bras en

le relevant, et, le serrant contre sa poitrine, lui dit d'une voix

étouffée:

--Eh! pourquoi m'aimer autant, aussi? Qu'avez-vous fait, ami? Pourquoi

m'aimer? vous qui êtes sage, pur et vertueux; vous que n'égarent pas

une passion insensée et le désir de la vengeance; vous dont l'âme est

nourrie seulement de religion et de science, pourquoi m'aimer? Que

vous a donné mon amitié? que des inquiétudes et des peines. Faut-il à

présent qu'elle fasse peser des dangers sur vous? Séparez-vous de moi,

nous ne sommes plus de la même nature; vous le voyez, les cours m'ont

corrompu: je n'ai plus de candeur, je n'ai plus de bonté: je médite le

malheur d'un homme, je sais tromper un ami. Oubliez-moi, dédaignez-moi;

je ne vaux plus une de vos pensées, comment serai-je digne de vos

périls?

--En me jurant de ne pas trahir le Roi et la France, reprit de Thou.

Savez-vous qu'il y va de partager votre patrie? savez-vous que si vous

livrez nos places fortes, on ne vous les rendra jamais? savez-vous

que votre nom sera l'horreur de la postérité? savez-vous que les mères

françaises le maudiront, quand elles seront forcées d'enseigner à leurs

enfants une langue étrangère? le savez-vous? Venez.

Et il l'entraîna devant le buste de Louis XIII.

--Jurez devant lui (et il est votre ami aussi!), jurez de ne jamais

signer cet infâme traité.

Cinq-Mars ferma les yeux, et, avec une inébranlable ténacité, répondit,

quoique en rougissant:

--Je vous l'ai dit: si l'on m'y force, je signerai.

De Thou pâlit et quitta sa main; il fit deux tours dans sa chambre,

les bras croisés, dans une inexprimable angoisse. Enfin il s'avança

solennellement vers le buste de son père, et ouvrit un grand livre

placé au pied; il chercha une page déjà marquée, et lut tout haut:

_Je pense donc que M. de Ligneboeuf fut justement condamné à mort

par le parlement de Rouen pour n'avoir pas révélé la conjuration de

Catteville contre l'Etat._

Puis, gardant le livre avec respect ouvert dans sa main et contemplant

l'image du président de Thou, dont il tenait les Mémoires:

--Oui, mon père, continua-t-il, vous aviez bien pensé, je vais être

criminel, je vais mériter la mort; mais puis-je faire autrement? Je ne

dénoncerai pas le traître, parce que ce serait aussi trahir, et qu'il

est mon ami, et qu'il est malheureux.

Puis, s'avançant vers Cinq-Mars en lui prenant de nouveau la main:

--Je fais beaucoup pour vous en cela, lui dit-il; mais n'attendez rien

de plus de ma part, monsieur, si vous signez ce traité.

Cinq-Mars était ému jusqu'au fond du coeur de cette scène, parce qu'il

sentait tout ce que devait souffrir son ami en le repoussant. Il prit

cependant encore sur lui d'arrêter une larme qui s'échappait de ses

yeux, et répondit en l'embrassant:

--Ah! de Thou, je vous trouve toujours aussi parfait; oui, vous me

rendez service en vous éloignant de moi, car si votre sort eût été lié

au mien, je n'aurais pas osé disposer de ma vie, et j'aurais hésité

à la sacrifier s'il le faut; mais je le ferai assurément à présent;

et, je vous le répète, si l'on m'y force, je signerai le traité avec

l'Espagne.

CHAPITRE XIX

LA PARTIE DE CHASSE

On a bien des grâces à rendre à son étoile quand on peut quitter

les hommes sans être obligé de leur faire du mal et de se

déclarer leur ennemi.

CH. NODIER, _Jean Sbogar_.

Cependant la maladie du Roi jetait la France dans un trouble que

ressentent toujours les Etats mal affermis aux approches de la mort des

princes. Quoique Richelieu fût le centre de la monarchie, il ne régnait

pourtant qu'au nom de Louis XIII, et comme enveloppé de l'éclat de ce

nom qu'il avait agrandi. Tout absolu qu'il était sur son maître, il le

craignait néanmoins; et cette crainte rassurait la nation contre ses

désirs ambitieux, dont le Roi même était l'immuable barrière. Mais, ce

prince mort, que ferait l'impérieux ministre? où s'arrêterait cet homme

qui avait tant osé? Accoutumé à manier le sceptre, qui l'empêcherait de

le porter toujours, et d'inscrire son nom seul au bas des lois que seul

il avait dictées? Ces terreurs agitaient tous les esprits. Le peuple

cherchait en vain sur toute la surface du royaume ces colosses de la

Noblesse aux pieds desquels il avait coutume de se mettre à l'abri dans

les orages politiques, il ne voyait plus que leurs tombeaux récents;

les Parlements étaient muets, et l'on sentait que rien ne s'opposerait

au monstrueux accroissement de ce pouvoir usurpateur. Personne n'était

déçu complétement par les souffrances affectées du ministre: nul

n'était touché de cette hypocrite agonie, qui avait trop souvent trompé

l'espoir public, et l'éloignement n'empêchait pas de sentir partout le

doigt de l'effrayant parvenu.

L'amour du peuple se réveillait aussi pour le fils d'Henri IV; on

courait dans les églises, on priait, et même on pleurait beaucoup.

Les princes malheureux sont toujours aimés. La mélancolie de Louis

et sa douleur mystérieuse intéressaient toute la France, et, vivant

encore, on le regrettait déjà, comme si chacun eût désiré de recevoir

la confidence de ses peines avant qu'il n'emportât avec lui le grand

secret de ce que souffrent ces hommes placés si haut, qu'ils ne voient

dans leur avenir que leur tombe.

Le Roi, voulant rassurer la nation entière, fit annoncer le

rétablissement momentané de sa santé, et voulut que la cour se préparât

à une grande partie de chasse donnée à Chambord, domaine royal où son

frère, le duc d'Orléans, le priait de revenir.

Ce beau séjour était la retraite favorite du Roi, sans doute parce que,

en harmonie avec sa personne, il unissait comme elle la grandeur à la

tristesse. Souvent il y passait des mois entiers sans voir qui que ce

fût, lisant et relisant sans cesse des papiers mystérieux, écrivant des

choses inconnues, qu'il enfermait dans un coffre de fer dont lui seul

avait le secret. Il se plaisait quelquefois à n'être servi que par un

seul domestique, à s'oublier ainsi lui-même par l'absence de sa suite,

et à vivre pendant plusieurs jours comme un homme pauvre ou comme un

citoyen exilé, aimant à se figurer la misère ou la persécution pour

respirer de la royauté. Un autre jour, changeant tout à coup de pensée,

il voulait vivre dans une solitude plus absolue; et, lorsqu'il avait

interdit son approche à tout être humain, revêtu de l'habit d'un moine,

il courait s'enfermer dans la chapelle voûtée; là, relisant la vie de

Charles-Quint, il se croyait à Saint-Just, et chantait sur lui-même

cette messe de la mort qui, dit-on, la fit descendre autrefois sur

la tête de l'empereur espagnol. Mais, au milieu de ces chants et de

ces méditations mêmes, son faible esprit était poursuivi et distrait

par des images contraires. Jamais le monde et la vie ne lui avaient

paru plus beaux que dans la solitude et près de la tombe. Entre ses

yeux et les pages qu'il s'efforçait de lire, passaient de brillants

cortèges, des armées victorieuses, des peuples transportés d'amour; il

se voyait puissant, combattant, triomphateur, adoré; et, si un rayon

du soleil, échappé des vitraux, venait à tomber sur lui, se levant

tout à coup du pied de l'autel, il se sentait emporté par une soif du

jour ou du grand air qui l'arrachait de ces lieux sombres et étouffés;

mais, revenu à la vie, il y retrouvait le dégoût et l'ennui, car les

premiers hommes qu'il rencontrait lui rappelaient sa puissance par

leurs respects. C'était alors qu'il croyait à l'amitié et l'appelait à

ses côtés; mais à peine était-il sûr de sa possession véritable, qu'un

grand scrupule s'emparait tout à coup de son âme: c'était celui d'un

attachement trop fort pour la créature qui le détournait de l'adoration

divine, ou, plus souvent encore, le reproche secret de s'éloigner trop

des affaires d'Etat; l'objet de son affection momentanée lui semblait

alors un être despotique, dont la puissance l'arrachait à ses devoirs;

il se créait une chaîne imaginaire et se plaignait intérieurement

d'être opprimé; mais, pour le malheur de ses favoris, il n'avait pas

la force de manifester contre eux ses ressentiments par une colère

qui les eût avertis; et, continuant à les caresser, il attisait, par

cette contrainte, le feu secret de son coeur, et le poussait jusqu'à la

haine; il y avait des moments où il était capable de tout contre eux.

Cinq-Mars connaissait parfaitement la faiblesse de cet esprit, qui ne

pouvait se tenir ferme dans aucune ligne, et la faiblesse de ce coeur,

qui ne pouvait ni aimer ni haïr complètement; aussi la position du

favori, enviée de la France entière, et l'objet de la jalousie même

du grand ministre, était-elle si chancelante et si douloureuse, que,

sans son amour pour Marie, il eût brisé sa chaîne d'or avec plus de

joie qu'un forçat n'en ressent dans son coeur lorsqu'il voit tomber le

dernier anneau qu'il a limé pendant deux années avec un ressort d'acier

caché dans sa bouche. Cette impatience d'en finir avec le sort qu'il

voyait de si près hâta l'explosion de cette mine patiemment creusée,

comme il l'avait avoué à son ami; mais sa situation était alors celle

d'un homme qui, placé à côté du livre de vie, verrait tout le jour y

passer la main qui doit tracer sa damnation ou son salut. Il partit

avec Louis XIII pour Chambord, décidé à choisir la première occasion

favorable à son dessein. Elle se présenta.

Le matin même du jour fixé pour la chasse, le Roi lui fit dire qu'il

l'attendait à l'escalier du Lis; il ne sera peut-être pas inutile de

parler de cette étonnante construction.

Cinq-Mars; ou, Une conjuration sous Louis XIII (Tome 2 of 2) · 第 4 / 19 段