de la Reine... C'en est un, car c'est le sang d'un homme qui ne vit
plus, mais qui a vécu pour moi: il était le plus beau, le plus brave,
le plus illustre des grands de l'Europe; il se couvrit des diamants
de la couronne d'Angleterre pour me plaire; il fit naître une guerre
sanglante et arma des flottes, qu'il commanda lui-même, pour le bonheur
de combattre une fois celui qui était mon mari; il traversa les mers
pour cueillir une fleur sur laquelle j'avais marché, et courut le
risque de la mort pour baiser et tremper de larmes les pieds de ce lit,
en présence de deux femmes de ma cour. Dirai-je plus? oui, je te le dis
à toi, je l'ai aimé, je l'aime encore dans le passé plus qu'on ne peut
aimer d'amour. Eh bien! il ne l'a jamais su, jamais deviné: ce visage,
ces yeux, ont été de marbre pour lui, tandis que mon coeur brûlait et
se brisait de douleur; mais j'étais Reine de France...
Ici Anne d'Autriche serra fortement le bras de Marie.
--Ose te plaindre à présent, continua-t-elle, si tu n'as pas pu me
parler d'amour; et ose te taire quand je viens de te dire de telles
choses!
--Ah! oui, madame, j'oserai vous confier ma douleur, puisque vous êtes
pour moi...
--Une amie, une femme, interrompit la Reine; j'ai été femme par mon
effroi, qui t'a fait savoir un secret inconnu au monde entier; j'ai été
femme, tu le vois, par un amour qui survit à l'homme que j'aimais...
Parle, parle-moi, il est temps...
--Il n'est plus temps, au contraire, reprit Marie avec un sourire
forcé; M. de Cinq-Mars et moi nous sommes unis pour toujours.
--Pour toujours! s'écria la Reine; y pensez-vous? et votre rang, votre
nom, votre avenir, tout est-il perdu? Réserveriez-vous ce désespoir à
votre frère le duc de Rethel et à tous les Gonzague?
--Depuis plus de quatre ans j'y pense et j'y suis résolue; et depuis
dix jours nous sommes fiancés...
--Fiancés! s'écria la Reine en frappant ses mains; on vous a trompée,
Marie. Qui l'eût osé sans l'ordre du Roi? C'est une intrigue que je
veux savoir; je suis sûre qu'on vous a entraînée et trompée.
Marie se recueillit un moment et dit:
--Rien ne fut plus simple, madame, que notre attachement. J'habitais,
vous le savez, le vieux château de Chaumont, chez la maréchale
d'Effiat, mère de M. de Cinq-Mars. Je m'y étais retirée pour pleurer
mon père, et bientôt il arriva qu'il eut lui-même à regretter le sien.
Dans cette nombreuse famille affligée, je ne vis que sa douleur qui
fut aussi profonde que la mienne: tout ce qu'il disait je l'avais déjà
pensé, et lorsque nous vînmes à nous parler de nos peines, nous les
trouvâmes toutes semblables. Comme j'avais été la première malheureuse,
je me connaissais mieux en tristesse, et j'essayais de le consoler
en lui disant ce que j'avais souffert, de sorte qu'en me plaignant il
s'oubliait. Ce fut le commencement de notre amour, qui, vous le voyez,
naquit presque entre deux tombeaux.
--Dieu veuille, ma chère, qu'il ait une fin heureuse! dit la Reine.
--Je l'espère, madame, puisque vous priez pour moi, poursuivit
Marie; d'ailleurs, tout me sourit à présent; mais alors j'étais bien
malheureuse! La nouvelle arriva un jour au château que le Cardinal
appelait M. de Cinq-Mars à l'armée; il me sembla que l'on m'enlevait
encore une fois l'un des miens, et pourtant nous étions étrangers. Mais
M. de Bassompierre ne cessait de parler de batailles et de mort; je
me retirais chaque soir toute troublée, et je pleurais dans la nuit.
Je crus d'abord que mes larmes coulaient encore pour le passé; mais
je m'aperçus que c'était pour l'avenir, et je sentis bien que ce ne
pouvait plus être les mêmes pleurs, puisque je désirais les cacher.
Quelque temps se passa dans l'attente de ce départ; je le voyais tous
les jours, et je le plaignais de partir, parce qu'il me disait à chaque
instant qu'il aurait voulu vivre éternellement, comme dans ce temps-là,
dans son pays et avec nous. Il fut ainsi sans ambition jusqu'au jour
de son départ, parce qu'il ne savait pas s'il était... je n'ose dire à
Votre Majesté...
Marie, rougissant, baissait des yeux humides en souriant...
--Allons, dit la Reine, s'il était aimé, n'est-ce pas?
--Et le soir, madame, il partit ambitieux.
--On s'en est aperçu, en effet. Mais enfin il partit, dit Anne
d'Autriche soulagée d'un peu d'inquiétude; mais il est revenu depuis
deux ans et vous l'avez vu?
--Rarement, madame, dit la jeune duchesse avec un peu de fierté, et
toujours dans une église et en présence d'un prêtre, devant qui j'ai
promis de n'être qu'à M. de Cinq-Mars.
--Est-ce bien là un mariage? a-t-on bien osé le faire? je m'en
informerai. Mais, bon Dieu! que de fautes, que de fautes, mon enfant,
dans le peu de mots que j'entends! Laissez-moi y rêver.
Et, se parlant tout haut à elle-même, la Reine poursuivit, les yeux et
la tête baissés, dans l'attitude de la réflexion:
--Les reproches sont inutiles et cruels si le mal est fait: le passé
n'est plus à nous, pensons au reste du temps. Cinq-Mars est bien
par lui-même, brave, spirituel, profond même dans ses idées; je l'ai
observé, il a fait en deux ans bien du chemin, et je vois que c'était
pour Marie... Il se conduit bien; il est digne, oui, il est digne
d'elle à mes yeux; mais, à ceux de l'Europe, non. Il faut qu'il s'élève
davantage encore: la princesse de Mantoue ne peut pas avoir épousé
moins qu'un prince. Il faudrait qu'il le fût. Pour moi, je n'y peux
rien; je ne suis point la Reine, je suis la femme négligée du Roi. Il
n'y a que le Cardinal, l'éternel Cardinal... et il est son ennemi, et
peut-être cette émeute...
--Hélas! c'est le commencement de la guerre entre eux, je l'ai trop vu
tout à l'heure.
--Il est donc perdu! s'écria la Reine en embrassant Marie. Pardon, mon
enfant, je te déchire le coeur; mais nous devons tout voir et tout dire
aujourd'hui; oui, il est perdu s'il ne renverse lui-même ce méchant
homme, car le Roi n'y renoncera pas; la force seule...
--Il le renversera, madame; il le fera si vous l'aidez. Vous êtes comme
la divinité de la France; oh! je vous en conjure! protégez l'ange
contre le démon; c'est votre cause, celle de votre royale famille,
celle de toute votre nation...
La Reine sourit.
--C'est ta cause surtout, ma fille, n'est-il pas vrai? et c'est comme
telle que je l'embrasserai de tout mon pouvoir; il n'est pas grand, je
te l'ai dit; mais, tel qu'il est, je te le prête tout entier: pourvu
cependant que cet _ange_ ne descende pas jusqu'à des péchés mortels,
ajouta-t-elle avec un regard plein de finesse; j'ai entendu prononcer
son nom cette nuit par des voix bien indignes de lui.
--Oh! madame, je jurerais qu'il n'en savait rien!
--Ah! mon enfant, ne parlons pas d'affaires d'Etat, tu n'es pas bien
savante encore; laisse-moi dormir un peu, si je le puis, avant l'heure
de ma toilette; j'ai les yeux bien brûlants, et toi aussi peut-être.
En disant ces mots, l'aimable Reine pencha sa tête sur son oreiller
qui couvrait la cassette, et bientôt Marie la vit s'endormir à force
de fatigue. Elle se leva alors, et, s'asseyant sur un grand fauteuil
de tapisserie à bras et de forme carrée, joignit les mains sur ses
genoux et se mit à rêver à sa situation douloureuse: consolée par
l'aspect de sa douce protectrice, elle reportait souvent ses yeux sur
elle pour surveiller son sommeil, et lui envoyait, en secret, toutes
les bénédictions que l'amour prodigue toujours à ceux qui le protègent;
baisant quelquefois les boucles de ses cheveux blonds, comme si,
par ce baiser, elle eût dû lui glisser dans l'âme toutes les pensées
favorables à sa pensée continuelle.
Le sommeil de la Reine se prolongeait, et Marie pensait et pleurait.
Cependant elle se souvint qu'à dix heures elle devait paraître à la
toilette royale devant toute la cour; elle voulut cesser de réfléchir
pour arrêter ses larmes, et prit un gros volume in-folio placé sur une
table marquetée d'émail et de médaillons: c'était l'_Astrée_, de M.
_d'Urfé_, ouvrage _de belle galanterie_, adoré des belles prudes de
la cour. L'esprit naïf, mais juste, de Marie ne put entrer dans ces
amours pastorales; elle était trop simple pour comprendre les bergers
du Lignon, trop spirituelle pour se plaire à leurs discours, et trop
passionnée pour sentir leur tendresse. Cependant la grande vogue de ce
roman lui en imposait tellement qu'elle voulut se forcer à y prendre
intérêt, et, s'accusant intérieurement chaque fois qu'elle éprouvait
l'ennui qu'exhalaient les pages de son livre, elle le parcourut avec
impatience pour trouver ce qui devait lui plaire et la transporter:
une gravure l'arrêta; elle représentait la bergère Astrée avec des
talons hauts, un corset et un immense vertugadin, s'élevant sur la
pointe du pied pour regarder passer dans le fleuve le tendre Céladon,
qui se noyait du désespoir d'avoir été reçu un peu froidement dans
la matinée. Sans se rendre compte des motifs de son dégoût et des
faussetés accumulées de ce tableau, elle chercha, en faisant rouler
les pages sous son pouce, un mot qui fixât son attention; elle vit
celui de _druide_. --Ah! voilà un grand caractère, se dit-elle; je vais
voir sans doute un de ces mystérieux sacrificateurs dont la Bretagne,
m'a-t-on dit, conserve encore les pierres levées; mais je le verrai
sacrifiant des hommes: ce sera un spectacle d'horreur; cependant
lisons.
En se disant cela, Marie lut avec répugnance, en fronçant le sourcil et
presque en tremblant ce qui suit:
«[5]Le druide Adamas appela délicatement les bergers Pimandre, Ligdamon
et Clidamant, arrivés tout nouvellement de Calais: Cette aventure
ne peut finir, leur dit-il, que par extrémité d'amour. L'esprit,
lorsqu'il aime, se transforme en l'objet aimé; c'est pour figurer ceci
que mes enchantements agréables vous font voir, dans cette fontaine,
la nymphe Sylvie, que vous aimez tous trois. Le grand prêtre Amazis
va venir de Montbrison, et vous expliquera la délicatesse de cette
idée. Allez donc, gentils bergers; si vos désirs sont bien réglés, ils
ne vous causeront point de tourments; et, s'ils ne le sont pas, vous
en serez punis par des évanouissements semblables à ceux de Céladon
et de la bergère Galatée, que le volage Hercule abandonna dans les
montagnes d'Auvergne et qui donna son nom au tendre pays des Gaules;
ou bien encore vous serez lapidés par les bergères du Lignon, comme
le fut le farouche Amidor. La grande nymphe de cet antre a fait un
enchantement...»
[5] Lisez l'_Astrée_ (s'il est possible).
L'enchantement de la _grande nymphe_ fut complet sur la princesse,
qui eut à peine assez de force pour chercher d'une main défaillante,
vers la fin du livre, que le druide Adamas était une _ingénieuse
allégorie_, figurant le lieutenant général de _Montbrison, de la
famille des Papon_; ses yeux fatigués se fermèrent, et le gros livre
glissa sur sa robe jusqu'au coussin de velours où s'appuyaient ses
pieds, et où reposèrent mollement la belle Astrée et le galant Céladon,
moins immobiles que Marie de Mantoue, vaincue par eux et profondément
endormie.
CHAPITRE XVI
LA CONFUSION
Il faut, en France, beaucoup de fermeté et une grande étendue
d'esprit pour se passer des charges et des emplois, et consentir
ainsi à demeurer chez soi à ne rien faire. Personne, presque,
n'a assez de mérite pour jouer ce rôle avec dignité, ni assez
de fonds pour remplir le rôle du temps, sans ce que le vulgaire
appelle les _affaires_.
Il ne manque cependant à l'oisiveté du sage qu'un meilleur
nom, et que méditer, parler, lire et être tranquille, s'appelât
travailler.
LA BRUYÈRE.
Pendant cette même matinée dont nous avons vu les effets divers chez
Gaston d'Orléans et chez la Reine, le calme et le silence de l'étude
régnaient dans un cabinet modeste d'une grande maison voisine du Palais
de Justice. Une lampe de cuivre d'une forme gothique y luttait avec le
jour naissant, et jetait sa lumière rougeâtre sur un amas de papiers
et de livres qui couvraient une grande table; elle éclairait le buste
de L'Hospital, celui de Montaigne, du président de Thou l'historien,
et du roi Louis XIII; une cheminée assez haute pour qu'un homme pût
y entrer et même s'y asseoir, était remplie par un grand feu brûlant
sur d'énormes chenets de fer. Sur l'un de ces chenets était appuyé le
pied du studieux de Thou, qui, déjà levé, examinait avec attention
les oeuvres nouvelles de Descartes et de Grotius; il écrivait, sur
son genou, ses notes sur ces livres de philosophie et de politique
qui faisaient alors le sujet de toutes les conversations; mais en ce
moment les _Méditations métaphysiques_ absorbaient toute son attention;
le philosophe de la Touraine enchantait le jeune conseiller. Souvent,
dans son enthousiasme, il frappait sur le livre en jetant des cris
d'admiration; quelquefois il prenait une sphère placée près de lui,
et, la tournant longtemps sous ses doigts, s'enfonçait dans les plus
profondes rêveries de la science; puis, conduit par leur profondeur
à une élévation plus grande, se jetait à genoux tout à coup devant le
crucifix placé sur la cheminée, parce qu'aux bornes de l'esprit humain
il avait rencontré Dieu. En d'autres instants, il s'enfonçait dans les
bras de son grand fauteuil de manière à être presque assis sur le dos,
et, mettant ses deux mains sur ses yeux, suivait dans sa tête la trace
des raisonnements de René Descartes, depuis cette idée de la première
méditation:
«Supposons que nous sommes endormis, et que toutes ces particularités,
savoir: que nous ouvrons les yeux, remuons la tête, étendons les bras,
ne sont que de fausses illusions...»
Jusqu'à cette sublime conclusion de la troisième:
«Il ne reste à dire qu'une chose: c'est que, semblable à l'idée de
moi-même, celle de Dieu est née et produite avec moi dès lors que
j'ai été créé. Et, certes, on ne doit pas trouver étrange que Dieu,
en me créant, ait mis en moi cette idée pour être comme la marque de
l'ouvrier empreinte sur son ouvrage.»
Ces pensées occupaient entièrement l'âme du jeune conseiller, lorsqu'un
grand bruit se fit entendre sous ses fenêtres; il crut que le feu d'une
maison excitait ces cris prolongés, et se hâta de regarder vers l'aile
du bâtiment occupée par sa mère et ses soeurs; mais tout y paraissait
dormir, et les cheminées ne laissaient même échapper aucune fumée qui
attestât le réveil des habitants: il en bénit le ciel; et, courant à
une autre fenêtre, il vit le peuple dont nous connaissons les exploits
se presser vers les rues étroites qui mènent au quai. Après avoir
examiné cette cohue de femmes et d'enfants, l'enseigne ridicule qui les
guidait, et les grossiers travestissements des hommes: «C'est quelque
fête populaire ou quelque comédie de carnaval», se dit-il; et s'étant
placé de nouveau au coin de son feu, il prit un grand almanach sur la
table et se mit à chercher avec beaucoup de soin quel saint on fêtait
ce jour-là. Il regarda la colonne du mois de décembre, et, trouvant au
quatrième jour de ce mois le nom de _sainte Barbe_, il se rappela qu'il
venait de voir passer des espèces de petits canons et caissons, et
parfaitement satisfait de l'explication qu'il se donnait à lui-même, se
hâta de chasser l'idée qui venait de le distraire, et se renfonça dans
sa douce étude, se levant seulement quelquefois pour aller prendre un
livre aux rayons de sa bibliothèque, et, après y avoir lu une phrase,
une ligne ou seulement un mot, le jetait près de lui sur sa table ou
sur le parquet, encombré ainsi de papiers qu'il se gardait bien de
mettre à leur place, de crainte de rompre le fil de ses rêveries.
Tout à coup on annonça, en ouvrant brusquement la porte, un nom
qu'il avait distingué parmi tous ceux du barreau, et un homme
que ses relations dans la magistrature lui avaient fait connaître
particulièrement.
--Eh! par quel hasard, à cinq heures du matin, vois-je entrer M.
Fournier? s'écria-t-il; y a-t-il quelques malheureux à défendre,
quelques familles à nourrir des fruits de son talent? a-t-il quelque
erreur à détruire parmi nous, quelques vertus à réveiller dans nos
coeurs? car ce sont là de ses oeuvres accoutumées. Vous venez peut-être
m'apprendre quelque nouvelle humiliation de notre parlement; hélas!
les chambres secrètes de l'Arsenal sont plus puissantes que l'antique
magistrature contemporaine de Clovis; le parlement s'est mis à genoux,
tout est perdu, à moins qu'il ne se remplisse tout à coup d'hommes
semblables à vous.
--Monsieur, je ne mérite pas vos éloges, dit l'avocat en entrant
accompagné d'un homme âgé, enveloppé comme lui d'un grand manteau: je
mérite au contraire tout votre blâme, et j'en suis presque au repentir,
ainsi que M. le comte du Lude, que voici. Nous venons vous demander
asile pour la journée.
--Asile! et contre qui? dit de Thou en les faisant asseoir.
--Contre le plus bas peuple de Paris qui nous veut pour chefs, et
que nous fuyons; il est odieux: la vue, l'odeur, l'ouïe et le contact
surtout sont par trop blessés, dit M. du Lude avec une gravité comique:
c'est trop fort.
--Ah! ah! vous dites donc que c'est trop fort? dit de Thou très étonné,
mais ne voulant pas en faire semblant.
--Oui, reprit l'avocat; vraiment, entre nous, M. le Grand va trop loin.
--Oui, il pousse trop vite les choses; il fera avorter nos projets,
ajouta son compagnon.
--Ah! ah! vous dites donc qu'il va trop loin? répondit, en se frottant
le menton, de Thou toujours plus surpris.
Il y avait trois mois que son ami Cinq-Mars ne l'était venu voir,
et lui, sans s'inquiéter beaucoup, le sachant à Saint-Germain, fort
en faveur et ne quittant pas le Roi, était très reculé pour les
nouvelles de la cour. Livré à ses graves études, il ne savait jamais
les événements publics que lorsqu'on l'y obligeait à force de bruit;
il n'était au courant de la vie qu'à la dernière extrémité, et donnait
souvent un spectacle assez divertissant à ses amis intimes par ses
étonnements naïfs, d'autant plus que, par un petit amour-propre
mondain, il voulait avoir l'air de s'entendre aux choses publiques, et
tentait de cacher la surprise qu'il éprouvait à chaque nouvelle. Cette
fois il était encore dans ce cas, et à cet amour-propre se joignait
celui de l'amitié; il ne voulait pas laisser croire que Cinq-Mars y
eût manqué à son égard, et, pour l'honneur même de son ami, voulait
paraître instruit de ses projets.
--Vous savez bien où nous en sommes? continua l'avocat.
--Oui, sans doute; poursuivez.
--Lié comme vous l'êtes avec lui, vous n'ignorez pas que tout
s'organise depuis un an...
--Certainement... tout s'organise... mais allez toujours...
--Vous conviendrez avec nous, monsieur, que M. le Grand est dans son
tort...
--Ah! ah! c'est selon; mais expliquez-vous, je verrai...
--Eh bien, vous savez de quoi on était convenu à la dernière conférence
dont il vous a rendu compte?
--Ah! c'est-à-dire... pardonnez-moi, je vois bien à peu près; mais
remettez-moi sur la voie...
--C'est inutile; vous n'avez pas oublié sans doute ce que lui-même nous
recommanda chez Marion de Lorme?
--De n'ajouter personne à notre liste, dit M. du Lude.
--Ah! oui, oui, j'entends, dit de Thou, cela me semble raisonnable,
fort raisonnable, en vérité.
--Eh bien, poursuivit Fournier, c'est lui-même qui a enfreint cette
convention; car, ce matin, outre les drôles que ce furet de Gondi nous
a amenés, on a vu je ne sais quel vagabond _capitan_ qui, pendant la
nuit, frappait à coups d'épée et de poignard des gentilshommes des deux
partis en criant à tue-tête. «A moi, d'Aubijoux! tu m'as gagné trois
mille ducats, voilà trois coups d'épée. A moi, La Chapelle! j'aurai
dix gouttes de ton sang en échange de mes dix pistoles»; et je l'ai
vu de mes yeux attaquer ces messieurs et plusieurs autres encore des
deux partis, assez loyalement, il est vrai, car il ne les frappait
qu'en face et bien en garde, mais avec beaucoup de bonheur et une
impartialité révoltante.
--Oui, monsieur, et j'allais lui en dire mon avis, reprit du Lude,
quand je l'ai vu s'évader dans la foule comme un écureuil; et riant
beaucoup avec quelques inconnus à figures basanées. Je ne doute
pas cependant que M. de Cinq-Mars ne l'ait envoyé, car il donnait
des ordres à cet Ambrosio, que vous devez connaître, ce prisonnier
espagnol, ce vaurien qu'il a pris pour domestique. Ma foi, je suis
dégoûté de cela, et je ne suis point fait pour être confondu avec cette
canaille.
--Ceci, monsieur, reprit Fournier, est fort différent de l'affaire de
Loudun. Le peuple ne fit que se soulever, sans se révolter réellement:
dans ce pays, c'était la partie saine et estimable de la population,
indignée d'un assassinat, et non animée par le vin et l'argent. C'était
un cri jeté contre un bourreau, cri dont on pouvait être l'organe
honorablement, et non pas ces hurlements de l'hypocrisie factieuse et
d'un amas de gens sans aveu, sortis de la boue de Paris et vomis par
ses égouts. J'avoue que je suis très las de ce que je vois, et je suis
venu aussi pour vous prier d'en parler à M. le Grand.
De Thou était fort embarrassé pendant ces deux discours, et cherchait
en vain à comprendre ce que Cinq-Mars pouvait avoir à démêler avec le
peuple, qui lui avait semblé se réjouir: d'un autre côté, il persistait
à ne pas vouloir faire l'aveu de son ignorance; elle était totale
cependant, car, la dernière fois qu'il avait vu son ami, il ne parlait
que des chevaux et des écuries du Roi, de la chasse au faucon et de
l'importance du grand veneur dans les affaires de l'État, ce qui ne
semblait pas annoncer de vastes projets où le peuple pût entrer. Enfin
il se hasarda timidement à leur dire:
--Messieurs, je vous promets de faire votre commission; en attendant,
je vous offre ma table et des lits pour le temps que vous voudrez. Mais
pour vous dire mon avis dans cette occasion, cela m'est difficile. Ah
çà, dites-moi un peu, on n'a donc pas fêté la Sainte-Barbe?
--La Sainte-Barbe! dit Fournier.
--La Sainte-Barbe! dit du Lude.
--Oui, oui, on a brûlé de la poudre; c'est ce que veut dire M. de Thou,
reprit le premier en riant. Ah! c'est fort drôle! fort drôle! Oui,
effectivement, je crois que c'est aujourd'hui la Sainte-Barbe.
Cette fois de Thou fut confondu de leur étonnement et réduit au
silence; pour eux, voyant qu'ils ne s'entendaient pas avec lui, ils
prirent le parti de se taire de même.
Ils se taisaient encore, lorsque la porte s'ouvrit à l'ancien
gouverneur de Cinq-Mars, l'abbé Quillet, qui entra en boitant un peu.
Il avait l'air soucieux, et n'avait rien conservé de son ancienne
gaieté dans son air et ses propos; seulement son regard était vif et sa
parole très brusque.
--Pardon, pardon, mon cher de Thou, si je vous trouble si tôt dans vos
occupations; c'est étonnant, n'est-ce pas, de la part d'un goutteux?
Ah! c'est que le temps s'avance; il y a deux ans je ne boitais pas;
j'étais, au contraire, fort ingambe lors de mon voyage en Italie; il
est vrai que la peur donne des jambes.
En disant cela, il se jeta au fond d'une croisée, et, faisant signe à
de Thou d'y venir lui parler, il continua tout bas:
--Que je vous dise, mon ami, à vous qui êtes dans leurs secrets; je les
ai fiancés il y a quinze jours, comme ils vous l'ont raconté.
--Oui, vraiment! dit le pauvre de Thou, tombant de Charybde en Scylla
dans un autre étonnement.
--Allons, faites donc le surpris! vous savez bien qui, continua l'abbé.
Mais, ma foi, je crains d'avoir eu trop de complaisance pour eux,
quoique ces deux enfants soient vraiment intéressants par leur amour.
J'ai peur de lui plus que d'elle; je crois qu'il fait des sottises,
d'après l'émeute de ce matin. Nous devrions nous consulter là-dessus.
--Mais, dit de Thou très gravement, je ne sais pas, d'honneur, ce que
vous voulez dire. Qui donc fait des sottises?
--Allons donc, mon cher! voulez-vous faire encore le mystérieux avec
moi? C'est injurieux, dit le bonhomme, commençant à se fâcher.
--Non, vraiment! Mais qui avez-vous fiancé?
--Encore! fi donc, monsieur!
--Mais quelle est donc cette émeute de ce matin?
--Vous vous jouez de moi. Je sors, dit l'abbé en se levant.
--Je vous jure que je ne comprends rien à tout ce qu'on me dit
aujourd'hui. Est-ce M. de Cinq-Mars?
--A la bonne heure, monsieur, vous me traitez en Cardinaliste; eh bien,
quittons-nous, dit l'abbé Quillet furieux.
Et il reprit sa canne à béquille et sortit très vite, sans écouter de
Thou, qui le poursuivit jusqu'à sa voiture en cherchant à l'apaiser,
mais sans y réussir, parce qu'il n'osait nommer son ami sur l'escalier
devant ses gens et ne pouvait s'expliquer. Il eut le déplaisir de
voir s'en aller son vieux abbé encore tout en colère, et lui cria:--A
demain! pendant que le cocher partait, et sans qu'il y répondît.