Note de transcription:
Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
corrigées. L'orthographe n'a pas été harmonisée.
Il y a une note plus détaillée à la fin de ce livre.
PETITE BIBLIOTHÈQUE CHARPENTIER
CINQ-MARS
OU
UNE CONJURATION SOUS LOUIS XIII
[Illustration: Jeanniot del. Héliogr. Dujardin.]
PETITE BIBLIOTHÈQUE CHARPENTIER
CINQ-MARS
OU
UNE CONJURATION SOUS LOUIS XIII
PAR LE COMTE
ALFRED DE VIGNY
AVEC DEUX DESSINS DE JEANNIOT
_Reproduits en fac simile._
TOME SECOND
PARIS
G. CHARPENTIER | CALMANN LÉVY
ÉDITEURS
1882
CINQ-MARS
CHAPITRE XIV
L'ÉMEUTE
Le danger, Sire, est pressant et universel, et au delà de tous
les calculs de la prudence humaine.
MIRABEAU, _Adresse au Roi_.
«_Que d'une vitesse égale à celle de la pensée, la scène vole sur une
aile imaginaire_», s'écrie l'immortel Shakspeare avec le choeur de
l'une de ses tragédies, «_figurez-vous le roi sur l'Océan, suivi de
sa belle flotte; voyez-le, suivez-le_». Avec ce poétique mouvement
il traverse le temps et l'espace, et transporte à son gré l'assemblée
attentive dans les lieux de ses sublimes scènes.
Nous allons user des mêmes droits sans avoir le même génie, nous ne
voulons pas nous asseoir plus que lui sur le trépied des unités, et,
jetant les yeux sur Paris et sur le vieux et noir palais du Louvre,
nous passerons tout à coup l'espace de deux cents lieues et le temps de
deux années.
Deux années! que de changements elles peuvent apporter sur le front
des hommes, dans leurs familles, et surtout dans cette grande famille
si troublée des nations, dont un jour brise les alliances, dont une
naissance apaise les guerres, dont une mort détruit la paix! Nos yeux
ont vu des rois rentrer dans leur demeure un jour de printemps; ce
jour-là même un vaisseau partit pour une traversée de deux ans; le
navigateur revint; ils étaient sur leur trône: rien ne semblait s'être
passé dans son absence; et pourtant Dieu leur avait ôté cent jours de
règne.
Mais rien n'était changé pour la France en 1642, époque à laquelle nous
passons, si ce n'était ses craintes et ses espérances. L'avenir seul
avait changé d'aspect. Avant de revoir nos personnages, il importe de
contempler en grand l'état du royaume.
La puissante unité de la monarchie était plus imposante encore par le
malheur des États voisins; les révoltes de l'Angleterre et celles de
l'Espagne et du Portugal faisaient admirer d'autant plus le calme dont
jouissait la France; Strafford et Olivarès, renversés ou ébranlés,
grandissaient l'immuable Richelieu.
Six armées formidables, reposées sur leurs armes triomphantes,
servaient de rempart au royaume; celles du Nord, liguées avec la
Suède, avaient fait fuir les Impériaux, poursuivis encore par l'ombre
de Gustave-Adolphe; celles qui regardaient l'Italie recevaient dans
le Piémont les clefs des villes qu'avait défendues le prince Thomas:
et celles qui redoublaient la chaîne des Pyrénées soutenaient la
Catalogne révoltée, et frémissaient encore devant Perpignan, qu'il ne
leur était pas permis de prendre. L'intérieur n'était pas heureux, mais
tranquille. Un invisible génie semblait avoir maintenu ce calme; car le
Roi, mortellement malade, languissait à Saint-Germain près d'un jeune
favori; et le Cardinal, disait-on, se mourait à Narbonne. Quelques
morts pourtant trahissaient sa vie, et de loin en loin des hommes
tombaient comme frappés par un souffle empoisonné, et rappelaient la
puissance invisible.
Saint-Preuil, l'un des ennemis de Richelieu, venait de porter _sa tête
de fer_[1] sur l'échafaud, _sans honte ni peur_, comme il le dit en y
montant.
[1] Ce nom lui fut donné pour sa valeur et un caractère trop ferme,
qui fut son seul crime.
Cependant la France semblait gouvernée par elle-même; car le prince et
le ministre étaient séparés depuis longtemps: et, de ces deux malades,
qui se haïssaient mutuellement, l'un n'avait jamais tenu les rênes de
son Etat, l'autre n'y faisait plus sentir sa main; on ne l'entendait
plus nommer dans les actes publics, il ne paraissait plus dans le
gouvernement, s'effaçait partout; il dormait comme l'araignée au centre
de ses filets.
S'il s'était passé quelques événements et quelques révolutions durant
ces deux années, ce devait donc être dans les coeurs; ce devait être
quelques-uns de ces changements occultes, d'où naissent, dans les
monarchies sans base, des bouleversements effroyables et de longues et
sanglantes dissensions.
Pour en être éclaircis, portons nos yeux sur le vieux et noir bâtiment
du Louvre inachevé, et prêtons l'oreille aux propos de ceux qui
l'habitent et qui l'environnent.
On était au mois de décembre; un hiver rigoureux avait attristé Paris,
où la misère et l'inquiétude du peuple étaient extrêmes; cependant sa
curiosité l'aiguillonnait encore, et il était avide des spectacles que
lui donnait la cour. Sa pauvreté lui était moins pesante lorsqu'il
contemplait les agitations de la richesse; ses larmes moins amères
à la vue des combats de la puissance; et le sang des grands, qui
arrosait ses rues et semblait alors le seul digne d'être répandu,
lui faisait bénir son obscurité. Déjà quelques scènes tumultueuses,
quelques assassinats éclatants, avaient fait sentir l'affaiblissement
du monarque, l'absence et la fin prochaine du ministre, et, comme
une sorte de prologue à la sanglante comédie de la Fronde, venaient
aiguiser la malice et même allumer les passions des Parisiens. Ce
désordre ne leur déplaisait pas; indifférents aux causes des querelles,
fort abstraites pour eux, ils ne l'étaient point aux individus,
et commençaient déjà à prendre les chefs de parti en affection ou
en haine, non à cause de l'intérêt qu'ils leur supposaient pour le
bien-être de leur classe, mais tout simplement parce qu'ils plaisaient
ou déplaisaient comme des acteurs.
Une nuit surtout, des coups de pistolet et de fusil avaient été
entendus fréquemment dans la Cité: les patrouilles nombreuses des
Suisses et des gardes du corps venaient même d'être attaquées et de
rencontrer quelques barricades dans les rues tortueuses de l'île
Notre-Dame; des charrettes enchaînées aux bornes et couvertes de
tonneaux, avaient empêché les cavaliers d'y pénétrer, et quelques coups
de mousquet avaient blessé des chevaux et des hommes. Cependant la
ville dormait encore, excepté le quartier qui environnait le Louvre,
habité dans ce moment par la Reine et MONSIEUR, duc d'Orléans. Là, tout
annonçait une expédition nocturne d'une nature très grave.
Il était deux heures du matin; il gelait, et l'ombre était épaisse,
lorsqu'un nombreux rassemblement s'arrêta sur le quai, à peine
pavé alors, et occupa lentement et par degrés, le terrain sablé qui
descendait en pente jusqu'à la Seine. Deux cents hommes, à peu près,
semblaient composer cet attroupement; ils étaient enveloppés de grands
manteaux, relevés par le fourreau des longues épées à l'espagnole
qu'ils portaient. Se promenant sans ordre, en long et en large, ils
semblaient attendre les événements plutôt que les chercher. Beaucoup
d'entre eux s'assirent, les bras croisés, sur les pierres éparses du
parapet commencé; ils observaient le plus grand silence. Après quelques
minutes cependant, un homme, qui paraissait sortir d'une porte voûtée
du Louvre, s'approcha lentement avec une lanterne sourde, dont il
portait les rayons au visage de chaque individu, et qu'il souffla,
ayant démêlé celui qu'il cherchait entre tous: il lui parla de cette
façon, à demi-voix, en lui serrant la main:
--Eh bien, Olivier, que vous a dit M. le Grand[2]? Cela va-t-il bien?
[2] On nommait ainsi par abréviation le grand écuyer Cinq-Mars. Ce
nom reviendra souvent dans le cours du récit.
--Oui, oui, je l'ai vu hier à Saint-Germain; le vieux chat est bien
malade à Narbonne, il va s'en aller _ad patres_; mais il faut mener
nos affaires rondement, car ce n'est pas la première fois qu'il fait
l'engourdi. Avez-vous vu du monde pour ce soir, mon cher Fontrailles?
--Soyez tranquille, Montrésor va venir avec une centaine de
gentilshommes de MONSIEUR; vous le reconnaîtrez; il sera déguisé en
maître maçon, une règle à la main. Mais n'oubliez pas surtout les mots
d'ordre: les savez-vous bien tous, vous et vos amis?
--Oui, tous, excepté l'abbé de Gondi, qui n'est pas arrivé encore;
mais, Dieu me pardonne, je crois que le voilà lui-même. Qui diable
l'aurait reconnu?
En effet, un petit homme sans soutane, habillé en soldat des gardes
françaises, et portant de très noires et fausses moustaches, se glissa
entre eux. Il sautait d'un pied sur l'autre avec un air de joie, et se
frottait les mains.
--Vive Dieu! tout va bien; mon ami Fiesque ne faisait pas mieux.
Et se levant sur la pointe des pieds pour frapper sur l'épaule
d'Olivier:--Savez-vous que, pour un homme qui sort presque des pages,
vous ne vous conduisez pas mal, sire Olivier d'Entraigues? vous serez
dans nos hommes illustres, si nous trouvons un Plutarque. Tout est
bien organisé, vous arrivez à point; ni plus tôt, ni plus tard, comme
un vrai chef de parti. Fontrailles, ce jeune homme ira loin, je vous
le prédis. Mais dépêchons-nous; il nous viendra dans deux heures
des paroissiens de mon oncle l'archevêque de Paris; je les ai bien
échauffés, et ils crieront: _Vive Monsieur! vive la Régence! et plus
de Cardinal!_ comme des enragés. Ce sont de bonnes dévotes, tout à moi,
qui leur ont monté la tête. Le roi est fort mal. Oh! tout va bien, très
bien. Je viens de Saint-Germain; j'ai vu l'ami Cinq-Mars; il est bon,
très bon, toujours ferme comme un roc. Ah! voilà ce que j'appelle un
homme! Comme il les a joués avec son air mélancolique et insouciant!
Il est le maître de la cour à présent. C'est fini, le roi va, dit-on,
le faire duc et pair, il en est fortement question; mais il hésite
encore: il faut décider cela par notre mouvement de ce soir: _le voeu
du peuple!_ il faut faire _le voeu du peuple_ absolument; nous allons
le faire entendre. Ce sera la mort de Richelieu, savez-vous? Surtout,
c'est la haine pour lui qui doit dominer dans les cris, car c'est là
l'essentiel. Cela décidera enfin notre Gaston, qui flotte toujours,
n'est-ce pas?
--Eh! que peut-il faire autre chose? dit Fontrailles; s'il prenait une
résolution aujourd'hui en notre faveur, ce serait bien fâcheux.
--Et pourquoi?
--Parce que nous serions bien sûrs que demain, au jour, il serait
contre.
--N'importe, reprit l'abbé, la reine a de la tête.
--Et du coeur aussi, dit Olivier; cela me donne de l'espoir pour
Cinq-Mars, qui me semble avoir osé faire le boudeur quelquefois en la
regardant.
--Enfant que vous êtes! que vous connaissez encore mal la cour!
Rien ne peut le soutenir que la main du roi, qui l'aime comme son
fils; et, pour la reine, si son coeur bat, c'est de souvenir et non
d'avenir. Mais il ne s'agit pas de ces fadaises-là; dites-moi, mon
cher, êtes-vous bien sûr de votre jeune avocat que je vois rôder là?
pense-t-il bien?
--Parfaitement; c'est un excellent Royaliste; il jetterait le Cardinal
à la rivière tout à l'heure: d'ailleurs c'est Fournier, de Loudun,
c'est tout dire.
--Bien, bien; voilà comme nous les aimons. Mais garde à vous,
messieurs: on vient de la rue Saint-Honoré.
--Qui va là? crièrent les premiers de la troupe à des hommes qui
venaient. Royalistes ou Cardinalistes?
--_Gaston_ et _le Grand_, répondirent tout bas les nouveaux venus.
--C'est Montrésor avec les gens de MONSIEUR, dit Fontrailles; nous
pourrons bientôt commencer.
--Oui, par la corbleu! dit l'arrivant; car les Cardinalistes vont
passer à trois heures; on nous en a instruits tout à l'heure.
--Où vont-ils? dit Fontrailles.
--Ils sont plus de deux cents pour conduire M. de Chavigny, qui va voir
le vieux chat à Narbonne, dit-on; ils ont cru plus sûr de longer le
Louvre.
--Eh bien, nous allons leur faire patte de velours, dit l'abbé.
Comme il achevait, un bruit de carrosses et de chevaux se fit entendre.
Plusieurs hommes à manteaux roulèrent une énorme pierre au milieu du
pavé. Les premiers cavaliers passèrent rapidement à travers la foule
et le pistolet à la main, se doutant bien de quelque chose; mais le
postillon qui guidait les chevaux de la première voiture s'embarrassa
dans la pierre et s'abattit.
--Quel est donc ce carrosse qui écrase les piétons? crièrent à la fois
tous les hommes en manteau. C'est bien tyrannique! Ce ne peut être
qu'un ami du Cardinal de _La Rochelle_[3].
[3] Dans le long siège de cette ville, on donna ce nom à M. de
Richelieu pour tourner en ridicule son obstination à commander
comme général en chef et s'attribuer le mérite de la prise de la
Rochelle.
--C'est quelqu'un qui ne craint pas les amis du petit _le Grand_,
s'écria une voix à la portière ouverte, d'où un homme s'élança sur un
cheval.
--Rangez ces Cardinalistes jusque dans la rivière! dit une voix aigre
et perçante.
Ce fut le signal des coups de pistolet qui s'échangèrent avec
fureur de chaque côté, et qui prêtèrent une lumière à cette scène
tumultueuse et sombre; le cliquetis des épées et le piétinement des
chevaux n'empêchaient pas de distinguer les cris, d'un côté: «A bas le
ministre! vive le Roi! vive MONSIEUR et monsieur le Grand! à bas les
_bas rouges_!» de l'autre: «Vive Son Éminence! vive le grand Cardinal!
mort aux factieux! vive le Roi!» car le nom du Roi présidait à toutes
les haines comme à toutes les affections, à cette étrange époque.
Cependant les hommes à pied avaient réussi à placer les deux carrosses
à travers du quai, de manière à s'en faire un rempart contre les
chevaux de Chavigny, et de là, entre les roues, par les portières et
sous les ressorts, les accablaient de coups de pistolet et en avaient
démonté plusieurs. Le tumulte était affreux, lorsque les portes du
Louvre s'ouvrirent tout à coup, et deux escadrons des gardes du corps
sortirent au trot; la plupart avaient des torches à la main pour
éclairer ceux qu'ils allaient attaquer et eux-mêmes. La scène changea.
A mesure que les gardes arrivaient à l'un des hommes à pied, on voyait
cet homme s'arrêter, ôter son chapeau, se faire reconnaître et se
nommer, et le garde se retirait, quelquefois en saluant, d'autres
fois en lui serrant la main. Ce secours aux carrosses de Chavigny fut
donc à peu près inutile et ne servit qu'à augmenter la confusion. Les
gardes du corps, comme pour l'acquit de leur conscience, parcouraient
la foule des duellistes en disant mollement: «Allons, messieurs, de la
modération.»
Mais, lorsque les deux gentilshommes avaient bien _engagé le fer_ et se
trouvaient bien acharnés, le garde qui les voyait s'arrêtait pour juger
des coups, et quelquefois même favorisait celui qu'il pensait être de
son opinion; car ce corps, comme toute la France, avait ses Royalistes
et ses Cardinalistes.
Les fenêtres du Louvre s'éclairaient peu à peu, et l'on y voyait
beaucoup de têtes de femmes derrière les petits carreaux en losanges,
attentives à contempler le combat.
De nombreuses patrouilles de Suisses sortirent avec des flambeaux; on
distinguait ces soldats à leur étrange uniforme. Ils portaient le bras
droit rayé de bleu et de rouge, et le bas de soie de leur jambe droite
était rouge; le côté gauche rayé de bleu, rouge et blanc, et le bas
blanc et rouge. On avait espéré sans doute, au château royal, que cette
troupe étrangère pourrait dissiper l'attroupement; mais on se trompa.
Ces impassibles soldats, suivant froidement, exactement et sans les
dépasser, les ordres qu'on leur avait donnés, circulèrent avec symétrie
entre les groupes armés qu'ils divisaient un moment, vinrent se réunir
devant la grille avec une précision parfaite, et rentrèrent en ordre
comme à la manoeuvre, sans s'informer si les ennemis à travers lesquels
ils étaient passés s'étaient rejoints ou non.
Mais le bruit, un instant apaisé, redevint général à force
d'explications particulières. On entendait partout des appels, des
injures et des imprécations; il ne semblait pas que rien pût faire
cesser ce combat que la destruction de l'un des deux partis, lorsque
des cris, ou plutôt des hurlements affreux, vinrent mettre le comble
au tumulte. L'abbé de Gondi, alors occupé à tirer un cavalier par son
manteau pour le faire tomber, s'écria:--Voilà mes gens! Fontrailles,
vous allez en voir de belles; voyez, voyez déjà comme cela court! c'est
charmant, vraiment!
Et il lâcha prise et monta sur une pierre pour considérer la manoeuvre
de ses troupes, croisant ses bras avec l'importance d'un général
d'armée. Le jour commençait à poindre, et l'on vit que du bout de
l'île Saint-Louis accourait, en effet, une foule d'hommes, de femmes
et d'enfants de la lie du peuple, poussant au ciel et vers le Louvre
d'étranges vociférations. Des filles portaient de longues épées, des
enfants traînaient d'immenses hallebardes et des piques damasquinées
du temps de la Ligue; des vieilles en haillons tiraient après elles,
avec des cordes, des charrettes pleines d'anciennes armes rouillées
et rompues; des ouvriers de tous les métiers, ivres pour la plupart,
les suivaient avec des bâtons, des fourches, des lances, des pelles,
des torches, des pieux, des crocs, des leviers, des sabres et des
broches aiguës; ils chantaient et hurlaient tour à tour, contrefaisant
avec des rires atroces les miaulements du chat, et portant, comme un
drapeau, un de ces animaux pendu au bout d'une perche et enveloppé dans
un lambeau rouge, figurant ainsi le Cardinal, dont le goût pour les
chats était connu généralement. Des crieurs publics couraient, tout
rouges et haletants, semer sur les ruisseaux et les pavés, coller sur
les parapets, les bornes, les murs des maisons et du palais même, de
longues histoires satiriques en petits vers, faites sur les personnages
du temps; des garçons bouchers et mariniers portant de larges coutelas,
battaient la charge sur des chaudrons, et traînaient dans la boue un
porc nouvellement égorgé, coiffé de la calotte rouge d'un enfant de
choeur. De jeunes et vigoureux drôles, vêtus en femmes et enluminés
d'un grossier vermillon, criaient d'une voix forcenée: «_Nous sommes
des mères de famille ruinées par Richelieu: mort au Cardinal!_» Ils
portaient dans leurs bras des nourrissons de paille qu'ils faisaient le
geste de jeter à la rivière, et les y jetaient en effet.
Lorsque cette dégoûtante cohue eut inondé les quais de ses milliers
d'individus infernaux, elle produisit un effet étrange sur les
combattants, et tout à fait contraire à ce qu'en attendait leur patron.
Les ennemis de chaque faction abaissèrent leurs armes et se séparèrent.
Ceux de MONSIEUR et de Cinq-Mars furent révoltés de se voir secourus
par de tels auxiliaires, et, aidant eux-mêmes les gentilshommes du
Cardinal à remonter à cheval et en voiture, leurs valets à y porter les
blessés, donnèrent des rendez-vous particuliers à leurs adversaires
pour vider leur querelle sur un terrain plus secret et plus digne
d'eux. Rougissant de la supériorité du nombre et des ignobles troupes
qu'ils semblaient commander, entrevoyant, peut-être pour la première
fois, les funestes conséquences de leurs jeux politiques, et voyant
quel était le limon qu'ils venaient de remuer, ils se divisèrent pour
se retirer, enfonçant leurs chapeaux larges sur leurs yeux, jetant
leurs manteaux sur leurs épaules, et redoutant le jour.
--Vous avez tout dérangé, mon cher abbé, avec cette canaille, dit
Fontrailles, en frappant du pied, à Gondi, qui se trouvait assez
interdit; votre bonhomme d'oncle a là de jolis paroissiens!
--Ce n'est pas ma faute, reprit cependant Gondi, d'un ton mutin; c'est
que ces idiots sont arrivés une heure trop tard; s'ils fussent venus à
la nuit, on ne les aurait pas vus, ce qui les gâte un peu, à dire le
vrai (car j'avoue que le grand jour leur fait tort), et on n'aurait
entendu que la voix du peuple: _Vox populi, vox Dei_. D'ailleurs, il
n'y a pas tant de mal; ils vont nous donner, par leur foule, les moyens
de nous évader sans être reconnus, et, au bout du compte, notre tâche
est finie; nous ne voulions pas la mort du pécheur: Chavigny et les
siens sont de braves gens que j'aime beaucoup; s'il n'est qu'un peu
blessé, tant mieux. Adieu, je vais voir M. de Bouillon, qui arrive
d'Italie.
--Olivier, dit Fontrailles, partez donc pour Saint-Germain avec
Fournier et Ambrosio; je vais rendre compte à MONSIEUR, avec Montrésor.
Tout se sépara, et le dégoût fit sur ces gens bien élevés ce que la
force n'avait pu faire.
Ainsi se termina cette échauffourée, qui semblait pouvoir enfanter de
grands malheurs; personne n'y fut tué; les cavaliers, avec quelques
égratignures de plus, et quelques-uns avec leur bourse de moins, à
leur grande surprise, reprirent leur route près des carrosses par
des rues détournées; les autres s'évadèrent, un à un, à travers la
populace qu'ils avaient soulevée. Les misérables qui la composaient,
dénués de chefs de troupes, restèrent encore deux heures à pousser les
mêmes cris, jusqu'à ce que leur vin fût cuvé et que le froid éteignît
ensemble le feu de leur sang et de leur enthousiasme. On voyait aux
fenêtres des maisons du quai de la Cité et le long des murs le sage et
véritable peuple de Paris, regardant d'un air triste et dans un morne
silence ces préludes de désordre; tandis que le corps des marchands,
vêtu de noir, précédé de ses échevins et de ses prévôts, s'acheminait
lentement et courageusement, à travers la populace, vers le _Palais
de Justice_ où devait s'assembler le parlement, et allait lui porter
plainte de ces effrayantes scènes nocturnes.
Cependant les appartements de Gaston d'Orléans étaient dans une
grande rumeur. Ce prince occupait alors l'aile du Louvre parallèle
aux Tuileries, et ses fenêtres donnaient d'un côté sur la cour, et
de l'autre sur un amas de petites maisons et de rues étroites qui
couvraient la place presque en entier. Il s'était levé précipitamment,
réveillé en sursaut par le bruit des armes à feu, avait jeté ses pieds
dans de larges _mules_ carrées, à hauts talons, et, enveloppé dans
une vaste robe de chambre de soie couverte de dessins d'or brodés en
relief, se promenait en long et en large dans sa chambre à coucher,
envoyant, de minute en minute, un laquais nouveau pour demander ce qui
se passait, et s'écriant qu'on courût chercher l'abbé de La Rivière,
son conseil accoutumé; mais, par malheur, il était sorti de Paris.
A chaque coup de pistolet, ce prince timide courait aux fenêtres,
sans rien voir autre chose que quelques flambeaux que l'on portait en
courant; on avait beau lui dire que les cris qu'il entendait étaient en
sa faveur, il ne cessait de se promener par les appartements, dans le
plus grand désordre, ses longs cheveux noirs et ses yeux bleus ouverts
et agrandis par l'inquiétude et l'effroi; il était moitié nu lorsque
Montrésor et Fontrailles arrivèrent enfin, et le trouvèrent se frappant
la poitrine et répétant mille fois: «_Mea culpa, mea culpa._»
--Eh bien, arrivez donc! leur cria-t-il de loin, courant au-devant
d'eux; arrivez donc enfin! que se passe-t-il? que fait-on là? quels
sont ces assassins? quels sont ces cris?
--On crie: «Vive MONSIEUR.»
Gaston, sans faire semblant d'entendre, et tenant un instant la porte
de sa chambre ouverte, pour que sa voix pénétrât jusque dans les
galeries où étaient les gens de sa maison, continua en criant de toute
sa force et en gesticulant:
--Je ne sais rien de tout ceci et n'ai rien autorisé; je ne veux rien
entendre, je ne veux rien savoir; je n'entrerai jamais dans aucun
projet; ce sont des factieux qui font tout ce bruit: ne m'en parlez pas
si vous voulez être bien vus ici; je ne suis l'ennemi de personne, je
déteste de telles scènes...
Fontrailles, qui savait à quel homme il avait affaire, ne répondit
rien, et entra avec son ami, mais sans se presser, afin que MONSIEUR
eût le temps de jeter son premier feu; et, quand tout fut dit et la
porte fermée avec soin, il prit la parole:
--Monseigneur, dit-il, nous venons vous demander mille pardons de
l'impertinence de ce peuple, qui ne cesse de crier qu'il veut la mort
de votre ennemi, et qu'il voudrait même vous voir Régent si nous avions
le malheur de perdre Sa Majesté; oui, le peuple est toujours libre dans
ses propos; mais il était si nombreux, que tous nos efforts n'ont pu
le contenir: c'était le cri du coeur dans toute sa vérité; c'était une
explosion d'amour que la froide raison n'a pu réprimer, et qui sortait
de toutes les règles.
--Mais enfin, que s'est-il passé? reprit Gaston un peu calmé:
qu'ont-ils fait depuis quatre heures que je les entends?
--Cet amour, continua froidement Montrésor, comme M. de Fontrailles a
l'honneur de vous le dire, sortait tellement des règles et des bornes,
qu'il nous a entraînés nous-mêmes, et nous nous sommes sentis saisis de
cet enthousiasme qui nous transporte toujours au nom seul de MONSIEUR,
et qui nous a portés à des choses que nous n'avions pas préméditées.
--Mais enfin, qu'avez-vous fait? reprit le prince...
--Ces choses, reprit Fontrailles, dont M. de Montrésor a l'honneur de
parler à MONSIEUR, sont précisément de celles que je prévoyais ici même
hier au soir, quand j'eus l'honneur de l'entretenir.
--Il ne s'agit pas de cela, interrompit Gaston; vous ne pourrez pas
dire que j'aie rien ordonné ni autorisé; je ne me mêle de rien, je
n'entends rien au gouvernement...
--Je conviens, poursuivit Fontrailles, que Votre Altesse n'a rien
ordonné; mais elle m'a permis de lui dire que je prévoyais que cette
nuit serait troublée vers les deux heures, et j'espérais que son
étonnement serait moins grand.
Le prince, se remettant peu à peu, et voyant qu'il n'effrayait pas
les deux champions; ayant d'ailleurs dans sa conscience et lisant
dans leurs yeux le souvenir du consentement qu'il leur avait donné
la veille, s'assit sur le bord de son lit, croisa les bras, et, les
regardant d'un air de juge, leur dit encore avec une voix imposante:
--Mais enfin, qu'avez-vous donc fait?
--Eh! presque rien, monseigneur, dit Fontrailles; le hasard nous a
fait rencontrer dans la foule quelques-uns de nos amis qui avaient
eu une querelle avec le cocher de M. de Chavigny qui les écrasait; il
s'en est suivi quelques propos un peu vifs, quelques petits gestes un
peu brusques, quelques égratignures qui ont fait rebrousser chemin au
carrosse, et voilà tout.
--Absolument tout, répéta Montrésor.
--Comment, tout! s'écria Gaston très ému et sautant dans la chambre; et
n'est-ce donc rien que d'arrêter la voiture d'un ami du Cardinal-Duc?
Je n'aime point les scènes, je vous l'ai déjà dit; je ne hais point
le Cardinal; c'est un grand politique, certainement, un très grand
politique; vous me compromettez horriblement; on sait que Montrésor est
à moi; si on l'a reconnu, on dira que je l'ai envoyé...
--Le hasard, répondit Montrésor, m'a fait trouver cet habit du peuple
que MONSIEUR peut voir sous mon manteau, et que j'ai préféré à tout
autre par ce motif.
Gaston respira.
--Vous êtes bien sûr qu'on ne vous a pas reconnu? dit-il; c'est que
vous sentez, mon cher ami, combien ce serait pénible... convenez-en
vous-même...
--Si j'en suis sûr, ô ciel! s'écria le gentilhomme du prince: je
gagerais ma tête et ma part du Paradis que personne n'a vu mes traits
et ne m'a appelé par mon nom.
--Eh bien, continua Gaston, se rasseyant sur son lit et prenant un air
plus calme, et même où brillait une légère satisfaction, contez-moi
donc un peu ce qui s'est passé.
Fontrailles se chargea du récit, où, comme l'on pense, le peuple jouait
un grand rôle et les gens de MONSIEUR aucun; et, dans sa péroraison,
il ajouta, entrant dans les détails:--On a pu voir, de vos fenêtres
mêmes, monseigneur, de respectables mères de famille, poussées par le
désespoir, jeter leurs enfants dans la Seine en maudissant Richelieu.
--Ah! c'est épouvantable! s'écria le prince indigné ou feignant de
l'être et de croire à ces excès. Il est donc bien vrai qu'il est
détesté si généralement? mais il faut convenir qu'il le mérite! Quoi!
son ambition et son avarice ont réduit là ces bons habitants de Paris
que j'aime tant!
--Oui, monseigneur, reprit l'orateur; et ici ce n'est pas Paris
seulement, c'est la France entière qui vous supplie avec nous de vous
décider à la délivrer de ce tyran; tout est prêt; il ne faut qu'un
signe de votre tête auguste pour anéantir ce pygmée, qui a tenté
l'abaissement de la maison royale elle-même.
--Hélas! Dieu m'est témoin que je lui pardonne cette injure, reprit
Gaston en levant les yeux; mais je ne puis entendre plus longtemps les
cris du peuple; oui, j'irai à son secours!...
--Ah! nous tombons à vos genoux! s'écria Montrésor s'inclinant...
--C'est-à-dire, reprit le prince en reculant, autant que ma dignité ne
sera pas compromise et que l'on ne verra nulle part mon nom.
--Et c'est justement lui que nous voudrions! s'écria Fontrailles, un
peu plus à son aise... Tenez, monseigneur, il y a déjà quelques noms à
mettre à la suite du vôtre, et qui ne craignent pas de s'inscrire, je
vous les dirai sur-le-champ si vous voulez...
--Mais, mais, mais... dit le duc d'Orléans avec un peu d'effroi,
savez-vous que c'est une conjuration que vous me proposez là tout
simplement?...
--Fi donc! fi donc! monseigneur, des gens d'honneur comme nous! une
conjuration! ah! du tout! une ligue, tout au plus; un petit accord pour
donner la direction au voeu unanime de la nation et de la cour: voilà
tout!
--Mais... mais cela n'est pas clair, car enfin cette affaire ne
serait ni générale ni publique: donc ce serait une conjuration; vous
n'avoueriez pas que vous en êtes?
--Moi, monseigneur? pardonnez-moi, à toute la terre, puisque tout le
royaume en est déjà, et je suis du royaume. Eh! qui ne mettrait son nom
après celui de MM. de Bouillon et de Cinq-Mars?...
--Après, peut-être, mais avant? dit Gaston en fixant ses regards sur
Fontrailles, et plus finement qu'il ne s'y attendait.
Celui-ci sembla hésiter un moment...
--Eh bien, que ferait MONSIEUR, si je lui disais des noms après
lesquels il pût mettre le sien?
--Ah! ah! voilà qui est plaisant, reprit le prince en riant; savez-vous
qu'au-dessus du mien il n'y en a pas beaucoup? Je n'en vois qu'un.
--Enfin, s'il y en a un, monseigneur nous promet-il de signer celui de
Gaston au-dessous?
--Ah! parbleu, de tout mon coeur, je ne risque rien, car je ne vois que
le Roi, qui n'est sûrement pas de la partie.
--Eh bien, à dater de ce moment, permettez, dit Montrésor, que nous
vous prenions au mot, et veuillez bien consentir à présent à deux
choses seulement: voir M. de Bouillon chez la Reine, et M. le grand
écuyer chez le Roi.
--Tope! dit MONSIEUR gaiement et frappant l'épaule de Montrésor, j'irai
dès aujourd'hui à la toilette de ma belle-soeur, et je prierai mon
frère de venir courre un cerf à Chambord avec moi.
Les deux amis n'en demandaient pas plus, et furent surpris eux-mêmes
de leur ouvrage; jamais ils n'avaient vu tant de résolution à leur
chef. Aussi, de peur de le mettre sur une voie qui pût le détourner
de la route qu'il venait de prendre, ils se hâtèrent de jeter la
conversation sur d'autres sujets, et se retirèrent charmés, en laissant
pour derniers mots dans son oreille qu'ils comptaient sur ses dernières
promesses.
CHAPITRE XV
L'ALCOVE
Les reines ont été vues pleurant comme de simples femmes.
CHATEAUBRIAND.
Qu'il est doux d'être belle alors qu'on est aimée.
DELPHINE GAY.
Tandis qu'un prince était ainsi rassuré avec peine par ceux qui
l'entouraient, et leur laissait voir un effroi qui pouvait être
contagieux pour eux, une princesse, plus exposée aux accidents, plus
isolée par l'indifférence de son mari, plus faible par sa nature et
par la timidité qui vient de l'absence du bonheur, donnait de son côté
l'exemple du courage le plus calme et de la plus pieuse résignation,
et raffermissait sa suite effrayée: c'était la Reine. A peine endormie
depuis une heure, elle avait entendu des cris aigus derrière les portes
et les épaisses tapisseries de sa chambre. Elle ordonna à ses femmes
de faire entrer, et la duchesse de Chevreuse, en chemise et enveloppée
dans un grand manteau, vint tomber presque évanouie au pied de son lit,
suivie de quatre dames d'atours et de trois femmes de chambre. Ses
pieds délicats étaient nus, et ils saignaient, parce qu'elle s'était
blessée en courant; elle criait, en pleurant comme un enfant, qu'un
coup de pistolet avait brisé ses volets et ses carreaux, et l'avait
blessée; qu'elle suppliait la Reine de la renvoyer en exil, où elle se
trouvait plus tranquille que dans un pays où l'on voulait l'assassiner
parce qu'elle était l'amie de Sa Majesté. Elle avait ses cheveux dans
un grand désordre et tombant jusqu'à ses pieds: c'était sa principale
beauté, et la jeune Reine pensa qu'il y avait dans cette toilette moins
de hasard que l'on ne l'eût pu croire.
--Eh! ma chère, qu'arrive-t-il donc? lui dit-elle avec assez de
sang-froid; vous avez l'air de Madeleine, mais dans sa jeunesse, avant
le repentir. Il est probable que si l'on en veut à quelqu'un ici, c'est
à moi; tranquillisez-vous.
--Non, madame, sauvez-moi; protégez-moi! c'est ce Richelieu qui me
poursuit! j'en suis certaine.
Le bruit des pistolets qui s'entendit alors plus distinctement,
convainquit la Reine que les terreurs de Mme de Chevreuse n'étaient pas
vaines.
--Venez m'habiller, madame de Motteville, cria-t-elle.
Mais celle-ci avait perdu la tête entièrement, et, ouvrant un de ces
immenses coffres d'ébène qui servaient d'armoire alors, en tirait une
cassette de diamants de la princesse pour la sauver, et ne l'écoutait
pas. Les autres femmes avaient vu sur une fenêtre la lueur des torches,
et, s'imaginant que le feu était au palais, précipitaient les bijoux,
les dentelles, les vases d'or, jusqu'aux porcelaines, dans des draps
qu'elles voulaient jeter ensuite par la fenêtre. En même temps survint
Mme de Guémenée, un peu plus habillée que la duchesse de Chevreuse,
mais ayant pris la chose plus au tragique encore; l'effroi qu'elle
avait en donna un peu à la Reine, à cause du caractère cérémonieux et
paisible qu'on lui connaissait. Elle entra sans saluer, pâle comme un
spectre, et dit avec volubilité:
--Madame, il est temps de nous confesser; on attaque le Louvre, et tout
le peuple arrive de la Cité, m'a-t-on dit.
La stupeur fit taire et rendit immobile toute la chambre.
--Nous allons mourir! cria la duchesse de Chevreuse, toujours à
genoux. Ah! mon Dieu! que ne suis-je restée en Angleterre! Oui,
confessons-nous; je me confesse hautement: j'ai aimé... j'ai été aimée
de...
--C'est bon, c'est bon, dit la Reine, je ne me charge pas d'entendre
jusqu'à la fin; ce ne serait peut-être pas le moindre de mes dangers,
dont vous ne vous occupez guère.
Le sang-froid d'Anne d'Autriche et cette seconde réponse sévère
rendirent pourtant un peu de calme à cette belle personne, qui se
releva confuse, et s'aperçut du désordre de sa toilette, qu'elle alla
réparer le mieux qu'elle put dans un cabinet voisin.
--Dona Stephania, dit la Reine à une de ses femmes, la seule Espagnole
qu'elle eût conservée auprès d'elle, allez chercher le capitaine des
gardes: il est temps que je voie des hommes, enfin, et que j'entende
quelque chose de raisonnable.
Elle dit ceci en espagnol, et le mystère de cet ordre, dans une langue
qu'elles ne comprenaient pas, fit rentrer le bon sens dans la chambre.
La camériste disait son chapelet; mais elle se leva du coin de
l'alcôve où elle s'était réfugiée, et sortit en courant pour obéir à sa
maîtresse.
Cependant les signes de la révolte et les symptômes de la terreur
devenaient plus distincts au-dessous et dans l'intérieur. On entendait
dans la grande cour du Louvre le piétinement des chevaux de la garde,
les commandements des chefs, le roulement des carrosses de la Reine,
qu'on attelait pour fuir s'il le fallait, le bruit des chaînes de
fer que l'on traînait sur le pavé pour former les barricades en cas
d'attaque, les pas précipités, le choc des armes, des troupes d'hommes
qui couraient dans les corridors, les cris sourds et confus du peuple
qui s'élevaient et s'éteignaient, s'éloignaient et se rapprochaient
comme le bruit des vagues et des vents.
La porte s'ouvrit encore, et cette fois c'était pour introduire un
charmant personnage.
--Je vous attendais, chère Marie, dit la Reine, tendant les bras à la
duchesse de Mantoue: vous avez eu plus de bravoure que nous toutes,
vous venez parée pour être vue de toute la cour.
--Je n'étais pas couchée, heureusement, répondit la princesse de
Gonzague en baissant les yeux, j'ai vu tout ce peuple par mes fenêtres.
Oh! madame, fuyez! je vous supplie de vous sauver par les escaliers
secrets, et de nous permettre de rester à votre place; on pourra
prendre l'une de nous pour la Reine, et, ajouta-t-elle en versant une
larme, je viens d'entendre des cris de mort. Sauvez-vous, madame! je
n'ai pas de trône à perdre! vous êtes fille, femme et mère de rois,
sauvez-vous et laissez-nous ici.
--Vous avez à perdre plus que moi, mon amie, en beauté, en jeunesse,
et, j'espère, en bonheur, dit la Reine avec un sourire gracieux et
lui donnant sa belle main à baiser. Restez dans mon alcôve, je le
veux bien, mais nous y serons deux. Le seul service que j'accepte de
vous, belle enfant, c'est de m'apporter ici dans mon lit cette petite
cassette d'or que ma pauvre Motteville a laissée par terre, et qui
contient ce que j'ai de plus précieux.
Puis, en la recevant, elle ajouta à l'oreille de Marie:
--S'il m'arrivait quelque malheur, jure-moi que tu la prendras pour la
jeter dans la Seine.
--Je vous obéirai, madame, comme à ma bienfaitrice et à ma seconde
mère, dit-elle en pleurant.
Cependant le bruit du combat redoublait sur les quais, et les vitraux
de la chambre réfléchissaient souvent la lueur des coups de feu dont
on entendait l'explosion. Le capitaine des gardes et celui des Suisses
firent demander des ordres par dona Stephania.
--Je leur permets d'entrer, dit la princesse. Rangez-vous de ce côté,
mesdames; je suis homme dans ce moment, et je dois l'être.
Puis, soulevant les rideaux de son lit, elle continua en s'adressant
aux deux officiers:--Messieurs, souvenez-vous d'abord que vous répondez
sur votre tête de la vie des princes mes enfants, vous le savez,
monsieur de Guitaut?
--Je couche en travers de leur porte, madame; mais ce mouvement ne
menace ni eux ni Votre Majesté.
--C'est bien, ne pensez à moi qu'après eux, interrompit la Reine, et
protégez indistinctement tous ceux que l'on menace. Vous m'entendez
aussi, vous monsieur de Bassompierre; vous êtes gentilhomme; oubliez
que votre oncle est encore à la Bastille, et faites votre devoir près
des petits-fils du feu Roi son ami.
C'était un jeune homme d'un visage franc et ouvert.
--Votre Majesté, dit-il avec un léger accent allemand, peut voir que je
n'oublie que ma famille, et non la sienne.
Et il montra sa main gauche, où il manquait deux doigts qui venaient
d'être coupés.
--J'ai encore une autre main, dit-il en saluant et se retirant avec
Guitaut.
La Reine émue se leva aussitôt, et, malgré les prières de la princesse
de Guéménée, les pleurs de Marie de Gonzague et les cris de Mme de
Chevreuse, voulut se mettre à la fenêtre et l'entrouvrit, appuyée sur
l'épaule de la duchesse de Mantoue.
--Qu'entends-je? dit-elle; en effet, on crie: «Vive le Roi!... Vive la
Reine!»
Le peuple, croyant la reconnaître, redoubla de cris en ce moment, et
l'on entendit: «A bas le Cardinal! Vive M. le Grand!»
Marie tressaillit.
--Qu'avez-vous! lui dit la Reine en l'observant.
Mais, comme elle ne répondait pas et tremblait de tout son corps, cette
bonne et douce princesse ne parut pas s'en apercevoir, et prêtant la
plus grande attention aux cris du peuple et à ses mouvements, elle
exagéra même une inquiétude qu'elle n'avait plus depuis le premier nom
arrivé à son oreille. Une heure après, lorsqu'on vint lui dire que la
foule n'attendait qu'un geste de sa main pour se retirer, elle le donna
gracieusement et avec un air de satisfaction; mais cette joie était
loin d'être complète, car le fond de son coeur était troublé par bien
des choses et surtout par le pressentiment de la régence. Plus elle
se penchait hors de la fenêtre pour se montrer, plus elle voyait les
scènes révoltantes que le jour naissant n'éclairait que trop: l'effroi
rentrait dans son coeur à mesure qu'il lui devenait plus nécessaire de
paraître calme et confiante, et son âme s'attristait de l'enjouement
de ses paroles et de son visage. Exposée à tous ces regards, elle
se sentait femme, et frémissait en voyant ce peuple qu'elle aurait
peut-être bientôt à gouverner, et qui savait déjà demander la mort de
quelqu'un et appeler ses Reines.
Elle salua donc.
Cent cinquante ans après, ce salut a été répété par une autre
princesse, comme elle née du sang d'Autriche, et Reine de France. La
monarchie, sans base, telle que Richelieu l'avait faite, naquit et
mourut entre ces deux comparutions.
Enfin, la princesse fit refermer ses fenêtres et se hâta de congédier
sa suite timide. Les épais rideaux retombèrent sur les vitres
bariolées, et la chambre ne fut plus éclairée par un jour qui lui
était odieux; de gros flambeaux de cire blanche brûlaient dans les
candélabres en forme de bras d'or qui sortaient des tapisseries
encadrées et fleurdelisées dont le mur était garni. Elle voulut rester
seule avec Marie de Mantoue, et, rentrée avec elle dans l'enceinte que
formait la balustrade royale, elle tomba assise sur son lit, fatiguée
de son courage et de ses sourires, et se mit à fondre en larmes, le
front appuyé contre son oreiller. Marie, à genoux sur le marchepied
de velours, tenait l'une de ses mains dans les siennes, et sans oser
parler la première, y appuyait sa tête en tremblant; car, jusque-là
jamais on n'avait vu une larme dans les yeux de la Reine.
Elles restèrent ainsi pendant quelques minutes. Après quoi la
princesse, se soulevant péniblement, lui parla ainsi:
--Ne t'afflige pas, mon enfant, laisse-moi pleurer; cela fait tant de
bien quand on règne! Si tu pries Dieu pour moi, demande-lui qu'il me
donne la force de ne pas haïr l'ennemi qui me poursuit partout, et qui
perdra la famille royale de France et la monarchie par son ambition
démesurée; je le reconnais encore dans ce qui vient de se passer, je le
vois dans ces tumultueuses révoltes.
--Eh quoi! madame, n'est-il pas à Narbonne? car c'est le Cardinal
dont vous parlez, sans doute? et n'avez-vous pas entendu que ces cris
étaient pour vous et contre lui?
--Oui, mon amie, il est à trois cents lieues de nous, mais son génie
fatal veille à cette porte. Si ces cris ont été jetés, c'est qu'il
les a permis; si ces hommes se sont assemblés, c'est qu'ils n'ont
pas atteint l'heure qu'il a marquée pour les perdre. Crois-moi, je le
connais, et j'ai payé cher la science de cette âme perverse; il m'en
a coûté toute la puissance de mon rang, les plaisirs de mon âge, les
affections de ma famille, et jusqu'au coeur de mon mari; il m'a isolée
du monde entier; il m'enferme à présent dans une barrière d'honneurs
et de respects; et naguère il a osé, au scandale de la France entière,
me mettre en accusation moi-même; on a visité mes papiers, on m'a
interrogée; on m'a fait signer que j'étais coupable et demander pardon
au Roi d'une faute que j'ignorais; enfin, j'ai dû au dévouement et à la
prison, peut-être éternelle, d'un fidèle domestique[4], la conservation
de cette cassette que tu m'as sauvée. Je vois dans tes regards que tu
me crois trop effrayée; mais ne t'y trompe pas, comme toute la cour le
fait à présent, ma chère fille; sois sûre que cet homme est partout, et
qu'il sait jusqu'à nos pensées.
[4] Il se nommait Laporte. Ni la crainte des supplices, ni l'espoir
de l'or du Cardinal ne lui arrachèrent un mot des secrets de la
Reine.
--Quoi! madame, saurait-il tout ce qu'ont crié ces gens sous vos
fenêtres et le nom de ceux qui les envoient!
--Oui, sans doute, il le sait d'avance ou le prévoit; il le permet, il
l'autorise, pour me compromettre aux yeux du Roi et le tenir séparé de
moi; il veut achever de m'humilier.
--Mais cependant le Roi ne l'aime plus depuis deux ans; c'est un autre
qu'il aime.
La Reine sourit; elle contempla quelques instants en silence les traits
naïfs et purs de la belle Marie, et son regard plein de candeur qui
se levait sur elle languissamment; elle écarta les boucles noires qui
voilaient ce beau front, et parut reposer ses yeux et son âme en voyant
cette innocence ravissante exprimée sur un visage si beau; elle baisa
sa joue et reprit:
--Tu ne soupçonnes pas, pauvre ange, une triste vérité: c'est que le
Roi n'aime personne, et que ceux qui paraissent le plus en faveur sont
les plus près d'être abandonnés par lui et jetés à celui qui engloutit
et dévore tout.
--Ah! mon Dieu! que me dites-vous?
--Sais-tu combien il en a perdu? poursuivit la Reine d'une voix plus
basse et regardant ses yeux comme pour y lire toute sa pensée et y
faire entrer la sienne; sais-tu la fin de ses favoris? T'a-t-on conté
l'exil de Baradas, celui de Saint-Simon, le couvent de Mlle de La
Fayette, la honte de Mme de Hautefort, la mort de M. de Chalais, un
enfant, le plus jeune et le premier de tous ceux qui furent suppliciés,
proscrits ou empoisonnés, tous ont disparu sous un souffle, par un seul
ordre de Richelieu à son maître, et, sans cette faveur que tu prends
pour de l'amitié, leur vie eût été paisible; mais cette faveur est
mortelle, c'est un poison. Tiens, vois cette tapisserie qui représente
Sémêlé; les favoris de Louis XIII ressemblent à cette femme; son
attachement dévore comme ce feu qui l'éblouit et la brûle.
Mais la jeune duchesse n'était plus en état d'entendre la Reine; elle
continuait à fixer sur elle de grands yeux noirs, qu'un voile de larmes
obscurcissaient; ses mains tremblaient dans celles d'Anne d'Autriche,
et une agitation convulsive faisait frémir ses lèvres.
--Je suis bien cruelle, n'est-ce pas, Marie? poursuivit la Reine avec
une voix d'une douceur extrême et en la caressant comme un enfant dont
on veut tirer un aveu; oh! oui, sans doute, je suis bien méchante,
notre coeur est bien gros; vous n'en pouvez plus, mon enfant. Allons,
parlez-moi; où en êtes-vous avec M. de Cinq-Mars?
A ce mot, la douleur se fit un passage, et, toujours à genoux aux
pieds de la Reine, Marie versa à son tour sur le sein de cette bonne
princesse un déluge de pleurs avec des sanglots enfantins et des
mouvements si violents dans sa tête et ses belles épaules, qu'il
semblait que son coeur dût se briser. La Reine attendit longtemps la
fin de ce premier mouvement en la berçant dans ses bras comme pour
apaiser sa douleur, et répétant souvent:--Ma fille, allons, ma fille,
ne t'afflige pas ainsi!
--Ah! madame, s'écria-t-elle, je suis bien coupable envers vous; mais
je n'ai pas compté sur ce coeur-là! J'ai eu bien tort, j'en serai
peut-être bien punie! Mais, hélas! comment aurais-je osé vous parler,
madame? Ce n'était pas d'ouvrir mon âme qui m'était difficile; c'était
de vous avouer que j'avais besoin d'y faire lire.
La Reine réfléchit un moment, comme pour rentrer en elle-même, en
mettant son doigt sur ses lèvres.
--Vous avez raison, reprit-elle ensuite, vous avez bien raison, Marie,
c'est toujours le premier mot qu'il est difficile de nous dire, et cela
nous perd souvent: mais il le faut, et, sans cette étiquette, on serait
bien près de manquer de dignité. Ah! qu'il est difficile de régner!
Aujourd'hui, voilà que je veux descendre dans votre coeur, et j'arrive
trop tard pour vous faire du bien.
Marie de Mantoue baissa la tête sans répondre.
--Faut-il vous encourager à parler? reprit la Reine; faut-il vous
rappeler que je vous ai presque adoptée comme ma fille aînée; qu'après
avoir cherché à vous faire épouser le frère du Roi je vous préparais le
trône de Pologne? faut-il plus, Marie? Oui, il faut plus; je le ferai
pour toi: si ensuite tu ne me fais pas connaître tout ton coeur, je
t'ai mal jugée. Ouvre de ta main cette cassette d'or: voici la clef;
ouvre-la hardiment, ne tremble pas comme moi.
La duchesse de Mantoue obéit en hésitant, et vit dans ce petit coffre
ciselé un couteau d'une forme grossière dont la poignée était de fer
et la lame très rouillée; il était posé sur quelques lettres ployées
avec soin sur lesquelles était le nom de Buckingham. Elle voulut les
soulever, Anne d'Autriche l'arrêta.