sont des femmes auxquelles le mariage ne vient pas, parce qu'elles
manquent de la dot compensatrice pour l'homme, ou parce qu'elles ne se
sentent aucun goût pour cette association. Du moment qu'elles font le
travail, qu'elles entrent dans les carrières et qu'elles aspirent au
talent des hommes, c'est pour conquérir comme eux la fortune ou la
liberté, ou l'une et l'autre. Une fois la fortune et la liberté
acquises, que leur représentera le mariage, sinon une dépossession, le
mari étant le chef de la communauté, et un esclavage, la femme devant
obéissance au mari? Tout cela était bon quand il n'y avait pas d'autre
moyen pour la femme d'accomplir sa destinée sexuelle et sociale; mais,
maintenant, elle perdrait trop à rentrer volontairement dans les
compartiments du passé. «L'amour l'y ramènera?» Le croyez-vous? Ce doit
être l'orgueil d'un homme qui me fait cette objection. Êtes-vous sûr
que les femmes aiment _tant que ça_ les hommes?
Il y avait dans l'Église catholique un grand prélat qui me faisait
quelquefois l'honneur de philosopher avec moi en dehors du dogme, et
tout en maudissant mes hérésies. Un matin du mois d'août, sous les
grands arbres de son jardin épiscopal, nous devisions, et je me
permettais de soutenir cette proposition, à savoir: «qu'il n'y a pour
la femme, au milieu de toutes ses transformations naturelles et
sociales, que deux états, bien différents l'un de l'autre, auxquels
elle aspire véritablement, qu'elle comprenne bien, et dont elle jouisse
pleinement: c'est l'état de maternité ou l'état de liberté. La
virginité, l'amour et le mariage sont pour elle des états passagers,
intermédiaires, sans données précises, n'ayant qu'une valeur d'attente
et de préparation».
«Il y a du vrai dans ce que vous me dites, me répondait mon illustre
interlocuteur. J'ai pu constater que, sur cent jeunes filles dont
j'avais fait l'éducation religieuse et qui se mariaient, il y en avait
au moins quatre-vingts qui, en revenant me voir, après un mois de
mariage, me disaient qu'elles regrettaient de s'être mariées.--Cela
tient, monseigneur, à ce que le mariage surtout, au bout d'un mois, n'a
pas encore initié la femme ou à la maternité qu'elle souhaite ou à la
liberté qu'elle rêve.»
Sautons de là chez les Mormons, c'est-à-dire aux antipodes. Ce peuple
m'intéresse beaucoup; je l'ai beaucoup étudié, sans me contenter d'en
rire tout de suite, parce que toute société qui se forme contient
toujours pour l'observateur des bases intéressantes d'expérimentations
physiologiques, les instincts naturels s'y mouvant à leur aise. Chez
les Mormons, où la polygamie existe, l'homme ne peut épouser une
seconde femme qu'avec le consentement de la première; une troisième,
qu'avec le consentement des deux autres, et ainsi de suite. Jamais ce
consentement n'a été refusé, bien que la femme ne puisse, elle, avoir
plusieurs maris, et il y a eu, en vingt ans, deux cas seulement
d'adultère féminin et de prostitution. Pas un seul adultère d'homme.
Mais les femmes mormonnes aiment et soignent les enfants les unes
des autres. Ce n'est pas tout; non seulement elles donnent leur
consentement à leurs maris, quand ils le leur demandent pour un nouveau
mariage, mais elles sont quelquefois les premières à leur proposer
une nouvelle femme qui a, disent-elles, des qualités nécessaires à
la communauté, en réalité pour augmenter un peu la possession
d'elles-mêmes, c'est-à-dire leur liberté. Je ne serais pas étonné que
les missionnaires mormons qui viennent chercher des femmes en Europe
pour les hommes du lac Salé finissent par emmener beaucoup de nos
filles françaises, lasses d'attendre le mari français. Cela vaudrait
beaucoup mieux que la stérilité des unes et la prostitution des autres.
Les missionnaires mormons ne font pas plus de prosélytes femmes chez
nous, parce qu'ils s'y prennent mal. Nous avons en France, grâce à nos
lois et à nos moeurs, un féminin considérable à leur disposition.
En attendant il semble démontré, par cette nouvelle expérience de la
polygamie, que la femme se contente très bien d'une portion d'homme et
n'est même pas fâchée de voir d'autres femmes lui prendre une part de
ce qu'elle appelle ses sentiments et ses droits, surtout dans les pays
où les devoirs lui paraissent trop lourds. En somme, chez nous,
coutume, curiosité, nécessité sociale et morale, voilà ce qui décide
les jeunes filles au mariage; mais d'amour dans le véritable sens du
mot, point. Une femme mariée peut dire qu'elle aime son mari ou un
autre homme, elle sait bien ce que veut dire le mot amour, elle sait ce
qu'elle fait et où elle va; une jeune fille, je parle des plus droites,
des plus innocentes et en même temps des plus enthousiastes, une jeune
fille ne peut jamais dire avec certitude qu'elle aime son fiancé. Une
jeune fille qui fait ce qu'on appelle un mariage d'amour n'aime pas
l'homme qu'elle épouse, elle le préfère, ce n'est pas la même chose. De
là ce mot beaucoup plus juste: mariage d'inclination. Comment
saurait-elle, la pauvre enfant, à n'en pouvoir douter, à quoi
reconnaîtrait-elle sûrement qu'elle aime? L'amour n'est pas fait que de
rêve, d'idéal, d'espérance, de sympathie: il est fait de réalités
physiologiques qui ne se révèlent qu'après le mariage, qui peuvent
fortifier et compléter l'amour dans le coeur de la jeune fille, mais
qui peuvent aussi ramener au confessionnal, avec des regrets au taux de
quatre-vingts pour cent, certaines natures délicates qui ne les avaient
pas prévues. L'homme sait toujours comment, pourquoi, avec quoi il
aime; la femme l'ignore. De là le conflit si fréquent et quelquefois
si rapide dans les mariages d'amour.
L'amour ne ramènera donc pas au mariage les femmes libérées par le
travail, la connaissance et la liberté des mâles. Qui sait même si
l'amour subsistera en elles? Parmi les grandes artistes vivantes dont
nous parlions tout à l'heure, nous en pourrions nommer une arrivée
aujourd'hui à soixante ans, qui ne sait pas plus qu'il y a des hommes
que Newton arrivé au même âge ne savait qu'il y avait des femmes. Si,
au contraire, l'amour subsiste, s'il est un vrai besoin de la nature de
ces femmes émancipées par les professions libérales, elles aimeront
selon la loi, dans le cas où la loi aura été modifiée de façon à rendre
le mariage supportable pour les contractants: sinon, elles aimeront
selon la nature et s'en tiendront aux unions libres, dont la durée
reposera purement et simplement sur la volonté et la loyauté de chacun.
L'étude et le travail diminuent considérablement les proportions des
légalités réputées nécessaires aux sentiments comme ils diminuent, il
faut bien le reconnaître, l'importance de ces mêmes sentiments. Quand
on ne regarde plus qu'avec son cerveau, on voit de plus haut et plus
loin. Quiconque s'est donné la peine d'étudier un peu attentivement la
nature de l'homme dans le fonctionnement social, sait que, là où le
sentiment vrai existe, aucune légalité ne l'arrête, et que, là où il
est mort, aucune légalité ne le réveille. Une légalité peut contraindre
un être vivant à traîner éternellement un cadavre avec lui, mais ce
sera tout. Est-ce absolument nécessaire? «Oui, pour les intérêts
sociaux et moraux de ceux qui sont nés du rapprochement de cet être
vivant et de ce cadavre, vivant aussi jadis.» Mais, si une nouvelle
légalité a pourvu à ces intérêts, la première n'aura plus sa raison
d'être et cette nouvelle légalité va bien être forcée de se produire
par suite des mouvements nouveaux que nous constatons. Le Code fera
comme le Dictionnaire, il subira et il sanctionnera l'usage.
Enfin la science, et, principalement, la recherche des causes et des
fins de l'homme, des moyens et du but de la nature, la science va
faire, sous l'impulsion et sous la garantie de la liberté, des progrès
rapides, effrayants pour tout ce qui est de révélation purement
sentimentale et surnaturelle. La science est la religion de l'avenir,
Auguste Comte et Littré sont ses prophètes, le positivisme est son
dogme fondamental; vous aurez beau faire, vous n'y échapperez pas; cela
est évident pour tout esprit de bonne foi, n'ayant pas d'intérêt à voir
autre chose que ce qui est. Cette religion, comme toutes les autres, va
avoir ses fanatiques, ses apôtres, ses martyrs. Le docteur Tanner, s'il
n'est pas une invention américaine, est déjà là pour le prouver. S'il
est une invention, un autre le prouvera bientôt et les sectaires
suivront. Ces sectaires, on ne les comptera pas seulement parmi les
hommes, mais aussi parmi les femmes, les curieuses par excellence,
dérobeuses de pommes comme Ève, ouvreuses de boîtes comme Pandore, et
toujours prêtes pour le nouveau, pour l'imprévu, pour tout ce qui les
fait sortir de la pure fonction sexuelle, de l'état _terrien_. Une fois
entraînées par certains exemples, une fois leur cadre conventionnel
brisé, les femmes vont donc se jeter dans la science comme elles se
jettent dans tout ce qui les passionne, la tête en avant, à corps
perdu, c'est le vrai mot. Prenant leur revanche de l'immobilité
séculaire à laquelle on les a condamnées, elles vont courir, par
n'importe quels chemins à côté de l'homme, devant lui si elles peuvent,
contre lui s'il le faut, à la conquête d'un nouveau monde. En matière
de sensation, la femme est l'extrême, l'excès de l'homme. Quand on sait
avec quel mépris de toute raison et de toute souffrance, la femme va à
l'hallucination et au martyre, dès qu'elle est vraiment dans la foi;
avec quel oubli de toute dignité et de toute pudeur elle va à la
soumission et à la débauche dès qu'elle est vraiment dans l'amour, on
peut prévoir l'audace et la frénésie avec lesquelles elle tentera la
découverte et affrontera le fait lorsqu'elle sera vraiment dans la
science. Elle se soumettra comme l'homme aux plus rudes travaux, aux
expériences les plus douloureuses, aux épreuves les plus étranges pour
trouver le mot de l'énigme. Elle se laissera arracher les seins comme
sainte Agathe, si cela peut révéler le mystère de la lactation; elle
passera son enfant à sa voisine, comme sainte Félicité, pour aller se
livrer aux bêtes, non pour prouver que Jésus a dit la vérité, mais pour
savoir si Darwin a raison.
Jeune homme de quinze ans, qui lisez ces pages en cachette, vous
vivrez peut-être encore soixante ans; je vous le souhaite, car il va
être à la fois de plus en plus difficile et de plus en plus intéressant
de vivre jusqu'à soixante-quinze ans. Vous entendrez probablement,
avant votre mort, un de mes futurs confrères réclamer comme nous le
faisons si inutilement d'ailleurs aujourd'hui pour les enfants nés de
l'homme et de la femme, réclamer la création d'établissements destinés
à recueillir les enfants nés des hommes et des guenons, des femmes et
des singes. La première fois que vous entendrez cette réclamation,
venez sur ma tombe, frappez-la trois fois du fer de votre canne et
dites tout haut: «C'est fait.» Quelque passant vous demandera peut-être
de quoi il s'agit, vous le lui expliquerez, si toutefois à cette
époque il passe encore quelqu'un dans les cimetières et s'il y a encore
des tombes!
* * * * *
Jusque-là, tenons-nous-en aux phénomènes présents, de constatation
évidente.
Donc, développement du meurtre, de la prostitution, du travail
intellectuel, c'est-à-dire représailles sur l'homme, exploitation de
l'homme, concurrence à l'homme. Telle est la triple indication nouvelle
et symptomatique que nous donne la femme moderne.
* * * * *
Mais tout s'enchaîne, nous le répétons, tout est de logique et de
déduction, dans le monde moral comme dans le monde physique, et
nous avons vu la revendication politique de la femme se produire
parallèlement à ces diverses revendications morales. Nous allons voir
maintenant ces idées politiques éparses, informes, commencer à
s'incarner dans une personne humaine, corps et verbe, comme doit être
toute incarnation et venir publiquement et résolument mettre opposition
et faire résistance à la loi. En un mot, une femme, mademoiselle
Hubertine Auclert, a refusé tout à coup de payer l'impôt, prétendant,
puisque les femmes n'étaient pas admises à le voter, qu'il n'y avait
pas de raisons pour qu'elles le payassent; que, du moment qu'on leur
imposait les mêmes charges qu'aux hommes, on devait leur reconnaître
les mêmes droits qu'à eux, et qu'elle demandait finalement que les
femmes eussent le droit de voter, comme les hommes, puisqu'elles
payent comme eux. On a beaucoup ri, et la loi a passé outre: l'officier
public est venu saisir les meubles et objets appartenant à mademoiselle
Hubertine Auclert, pour qu'elle eût à payer ce qu'elle doit à l'État.
Elle a payé, mais en protestant et en prenant acte de cet abus de
pouvoir. On a encore beaucoup ri.
La loi a passé outre, parce que le terrain n'était pas suffisamment
préparé pour cette lutte légale. La loi n'est pas toujours si fière,
même dans les pays où elle a le plus d'autorité. Quand elle rencontre
un adversaire bien résolu et bien armé sur un terrain bien choisi, elle
bat en retraite immédiatement, cet adversaire fût-il aussi seul que
l'était mademoiselle Hubertine Auclert.
Il y a toujours eu, de par le monde, mais en ce moment plus que
jamais, une foule de gens qui ne croient pas à la Bible comme livre
divin. Ces gens ont raison. La Bible est, par endroits, un beau livre
de conception religieuse, d'autorité sacerdotale, de théocratie
politique, mais que Dieu n'a pas plus dicté qu'il n'a dicté les livres
sacrés indous, les Védas, dont la Bible est sortie, ainsi que toute la
mythologie grecque. Cependant l'Angleterre ayant fait retour, avec
Henri VIII, après Luther, à la religion pure, a tenu et déclare tenir
encore ce livre pour la parole même de Dieu. On le donne à toutes les
jeunes filles, et les nobles membres du Parlement, quand ils entrent
pour la première fois à la Chambre, font voeu de fidélité et de respect
à la reine et aux lois sur un exemplaire, probablement très ancien, de
ce livre. Dernièrement, M. Bradlaugh, nommé membre du Parlement, eut à
prêter le serment traditionnel. Il refusa, non parce qu'il ne voulait
pas être fidèle à la reine et soumis aux lois, mais parce que, ne
croyant pas à la Bible, comme livre divin, il refusait justement de
prêter un serment dans lequel il voulait qu'on eût de la confiance sur
un livre dans lequel il n'en avait pas. M. Bradlaugh était prêt à faire
le serment exigé, mais tout simplement sur son honneur, dont il était
plus sûr que du Dieu d'Abraham et de Jacob. Grand émoi. Un Anglais
envoyé par ses électeurs au Parlement, chargé par conséquent de faire
respecter les lois anciennes, tout en en faisant de nouvelles, dès son
entrée dans la Chambre, refusait de se soumettre à la loi qui en
gardait la porte! Un Anglais de la grande Angleterre protestante
rejetait et niait l'autorité de la Bible consacrée. Et le livre divin
attendait! Parmi tous les miracles qu'il relate, il ne s'en trouvait
pas un pour forcer la langue de M. Bradlaugh. Ni l'ange avec son épée
de feu, ni Moïse avec sa verge de fer, ni Samson avec sa mâchoire d'âne
ne pouvaient venir à bout de ce mécréant. Il fallut recourir aux moyens
humains, à la menace d'exclusion. Exclure le délégué d'un groupe
nombreux d'électeurs qui ne le déléguaient que parce qu'ils pensaient
probablement comme lui, c'était grave; mais renier la Bible, c'est
sérieux aussi, en Angleterre surtout. On vote: M. Bradlaugh est exclu.
Il proteste. On lui ordonne de sortir. Il refuse. «Je suis ici par la
volonté du peuple, je ne sortirai que par la force.» Toujours Mirabeau.
Seulement ce n'est pas, cette fois, un des trois ordres qui parle
ainsi; c'est un homme seul, tout seul, mais fort de sa conviction et de
son bon sens, en face d'une coutume d'un autre âge, d'une loi surannée,
en contradiction absolue avec l'esprit des temps modernes. On met la
main sur l'épaule du parlementaire et on le fait sortir de la salle des
séances: voilà qui est fait. Le livre triomphe. Trois jours après, M.
Bradlaugh est réintégré sur son siège et donne à son serment la forme
qu'il préférait. Comme c'est simple! on avait reconnu qu'il était dans
son droit, que cela n'empêchait pas la Bible d'être un livre divin,
surtout pour ceux qui le croient, mais qu'à l'avenir elle ne serait
plus associée au serment politique, probablement pour qu'elle ne soit
plus exposée aux mêmes désagréments. Le livre divin rentra dans la
bibliothèque, M. Bradlaugh rentra dans le Parlement, et tout fut dit.
Voilà donc la loi du serment sur la Bible abrogée en Angleterre après
des siècles d'existence. La libre pensée, incarnée politiquement en M.
Bradlaugh, a eu raison, en trois jours, d'une tradition séculaire.
David, avec sa petite fronde, a de nouveau tué Goliath. Pourquoi? Parce
que ce que M. Bradlaugh venait dire tout haut, tout le monde qui pense,
le pensait depuis longtemps et le disait tout haut ou tout bas. A son
interpellation subite et résolue, la légende, la coutume, la routine,
ont fait leur résistance accoutumée en pareil cas; puis elles se sont
évanouies et ont disparu dans les brumes où elles étaient nées.
Eh bien, mademoiselle Hubertine Auclert fait aujourd'hui chez nous
contre l'impôt ce que M. Bradlaugh vient de faire contre le serment
biblique. Seulement mademoiselle Hubertine Auclert n'a ni le sexe
reconnu, ni le lieu consacré, ni l'arrière-garde indispensable pour ces
sortes de déclarations de guerre; elle est femme, elle proteste en
plein air, en son nom seul, sans groupe d'électeurs, ayant fait une
première élection avec une intention formelle qu'ils sont prêts à
confirmer par une ou plusieurs élections semblables. Mademoiselle
Hubertine Auclert est donc battue.
Est-ce parce que le payement de l'impôt est plus admiré et surtout plus
aimé en France, que le serment biblique en Angleterre? Non,
certainement. _Celui qui écrit ces lignes_ ne paye jamais ses
contributions qu'à la dernière extrémité, sur invitation verte, sur
contrainte avec frais, et il n'est pas le seul parmi ceux qui
pourraient s'exécuter tout de suite. Qu'est-ce que ce doit être pour
ceux qui ont à peine de quoi vivre! L'impôt est tout ce qu'il y a de
plus impopulaire chez nous; seulement il a pour lui un argument hors de
toute discussion: aucune société ne peut fonctionner sans lui. Il faut
donc le payer quand même.
Aussi mademoiselle Hubertine Auclert ne refuse-t-elle pas de le payer;
seulement elle demande à savoir pourquoi on le lui fait payer; elle
demande à prendre part aux droits des citoyens dont on lui impose les
charges. En un mot, elle demande à être assimilée aux hommes, qui
payent aussi l'impôt, mais qui le votent, directement ou par
délégation. Elle consent à donner son argent, mais elle voudrait donner
son avis. Bref, elle réclame ses droits politiques, qu'elle borne pour
le moment au droit de voter. Elle ne demande pas, comme l'auteur de la
proclamation, à être juge consulaire, juge civil, juré, éligible, elle
demande à être électeur.
Eh bien, pourquoi ne serait-elle pas électeur, elle et toutes les
autres femmes de France aussi? Quel empêchement y voyez-vous? Quelles
raisons péremptoires peut-on opposer à cette revendication?
Mademoiselle Hubertine Auclert dit: «Je ne dois pas payer l'impôt
puisque je ne le vote pas, ni par moi-même, ni par des délégués nommés
par moi.» C'est une raison, mais ce n'est pas la meilleure. Les
orphelins mineurs et propriétaires payent aussi l'impôt sans le voter
ni par eux-mêmes, ni par leurs délégués. Mademoiselle Hubertine Auclert
aurait pu ajouter: «Je ne dois pas payer l'impôt comme les hommes,
parce que la société, qui me réclame cet impôt, me fournit moins qu'aux
hommes le moyen de le gagner, et que les moyens personnels que j'ai de
le gagner sont inférieurs à ceux des hommes.» C'est une meilleure
raison que la sienne, mais ce ne serait toujours pas la meilleure.
La meilleure de toutes les raisons est qu'il n'y a aucune raison pour
que les femmes ne votent pas comme les hommes.
En 1847, des hommes politiques, peu exigeants en vérité, demandaient au
gouvernement l'abaissement du cens électoral et l'adjonction des
capacités. Le gouvernement refusait. De bonnes raisons, il n'en donnait
pas non plus. Je ne sais même pas s'il en donnait de mauvaises. Cette
résistance fut la cause de la révolution de 1848, qui ne se contenta
naturellement pas du projet, c'était son droit de révolution, et qui
nous dota du suffrage universel, c'est-à-dire du cens nul et de
l'adjonction non seulement de toutes les capacités masculines, mais de
toutes les incapacités possibles du même sexe. Aujourd'hui, bien ou
mal, le suffrage universel fonctionne pour les hommes et rien ne le
supprimera plus. Les femmes arrivent à leur tour et disent: «Et nous?
Nous demandons l'adjonction de nos capacités.» Quoi de plus conséquent?
quoi de plus raisonnable? quoi de plus juste?
Quelle différence constatez-vous entre l'homme et la femme, pour
refuser à celle-ci le droit de voter, quand vous l'avez donné à
celui-là? Aucune différence.
Et le sexe?
--Quel sexe?
--Le sexe de la femme.
--Qu'est-ce qu'il a à faire là dedans, le sexe de la femme? Rien; pas
plus que le nôtre. La femme n'a pas la barbe de l'homme, mais l'homme
n'a pas les cheveux de la femme. Quant aux autres dissemblances, elles
sont tellement à l'avantage de la femme, que nous ferons mieux de ne
pas en parler.
--Soyons sérieux.
--Je le veux bien.
--Il ne s'agit pas de son sexe physique, il s'agit de son sexe moral.
--Je ne comprends pas.
--C'est pourtant bien clair. Par son sexe, la femme est plus faible que
l'homme, et la preuve, c'est que l'homme est continuellement forcé de
la défendre.
--Nous la défendons si peu que, comme vous venez de le voir plus haut,
elle est forcée de se défendre toute seule à coups de revolver, et nous
avions pris si peu de précautions en sa faveur, que nous sommes ensuite
forcés de l'acquitter.
--_Ce sont des cas exceptionnels_; mais il est notoire que, comme
intelligence, la femme est inférieure à l'homme. Vous l'avez écrit
vous-même.
--Si je l'ai écrit, j'ai écrit une bêtise, et je change d'opinion
aujourd'hui. Je ne serai pas le premier qui aura écrit une bêtise, ni
le premier qui aura changé d'opinion, voilà tout. Mais, cette bêtise,
je ne l'ai jamais dite; on me l'aura fait dire, ce qui n'est pas
équivalent, mais ce qui est très commode dans la discussion.
--Si vous n'avez pas écrit, non pas cette bêtise, mais cette vérité,
vous avez eu tort; car elle est écrite et démontrée dans tous les
livres de religion, de philosophie, de médecine.