et irréparablement sa liberté; il a une action à faire comme nous
avons une mission à accomplir; il ne recule pas devant l'amour, il
recule devant un contrat par lequel il se trouve trop engagé. Il y a
un moyen de tout concilier, c'est l'union libre, nous demandons le
droit de la contracter, au risque d'être abandonnées par l'homme
demeuré libre.
--Vous avez ce droit, personne ne s'y oppose; mais la morale le
réprouve.
--Qui a édicté cette morale?
--Des législateurs religieux et politiques.
--Des hommes alors?
--Oui.
--Ont-ils appelé des femmes dans leurs conseils avant de prendre ces
arrêtés?
--Non.
--Cependant les femmes composent la moitié du genre humain, et elles
étaient fort intéressées dans la question.
--Ils ont pris cette décision tout seuls.
--Et qu'ont-ils établi pour les filles que les hommes
n'épousaient pas?
--Qu'elles se résigneraient au célibat et à la stérilité; elles
peuvent aussi se faire religieuses et servir le Dieu au nom duquel
cette morale a été proclamée.
--Et si elles ne se résignent pas?
--Elles seront ce qu'on appelle des femmes de mauvaise vie, elles
seront méprisées et exclues de la société des honnêtes gens.
--Alors les hommes qui ne se marient pas et qui se donnent avec ces
femmes les plaisirs de l'amour sans en assumer les charges, qu'ils leur
laissent, sont encore plus méprisés qu'elles et plus ignominieusement
chassés de la société des honnêtes gens?
--Non.
--Pourquoi?
--Parce que ce sont les hommes qui ont établi ces lois morales et
qu'ils les ont établies naturellement à leur avantage.
--Alors, moi qui enfante dans la douleur et dans les cris, les
entrailles ouvertes, en face de la mort, je suis, même si j'ai succombé
par ignorance, sans savoir ce que je faisais, je suis plus coupable et
plus méprisée que l'homme qui de la génération ne connaît que le
plaisir?
--Oui.
--C'est souverainement injuste!
--Ça dure ainsi depuis très longtemps; maintenant, c'est consacré.
--Très bien; mais, dans cette société des honnêtes gens, dont nous
serions exclues en cas d'unions libres publiquement contractées, nous
voyons beaucoup d'unions libres malgré les mariages légaux contractés
antérieurement. Nous voyons des hommes mariés qui ont d'autres femmes
que les leurs, des femmes mariées qui ont d'autres hommes que leurs
maris; tout le monde le sait, personne ne leur dit rien; comment cela
se fait-il?
--Ces gens-là ont eu la bonne chance et la précaution de se mettre en
règle avec la société par leur mariage.
--Mais la morale?
--Elle n'a rien à voir là dedans; c'est affaire de moeurs.
--Nous demandons des lois qui changent ces moeurs.
--Impossible. Les moeurs modifient quelquefois les lois; les lois ne
modifient pas les moeurs.
--Soit; je cours la chance de la honte pour avoir l'enfant; car, mon
enfant, je pourrai au moins le garder?
--Peut-être!
--Comment, peut-être? qui me le prendrait?
--Son père.
--Mais puisqu'il ne sera pas mon mari.
--Il pourra le reconnaître, et, si tu as approuvé la reconnaissance et
que ce soit un garçon, c'est-à-dire ton soutien et ton défenseur dans
l'avenir, son père pourra te le prendre quand il aura sept ans, en
prouvant qu'il a, lui, le père, plus de moyens d'existence que toi, ce
qui arrive presque toujours; mais ne crains rien: le père tient bien
rarement à élever son enfant, à moins que ce ne soit pour se venger de
la mère.
--Se venger, et de quoi?
--Nous ne savons pas; cela rentre dans la conscience.
--Mais je puis nier, m'a-t-on dit, que cet homme soit le père de mon
enfant.
--Parfaitement.
--Alors on me laissera mon fils.
--Oui.
--Et je pourrai lui donner mon nom?
--Si tu le veux.
--Et, si j'acquiers du bien en travaillant pour lui, je pourrai lui
laisser mon bien pour qu'il ait au moins l'indépendance?
--Non. Si tu lui donnes ton nom, et que tu aies un père, une mère, des
frères, des soeurs, tu ne pourras lui donner qu'une partie de ton bien.
--Même si mon père, ma mère, mes frères et mes soeurs m'ont chassée
pour l'avoir mis au monde.
--Oui; mais tu n'as qu'à ne pas lui donner ton nom, qu'à ne pas
l'appeler ton fils, qu'à le traiter comme un étranger, tu pourras lui
donner tout ton bien.
--Qui a décidé cela?
--Les lois.
--Qui a fait les lois?
--Les hommes.
--Ceux qui avaient déjà fait la morale et les moeurs?
--Les mêmes.
--Merci.»
* * * * *
Là évidemment et non dans l'occupation des carrières et des fonctions
publiques, est le vrai, l'unique, l'éternel sujet, l'éternel droit des
revendications de la femme. Sur ce terrain, elle a pour elle la nature,
la justice, la vérité et tous ceux qui ont un coeur et une conscience.
Voilà pourquoi, quand, poussée à bout par la lâcheté de l'homme et la
sauvagerie de la loi, et se faisant lâche comme l'un et sauvage comme
l'autre, elle tue et mutile, voilà pourquoi la justice en est réduite à
l'absoudre et l'opinion à l'acclamer.
Mais toutes les femmes abandonnées par leur amant, trahies par leur
mari, victimes de l'ingratitude ou de l'égoïsme de l'homme ne peuvent
pas jouer du revolver ou du vitriol et elles n'en souffrent pas moins,
pour avoir une douleur moins retentissante et moins meurtrière; c'est
alors que certaines femmes, à qui ces moyens répugnent, posent dans
des manifestes exagérés, maladroits, ridicules, des conclusions
irréalisables. Elles veulent déclarer à l'homme, dans les lois, la
guerre que l'homme leur fait dans les moeurs; elles veulent lui prouver
qu'elles peuvent être moralement et intellectuellement leurs égales;
qu'elles peuvent même leur être supérieures. Lasses de voir l'homme
leur prendre impunément l'honneur, la liberté, l'amour, elles veulent
lui prendre ses travaux et ses places, et elles s'étonnent du silence
ou du rire qui leur répondent. C'est que, tout le monde le sait, et
elles le savent tout aussi bien, les femmes ne tiennent en aucune façon
à faire le métier des hommes, leur métier de femmes leur suffit bien.
Seulement, celui-là, elles veulent le faire et le faire complètement,
en quoi elles ont raison. Alors, elles disent aux hommes: «Ou
donnez-nous ce que la nature vous a dit de nous donner, l'amour, le
respect, la protection, la famille régulière, ou donnez-nous ce que
vous avez gardé pour vous seuls, la liberté.» Ce dilemme a du bon.
Voyons comment cette liberté réclamée par la femme lui arrivera, en
dehors des lois qu'elle sollicite.
* * * * *
Évidemment, au train que suivent les choses, l'homme va de moins en
moins donner l'amour, le respect, la protection, la famille régulière à
la femme. Entraîné par la liberté qu'il s'adjuge de plus en plus, il va
tendre à supprimer de plus en plus toutes les entraves et toutes les
attaches; il va vouloir de plus en plus être maître de lui. Je ne l'en
blâme pas. Croire, espérer qu'au milieu de l'ébranlement, de la
décomposition et de l'éparpillement de toutes les choses du passé,
l'homme va faire un retour sur lui-même à l'endroit de la femme, et se
mettre à reconstituer la famille sur les bases de l'idéal, de l'amour
et de l'unité, c'est une erreur nouvelle à joindre à toutes les erreurs
connues. La femme va donc être de plus en plus dans son droit de se
plaindre et de réclamer. Les revendications personnelles deviendront
plus nombreuses et plus inquiétantes; la justice légale ayant déjà
désarmé plusieurs fois, les justices individuelles et arbitraires se
feront jour et place de plus en plus; l'opinion sera constamment
appelée en témoignage, l'émotion sera sollicitée par des avocats
habiles, désireux de s'illustrer et de s'enrichir; la question posée
dans les faits et souvent, toujours résolue en faveur des accusées,
commencera à s'imposer aux lois. Les scandales seront si grands, si
contagieux, si applaudis, qu'il faudra se décider à prendre un parti.
Quand, en dehors du mariage, les femmes auront égorgé un plus grand
nombre d'hommes et tordu le cou à un plus grand nombre d'enfants;
quand, dans le ménage, les hommes et les femmes qui auront été assez
bêtes pour contracter des unions indissolubles, auront enrichi les
armuriers et les épiciers à force de se tirer des coups de fusil ou de
revolver et de se jeter du vitriol au visage, il faudra bien
s'apercevoir qu'il y a un vice fondamental de construction dans ce
beau monument du Code civil, y faire quelques réparations, y changer
quelques pierres de place et aérer davantage les articles trop étroits
et devenus inhabitables. De temps en temps, la justice officielle
essayera de ressaisir son autorité et de rendre quelques jugements
destinés à inspirer une salutaire terreur et à arrêter le mouvement;
elle verra alors ce qui se passera: les jurés et les magistrats seront
sifflés, hués, maltraités peut-être. Notre magistrature, _que
l'étranger nous envie_, sera compromise; notre belle institution du
jury, soit qu'elle reste dans la sentimentalité, soit qu'elle tourne à
la résistance, sera traitée d'institution caduque et grotesque;
personne ne voudra plus être juré, pas même l'auteur du manifeste qui
nous occupe, et la réforme depuis longtemps nécessaire, obstinément
refusée, se fera, comme, hélas! se font chez nous toutes les réformes,
par la violence et les excès.
Dans le mariage, le divorce sera rétabli, fatalement, inévitablement.
Le divorce étant rétabli, la femme étant par conséquent moins opprimée,
elle n'aura plus d'excuses de recourir à l'adultère et elle aura moins
besoin d'être consolée. L'amant se trouvera éliminé, le prêtre sera
remis à son plan respectif, et la femme, ayant conquis plus de droits,
aura ainsi acquis plus de valeur.
Voilà pour le mariage, qui, ainsi équilibré par des devoirs et des
droits équipollents, comme eût dit Montaigne, deviendra pour les
contractants à la fois plus attrayant, plus moral et plus sûr.
Quant aux amours libres, ils ne vont faire que croître et embellir,
pour une foule de raisons que j'ai développées autre part[1] et qu'il
n'y a pas lieu de rappeler ici. La prostitution de la femme va perdre
peu à peu son caractère d'autrefois. Sauve qui peut, après tout, dans
une société où personne ne s'occupe de son voisin que pour l'entraver,
le mépriser ou le détruire! Ce qui fut jadis une honte pour
quelques-unes, un danger pour quelques autres, va devenir une carrière,
un fait, un monde, avec lesquels la civilisation devra compter, et qui
amèneront d'abord des modifications imprévues dans les moeurs, encore
plus imprévues dans les lois. Cette carrière, toujours disponible pour
les filles pauvres douées de jeunesse, de beauté, d'esprit; ce monde
de la sensation et du plaisir toujours ouvert aux hommes jeunes ou
vieux, dotés d'appétits et d'argent; ce monde étrange, sans droits et
sans devoirs, à mesure qu'il se développera, se prendra au sérieux
comme tous les autres mondes coïncidant avec un état nouveau des
sociétés, comme l'aristocratie, comme la bourgeoisie, comme la
démocratie actuelle, dont il a émergé. Semblable à ces îles jaillissant
tout à coup d'une mer tourmentée par quelques mouvements géologiques et
devenant un jour des forêts, puis des cités, ce monde aura bientôt son
autonomie, ses institutions, ses intérêts communs, ses sentiments de
progrès et de solidarité, son idéal, sa morale même. C'est certain. Ce
sera une colonie comme beaucoup d'autres, fondées par des exilés, des
criminels et des parias. Au bout d'un certain temps elles ont oublié
leur origine dans la fortune acquise, et elles réclament et elles
obtiennent le droit de s'appeler État ou Nation. Il vient même un
moment où elles traitent avec les grandes puissances. Il en sera de
même de la prostitution féminine, dont le luxe, la notoriété,
l'accroissement déjà considérables, depuis un quart de siècle,
permettent de prévoir ce que j'annonce aujourd'hui.
[1] Préface de _Monsieur Alphonse_.
Des hommes du monde, des millionnaires, des princes, ont déjà épousé
quelques-unes des indigènes; et nombre des filles de ces dernières,
sans rougir encore de la profession maternelle, n'ont plus besoin de
l'exercer et viennent, par des unions régulières dès le commencement,
féconder de leurs dots l'industrie, le commerce, les affaires et
quelquefois redorer et même nettoyer des blasons historiques. Ce n'est
pas tout; et la nature humaine a des enchaînements inconscients,
mystérieux, bien intéressants à étudier. Ces femmes n'ont pas de
remords, elles n'ont même pas de regrets; elles sont maintenant trop
nombreuses, trop groupées, trop riches, trop célèbres pour cela. Le
monde qui les exclut et qui souvent les envie, ne leur manque pas
du tout. Non seulement elles y exercent des représailles sur les
hommes, mais quelquefois elles font de bonnes recrues parmi les
femmes; tout irait donc pour le mieux, si elles ne vieillissaient pas.
Malheureusement, dans ce monde, on vieillit encore plus vite que dans
l'autre. Il s'agit donc d'occuper les années du crépuscule et du soir.
Arrive alors le désir d'imiter les femmes comme il faut, le besoin de
faire parler de soi autrement que par le passé et de franchir les
limites de leur activité connue, une sorte de préoccupation du mystère
de la mort, peut-être un vague et secret espoir d'un rachat par la
charité, espoir déposé à temps et utilement entretenu dans leur âme par
un bon prêtre subitement intervenu, indulgent et attentif.
Dieu lui-même ordonne qu'on aime,
Sauvez-vous par la charité.
L'Évangile finit par demander le concours de Béranger!
Tout cela joint à la sensibilité naturelle à leur sexe, développée par
le bien-être, tout cela fait que ces femmes appliquent, à l'étonnement
de tous, une part de leur fortune à des oeuvres pies. Voilà tout à coup
ces filles du mal qui se passionnent pour le bien, plein d'attraits
souvent pour les consciences attardées. Cela les amuse, d'être utiles,
et la nouveauté de cet amusement leur tient lieu de traditions et
d'habitude. Elles donnent aux églises de leurs villages, elles
couronnent des rosières dans leurs communes natales ou dans le village
voisin de leurs domaines, et elles finissent par fonder des
établissements de secours, de refuge, d'éducation pour _les leurs_ et
les enfants _des leurs_ qui ont eu moins de chance ou de prévoyance
qu'elles.
Les voilà donc déjà en rapport avec l'administration, non pour en subir
comme autrefois les règlements particuliers, mais pour lui communiquer
ceux qu'elles font. Voilà cette administration garante, auxiliaire,
respectueuse. Voilà ces femmes patronnesses, quêteuses, utiles, mêlées
à la civilisation, à la religion ou du moins à l'Église, à la morale
publique, sans rien changer à leur genre de vie. Elles n'ont imposé
à leurs vieillards ou à leurs enfants recueillis aucune formule
religieuse particulière. Enfants et vieillards catholiques,
protestants, israélites, musulmans, libres penseurs, athées, tous bien
venus, surtout s'ils viennent on ne sait d'où. Elles gardent pour elles
leur foi particulière, elles ne l'exigent pas de leurs obligés. Qui
fait la charité sans préférence et sans exclusion, a toutes les Églises
et toutes les philosophies pour soi. Ne sommes-nous pas dans l'ère de
l'indulgence et de la conciliation?
Leurs pauvres augmentent de plus en plus; elles ne peuvent plus ou
elles ne veulent plus suffire, elles seules, aux besoins croissants des
oeuvres. Parmi les orphelins, les abandonnés dont on s'occupe là,
beaucoup d'enfants naturels, adultérins de gens de théâtre, de petits
artistes misérables ou morts. Cela donne le droit d'invoquer
l'assistance et de demander le patronage de quelques grandes et
honorables célébrités féminines. On organise des concerts, des
représentations, des fêtes, des tombolas. Le secours de la presse est
sollicité et obtenu. Quelques articles bien faits, les larmes coulent;
le public est convoqué, au nom du plaisir et de la charité réunis. Les
amants...,--pardon! ne parlons plus des amants, ce serait de mauvais
goût en un pareil sujet!--les amis de ces dames, enchantés d'avoir une
nouvelle occasion de parler d'elles et de les vanter, après avoir pris
part à leur première organisation, après les avoir aidées de leur
bourse, et après avoir bien ri ensemble de les voir dans ce rôle
nouveau et tout à fait imprévu, leurs amis leur apportent l'offrande,
les encouragements, les conseils de leurs autres amies du monde, de
leurs parents, de leurs soeurs, de leurs mères, de leurs femmes, en
attendant que ces dames, charitables aussi, et curieuses, autorisent,
provoquent des rencontres, dont elles reviennent en disant: «Il y a
vraiment, parmi ces créatures, des femmes très intelligentes, très
bonnes, très distinguées.» Voyez-vous les contacts, les infiltrations,
les enchevêtrements, les concessions, les indulgences, les sympathies,
les intérêts, les mélanges, l'égalité.
* * * * *
Mais ce n'est pas là, heureusement, pour le féminin opprimé par les
moeurs et les coutumes, le seul débouché ouvert à son évolution
instinctive et providentielle. Il prend maintenant d'autres routes,
plus dures, dans le commencement, que celle-là, plus solitaires, plus
tristes, mais sûres pour toute énergie et toute persévérance, et où
l'homme qui la rencontre devient un auxiliaire et non un ennemi.
Je ne parle même pas du théâtre, où la femme trône et passionne à ce
point, qu'il faut révoquer des diplomates qui abandonnent le char de
l'État pour s'atteler au sien, où elle s'enrichit si vite et par le
théâtre seul, qu'elle peut donner un million pour racheter sa liberté
conjugale, acheter des résidences royales, fonder des hôpitaux et des
écoles dans les pays qu'elle traverse. Je ne parle pas non plus des
autres arts, comme la peinture et la sculpture, où elle forme un groupe
qu'on pourrait appeler l'école des femmes et dont Rosa Bonheur est le
chef illustre et respecté. Elle est déjà dans le théâtre, dans
l'atelier; la voilà comédienne, peintre, statuaire. Nous allons la voir
bachelier, étudiant en droit, élève en médecine, clerc et carabin. En
effet, elle tente aujourd'hui l'étude des sciences réservées jadis à
l'autre sexe. J'en suis désolé pour Molière, mais Chrysale a tort: la
femme trouve décidément que son esprit a mieux à faire que de se
hausser à connaître un pourpoint d'avec un haut de chausses; elle ne
borne plus son étude et sa philosophie à faire aller son ménage, à
avoir l'oeil sur ses gens, à former aux bonnes moeurs l'esprit de ses
enfants, à savoir comment va le pot dont son mari a besoin par la
raison bien simple qu'elle perdait sa jeunesse à attendre le ménage qui
ne venait pas, et qu'elle ne pouvait ni surveiller les gens qu'elle
n'avait pas le moyen d'avoir, ni former aux bonnes moeurs l'esprit des
enfants qu'aucun mari ne songeait à lui donner. Entre Chrysale, qui ne
voulait pas d'elle, et don Juan, dont elle ne voulait pas, elle a pris
le parti d'essayer de se suffire à elle-même et d'escalader toute seule
les hautes régions de la science et de la philosophie. Voyant son âme
mal comprise et son corps mal convoité, elle a immolé son sexe et elle
en a appelé à son esprit; elle prend ses inscriptions; elle subit des
examens dans les sciences et dans les lettres, dans la médecine et dans
le droit; elle troque la robe de la faiseuse en renom contre la robe
noire de Pancrace et de Marphurius.
Le bourgeois dont riait Molière a beaucoup ri en voyant cela, comme il
fait toujours quand il voit quelque chose de nouveau; mais, lorsque ce
n'est pas Molière qui rit des choses, les choses ne courent aucun
danger. S'il vivait de nos jours, il n'en rirait pas. Molière avait le
grand bonheur de vivre dans une époque où l'on pouvait rire de la
sottise humaine sans être forcé d'y chercher remède. Le poète riait,
le roi riait, la cour riait, la chose dont on riait était tenue pour
risible. Aujourd'hui, il n'en va plus tout à fait de même. Non
seulement le roi ne rit plus, mais il a disparu, la cour a disparu, et
Molière a fait comme eux, malheureusement, car cet esprit profond et
sagace verrait certainement, le mieux du monde, ce qu'alors il ne
pouvait même pas prévoir.
Voilà donc la femme ou plutôt une des formes de la femme se dérobant à
la domination de l'homme par le travail jusqu'alors attribué à l'homme
et dont l'homme seul passait pour être capable; la voilà non pas lui
déclarant la guerre, mais réclamant et venant prendre sa place dans le
domaine où il croyait pouvoir à tout jamais rester seul occupant.
A-t-elle, pour cela, demandé l'intervention des lois ou une loi
nouvelle? Non. Elle a tout simplement usé de son droit et de ses
facultés intellectuelles qui se sont trouvées être à la hauteur de son
ambition, sans qu'elle s'en fût doutée auparavant, prise qu'elle était
dans les classements arbitraires des dominations politiques et
religieuses. Cette femme nouvelle va faire souche, et son schisme va
avoir ses conséquences non seulement dans l'ordre social, mais même
dans l'ordre psychologique.
Dans toutes les classes de la société, la jeune fille, riche ou pauvre,
belle ou laide était élevée ou dressée en vue non pas du mari,
entendons-nous bien, mais d'un mari. Sans ce mari, rêvé, espéré,
cherché çà et là, elle ne pouvait rien être. Si le mari ne se
présentait pas, mélancolie ridicule, stérilité physique et
intellectuelle pour la pauvre créature.
Elle voyait toutes ses contemporaines partir en riant pour les régions
soi-disant enchantées du mariage et de la liberté, et elle restait
seule sur le rivage désert où Thésée non seulement ne revenait pas la
prendre, mais ne venait même pas l'abandonner. Elle n'avait d'Ariane
que le désespoir; elle n'avait pas ses souvenirs.
Aujourd'hui, la femme commence, et, si quelqu'un l'approuve, c'est bien
moi, à ne plus faire du mariage son seul but et de l'amour son seul
idéal. Elle peut se passer de l'homme pour conquérir la liberté; elle
commence à l'entrevoir, sans pour cela faire abandon de sa pudeur et de
sa dignité: tout au contraire, en développant son intelligence, en
élargissant son domaine; et la liberté qui lui viendra par le travail
sera bien autrement réelle et complète que la liberté purement nominale
qui lui venait par le mariage. Quant à l'amour, il perd ainsi à ses
yeux beaucoup de ses tentations premières, dont les nécessités sociales
où elle était parquée lui exagéraient énormément l'importance. Réduite
à sa seule valeur de sentiment, il faut bien le dire, l'amour fait
souvent assez piètre figure. Il est volage, dominateur, éphémère,
ingrat, aveugle; il est d'amorce séduisante, mais voilà tout. La
nature s'en sert très habilement pour la création universelle
et indispensable; les sociétés s'en servent religieusement et
politiquement, s'efforçant d'en tirer le mariage, c'est-à-dire le
groupement des êtres, rendus plus soumis et plus producteurs par le
stationnement et les solidarités locales de la famille. Si on
l'examine de près, on voit qu'il produit, somme toute, plus
d'inquiétudes, de déceptions, de douleurs que de joies. Aussi a-t-il
besoin d'une forte doublure pour être un peu durable et résister aux
intempéries de l'âme humaine.
Il a fallu, pour arriver à le rendre d'apparence éternelle, le
flanquer, quant à l'homme, d'une compensation matérielle, d'une dot,
et, quant à la femme, d'une garantie légale, en dehors de l'espérance
non avouée d'une liberté plus grande. Les religions et les philosophies
le tiennent pour si méprisable, qu'elles ont pour premier principe
d'essayer d'en dégager complètement l'homme. En dehors des religieux et
des philosophes, tous les grands esprits ayant vraiment quelque chose
à faire dans ce monde ou le tiennent pour dangereux ou monotone, ou en
font un culte secret, s'alliant avec leur génie et leur liberté, avec
le mystère et l'idéal, avec le rêve et la forme, avec l'imagination et
l'infini. Héloïse, Béatrix, Laure, Léonore, la Fornarine, Victoria
Colonna, sont les incarnations supérieures de cette combinaison
particulière, inaccessible à la masse des hommes.