»Nos livres de religion nous disent que la femme a fait perdre le

paradis à l'homme, ce qui n'est peut-être pas bien sûr et ce qui, en

tout cas, prouverait qu'à l'origine du monde, si l'on en croit cette

Bible à laquelle M. Bradlaugh ne veut pas croire, la femme non

seulement n'était pas inférieure, mais était supérieure à l'homme

puisqu'elle lui faisait faire ce qu'elle voulait. C'est peut-être pour

cela que vous ne voulez pas la laisser voter, dans la crainte qu'elle

ne vous fasse encore perdre le paradis que nous avons reconquis et que

nous habitons, comme chacun peut voir. Mais les livres de religion

indous, antérieurs aux livres de notre religion de sept ou huit mille

ans, disent, au contraire, qu'Adam a perdu le paradis malgré les

conseils de sa femme Ève, qui ne voulait pas lui laisser franchir les

limites que Dieu avait fixées à ce paradis. Je trouve aussi dans nos

livres de religion, quand j'y reviens, que la femme écrasera la tête

du serpent, tout en étant mordue au talon. Prenez donc garde; les

livres de religion ne s'entendent pas très bien; en tout cas, l'homme y

paraît bien au-dessous d'elle. Quant aux livres de philosophie, ils

nous conseillent d'éviter le plus possible le commerce des femmes,

parce que ces êtres séduisants sont capables d'écarter l'homme de ses

grandes destinées et de le dissoudre dans le sentiment. Les philosophes

constatent ainsi, non pas l'infériorité certaine de la femme, mais la

faiblesse possible de l'homme. Pour les livres de médecine, ils

établissent tout bonnement que l'homme et la femme sont deux êtres de

fonctions différentes, apportant chacun dans la fonction qu'il

accomplit les forces nécessaires à cette fonction. Ils vous

démontreront ensuite que, si la force musculaire de l'homme est plus

grande que celle de la femme, la force nerveuse de la femme est plus

grande que celle de l'homme; que, si l'intelligence tient, comme on

l'affirme aujourd'hui, au développement et au poids de la matière

cérébrale, l'intelligence de la femme pourrait être déclarée supérieure

à celle de l'homme, le plus grand cerveau et le plus lourd comme poids,

étant un cerveau de femme, lequel pesait 2,200 grammes, c'est-à-dire

400 grammes de plus que celui de Cuvier. On ne dit pas, il est vrai,

que cette femme ait écrit l'équivalent du livre de Cuvier sur les

fossiles.

»Mais, comme, pour déposer un vote dans une urne, il n'est pas plus

nécessaire d'avoir inventé la poudre, comme le prouvent suffisamment

les sept millions d'électeurs que nous avons en France, que de porter

500 kilos sur ses épaules, je ne vois pas en quoi l'infériorité

musculaire de la femme, défalcation faite, cependant, des femmes de la

halle, des porteuses de galets et des acrobates femelles, je ne vois

pas en quoi l'infériorité musculaire de la femme lui interdirait de

voter. En revanche, je vois beaucoup de raisons pour le contraire. Si

madame de Sévigné vivait de nos jours, elle n'amènerait certainement

pas d'un coup de poing le 500 sur la tête du Turc, à la fête des Loges;

est-ce pour cela qu'elle ne voterait pas; car madame de Sévigné ne

voterait pas, et maître Paul, son jardinier, voterait. Pourquoi? Quel

inconvénient verriez-vous à ce que madame de Sévigné votât tout comme

son jardinier?

--Mais, madame de Sévigné est _une exception_, et on ne modifie pas les

coutumes, les idées et les lois de tout un pays pour une exception.

--Et, sa grand'mère, madame de Chantal? Et madame de la Fayette? Et

madame de Maintenon? Et madame Dacier? Et madame Guyon? Et madame de

Longueville? Et madame du Châtelet? Et madame du Deffand? Et madame de

Staël? Et madame Rolland? Et madame Sand?

--_Toujours des exceptions._

--Un sexe qui fournit de pareilles exceptions a bien conquis le droit

de donner son avis sur la nomination des maires, des conseillers

municipaux et même des députés. Mais les exceptions ne s'arrêtent pas

là. Et Clotilde, qui a fait convertir les Francs, et nous, par

conséquent, au catholicisme, croyez-vous qu'elle ait eu quelque

influence sur Clovis, et les destinées de notre pays? Et Anne de

Beaujeu et la bonne reine Anne, et Blanche de Castille, et Élisabeth de

Hongrie, et Élisabeth d'Angleterre, et Catherine la Grande, et

Marie-Thérèse.

--C'étaient des reines.

--Cela ne change pas leur sexe, et, si elles ont régné comme elles

l'ont fait, elles ont prouvé qu'elles pouvaient régner par

l'intelligence et l'énergie aussi bien que les hommes. Jamais on ne me

fera croire que des femmes qui peuvent être reines comme celles-là,

malgré leur sexe, ne puissent pas être électeurs à cause de leur sexe.

--Mais enfin il n'y a pas que ces femmes-là; il y a la masse des

femmes, n'ayant aucune idée et aucun sens de la politique et du

gouvernement.

--Sens peu difficile à acquérir, si j'en juge par les hommes qui

prétendent l'avoir. En effet, il y a la masse des femmes, c'est-à-dire

toutes celles, dont tous les hommes distingués disent: «Ma mère était

la plus intelligente et la plus honnête des femmes; sans elle, je ne

serais pas ce que je suis.» Je ne sais pas pourquoi tant de femmes

obscures, mais honnêtes et intelligentes, ne voteraient pas aussi

justement que tous les gredins et imbéciles d'un autre sexe.

--Mais, enfin, vous le disiez tout à l'heure, ici même, deux cents

lignes plus haut, les devoirs doivent être égaux aux droits, et les

femmes ne font pas et ne peuvent pas faire la guerre comme les hommes.

--Et Jeanne de France, et Jeanne de Flandres, et Jeanne de Blois et

Jeanne Hachette? à propos de laquelle Louis XI donna le pas aux femmes

sur les hommes dans les processions de la fête de Beauvais, qu'elle

avait si bien défendu, à la tête des autres femmes de la ville, contre

Charles le Téméraire? Et Jeanne d'Arc, enfin? Alors aucune de ces

femmes, ayant fait de nos jours ce qu'elles ont fait de leur temps, ne

serait admise à élire des représentants dans le pays qu'elles auraient

sauvé? C'est bien comique.

--Ces femmes ont été très extraordinaires certainement, et elles font

grand honneur à leur sexe; mais _ce sont des exceptions_, et plus elles

ont été extraordinaires, plus elles ont prouvé que ce qu'elles

faisaient était en dehors de leur sexe. Quelques femmes ont été braves

et héroïques, comme des hommes de guerre, mais toutes les femmes ne

peuvent pas être soldats, tandis que tous les hommes le sont.

--Où avez-vous vu cela? Et ceux qui n'ont pas un mètre cinquante-quatre

centimètres de taille, ce qui est, je crois, la taille réglementaire

pour être enrôlé? Et les bossus? Et les bancals? Et les myopes? Et les

phtisiques? Et tous les souffreteux? Et les soutiens de famille? Et les

fils des septuagénaires. Et les prix de Rome? Et ceux qui tirent un bon

numéro, c'est-à-dire trois cent cinquante sur cinq cents et qui ne sont

plus astreints qu'à un service que toutes les femmes pourraient faire?

Et les cent cinquante mille prêtres de France? Est-ce que tous ces

hommes-là portent le fusil? et cependant ils votent. La femme ne doit

pas être soldat parce qu'elle a mieux à faire que de l'être: elle a à

l'enfanter, et, quand il passe un conquérant comme Napoléon qui lui tue

dix-huit cent mille enfants, si elle n'a pas eu, comme femme, le droit

de voter contre cette forme de gouvernement, elle a bien gagné comme

mère, par sa fécondité, ses angoisses et ses douleurs, le droit de

voter contre lui s'il voulait revenir. Non; toutes les objections que

l'on fait contre le droit que réclame mademoiselle Hubertine Auclert et

que bien d'autres réclameront prochainement, toutes ces objections sont

de pure fantaisie.

»Quand la loi française déclare la femme inférieure à l'homme, ce n'est

jamais pour libérer la femme d'un devoir vis-à-vis de l'homme ou de la

société, c'est pour armer l'homme ou la société d'un droit de plus

contre elle. Il n'est jamais venu à l'idée de la loi de tenir compte de

la faiblesse de la femme dans les différents délits qu'elle peut

commettre; au contraire, la loi en abuse. C'est ainsi qu'elle permet à

l'enfant naturel de rechercher sa mère, mais non son père; c'est ainsi

qu'elle permet au mari d'aller où bon lui semble, de s'expatrier sans

la permission de sa femme, et, en cas d'adultère, de sa part à elle,

bien entendu, de lui retirer sa dot et même de la tuer. Quant à la

femme veuve ou non mariée, elle est absolument assimilée à l'homme dans

toutes les responsabilités imposées à celui-ci. Ce serait bien le moins

cependant que, comme l'héroïne de Domrémi, ayant été au danger, elle

fût à l'honneur. Quand une femme libre exerce une industrie quelconque,

elle a besoin d'une patente, elle doit tenir des livres en règle; si

elle ne paye pas ses effets de commerce, on la poursuit, on la met en

faillite. Si, comme mademoiselle Hubertine Auclert, elle refuse de

payer l'impôt, on lui fait des sommations avec frais, tout comme à moi;

on lui vend ses meubles et jusqu'à ses dernières nippes, et elle est

forcée de payer, comme je paye. Si elle vole, si elle fait des faux, on

l'arrête, on l'emprisonne, on la condamne. Il ne vient jamais à l'idée

de la loi de dire: «Cette pauvre petite femme! elle peut ne pas payer

son loyer, ses billets ou ses impositions; elle peut voler dans les

magasins et faire des faux en écriture privée ou publique, laissez-la

faire, c'est un être irresponsable, faible et inférieur à l'homme.»

»Il commence à lui être permis de tirer des coups de revolver sur les

hommes ou de jeter du vitriol à la figure de ses semblables; mais nous

avons vu que c'est encore par la faute de la loi; et c'est justement

pour que la loi et la morale soient plus respectées qu'elles ne sont

que nous demandons que les femmes soient admises, par leur concours au

vote et par conséquent aux lois, à la connaissance et par conséquent au

respect des lois qu'elles auraient contribué à faire. De deux choses

l'une, ou, malgré leur admission au scrutin, la loi ne sera pas

modifiée, en ce qui les regarde, et ce serait bien extraordinaire,

car elles auront soin de nommer des hommes décidés à obtenir les

modifications nécessaires, urgentes que nous réclamons, ou la loi sera

modifiée. Dans le premier cas, la femme saura bien que l'homme a le

droit de la prendre à partir d'un certain âge, de la rendre mère, de

l'abandonner avec son enfant, sans qu'elle ait le droit de rien lui

dire et encore moins de le tuer ou d'estropier les femmes qui passent

dans la rue; et alors vous pourrez condamner ces femmes comme de

vulgaires meurtrières qui, après s'être mariées ou données en sachant

bien à quoi elles s'exposaient, tuent ou se vengent en sachant bien à

quoi elles s'exposent; dans le second cas, justice sera faite d'avance,

et, les droits de l'homme et de la femme étant égaux, leurs

responsabilités seront les mêmes.

--Alors, c'est sérieux; vous demandez que les femmes votent?

--Tout bonnement.

--Mais vous voulez donc leur faire perdre toutes leurs grâces, tous

leurs charmes. La femme...

--Nous voilà dans les platitudes! Soyez tranquille, elles voteront

avec grâce. On rira encore beaucoup dans le commencement, puisque, chez

nous, il faut toujours commencer par rire. Eh bien, on rira. Les femmes

se feront faire des chapeaux à l'urne, des corsages au suffrage

universel et des jupes au scrutin secret. Après? Ce sera d'abord un

étonnement, puis une mode, puis une habitude, puis une expérience, puis

un devoir, puis un bien. En tout cas, c'est déjà un droit. Quelques

belles dames dans les villes, quelques grandes propriétaires dans les

provinces, quelques grosses fermières dans les campagnes, donneront

l'exemple et les autres suivront. Elles auront des réunions, des

assemblées, des clubs comme nous; elles diront des bêtises comme nous,

elles en feront comme nous, elles les payeront comme nous, et elles

apprendront peu à peu à les réparer, comme nous. Un peu plus mêlées à

la politique de l'État, elles feront moins de propagande à celle de

l'Église, ce ne sera pas un mal.»

Nous entendons tous les jours des gens se plaindre, et quelquefois avec

raison, du suffrage universel, où nombre d'électeurs ne savent même pas

lire le nom qu'ils déposent dans l'urne et pour lesquels il faut le

faire imprimer, incapables qu'ils seraient de voter, s'il leur fallait

l'écrire. Les gens qui se plaignent réclament le suffrage à deux

degrés; eh bien, voilà une excellente occasion de faire l'expérience de

ce suffrage, en l'appliquant aux femmes pour commencer. Enfin la preuve

que la chose est possible c'est qu'elle existe déjà.

* * * * *

Je lis dans un journal:

_«Une loi récente de New-York a donné aux femmes le droit de

participer à l'élection des directeurs et des administrateurs des

écoles publiques. Les partisans des droits de la femme font une

propagande très active en vue d'obtenir que, le 12 octobre

prochain, les nouveaux électeurs prennent part au scrutin dans

les 11,000 districts scolaires de l'État de New-York. Un premier

essai fait ces jours derniers dans quatre localités, et notamment

à Staten-Island, dans la banlieue de New-York, a donné des

résultats assez satisfaisants. On pense généralement, dit

le Herald, que les femmes, quand elles votent, suivent les

indications de leurs maris, à moins toutefois qu'il ne s'agisse

pour elles d'une manifestation faite en masse contre leur ennemi

commun: l'homme. Cette supposition se trouve contredite par le

résultat du scrutin qui a eu lieu à Staten-Island. Sauf les cas

où le vote du meeting a été unanime, les voix féminines ont été

généralement partagées; il y a même eu, à un moment donné, un

mouvement d'hilarité générale, quand, une femme ayant voté non

immédiatement après que son mari venait de voter oui, celui-ci a

félicité sa moitié d'avoir eu le courage de son opinion.»_

C'est concluant.

* * * * *

Donc, la femme, c'est-à-dire la mère, l'épouse, la fille, cette moitié

de nous-mêmes à tous les âges de la vie, ayant, ainsi que nous, devant

la loi, toute la responsabilité de ses devoirs, comme personne

publique; ayant, plus que nous, comme personne privée, devant

l'opinion, la responsabilité de ses sentiments; cet être vivant,

pensant, aimant, souffrant, ayant un cerveau, un coeur, une âme tout

comme nous, si décidément nous en avons une, a aussi des besoins, des

aspirations, des intérêts particuliers, des progrès à accomplir, et,

par conséquent, des droits à faire valoir, qui veulent, qui doivent

être représentés directement dans la discussion des choses publiques,

par des délégués nommés par elle. Établissez cette loi nouvelle du vote

des femmes, comme vous l'entendrez, au commencement, avec toutes les

précautions et toutes les réserves possibles dans ce pays à qui la

routine est si chère; mettez les élections à un, à deux, à trois

degrés, si bon vous semble, mais établissez cette loi. Il doit y avoir

à la Chambre des députés des femmes de France. La France doit au monde

civilisé l'exemple de cette grande initiative. Qu'elle se hâte.

L'Amérique est là qui va le donner.

Ces premiers députés des femmes ne seront pas, ne doivent pas être

nombreux tout d'abord à l'Assemblée nationale, je l'accorde, mais ils

auront un grand avantage sur leurs collègues, ils sauront bien ce

qu'ils viennent y faire. Les députés de la République n'étaient pas

nombreux non plus en 1854, ils étaient cinq. Ils sont la majorité

aujourd'hui. Les majorités, il est vrai, ne prouvent rien, quand les

minorités sont bien convaincues et bien unies. Les majorités ne sont

que la preuve de ce qui est; les minorités sont souvent le germe de ce

qui doit être et de ce qui sera. Avant dix ans, les femmes seront

électeurs comme les hommes. Quant à être éligibles, nous verrons après;

si elles sont bien sages.

«Mais alors, me demandera à son tour quelque dame pieuse et disciplinée

qui croit sincèrement que l'humanité doit se tirer éternellement

d'affaire avec les Codes et les Évangiles, avec le droit romain et la

foi romaine; mais alors où allons-nous, monsieur, avec toutes ces

idées-là?»

Eh! madame, nous allons où nous avons toujours été, à ce qui doit être.

Nous y allons tout doucement parce que nous avons encore des millions

d'années devant nous et qu'il faut bien laisser quelque chose à faire

à ceux qui viendront plus tard. Pour le moment, nous sommes en train de

délivrer la femme; quand ce sera fait, nous tâcherons de délivrer Dieu;

et, comme alors il y aura entente parfaite entre les trois corps d'état

éternels, Dieu, l'homme et la femme, nous verrons plus clair et nous

marcherons plus vite.

A. DUMAS FILS

9 septembre 1880.

IMPRIMERIE CENTRALE DES CHEMINS DE FER.--A. CHAIX et Cie,

RUE BERGÈRE, 20, A PARIS.--18656-0.

Les Femmes qui tuent et les Femmes qui votent · 第 6 / 6 段