Il y a d'abord (à tout bonheur tout honneur), il y a d'abord les femmes

heureuses dans l'état actuel des choses. Celles-là non seulement ne

demandent pas la moindre réforme, mais elles la redoutent et elles

traitent de folles ou de déclassées celles qui en demandent une. Il est

vrai de dire que le bonheur personnel n'est pas un argument dans une

discussion générale, ce n'est qu'un privilège et il devient aisément de

l'égoïsme. Nombre d'hommes aussi avaient trouvé le bonheur dans l'état

social au milieu duquel ils vivaient; cela n'a pas empêché d'autres

hommes, ayant à souffrir de cet état social, de faire des révolutions

nécessaires, et ce n'est pas fini, quels que soient la satisfaction et

le profit que des hommes nouveaux tirent des réformes nouvelles. Il n'y

a donc pas à compter sur l'adhésion des femmes heureuses du moins tant

qu'elles seront heureuses, et, en attendant, si elles se comptent,

elles verront qu'elles seront loin d'être la majorité.

Il y a les femmes habiles, intelligentes, si vous aimez mieux, qui,

munies de certaines qualités physiques et morales, ont tourné

l'obstacle, comme on dit, et faisant ce qu'elles veulent du milieu

qu'elles occupent, tiennent les hommes pour des êtres inférieurs et

déclarent que celles qui ne se tirent pas d'affaire, comme elles, sont

des niaises et des maladroites. Il n'y a pas non plus à compter sur

celles-là, encore moins que sur les premières. Non seulement elles ne

se plaindront jamais de l'état des choses, mais elles le trouvent

parfait et comptent bien qu'il n'y sera rien changé. En tout cas, si le

changement arrivait, elles seraient toutes prêtes à en tirer parti

comme de ce qui est. Mais, dans cette discussion, la ruse n'est pas

plus un argument irréfutable que le bonheur.

Il y a, et c'est la masse, les femmes du peuple et de la campagne,

suant du matin au soir pour gagner le pain quotidien, faisant ainsi ce

que faisaient leurs mères, et mettant au monde, sans savoir pourquoi ni

comment, des filles qui, à leur tour, feront comme elles, à moins que,

plus jolies, et par conséquent plus insoumises, elles ne sortent du

groupe par le chemin tentant et facile de la prostitution, mais où le

labeur est encore plus rude. Le dos courbé sous le travail du jour,

regardant la terre quand elles marchent, domptées par la misère,

vaincues par l'habitude, asservies aux besoins des autres, ces

créatures à forme de femme ne supposent pas que leur condition puisse

être modifiée jamais. Elles n'ont pas le temps, elles n'ont jamais eu

la faculté de penser et de réfléchir; à peine un souhait vague et

bientôt refoulé de quelque chose de mieux! Quand la charge est trop

lourde elles tombent, elles geignent comme des animaux terrassés, elles

versent de grosses larmes à l'idée de laisser leurs petits sans

ressources, ou elles remercient instinctivement la mort, c'est-à-dire

le repos dont elles ont tant besoin. Il n'y a donc pas à compter sur

l'adhésion de ces malheureuses. Si le journal où se trouve l'_Appel aux

femmes_ leur tombe entre les mains, elles en enveloppent le morceau de

hareng salé ou de fromage mangé à la hâte sur un morceau de pain dur,

et elles ne le liront pas même après, par la meilleure de toutes les

raisons: elles ne savent pas lire. Vienne l'émeute, quelques-unes, dans

les grandes villes, assassineront, incendieront et se feront fusiller

dans le vin, le pétrole et le sang; voilà tout; mais l'ignorance, la

misère et la servitude ne sont pas plus que le bonheur et la ruse des

arguments en faveur du maintien des choses.

Il y a les femmes honnêtes, esclaves du devoir, pieuses. Leur religion

leur a enseigné le sacrifice. Non seulement elles ne se plaignent pas

des épreuves à traverser, mais elles les appellent pour mériter encore

plus la récompense promise, et elles les bénissent quand elles

viennent. Tout arrive, pour elles, par la volonté de Dieu, et tout est

comme il doit être dans cette vallée de larmes, chemin de l'éternité

bienheureuse. Non seulement celles-là ne réclameraient, dans aucun cas,

ce que l'_Appel aux femmes_ demande, mais elles ne l'accepteraient pas

si on le leur offrait. D'ailleurs, elles ne lisent ni les journaux, ni

les livres où il est question de ces choses-là; cette lecture leur est

interdite. Si, par hasard, elles avaient connaissance de pareilles

idées, suggérées certainement par l'esprit du mal, elles en

rougiraient, elles en souffriraient pour leur sexe, et elles prieraient

pour celles qui se laissent aller à propager de si dangereuses erreurs

et à donner de si déplorables exemples. Il ne faut donc pas non plus

compter sur celles-là, quoi qu'elles aient à souffrir de notre état

social, puisque la soumission est leur règle, le sacrifice leur joie et

le martyre leur espérance. Mais, pas plus que le bonheur, la ruse,

l'ignorance, la misère et la servitude,--la foi aveugle, l'extase et

l'immobilité volontaire de l'esprit ne sont des arguments sans

réplique.

Il y a celles qui ne sont ni heureuses, ni adroites, ni abruties, ni

pieuses, qui ont assez de dignité pour vouloir rester dans le bien,

assez d'intelligence pour pouvoir être associées à n'importe quel

homme, ou pour entrer seules dans n'importe quelle carrière, où il

n'est besoin que de volonté, de patience, d'énergie, de probité; assez

d'idéal, de tendresse, et de dévouement pour être épouses et mères;

assez de réserve et de respect d'elles-mêmes pour ne jamais récriminer,

et qui, parce qu'elles sont femmes, et femmes ou moins belles, ou moins

hardies ou moins riches surtout que d'autres, se voient refuser, non

seulement les sentiments et les joies, mais les positions, les moyens

d'existence auxquels elles pourraient prétendre. Trop affinées par

l'éducation pour le travail des manoeuvres, trop fières pour la

domesticité ou la galanterie, trop timides pour la révolte ou

l'aventure, trop _femmes_ pour les voeux monastiques, sous la pression

régulièrement pesante, circulaire et infranchissable de l'égoïsme

collectif, celles-là voient, de jour en jour, en sondant l'horizon

toujours le même, s'effeuiller dans l'isolement, dans l'inaction, dans

l'impuissance, les facultés divines qui leur avaient d'abord fait faire

de si beaux rêves et dont il leur semble que l'expansion eût pu être

matériellement et moralement si profitable aux autres et à elles-mêmes.

Elles sentent qu'elles auraient pu donner au moins autant de bonheur

qu'elles en auraient reçu, et elles meurent sans avoir été ni amantes,

ni épouses, ni mères. De temps en temps, elles font une tentative

individuelle, isolée, avec leurs seules ressources et leurs seules

forces dans quelqu'une de ces carrières ou de ces entreprises des

mâles, où l'appui si nécessaire de l'homme et de l'argent leur manque

presque toujours et qui avorte, ajoutant des soucis pour l'avenir aux

tristesses du présent et du passé; quelquefois une espérance secrète

de revanche par le coeur, par l'amour, amène un écart mystérieux, une

faute désintéressée et touchante cruellement et silencieusement expiée

sans recours à l'assassinat. S'il est un groupe de femmes auquel

l'_Appel aux femmes_ devrait s'adresser, où il devrait trouver des

alliées, c'est celui-là. Mais il ne faut pas compter non plus sur ces

femmes. Leur intelligence, leur instruction, leurs chagrins, leurs

déceptions sans cesse renouvelées, tout leur dit qu'il y aurait autre

chose à faire d'elles et pour elles que ce qu'on fait; mais, leur

modestie, l'habitude de l'effort inutile, la peur du bruit et du

scandale ne leur permettent que des adhésions secrètes et des

complicités tout intérieures. Elles souffrent, elles doutent, elles se

taisent, et, passé un certain âge, elles n'espèrent même plus.

Enfin, il y a les femmes intelligentes, dont l'intelligence, grâce à la

fortune ou à l'indépendance matérielle, n'a pas besoin d'aller jusqu'à

l'habileté; ces femmes, ne se considèrent pas seulement comme des êtres

de sentiment, de fonction et de plaisir: elles s'intéressent aux

grandes questions humaines et sociales; elles lisent, s'éclairent,

vivent, sans le pédantisme fustigé par Molière, dans le commerce des

esprits supérieurs, et, se faisant accessibles aux idées de progrès et

de civilisation en dehors des formules traditionnelles et consacrées,

dites «bonnes pour les femmes», elles se tiennent pour aussi capables

que les hommes de comprendre, de réfléchir, de savoir et de juger. Ces

femmes-là ne doutent pas que la femme, en qualité de personne humaine,

douée d'un coeur et d'un cerveau, tout comme l'autre personne humaine,

ne doive avoir un jour les mêmes droits, noms, raisons et actions que

celle-ci. Seulement, elles savent que ce progrès, elles ne sauraient le

conquérir de prime abord par elles seules, que c'est là, au

commencement, oeuvre d'homme, et que ce progrès ne peut être que

retardé à être violemment et publiquement revendiqué par elles. Dans le

groupe des hommes où ces questions de l'avenir s'agitent et qui sont

appelés à les traiter un jour dans la politique, groupe qu'elles

traversent constamment, elles sont par leur éducation, par leurs

aptitudes, par leur droiture, par leur morale élevée, large,

conciliante, par leurs qualités intellectuelles et morales, par leurs

perceptions fines et leur interprétation ingénieuse des choses, elles

sont le meilleur exemple et le plus puissant témoignage en faveur de

l'égalité sociale, morale, légale de l'homme et de la femme. Mais ces

femmes ne sont pas nombreuses, et l'appel public qui leur est fait ne

doit pas compter sur leur adhésion publique. La question, pour elles,

est à la fois trop sérieuse, trop complexe et trop délicate pour être

livrée aux hasards des discussions en plein air, et compromise par les

utopies des impatientes et des excessives, sur lesquelles seulement un

tel manifeste pouvait compter, de sorte que les auxiliaires qu'il

recrute et qui adhèrent à lui publiquement sont justement celles qui le

compromettent et qui éloignent les autres.

D'où viennent l'impatience, l'exagération, l'agitation extérieure de

ces adhérentes dangereuses? De convictions sincères, nous n'en doutons

pas, mais plus souvent nées de souffrances, de déceptions, d'erreurs

individuelles que d'observations désintéressées. «Ce sont ceux qui

souffrent qui crient!» diront ces femmes; ce n'est pas douteux; et, si

ceux qui souffrent ne criaient pas, on ne saurait pas qu'ils souffrent

et personne ne songerait à soulager les maux ou à réparer les

injustices dont ils ont à se plaindre, c'est tout aussi évident. Mais

la souffrance par elle seule n'est pas plus un argument irréfutable que

le bonheur. Toute souffrance a droit à la pitié et à l'assistance; mais

elle est quelquefois la conséquence logique et le châtiment fatal

d'une imagination exaltée, d'une insoumission irréfléchie, d'un rêve

déçu, d'un orgueil trop grand, d'un manque d'énergie et de volonté.

On n'arrive, très souvent, homme ou femme, à craindre et à tenter de

détruire un état social, qu'après l'avoir longtemps exploité tel qu'il

était. On n'a donc à lui reprocher que de ne s'être pas prêté à

certaines combinaisons peut-être trop exigeantes. Ce n'est pas là une

raison suffisante pour ceux que l'on veut troubler dans leur repos et

leurs habitudes. De là cette résistance instinctive et naturelle à des

réformes radicales dont la cause peut être attribuée aux intérêts

purement personnels et même mal définis de ceux qui les réclament. «Il

faut voir», disent les gens sans parti pris; mais, pour bien voir, il

faut du temps, et les impatients déclarent qu'ils ont vu et bien vu

pour tout le monde. Cela n'est pas toujours convaincant.

La personne humaine, homme ou femme, est continuellement à la recherche

du bonheur; mais le bonheur est relatif et dépend des tempéraments, des

caractères, des milieux. Chacun se rêve un bonheur particulier, et

celui-là serait le fou des fous qui croirait qu'en donnant à chacun le

bonheur particulier qu'il désire, on constituerait le bonheur

universel. D'un autre côté, disons-le, au risque de passer une fois de

plus pour un esprit paradoxal, si nous ne pouvons pas toujours nous

procurer le bonheur que nous souhaitons, nous pouvons toujours nous

soustraire aux malheurs qui nous frappent, lesquels ne sont jamais,

passez-moi le mot, que des bonheurs qui n'ont pas voulu _se laisser

faire_.

Il n'y a pour l'homme que deux malheurs involontaires, qu'il puisse

qualifier d'immérités, dont il ait vraiment le droit de se plaindre et

auxquels la société doive vraiment assistance et pitié; ce sont ceux

qu'il peut trouver à sa naissance: la misère et la maladie. En dehors

de ces fatalités congénitales, ce qu'il appelle son malheur est

toujours son oeuvre. La vie ne réalise pas toutes ses espérances, et

alors il se déclare malheureux. Il veut le plaisir, il veut la fortune,

il veut l'amour, il veut la gloire, il veut la famille! Un jour, le

plaisir se dérobe, la fortune échappe, l'amour trompe, la gloire

trahit, la famille se dissout par l'ingratitude ou la mort; alors

l'homme maudit la destinée, il crie à l'injustice.

En réalité le malheur de l'homme se réduit à ceci: à ce qu'il n'a pas

été aussi heureux qu'il comptait l'être, qu'il s'attribuait le droit de

l'être. Si cet homme qui se plaint tant, avait su pour lui-même ce

qu'il savait si bien pour les autres, et ce qu'il leur disait si bien,

quand il les entendait gémir en lui demandant de les consoler: que le

plaisir est éphémère, que la fortune est changeante, que l'amour est

volage, que la gloire est trompeuse, que l'enfant est mortel et souvent

ingrat, il n'aurait pas connu les malheurs qu'au lieu et place du

bonheur espéré, lui ont causés la famille, la gloire, l'amour, la

fortune et le plaisir. Il a joué, avec l'espoir de gagner, il a perdu,

il paye. Qu'y faire? Il n'avait qu'à ne pas jouer.

Un homme qui ne se marie pas est sûr de ne pas avoir les ennuis, les

dangers, les chagrins du mariage; un homme qui n'a pas d'enfants est

sûr de ne pas en perdre et de ne pas les voir ingrats; un homme qui a

de quoi vivre, qui s'en contente et qui ne cherche pas à devenir

millionnaire est sûr de ne pas perdre ce qu'il possède; un homme qui

n'a pas de maîtresse est sûr de ne pas être trahi par elle; un homme

qui n'a pas l'ambition des hautes destinées est sûr de ne pas être

précipité des sommets, et il se soucie fort peu que la roche tarpéienne

soit près du Capitole. Ce n'est pour lui que de la géographie et de

l'architecture. Ce qui fait le malheur de l'être humain, toujours en

dehors de la misère et de la maladie natives, c'est qu'il met son

bonheur dans les choses périssables, lesquelles, en se désagrégeant

par la loi des épuisements et des métamorphoses, laissent dans le vide,

dans la stupeur et dans le désespoir ceux qui se sont fiés à elles.

Tout être qui ne s'attachera qu'aux choses éternelles ne connaîtra pas

ces malheurs-là. De là cette sérénité des grands religieux et des

grands philosophes; de là leur mépris bienveillant, charitable et doux

pour les infortunes humaines dont ils ont trouvé la cause dans les

erreurs et les faiblesses du petit désir humain. Pas de déceptions, pas

de fatalités, pas de récriminations pour ceux qui se vouent à l'amour

exclusif, sans calculs et sans ambitions terrestres, de la nature, de

Dieu, de l'art, de la science, de l'humanité.

Alors plus d'action, plus de mouvement, plus d'idéal, plus

d'espérances; plus de but, plus de liens, plus de familles, plus de

sociétés par conséquent! La vie, non pas même des animaux, lesquels

obéissent encore à des instincts, à des besoins, à des émotions, à des

sentiments, mais des automates et des machines, ou alors un monde de

raisonneurs, de saints, de contemplatifs, s'extasiant devant la

création sans rien demander, sans rien comprendre à la créature, et, en

définitive, la stérilité et la mort pour éviter l'illusion, la faute et

la douleur. Voilà ce que vous nous demandez?

Moi, je ne vous demande rien. J'établis tout bonnement ce qu'on appelle

un état de situation. Je me trouve en face de personnes qui se

plaignent et qui accusent la société de tous les maux dont elles

souffrent. Je cherche si, en effet, collectivement, les hommes sont

aussi coupables que certaines personnes le disent de leurs malheurs

particuliers. Je trouve et je prouve que l'initiative personnelle y

entre pour beaucoup, je démontre mathématiquement qu'il n'y a vraiment

que deux malheurs involontaires et immérités, et, ce point établi que

nous ne saurions poursuivre la réalisation du bonheur humain à travers

tous les _alea_ de ce monde, sans avoir la chance de nous égarer et de

nous perdre, j'indique le moyen certain, bien connu, qui est et restera

peu usité de n'avoir rien à redouter des douleurs communes, et, après

ce préliminaire indispensable à mes conclusions, j'en reviens à

l'_Appel aux femmes_, et je m'occupe de discerner en toute conscience,

avec ceux qui ne se croient pas le droit de tout railler à première

vue, ce qu'il faut prendre, ce qu'il faut laisser des revendications

féminines qui, par des actes violents ou des manifestes libellés, se

proposent et vont bientôt s'imposer à la discussion politique.

* * * * *

Établissons avant tout ceci:

Quand la femme demande à ne pas être esclave de l'homme, et quand, en

même temps, elle croit pouvoir être indépendante de l'homme, elle a

tort.

D'abord la femme n'est esclave de l'homme que quand elle le veut bien,

quand elle l'épouse, et rien, légalement, ne la force de l'épouser.

Ensuite elle ne peut pas avoir une vie à part, indépendante de

l'homme, puisque l'homme remplit certaines fonctions matérielles

qu'elle ne peut remplir, et sans lesquelles sa vie à elle, sa

vie à part, sa vie indépendante comme elle la voudrait, n'aurait

aucune sécurité, aucune possibilité d'être; ainsi l'homme est soldat

et la femme ne l'est pas. Elle dépend donc de l'homme, même si elle

reste célibataire, pour la défense de son foyer. Quant à son

esclavage, il est, nous le répétons, volontaire; elle est légalement

libre, aussi libre, plus libre que l'homme, à partir de vingt et un

ans, et pas un pouvoir au monde ne saurait lui prendre la moindre

parcelle de cette liberté légale, si elle veut la garder, liberté bien

autrement étendue, bien autrement avantageuse, toujours légalement,

que la nôtre.

En effet, à vingt et un ans, la femme peut se marier sans le

consentement de ses parents ou plutôt en passant outre; à vingt-cinq

ans seulement, l'homme peut se marier dans les mêmes conditions;

autrement dit, il est, pendant quatre ans de plus qu'elle, esclave de

la loi, et, sur ce point, dans l'état social, inférieur à la femme. Ce

n'est pas tout. L'homme est astreint, non de son plein gré, mais par un

de ces règlements que la femme l'accuse d'avoir dirigés contre elle

seule, l'homme est astreint au service militaire et, s'il déserte, s'il

se révolte, les galères ou la mort. De cet esclavage qui pèse sur

l'homme et dont elle est dispensée, la femme ne parle pas. Cette

dispense, vaut cependant bien quelque chose. La femme est donc mal

venue à demander son admission aux fonctions de juge civil et de juré;

il n'y a pas plus lieu de lui accorder le droit de diriger l'État qu'il

n'y a eu lieu de lui imposer le devoir de le défendre. Qu'elle soit

soldat d'abord, elle sera juge, consul ou juré ensuite.

Voilà donc de grands avantages sur les hommes concédés par les lois à

la femme. En les lui attribuant, les lois se sont conformées aux

indications de la nature. La femme leur a paru être organiquement plus

précoce, musculairement plus faible que l'homme; elle a tenu compte de

sa précocité, quant au mariage; de sa faiblesse, quant aux fonctions.

La femme lui paraissant plus faible que l'homme, la loi, dans le

mariage, a voulu la mettre non pas sous le pouvoir, mais sous la

protection de l'homme. Là encore, elle a suivi les indications de la

nature. L'enfantement, l'allaitement, les soins assidus à donner à

l'enfant pendant son enfance, c'est-à-dire pendant dix ou douze ans,

tout cela, joint à la faiblesse naturelle de la femme, exigeait la

tutelle du mari. Cette tutelle devient facilement de la surveillance,

de la tyrannie, parce que la loi a dû compenser pour l'homme les trop

grands privilèges que, dans l'union conjugale, la nature accordait à la

femme et qui étaient un danger incessant pour le mari. En effet, avec

un peu d'habileté, qui n'est pas rare, la femme peut introduire dans le

foyer commun, donner le nom et appeler à des biens patrimoniaux ou

acquis, à la succession de son époux, l'enfant d'un autre homme, tandis

que l'homme ne peut jamais, quoi qu'il fasse, imposer à sa femme

l'enfant d'une autre femme. L'homme s'est donc attribué certains

droits ou plutôt certaines garanties qui ne le garantissent pas

toujours, bien qu'il en abuse souvent à l'égard de ces femmes

irréprochables et sacrifiées, en faveur desquelles nous demandons le

divorce. La femme peut donc avoir à se plaindre de l'homme dans le

mariage; mais alors elle rentre dans les _alea_ de la recherche du

bonheur commune aux deux sexes. Elle a espéré être heureuse par le

mariage, elle ne l'est pas; elle s'est trompée, et elle paye son

erreur. L'homme est soumis comme elle à la même déception, s'il a

commis la même faute; ce n'est pas là une loi spéciale prise en défaut,

c'est une loi générale, pour les uns et les autres. La femme pouvait

éviter les chagrins du mariage. Elle n'avait qu'à ne pas se marier.

Rien ne l'y forçait. Elle a cédé à l'espérance d'être plus heureuse

par le mariage que par le célibat, soit; la loi humaine, jusque-là, n'a

rien à se reprocher.

Savez-vous ce qui fait le malentendu dans cette interminable discussion

de la revendication des droits des femmes? C'est que les femmes se

trompent de mot, involontairement bien entendu, dans l'exposé de cette

revendication et qu'elles s'en prennent aux lois de ce qui est, encore

une fois, l'oeuvre des moeurs. Voilà la vérité. Les droits accordés par

les lois sont identiques pour elles comme pour l'homme, et, même, nous

l'avons dit, s'il y a un avantage, il est pour la femme. La loi lui

laisse faire tout ce qu'elle permet à l'homme. Elle lui donne toute la

liberté compatible avec la sécurité publique, et l'homme n'en a pas

plus qu'elle. C'est seulement quand la femme a fait une chose, non pas

commandée, mais recommandée par les moeurs, lesquelles n'ont pas de

règlement fixe, ni de moyens matériels de contrainte, c'est seulement

enfin lorsque la femme a cédé aux conseils et à l'influence des moeurs,

toujours avec l'espérance de les utiliser à son profit, c'est alors

seulement qu'il lui vient l'idée d'accuser les lois de son insuccès ou

de son erreur. La loi n'impose à la femme aucun mode particulier

d'existence; elle se borne à les prévoir tous, autant que possible,

pour le cas où, une difficulté survenant par suite de la mauvaise

exécution d'un contrat particulier volontaire, signé par les deux

parties, on vient réclamer son intervention et son arbitrage. La femme

n'a donc pas à réclamer les mêmes droits légaux que les hommes; elle

les a. La femme majeure, comme l'homme majeur, est complètement libre:

elle peut quitter sa famille, aller, venir, voyager, s'expatrier,

acheter, vendre, négocier, entrer dans toutes les carrières en accord

avec son intelligence, son instruction, ses aptitudes, ses forces, son

sexe. Elle peut vivre à sa fantaisie et avoir autant d'enfants qu'il

lui plaît, si la nature s'y prête, avec qui bon lui semble.

«Mais cette femme qui vit selon sa fantaisie, qui a des enfants avec

qui bon lui semble, elle est compromise, déshonorée, honnie.»

Par qui? pas par les lois, par les moeurs.

«Mais il est dans la destinée de la femme de se marier, d'avoir un

époux légal, des enfants légitimes.»

Où avez-vous vu cela? Dans les moeurs. Il n'en est pas question dans

les lois.

Les lois réglementent le mariage, mais elles ne l'ordonnent pas, elles

ne le conseillent même pas.

Je comprendrais les réclamations des femmes, si ces réclamations se

produisaient contre les moeurs. Je comprendrais les femmes disant:

«Nous avons un idéal: l'amour; nous avons une mission: la maternité.

Nous demandons à réaliser notre idéal, à accomplir notre mission.

»C'est non seulement notre idéal, c'est non seulement notre mission,

c'est encore, au nom de la nature qui prime toutes les institutions

humaines et morales, toutes les lois et toutes les moeurs, c'est

notre droit et c'est notre devoir. Nous demandons les moyens

d'exercer notre droit et de faire notre devoir.»

A quoi la société répondrait:

«Le mariage a été justement institué pour la satisfaction de cet

idéal, de cette mission, de ce droit et de ce devoir.

--Mais les hommes veulent seulement épouser celles qui leur apportent

une dot, et un très grand nombre parmi nous, n'ayant pas cette dot, ne

peuvent pas se marier. Pouvez-vous forcer les hommes à nous épouser?

--Non.

Les Femmes qui tuent et les Femmes qui votent · 第 3 / 6 段